Pourquoi Saint-Louis n’était-il pas un roi comme les autres ?

Louis XIV est connu pour ses rêves de puissance et de gloire, Napoléon pour son ambition sans limite, François 1er pour le tempérament chevaleresque qu’il déployait sur les champs de bataille. Louis IX a tout autant marqué la mémoire du pays. Des générations d’écoliers ont retenu de lui l’image que son biographe officiel Joinville a transmis au travers de ses écrits : celle d’un souverain pieux, modeste, juste et attentif aux souffrances de ses contemporains. Les gravures présentant le chêne de Vincennes sous lequel le roi s’installait pour écouter les plaintes de quelques sujets en colère ont abondamment peuplé les manuels d’histoire du XIX° siècle.

La légende de Saint Louis n’est pas née hier. Elle n’est pas l’héritage que les maîtres de la III° République nous auraient laissé. Elle s’enracine au cœur du Moyen Age, quand les populations victimes des ravages de la Guerre de Cent Ans, se réfugiaient dans le souvenir plus ou moins reconstruit du « bon temps de Monseigneur Saint Louis ».

Louis IX naît en 1214. Son père, Louis VIII, ne règne que trois ans. La dysenterie, que l’on attrape facilement à l’époque dans les régions de marécage, l’emporte au cours d’une expédition militaire en Auvergne. L’enfant n’a que douze ans à peine, un âge bien tendre pour affronter les ambitions et les manœuvres politiques des grands féodaux. La conduite du royaume requiert énergie, volonté et fermeté. Ces indispensables qualités, la reine Blanche de Castille les possède. Elle assume tout naturellement la régence en attendant que son jeune fils atteigne la maturité suffisante pour prendre en main les rênes du pouvoir.

Les débuts du règne sont incertains et difficiles. Le comte de Champagne, Thibault, qu’une obésité très prononcée gêne dans ses moindres déplacements, s’entend avec son compère de toujours, Pierre de Mauclerc, duc de Bretagne pour imposer à la monarchie affaiblie les concessions que le puissant Philippe- Auguste n’a jamais voulu leur reconnaître. Un complot visant à enlever la famille royale échoue honteusement. Le gros Thibault, abandonné par son allié, s’empresse de faire amende honorable à la cour du roi et promet de ne plus jamais le trahir. (Jusqu’à ce qu’une occasion favorable se présente... La parole du prince ne vaut guère davantage que celle de son compagnon breton.)

Blanche de Castille triomphe de ses ennemis les plus dangereux. Elle impose son autorité à travers les provinces du royaume et réussit tout au long de sa carrière politique à y maintenir la paix civile. Par le passé, bien des souverains ne sont jamais parvenus à réaliser son œuvre. La régente espagnole bouscule l’idée répandue que la femme du Moyen Age se complait dans le rôle d’éternelle soumise qui lui est assignée à sa naissance. Si l’égalité entre les deux sexes n’est pas une conception admise par les mœurs du temps, celle-ci n’en est pas réduite au silence ou à l’obéissance pour autant. Les hommes savent ce qu’ils doivent à leurs épouses et au travail quotidien qu’elles accomplissent pour la bonne organisation du logis familial.

La souveraine ne travaille pas seulement aux affaires du pays. En bonne mère de famille, elle contrôle et dirige son entourage. L’éducation des quelques enfants qui lui restent de ses douze grossesses accapare son attention. Pour les jeunes princes et princesses, elle recherche les meilleurs précepteurs, des clercs diplômés des grandes universités médiévales. Louis étudie toutes les disciplines enseignées à l’époque. Il apprend le latin, la théologie, découvre les faits et gestes de ses ancêtres les plus glorieux, s’initie aux sciences : un vieil adage du moment le dit sans détour : « Un roi sans instruction n’est qu’un âne couronné ». Les écarts de conduite ne sont pas davantage tolérés pour le jeune monarque que pour tout autre garçon de son âge. Blanche a donné des consignes très claires sur ce point : les coups de fouets rappellent à Louis qu’un chef d’Etat se doit de montrer l’exemple.

La reine décide de tout, jusqu’aux moindres détails de la vie quotidienne de son fils. Quand vient le moment pour l’adolescent de se marier, Blanche prend les choses en main. Louis ne choisit pas. Il accepte l’épouse qui lui est présentée : la jeune Marguerite de Provence. Souvent au Moyen Age, les noces d’un souverain sont davantage un acte politique qu’une affaire de sentiments. Pourtant, dans le cas de Louis IX, l’union est heureuse. L’harmonie du couple suscite l’admiration du chroniqueur Joinville et douze enfants naîtront du ménage royal.

