La peste de 1348 : « Ce mal qui répand la terreur »

L’actualité ne manque jamais de rappeler à l’Homme sa condition éphémère. Les progrès médicaux, la diffusion à grande échelle des traitements thérapeutiques, les découvertes scientifiques ne mettent pas les sociétés modernes à l’abri d’une épidémie mortelle. Les ravages récents de la grippe aviaire en Asie soulignent que l’humanité vit sous la menace perpétuelle de la maladie.

Virus, bactéries, microbes sont à l’origine de la vie. Au cours de l’histoire, les populations ont dû accepter leur présence, vivre à leur contact permanant. Les conditions d’hygiène déplorables des villes et des campagnes ont longtemps accéléré la prolifération dramatique et meurtrière d’organismes invisibles à l’œil nu mais terriblement dangereux.

Au cœur du XIX° siècle, Paris, symbole de la réussite occidentale, n’est pas davantage épargnée que certaines contrées d’Afrique ou d’Orient par le choléra. Au cours de l’année 1832, les rues de la capitales se trouvent dans un tel état que la maladie s’étend en quelques semaines, emportant avec elle des centaines de malheureux qui ont commis la fatale imprudence de boire l’eau des fontaines. Riches ou pauvres, bourgeois ou ouvriers, l’épidémie ne fait aucune distinction sociale. Même Casimir Perrier, premier ministre du roi Louis-Philippe ne survit pas aux symptômes qui l’affectent.

1348. Sans doute l’année la plus noire de l’histoire du continent européen. L’année au cours de laquelle près de 25 millions de personnes succombent à un mal terrifiant : la peste.

La peste est une maladie pulmonaire que l’on sait aujourd’hui soigner. Quelques cas sont régulièrement signalés en Chine ou en Inde mais leur nombre demeure heureusement fort limité. En revanche, au Moyen Age, les hommes sont démunis quand le mal s’installe dans une région. Pour ceux qui en sont victimes, c’est la mort à très brève échéance.

Au cours des siècles, la peste frappe plusieurs fois. Les sociétés de l’antiquité sont confrontées à ses ravages. Les populations de l’empire romain puis celles des débuts de la période médiévale souffrent de ses apparitions fréquentes.

Entre les VIII° et XIV° siècles, la maladie s’éloigne des contrées occidentales. Elle se fixe en Asie centrale, autour du lac Baïkal où elle inflige au peuple tartare de cruelles pertes. Son retour en Europe, après des décennies d’absence, est particulièrement violent. Le bacille responsable de l’affection découvre sur le continent toutes les conditions nécessaires à sa rapide propagation : surpopulation des villes et des campagnes, manque d’hygiène généralisé, progrès insignifiants de la médecine....

C’est l’imprudence de l’homme qui lui offre l’occasion de se répandre à nouveau sur les pays d’Occident.

A la Toussaint 1347, quelques navires génois accostent à Marseille après un long périple en mer Noire. Les marchands rapportent, outre les cargaisons commerciales qu’ils doivent négocier, les germes mortels du fléau. Au terme d’un court séjour à Théodosia, les Italiens ont quitté en toute hâte la ville assiégée depuis peu par les Tartares. Ces derniers, pour venir à bout de la résistance acharnée de la population, ont conçu la terrible idée de catapulter par-dessus les remparts de la cité les corps pestiférés de quelques uns des leurs. Premier essai de guerre bactériologique, à l’origine de l’affreux désastre. La fuite précipitée des Occidentaux dès que la maladie accomplit ses ravages ne suffit pas à empêcher la catastrophe.

Les premiers cas sont signalés en Provence au mois de Novembre 1347. L’épidémie remonte ensuite la vallée du Rhône, passe en Bourgogne puis atteint l’Ile de France au début de l’année suivante. La Normandie, la Bretagne puis l’Auvergne succombent à leur tour. Le Sud- Ouest n’est pas davantage épargné. En 1349, le fléau traverse la Manche et s’attaque à l’Angleterre. L’Allemagne puis l’Europe centrale subissent à leur tour ses effets meurtriers que nul ne sait prévenir. L’épidémie finit par s’apaiser deux ans plus tard mais les historiens estiment qu’elle est responsable de la mort de 25 millions de personnes. (Ce qui correspond à un quart environ de la population occidentale.)

