Robespierre : du timide adolescent d’Arras au révolutionnaire infléxible de Paris.

Maximilien de Robespierre naît à Arras le 6 Mai 1758. Il est l’aîné d’une famille de quatre enfants devenus trop tôt orphelins. Quand sa mère disparaît, le garçon n’a que six ans à peine. Son père, anéanti par le chagrin, quitte peu après le foyer sans laisser de trace. Les frères et sœurs sont recueillis par un oncle incapable de témoigner pour ses neveux et nièce le moindre sentiment de compassion ou de tendresse. L’homme ne manque d’ailleurs aucune occasion pour reprocher aux malheureux l’argent qu’ils lui coûtent. Marqué par cette douloureuse épreuve, Maximilien gardera de ces années difficiles une amertume définitive.

Vers l’âge de onze ans, il obtient, grâce à l’excellence de ses résultats scolaires une bourse d’études qui lui ouvre les portes du lycée Louis- Le- Grand. Bien après la Révolution, les professeurs du prestigieux établissement conserveront de l’élève Robespierre le souvenir d’un adolescent timide et réservé, préférant les longues flâneries solitaires aux jeux bruyants des camarades de son âge. Celui que l’on surnommera par la suite « l’incorruptible » accepte mal la misère que ses vêtements très ordinaires affichent aux yeux de ses compagnons. Sans doute pour se protéger de cruelles moqueries qu’il craint par-dessus tout, Maximilien s’isole volontiers. Il passe le temps des récréations quotidiennes dans la salle de classe à étudier les ouvrages de Rousseau à qui il vouera jusqu’à la fin de son existence une admiration sans limite.

Quand, peu après son sacre, Louis XVI rend une rapide visite aux lycéens et à leurs enseignants, on choisit le meilleur élève pour lire au souverain un discours de bienvenue. Les notes de Maximilien sont si brillantes qu’on le désigne naturellement. Mais, sans fortune, il ne possède qu’un costume usé et indigne de l’immense honneur que ses professeurs lui offrent. Qu’à cela ne tienne. Le proviseur de l’établissement se charge de procurer au garçon la tenue qui convient à la venue du roi. Maximilien rencontre le monarque pour la première fois. Il le reverra une seconde et dernière fois des années plus tard, quand il aura, au même titre que ses collègues de la Convention, à le juger.

Sa licence de droit en poche, il repart pour sa vie natale où il ouvre un cabinet d’avocat. Mais à Arras, les hommes de loi ne manquent pas. Maître Robespierre ne croule pas sous les dossiers. Chaque année, il ne juge qu’une dizaine d’affaires. Mais il développe au cours de ses plaidoiries un certain talent de persuasion et des compétences professionnelles qui lui apportent une notoriété bien méritée.

Dans les débuts de sa carrière, il lui revient de défendre un homme coupable de crime. Son client risque la peine capitale. L’affaire le tourmente, comme l’avouera plus tard sa sœur Charlotte. Paradoxalement, lui qui se fait en 1793 le principal artisan de la Terreur et de ses affreuses charrettes de condamnés, s’oppose encore à cette époque aux exécutions et affiche un esprit de tolérance qui n’appartient pas aux mœurs du temps.

Au début de 1789, les événements le conduisent sur d’autres chemins que ceux de la magistrature. Il choisit de se présenter aux élections des Etats- Généraux, prévus pour le mois de Mai suivant. Populaire dans sa ville natale, il est aisément élu et prend une nouvelle fois la route de Paris. Sa carrière politique commence. Député du Tiers- Etat, Robespierre participe aux combats que livrent ses collègues à la Monarchie Absolue épuisée.

Un an plus tard, il obtient un siège à l’Assemblée Législative. Il y apprend son métier d’homme politique. Pourtant, il faut bien admettre que les débuts ne sont pas fameux. Robespierre ne s’impose ni par son physique, ni par son charisme. Petit de taille, les épaules étroites, le corps fluet, il n’a pas la chance de posséder le don d’orateur que cultive son ami, puis ennemi, Danton. Quand il monte à la tribune, on l’écoute à peine. Ses compagnons se moquent de son accent provincial, de sa voix mal assurée. Cette situation inconfortable, l’homme l’a déjà vécu du temps de son séjour à Louis- Le- Grand. Aussi poursuit-il ses efforts laborieux, sans se décourager. A l’assemblée, personne n’est capable d’écrire son nom correctement, tant il passe inaperçu. Ceux qui le connaissent davantage le considèrent froid, distant parfois orgueilleux. Maximilien n’est pas de ces hommes qui cherchent à séduire par leur apparence. Le regard dissimulé sous ses lunettes aux verres fumés qu’une myopie très prononcée l’oblige à porter en permanence, la chevelure couverte d’une perruque ordinaire qu’il est de mode de porter à cette époque, il n’exerce pas sur ceux qui le côtoient la fascination ou l’admiration.

