Comment une table a un jour sauvé la vie de Hitler ?

En Juillet 1944, le régime hitlérien vit ses dernières semaines. Les troupes de la Wehrmacht reculent sur tous les fronts. A l’Ouest, les Britanniques et les Américains ont réussi un débarquement périlleux en Normandie et progressent lentement à travers le bocage. A l’Est, les Soviétiques achèvent de libérer le territoire national. En Europe orientale, l’heure de la délivrance se prépare.

En Allemagne, pour la première fois depuis plus de dix ans, les populations doutent. Et si le Führer finalement se trompait ? S’il n’était pas capable de conduire, comme il l’a si souvent promis, le Reich sur les chemins de la victoire ? Enfermé dans son repaire en Prusse, Hitler n’envisage pas un instant de renoncer aux projets que son esprit tourmenté mûrit depuis de si longues années. Ses plus proches collaborateurs, Gobels, Himmler ou Goering gardent encore, malgré l’accumulation des défaites, l’espoir d’un retournement de situation que pourrait rendre possible l’utilisation de nouvelles armes de destruction sur lesquelles travaillent les scientifiques allemands. La lutte engagée contre l’URSS depuis 1941 ne peut s’achever qu’avec l’anéantissement complet de l’adversaire soviétique.

Pourtant, à l’intérieur même du Reich, des voix s’élèvent et osent critiquer l’action du Führer. Au cœur de l’armée, nombreux sont les officiers à estimer qu’il n’est plus possible de remporter la victoire sur les Alliés. La même idée, lancinante, parcourt les rangs des milieux militaires : l’Allemagne ne peut éviter le désastre imminent que par l’ouverture de négociations avec les Anglo-américains. Une alliance commune, tournée contre le géant soviétique est même possible. Pour cela, il faut d’abord signer la paix. Seulement, Hitler ne l’entend pas ainsi. Aux yeux de quelques gradés résolus, son obstination insensée conduit le Reich à sa perte. Il devient dangereux, il faut l’éliminer dans les meilleurs délais.

Un colonel de la Wehrmacht, le comte Stauffenberg, conçoit un projet qui, s’il avait réussi, aurait pu changer la suite de la guerre : assassiner le Führer au cours d’un attentat puis renverser le régime nazi et installer à sa place une dictature militaire voire une Monarchie. L’homme est un anti-communiste convaincu : il entend poursuivre la lutte contre l’URSS avec, cette fois, l’aide des Occidentaux.

Stauffenberg a l’expérience du front : il a combattu en Afrique du Nord aux côtés de Rommel puis a servi en Union Soviétique d’où il est revenu avec une grave blessure. Rentré en Allemagne, il prépare minutieusement l’attentat qui doit mettre fin aux jours d’Hitler. Plusieurs dignitaires de l’armée s’investissent dans la conjuration et organisent avec le plus grand secret la succession prochaine du dirigeant nazi.

Il a été convenu qu’une bombe serait déposée dans la salle où se tient la réunion hebdomadaire qui informe Hitler du déroulement des opérations militaires sur les fronts où est engagée la Wehrmacht. La date de l’action est fixée au 20 Juillet 1944, un peu avant treize heures.

Au jour dit, alors que le Führer s’est rassemblé avec son Etat- Major dans un petit chalet en bois proche de son Bunker, au cœur de la Prusse orientale, le comte Stauffenberg dépose discrètement dans la salle une petite mallette contenant le dispositif meurtrier. Puis prétextant l’oubli de sa casquette dans sa voiture personnelle, il s’éclipse sans un bruit. Il y a tant de monde sur les lieux que personne n’a remarqué la disparition pour le moins suspecte du conjuré. Les esprits sont concentrés sur les immenses cartes qui indiquent la position des troupes allemandes sur le théâtre des combats.

A un moment, un officier heurte malencontreusement la mallette. Sans se douter un instant du terrible dispositif qu’elle contient, il la glisse du pied sous la lourde table en chêne autour de laquelle se sont réunis les membres de l’Etat- Major, quelques dignitaires du régime et Hitler. A 12h42 précises, la bombe explose. Le souffle est si violent que les parois du chalet volent en éclat. Au milieu des décombres, de la fumée épaisse et de la panique générale, on relève quelques morts. Hitler aurait dû lui aussi faire partie des victimes parce qu’il était l’un des plus proches de l’explosion. Mais le plateau de la lourde table au dessus de laquelle il était penché un instant auparavant l’a sauvé. Le bois est si épais qu’il a protégé le Führer des éclats qui lui auraient causé des blessures irréversibles. Le dictateur a violemment été jeté à terre. Il se relève avec quelques traumatismes sans gravité, les tympans crevés et les habits en lambeaux. Auprès de lui, Göring et Himmler ne souffrent que de légères contusions.

Dès qu’il entend l’affreuse détonation, Stauffenberg est persuadé que l’attentat a réussi. Il monte en voiture et prend la route de Berlin sans savoir que le Führer est sain et sauf. Dans la capitale, ses complices hésitent à prendre le pouvoir car ils n’ont reçu aucune confirmation de la mort d’Hitler. Ils perdent de précieuses heures que les Nazis mettent à profit. Aussitôt après l’évènement, le dirigeant du Reich prévient par téléphone les dignitaires du régime restés à Berlin qu’il vient d’être la cible d’une conspiration manquée et qu’un coup d’Etat se prépare au même moment. Les SS ont le temps de s’organiser. Dès son arrivée dans la soirée, Stauffenberg, qui s’apprêtait à prendre le pouvoir est arrêté avec ses compagnons. Tous sont exécutés sur le champ.

A 18 heures, ce même 20 Juillet, la radio annonce aux Allemands la terrible nouvelle. A une heure du matin, pour montrer qu’il a survécu à l’attentat et rassurer ses compatriotes, Hitler prononce sur les ondes un long discours dans lequel il promet de tirer une vengeance exemplaire de ceux qui ont voulu le supprimer.

Quelques jours plus tard, les enquêtes de la Gestapo aboutissent à des dizaines d’arrestations. Le premier procès s’ouvre le 8 Août. Le verdict est rendu dans la soirée, c’est la mort pour l’ensemble des accusés qui sont pendus immédiatement. Quelques personnalités importantes de la Wehrmacht payent de leur vie ou de leur liberté leur participation à la conjuration. Le maréchal Rommel, lui- même, qui a déployé un génie militaire certain lors de la longue campagne militaire d’Afrique du Nord, finit par tomber sous les coups de la justice. Informé des préparatifs de Stauffenberg, il a conservé un silence coupable. En souvenir des fiers services qu’il a rendus au Reich, Hitler lui accorde l’honneur de pouvoir mettre fin à ses jours. Le 14 Octobre, Rommel se suicide, sans doute pour épargner sa famille, et obtient des funérailles nationales.

Le bilan des poursuites judiciaires est très meurtrier : sur les 7000 personnes interpellées puis jugées, près de 5000 sont mises à mort dans les semaines qui suivent l’attentat.

S’ils avaient réussi, les plans de Stauffenberg auraient bouleversé le cours de la guerre. Peut-être un autre monde serait-il né au lendemain de la paix. A défaut de pouvoir refaire l’histoire, retenons de cette journée de 1944 une chose que l’on a tendance parfois à oublier un peu rapidement : des Allemands, bien que compatriotes de Hitler mais hostiles au Nazisme, conscients aussi que la folie du Führer les conduirait tôt ou tard à un affreux désastre, ont résisté et risqué leur vie. De la même manière que l’on garde en mémoire les actions héroïques des partisans soviétiques, il faut se souvenir des conjurés du 20 Juillet 1944.