Qui fut la première victime française de la guerre 14-18 ?

De la première guerre mondiale, les historiens retiennent les chiffres suivants : 10 millions de morts sur l’ensemble des fronts, 4800 soldats tués chaque jour du conflit, des dizaines de milliers de veuves, autant d’orphelins. A cela s’ajoutent les innombrables blessés, mutilés, et ceux que l’on appelle les gueules cassées. Ces seules données parlent d’elles mêmes, nul n’est besoin d’en rajouter davantage pour garder à l’esprit que les hostilités de 1914-1918 ont pris une envergure inconnue jusqu’alors.

Au premier rang des pays les plus meurtris, la France. Plus d’un million d’hommes, venus de tous les horizons, ne sont jamais rentrés au village. Beaucoup n’ont rien laissé derrière eux, sinon la petite plaque métallique que chaque soldat porte précieusement à son cou parce qu’elle indique l’identité de son propriétaire. L’explosion d’un obus est assez puissante pour que le corps d’un combattant à proximité de l’impact se volatilise. D’autres victimes ont eu au moins l’honneur, peut être l’ultime chance, de recevoir une sépulture dans l’un des grands cimetières militaires du pays : Verdun, Douaumont...

Aujourd’hui, lorsque l’on passe par le petit village de Joncherey, à quelques centaines de mètres du front, on découvre un monument érigé en souvenir du tout premier soldat français tombé pendant la guerre. Dans les années 1920, les autorités ont jugé que la patrie pouvait bien se souvenir de celui qui, par sa mort, ouvrait la tragique liste des hommes sacrifiés sur l’autel de la nation. Une liste de plus d’un million de noms.

Qui était ce militaire dont le statut particulier de première victime française du conflit rend célèbre aujourd’hui encore ?

Il s’appelait Jules- André Peugeot, il avait 21 ans. Il était né le 11 Juin 1893 à Etupes, dans le Doubs, d’une famille modeste, sans richesse. L’armée l’arracha à ses études, il voulait devenir instituteur. Son service militaire accompli, le grade de caporal en poche, il préparait le concours d’officier de réserve quand la guerre éclata. Et on l’envoya au 44eme Régiment d’infanterie de Lons-le-Saunier.

Voici, en gros, dans quelles circonstances il a trouvé la mort.

Le 2 Août 1914, premier jour de la mobilisation générale à travers le pays, le caporal Peugeot se trouve à la tête d’un petit détachement, à la frontière franco-allemande, avec la mission de surveiller les mouvements de l’armée ennemie. Suivant les recommandations de ses supérieurs, il a pris position, quelques jours auparavant, dans le village de Joncherey, au Sud du territoire de Belfort. Il occupe avec ses hommes la grande ferme d’une famille de riches agriculteurs : les Docourt.

Le Samedi 2 Août, au moment où il se lave les mains pour passer à table, l’une des filles du couple chez qui il loge, vient l’avertir, le souffle coupé par une longue course, qu’en allant chercher de l’eau, elle a repéré « trois soldats prussiens » visiblement égarés. Aussitôt, le caporal se met en route avec sa troupe. Les allemands sont rapidement repérés. Les Français s’approchent prudemment.

Peugeot descend de cheval et fait quelques pas en direction des hommes dont il détaille mal encore le visage. Suivant la procédure habituelle, il prononce la phrase de sommation, apprise par cœur. Les militaires ennemis se retournent vivement. L’un d’eux sort son revolver et tire à trois reprises en direction des Français. Deux balles se perdent mais la dernière atteint Peugeot dans la région du cœur. Le jeune officier a le temps de dégainer à son tour et fait feu. L’un de ses projectiles touche un Allemand en plein ventre. Une dernière balle, placée en plein front par l’un des soldats de Peugeot, l’achève net.

L’accrochage est très rapide mais aussi très meurtrier. Du côté allemand, la victime est un jeune sous-lieutenant de 20 ans, Camille Mayer, originaire de Mulhouse. Il a reçu l’ordre de sa hiérarchie de partir en reconnaissance de l’autre côté de la frontière afin de collecter tous les renseignements qui pourraient être utiles à une offensive sur le territoire français. Il est le premier mort de l’Allemagne au cours du conflit. Quand au caporal, celui-ci, ramené d’urgence à la ferme de Joncherey, succombe un peu plus tard de ses blessures. Il est aux environs de 10 heures, la mobilisation générale ne doit commencer qu’à 17 heures.

Les deux soldats sont inhumés deux jours plus tard : Peugeot dans sa ville natale, Mayer près de Joncherey. L’enterrement de ce dernier est à la charge de l’armée française qui, par ce geste, veut témoigner du respect qu’elle porte à l’adversaire. Les choses ne vont pas tarder à changer...