De sa vie sentimentale, personne n’a jamais rien su. Quelques témoignages recueillis des années après la Révolution laissent penser qu’il fréquentait l’une des quatre filles du menuisier Duplay chez qui il logeait depuis Juillet 1791. On parlait d’un éventuel mariage. Peut-être aurait-il eu lieu si les évènements ne l’avaient pas conduit au pied de l’échafaud.

La carrière politique de Robespierre est très courte, deux ans à peine. Mais deux ans bien remplis. En 1792, il est élu député de la Convention, parmi les Montagnards. (Nom donné à ceux qui siègent dans les gradins supérieurs de l’assemblée). La retraite- toute provisoire- de Danton quand il quitte la direction du Comité de Salut Public est pour lui une opportunité inespérée. Il a le mérité de saisir sa chance et s’impose à ses collègue pour remplacer son rival. Il a en main le pouvoir suprême des institutions républicaines. Il donne dès lors une nouvelle orientation à la Révolution. Le temps des demi-mesures, de la mollesse est écoulé. Le pays découvre la fermeté de l’Incorruptible.

En 1793, la situation ne permet plus la tiédeur ou les doutes. Les armées étrangères sont aux frontières du pays, la Vendée a fait le choix de la Monarchie. Des dizaines de départements sont en révolte contre Paris.

Maximilien n’a pas voulu la guerre. En 1792, il est l’un des rares à dénoncer l’ouverture des hostilités avec l’Autriche. Il propose aussi l’abolition de la peine de mort dont il craint les dérives. En cela non plus, il n’est pas entendu.

Sa conduite reste jusqu’au bout la même : sauver à tout prix la République de ses ennemis même si le sang doit couler pour cela. Vouloir préserver les acquis de 1789 part d’un bon sentiment. L’ennui est que Robespierre voit des ennemis partout en France. L’admirateur de Rousseau veut tellement bien faire qu’il finit par en oublier les principes de tolérance, de bonté qu’il apprécie tant chez le philosophe. Il devient le dictateur d’une France totalement terrorisée.

L’ Incorruptible impose ses mesures à une Convention qui ose à peine protester : la loi des Suspects, la loi du Maximum, la Levée en Masse...Dans l’esprit du dirigeant, seule l’inflexibilité peut sauver les réalisations de 1789. L’heure n’est plus aux hésitations. La Terreur laisse libre cours à ses passions. Jusqu’en Juillet 1794, le même spectacle tragique se joue chaque jour sur les pavés de la capitale : celui de ces charrettes conduisant à la guillotine des dizaines de personnes coupables d’une parole maladroite, d’un comportement ambigu. En majorité les condamnés ne sont pas moins républicains que d’autres : peut-être ont-ils osé exprimer un peu fort leur lassitude de tout le sang répandu. Mais à l’époque de la Terreur, cela suffit à périr sur la place de la Révolution.

Au fil des mois, Robespierre, de plus en plus isolé parmi ses partisans, s’enferme dans une implacable logique destructrice. Les compagnons politiques de la veille deviennent vite les ennemis de la France qu’il faut faire disparaître. Les Girondins sont les premiers à prendre le chemin de l’échafaud en Octobre 1793. Puis les Montagnards se divisent à leur tour. Le dictateur n’épargne ni les uns, ni les autres. De Hébert, qui juge que Robespierre est encore trop tiède ( !!!!) à Danton qui réclame plus de clémence, tous finissent, les uns après les autres, au pied de la guillotine.