Cependant, à peine arrivée à la cour, la nouvelle reine est bien décidée à jouer le rôle qui est le sien auprès de son époux : celui d’une conseillère attentive et intelligente. De cela, Blanche prend rapidement ombrage. Jusqu’à présent, personne n’a jamais osé contester l’influence de la régente auprès de son fils. Marguerite est arrivée : les deux femmes ne tardent pas à se disputer la confiance du monarque. Entre la belle- mère et sa bru, la froideur tourne vite à l’hostilité.

Une curieuse anecdote rapportée par Joinville souligne à quel point les tensions autour de la personne du roi sont vives. Au cours de l’un de ses nombreux accouchements, Marguerite frôle la mort. Ses souffrances sont telles que Louis, particulièrement inquiet, se rend au chevet de son épouse. Blanche, ne manquant jamais l’occasion de s’immiscer dans la vie conjugale du couple, intervient à ce moment. Du ton autoritaire qui lui est coutumier, elle enjoint son fils à quitter la chambre sur l’instant, affirmant que ce n’est pas ici la place d’un homme. Les douleurs de la jeune reine peuvent être intolérables, celle-ci n’en profite pas moins pour contrarier une fois de plus la vieille espagnole : au milieu des gémissements que lui arrachent les contractions, elle déclare que « le départ de son mari la ferait mourir ». Et pour donner davantage de crédit à ses propos, elle s’évanouit....Le roi ne peut se résigner à quitter celle qu’il aime tendrement. Blanche, vexée, disparaît.

Jusqu’à ses derniers jours, la régente use de tous les moyens pour isoler sa bru et récupérer la confiance de son fils. Ses interventions intempestives, parfois au milieu de la nuit dans les appartements du roi pour s’assurer que Marguerite ne s’y trouve pas, n’ont pas raison de la complicité du ménage. Espérant échapper à la vigilance du cerbère castillan, les deux époux se retrouvent dans les endroits les plus inconfortables pour profiter d’un moment d’intimité.

Le paradoxe est là. Quand Blanche de Castille meurt le 21 Novembre 1252, Louis n’en éprouve aucun soulagement. Joinville le découvre au contraire terriblement abattu et démuni. Pour les larmes du souverain, il a une remarque rude, traduisant parfaitement les mœurs du Moyen Age : « Je suis surpris que vous un homme si sage meniez si grand deuil car vous le savez bien, le sage dit que quelque infortune que l’homme ait au cœur, elle ne doit lui paraître au visage parce que celui qui le fait en rend joyeux ses ennemis et attristés ses amis... ».

Marguerite elle-même ne peut réprimer un sanglot. Comme Joinville exprime son étonnement, car il sait quelles étaient les relations qu’entretenaient les deux femmes, la reine lui répond : « ce n’est pas sur elle que je pleure, mais sur le roi mon époux pour le chagrin que lui cause la mort de sa mère. »

Saint Louis n’est pas un monarque ordinaire. De ses prestigieux aïeux, il n’a conservé ni les défauts, ni les attitudes souvent condamnables. L’un d’eux, Philippe 1er (1060-1108), a enduré l’humiliation d’une excommunication pour adultère. Tout au long de sa vie, le roi voue une fidélité sans faiblesse à son épouse. Louis VI (1108-1137) n’a jamais su contenir son appétit féroce et le goût immodéré pour les plaisirs de la table qui était le sien. Le fils de Blanche de Castille écourte volontiers les repas et se contente de plats simples, sans accommodements inutiles.

C’est un fait : l’existence de Saint Louis n’est pas celle que les premiers souverains de la dynastie capétienne ont mené avant lui. Comme les contemporains de son époque, l’homme ne peut concevoir l’idée de vivre en dehors de la religion. Chez lui, cette attitude est néanmoins particulièrement marquée. Il n’a en tête qu’un seul modèle, qui restera le même jusqu’à son dernier jour : le Christ. Le monarque organise toute son existence autour d’une unique pensée : imiter le Messie dans ses actes, respecter les enseignements que l’Eglise délivre à chacun et surtout vivre en bon Chrétien.

Louis est-il davantage moine que chef d’Etat ? A bien des égards, il est permis de le penser et son proche entourage en a souvent fait la remarque, mi- amusé, mi- moqueur. Les nuits du souverain sont calquées sur celles du monde monastique. Toutes les deux ou trois heures, le roi se lève, hiver comme été, pour entendre dans sa chapelle privée les offices matinaux.

Le voir manger à table est tout un spectacle. Ses familiers les plus intimes ne manquent pas de lui reprocher ses habitudes, ses manies qui, assurément, ne sont pas celles d’un personnage du rang tel que le sien. Louis ne s’encombre pas de longs services qui rendent les déjeuners interminables. Il se contente d’un plat ou deux. Quand on lui présente, malgré les recommandations qu’il passe aux cuisines, un met relevé d’épices savamment recherchées, il l’arrose copieusement d’eau pour en retirer toutes les saveurs. (Au grand désespoir de ceux qui se sont donné du mal à en confectionner la recette....). Il s’accorde un peu de vin mais il ne le boit jamais pur.

