Tous les Nazis étaient allemands mais tous les Allemands n’étaient pas nazis...

Quand il écrit Mein Kampf, en 1923, du fond de la forteresse de Landsberg, Hitler entend faire de la jeunesse allemande le pivot essentiel du régime qu’il s’apprête à construire. Devenu chancelier au terme d’une ascension politique rapide, il mobilise au service du parti nazi des millions d’adolescents à peine sortis de l’enfance. Garçons et filles s’engagent, souvent avec enthousiasme, dans les organisations paramilitaires que le Führer a conçues. Exercices physiques y alternent avec discours et grandes manifestations à la gloire de l’Allemagne. Le dictateur n’a pour les plus jeunes de ses compatriotes qu’un unique projet dont la simplicité elle-même ne manque pas d’effrayer : former les futurs soldats qui plus tard partiront à la conquête de l’Europe pour repousser les limites du Reich. Discipline, ordre, soumission, force, tels sont les maîtres mots que les instructeurs zélés rabâchent inlassablement à ceux qu’ils encadrent et éduquent dans la foi hitlérienne.

Parmi les milliers d’enfants que le régime mobilise à son service à l’époque des années 1930, Hans Scholl. Dans les premiers temps de son adolescence, comme beaucoup de ses camarades, il adhère volontiers au Nazisme dont il ne perçoit pas encore les idées terriblement dangereuses. En 1933, devenu lycéen à Ulm, il nourrit les premiers doutes qui le conduisent finalement à prendre ses distances vis à vis du parti : de discours en discours, il découvre que les aspects séducteurs de la propagande officielle dissimulent un affreux message de haine et d’antisémitisme. En 1938, le jeune homme a définitivement basculé dans la Résistance.

Hans n’est pas seul. Sa sœur Sophie, plus jeune de quelques années, le soutient dans ses convictions. Autour d’eux se forment un petit groupe d’amis qui choisissent la voie périlleuse de la contestation et du refus : Christoph Probst, Willi Graf, Alexander Schmorell.

Les adolescents s’organisent vite et passent à l’action : dès le mois de Juin 1942, ils entament leur très courte carrière politique.

Contre les Nazis, ils ne disposent que d’une seule arme dont ils utilisent la puissance avec un talent certain : la plume. Ils rédigent un premier tract, signé " la Rose Blanche", encourageant les Allemands à rejeter la dictature meurtrière qu’Hitler impose depuis longtemps. Dans la clandestinité la plus totale, ils impriment les premiers écrits en des milliers d’exemplaires qu’ils distribuent discrètement dans la rue ou qu’ils envoient à quelques personnes choisies pour leurs activités professionnelles : écrivains, journalistes, libraires, enseignants....

En Juillet 1942, la guerre rattrape le réseau. Hans et ses camarades sont mobilisés dans la Wehrmacht comme médecins parce qu’ils suivent à l’université de Munich des études de Biologie humaine. Tous partent sur le front russe. Ils en reviennent trois mois plus tard, traumatisés par les horreurs qu’ils ont pu observer et déterminés, davantage encore, à abattre le Nazisme dont ils ont évalué le caractère monstrueux au cours de leur séjour en URSS.

A la fin de 1942, ils intensifient leurs activités. D’autres tracts sont encore distribués mais cette fois à travers le pays. Certains parviennent jusqu’à Berlin ou Hambourg. Un professeur de la faculté de Munich, Kurt Huber, se joint au réseau et prête son concours aux courageux jeunes gens.

La nuit venue, Hans et Sophie, réalisent des inscriptions à la peinture sur les murs des bâtiments publics de la capitale bavaroise : « Hitler, massacreur des masses, à bas Hitler ! ».

Ils fournissent également toute l’aide dont ont besoin ceux que la Gestapo recherche. Aux juifs, aux communistes, aux catholiques, ils apportent réconfort, nourriture, vêtements. Ils indiquent aux fugitifs qu’ils rencontrent une adresse pour se mettre en sécurité quelques temps.

Le 18 Février 1943, le frère et la sœur grimpent au deuxième étage de l’université d’où ils lancent sur les étudiants des tracts encourageant à la résistance. Mais, ils sont repérés par le concierge des lieux. Celui-ci ferme à clé les portes du bâtiment et prévient la police. Les deux jeunes gens se trouvent pris au piège. Quelques instants plus tard, ils sont arrêtés et transférés dans les bureaux de la Gestapo pour y être interrogés.

Un peu plus tard, Christoph Probst est interpellé à son tour. Puis suivent Willi Graff, Alexander Schmorell et le professeur Huber. Le réseau est peu à peu démantelé.

Le 22 Février, Hans, Sophie et Christoph comparaissent devant le tribunal que préside le juge Roland Freisler, l’un des magistrats les plus résolus du régime hitlérien.

Sophie qui a eu une jambe brisée au cours de son audition dans les locaux de la police politique, se présente avec des béquilles. Face à la colère affreuse de Freisler, elle conserve tout son calme : « Ce que nous pensons, beaucoup d’Allemands le pensent mais n’osent pas le dire... ».

Le procès, dont la rapidité rappelle étrangement ceux de Moscou en 1936, dure à peine trois heures. Les accusés n’obtiennent pas le droit d’exposer leur défense. Le verdict est sans appel : les trois amis sont condamnés à mort. La sentence est exécutoire le jour même. Les Scholl reçoivent une dernière fois la visite de leurs parents. A 17 heures, l’un après l’autre, les adolescents sont décapités à la hache. Hans et Christoph avaient 25 ans à peine, Sophie 22.

En Octobre, les derniers membres du réseau comparaissent devant les tribunaux. Willi Graf, Alexander Schmorell et le professeur Huber sont exécutés. Quelques uns de leurs camarades, qui ont joué un rôle plus secondaire, sont déportés dans les camps de concentration d’où ils ne reviendront pas.

Hans et Sophie Scholl, et ceux qui les ont suivis dans la voie du refus, ont fait acte de résistance. Ils n’ont pas plus démérité qu’un partisan soviétique qui se battait pour la libération de son territoire. Mais, malgré le courage exemplaire qui a été le leur, il aura fallu de très nombreuses années avant que l’on s’accorde pour reconnaître le mérite auquel ils ont, à titre posthume, bien droit. Quand l’Europe sort épuisée de la guerre en 1945, les Alliés ne donnent aucun crédit à la résistance allemande. Certes, l’emprise du régime hitlérien sur le pays est telle que les voix hostiles au Führer n’ont guère les moyens de s’exprimer. Mais le fait demeure incontestable. Dès les années 1930, dans l’Allemagne qui se donne toute entière à celui qu’elle considère comme son sauveur, certains disent tout simplement « non » au régime nazi. Beaucoup le payent de leur vie.

Si l’on devait garder en mémoire un enseignement de la destinée tragique des Scholl, celui-ci serait sans doute le meilleur : « Tous les Nazis étaient allemands mais tous les Allemands n’étaient pas nazis... »