La peste jette la terreur sur les régions qu’elle traverse. Des citadins épouvantés abandonnent les villes les plus touchées. (Paris perd 80000 habitants, Londres 50000, Lyon 45000, Avignon 30000...) Certains partent se réfugier au fin fond des campagnes, dans quelques forêts isolées, à l’abri de huttes sans confort. La mortalité est telle qu’il n’y a bientôt plus assez de monde pour enterrer les malheureuses victimes. Exposés au contact des corps contagieux, les fossoyeurs disparaissent. Quelques prisonniers sont enrôlés pour accomplir leur travail particulièrement périlleux mais tous finissent par mourir. Délaissés à l’air libre dans les rues, faute de bras courageux, les cadavres amplifient par leur seule présence les effets de l’épidémie.

Désemparées, affolées, les populations adoptent les comportements sociaux les plus étranges. A la recherche d’explications, de responsables aussi aux malheurs des temps, beaucoup accusent les communautés juives ou les lépreux, pourtant tout aussi touchés, d’empoisonner les puits. Des centaines de personnes sont ainsi massacrées ou conduites au bûcher. Le pape, ému de ces terribles excès, condamne les actes de violence et accueille en Avignon les Juifs qui le souhaitent. Des groupes d’illuminés parcourent les routes d’Occident en se fouettant jusqu’au sang afin d’apaiser la colère divine qu’ils imaginent responsable de la maladie. Inquiète de ces débordements incontrôlés, l’Eglise interdit les manifestations de ceux que l’on appelle « les Flagellants » parce qu’elle y perçoit une forme d’hérésie.

Dès qu’un cas se déclare dans une famille, quand on découvre sur le corps d’un malade les premiers signes du bacille (Toux, migraines, bubons sous les aisselles ou à l’aine...), le malheureux est abandonné par les siens. Dans les villes ou les villages, les pestiférés sont emmurés chez eux avec parfois les leurs.

Les médecins de l’époque sont bien incapables de soulager les milliers de patients qui attendent d’eux un improbable miracle. Le roi de France Philippe VI, passe commande à l’Université de Paris d’un mémoire expliquant les raisons de l’épidémie et les manières les plus efficaces de la combattre. Les conseils que donne le monde médical nous font sourire d’ironie aujourd’hui mais il ne faut pas oublier que les moyens dont disposent les praticiens du XIV° siècle sont bien plus limités que les nôtres.

Les remèdes ne consistent qu’en des potions d’herbes aromatiques infectes, des saignées qui affaiblissent davantage encore ceux qui s’y soumettent.

Les médecins recommandent aussi d’allumer dans les rues de grands feux pour purifier l’air. Ils encouragent les populations à faire bouillir l’eau avant de la boire (Ce qui, dans ce cas, indique une certaine clairvoyance compte tenu des ignorances scientifiques de l’époque.).

Les astrologues se prononcent également à la demande du souverain : tous expliquent la venue de l’épidémie par la position très défavorable de certains astres dans le ciel. Certains affirment avoir observé quelques mois auparavant une comète annonçant le désastre. La société se raccroche à tout ce qu’elle peut pour comprendre un phénomène dont elle ne perçoit pas bien les causes.

La peste désorganise totalement les rapports traditionnels, les comportements. Sentant la mort approcher, les plus désespérés tentent de vivre en quelques mois l’équivalent d’une existence entière. Les riches s’étourdissent dans les plaisirs, dépensent jusqu’au dernier sou des fortunes patiemment construites tandis que la croissance incontrôlée des prix prive les plus pauvres de pain. Dans les régions agricoles, les ravages de la maladie sont tels qu’il ne se trouve bientôt plus personne pour penser aux récoltes à venir. Le fléau s’est-il à peine éloigné qu’une atroce famine s’abat sur les royaumes d’Occident.

Revenue de manière brutale en Europe, la peste demeure sur le continent les siècles suivants. Aux XV°, XVI° et XVII° siècles, elle fait encore de violentes réapparitions mais jamais elle n’inflige des pertes comparables à celles de 1348. Elle frappe une toute dernière fois à Marseille en 1720, emportant avec elle plusieurs milliers de citadins. Puis elle disparaît pratiquement. Les ultimes cas sont signalés dans les quartiers les plus populaires de Paris, au cours des années 1920. Aujourd’hui, pour l’heure, la maladie est éradiquée des pays occidentaux.

Néanmoins, la peste disparue, d’autres épidémies raniment les angoisses ancestrales du Moyen Age. Au XIX° siècle, la tuberculose et le choléra s’attaquent aux villes de l’ère industrielle. Près de nous, la grippe espagnole puis le SIDA soulignent que l’Homme n’en a pas fini avec des pathologies qu’il découvre parfois à peine...