Quand vient le mois de juillet 1794, Robespierre vit les dernières semaines de sa carrière et de son existence. L’homme s’égare dans des conceptions philosophiques coupées des réalités du moment. La victoire de Fleurus remportée sur les Autrichiens donne aux armées républicaines des frontières répit et soulagement. A la Convention, les députés qui ont survécu aux charrettes de condamnés estiment qu’il est temps de faire une pause et de supprimer les mesures adoptées aux instants les plus critiques de la Révolution. Mais Robespierre s’obstine : moins que jamais il est l’heure de mettre un terme à la Terreur. Ceux qui osent dire l’inverse sont des traîtres ou des comploteurs. Le calcul est mauvais, parce que les députés se mettent à craindre pour leur propre vie : le dictateur est incontrôlable, il faut l’éliminer sinon d’autres prendront à leur tour le chemin de la guillotine.

Le 26 Juillet 1794, à onze heures du matin, Robespierre se rend à la Convention. Il monte à la tribune pour y faire un discours dans lequel il dénonce une vaste conspiration menée par quelques députés. Mais les formules sont maladroites et indisposent l’assemblée : l’ancien avocat d’Arras a perdu le don de persuasion qui était le sien quand il se lançait dans d’interminables plaidoiries. Sur les gradins, les hommes n’écoutent pas : ils gesticulent, se lèvent, tapent des pieds, crient. Tout est bon pour empêcher le dictateur de se faire entendre. A dix reprises, celui-ci tente de dominer le chahut général. A la tribune, il s’agite, menace, s’époumone à vouloir imposer le silence. Mais rien n’y fait : il chancelle, épuisé par les vains efforts qu’il vient d’accomplir. Il ne maîtrise plus la colère qui se déchaîne contre lui. Un député propose de décréter son arrestation ainsi que celle de ses compagnons. La résolution est votée à main levée sur l’instant. Robespierre et ses amis sont emmenés par un détachement de la garde nationale.

Le petit groupe est aussitôt conduit dans diverses prisons de la capitale (Robespierre est enfermé au Luxembourg). En milieu d’après-midi, la Commune se proclame en état d’insurrection : les sections parisiennes se portent au secours des prisonniers et les libèrent. Les quelques fugitifs s’enferment à l’Hôtel de Ville dont ils barricadent les issues avec tout le mobilier qu’ils peuvent trouver sur place. Une centaine de Parisiens, armés de fusils ou de pistolets, derniers partisans de Robespierre, sont venus apporter leur soutien. Malgré cette aide de dernière minute, il semble bien que les jeux soient faits. Celui qui se faisait une gloire de respecter les lois républicaines rentre par son acte de résistance dans l’illégalité.

Dans la nuit du 26 au 27 Juillet, quelques bataillons de gardes nationaux encerclent l’Hôtel de Ville. Vers deux heures, ils donnent l’assaut. L’issue principale du bâtiment est forcée malgré la résistance désespérée des quelques volontaires accourus pour soutenir jusqu’au bout l’ Incorruptible. Les soldats s’infiltrent rapidement dans l’édifice et prennent le contrôle des étages supérieurs. Robespierre et ses amis se sont retranchés dans une salle. La mêlée devient rapidement confuse. Des coups de feu claquent à plusieurs reprises. Le frère de Robespierre, Augustin, tente de s’échapper et saute par la fenêtre. Il se brise le bassin sur les pavés de la rue. Un instant plus tard, on découvre Maximilien étendu à terre, la mâchoire fracassée par une balle. A-t-il essayé de mettre fin à ses jours ? A-t-il été blessé au cours de la fusillade. Nul ne peut le dire.

L’affrontement est très bref. Les fugitifs sont rapidement maîtrisés. On les enferme dans l’une des pièces de l’Hôtel de Ville. Robespierre y est soigné : un large bandage de tissu enserre son visage et cache son affreuse blessure. Dans la matinée du 27, le groupe est conduit à la prison de la Conciergerie pour une simple vérification d’identité. A cinq heures du soir, une vingtaine des captifs sont emmenés à l’échafaud. Au passage des charrettes, les Parisiens manifestent bruyamment leur joie. Robespierre est l’avant dernier à gravir les marches qui conduisent à la guillotine. Pendant qu’on le lie sur la bascule, le bourreau s’approche de lui et arrache d’un coup brutal le pansement sanglant qui couvrait la plaie. L’ Incorruptible pousse selon les témoins de la scène « un cri désarticulé de bête ». Puis le couperet s’abat. Le lendemain, quatre-vingts autres personnes sont encore conduites à la mort. Puis douze le jour d’après. Ce sont les dernières victimes de la Terreur. Une page sanglante de la Révolution se tourne.

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