Ses tenues vestimentaires affichent sans détour la simplicité qui est la sienne : robes de laine grossière, surmontées d’une peau de lapin, aux couleurs sombres et pâles, symbole de tempérance et d’humilité. Les bijoux, les pierreries précieuses sont réservées pour les grandes occasions : réception d’ambassades étrangères, déplacements politiques, signatures d’un traité engageant le pays....

La justice de Saint- Louis : beaucoup d’encre a coulé à son sujet. Juste, oui. Complaisante, non. C’est l’un des traits de caractère du roi : attentif aux malheurs de ses sujets, compatissant aux douleurs que les plus démunis expriment devant lui, il se montre néanmoins d’une terrible sévérité quand il le juge nécessaire.

Une triste anecdote rapportée par le fidèle Joinville montre à quel point son maître peut, en certaines occasions, se montrer inflexible. Un jour, comparait devant lui la dame de Pierrelaye, coupable d’avoir, avec l’aide de son amant, empoisonné un mari gênant. L’acte est déjà en lui-même d’une extrême lourdeur. Mais, comme pour en souligner la gravité, l’affreuse épouse tente de faire disparaît le corps dans une fosse à ordures.

Le crime appelle un terrible châtiment, celui qui est habituellement appliqué aux coupables d’adultère : le bûcher.

Du fond de sa geôle, l’infortunée condamnée montre les signes d’une sincère repentance. Emues par ses larmes et ses supplications, de nombreuses personnes de l’entourage du roi, dont la reine elle-même, interviennent et réclament un peu de clémence. Mais rien n’y fait, Louis refuse de revenir sur la décision qui est la sienne. La famille de la malheureuse, mesurant l’obstination du souverain, demande que le supplice, s’il ne peut être empêché, ait lieu à l’abri des regards de la population pour épargner à la coupable la honte suprême de mourir sous les injures. En vain : celle-ci est brûlée vive en place publique de Pontoise...

Un roi n’est pas seulement un administrateur et un justicier. C’est aussi un guerrier, celui qui se doit de garder les frontières, protéger ses sujets, réduire à l’obéissance les seigneurs turbulents. Saint Louis a-t-il pris les armes quand il le fallait ? Lorsque la religion est en jeu, il n’hésite pas à réunir l’Ost. Aussi prépare-t-il avec un vif enthousiasme, que son entourage ne partage d’ailleurs pas, les deux croisades de son règne. Le souverain s’embarque une première fois pour l’Orient en 1248. L’expédition est un échec sans précédent. L’armée chrétienne essuie un terrible revers à Mansourah dans le delta du Nil, en 1250. Une partie de la noblesse française tombe au cours de la bataille, Saint Louis est lui-même fait prisonnier par les Musulmans. Il reste en captivité deux années entières et ne retrouve la liberté qu’après le paiement d’une rançon conséquente. Il quitte la Terre Sainte sans avoir pu reprendre Jérusalem. En 1270, il est de nouveau à la tête d’une armée de croisés. La flotte royale descend sur Tunis. C’est au cours du siège de la ville que le souverain attrape ce que les historiens pensent être le typhus ou le paludisme. L’eau contaminée que consomment les Français est sans doute la responsable d’une épidémie qui emporte des centaines de soldats. Louis meurt sous sa tente le 25 Août 1270, après avoir reçu les derniers sacrements. Sa dépouille est ramenée à Paris pour des obsèques prestigieuses. Puis, elle s’en va rejoindre la basilique de Saint Denis où l’attendent les restes des descendants d’Hugues Capet.

Le souverain disparu, sa légende se construit lentement. Son petit-fils, Philippe IV le Bel (1285-1314), fait d’ailleurs beaucoup pour sa grandeur. Admiratif d’un grand père qu’il n’a connu que deux ans à peine, il obtient de la papauté l’ouverture d’un procès de canonisation. En 1297, Rome accorde au défunt la gloire posthume d’entrer dans la nombreuse famille des saints célébrés par l’Eglise. Le méritait-il ? La question n’est pas là. Doit-on donner crédit à Joinville quand il fait de son maître le modèle idéal du chrétien médiéval ? Il n’est pas inutile de s’interroger. Disons, pour ne pas se perdre dans un long débat à l’issue duquel de toute façon personne ne peut apporter une réponse tranchée, que le chroniqueur avait tout intérêt à dépeindre son protecteur sous le meilleur jour qui soit : pouvait-il vraiment souligner les défauts de celui par lequel il obtenait ses gages ? La légende de Saint-Louis n’est pas née au siècle dernier : Joinville en est sans doute le premier artisan...