Les époux Rosenberg, espions soviétiques ou paisibles scientifiques américains ?

Les Etats-Unis des années 1950 vivent des heures troublées. Les débuts de la Guerre Froide ne laissent pas la société américaine indifférente. La propagande antisoviétique délivrée par les médias est telle que la peur s’empare des esprits. Quelle peur au juste ? Celle des Communistes que l’on imagine infiltrés jusqu’à la Maison Blanche. Celle d’agents staliniens que l’on croit voir partout, au détour d’une rue, dans un café, dans un parc. Celle du voisin d’à côté, qui sous ses apparences d’honnête citoyen, travaille au service de l’URSS. La police fédérale, le FBI, n’a jamais eu autant de pouvoir qu’en cette période étrange : il traque, surveille, interroge des milliers de personnes dont on soupçonne les sympathies marxistes. De terribles listes de suspects sont dressées dans le plus grand secret : appartenir à l’une d’elle, c’est perdre son emploi, sa maison. Au XVII° siècle, on chassait les sorcières et on les brûlait. En 1950, on poursuit les Communistes et on les emprisonne.

C’est dans ce climat d’extrême tension, on pourrait employer le terme d’hystérie collective sans paraître démesuré, que se produit l’affaire des époux Rosenberg. Sur eux, l’encre a abondamment coulé. Beaucoup en ont fait les innocentes victimes de la Guerre Froide, étrangères aux faits qui leur étaient reprochés. D’autres les ont perçu comme des espions passés au service du géant soviétique. La réponse n’est vraiment tranchée que depuis la fin des années 1990 et la chute de l’URSS.

Tout commence en Juillet 1945, dans le désert de Los Alamos où les scientifiques américains réalisent les premiers essais nucléaires. Le temps presse puisque l’armée, si les résultats des expérimentations sont concluants, envisage d’utiliser l’arme atomique au Japon afin de clore au plus vite la guerre du Pacifique. L’un des ingénieurs affectés au projet, David Greenglass recueille pendant plusieurs mois les comptes rendus des travaux qu’il transmet ensuite à un agent des services secrets soviétiques.

Les relations entre les deux hommes se poursuivent quelques années jusqu’à ce que leurs activités d’espionnage soient découvertes. Greenglass est arrêté puis emprisonné. Le FBI, saisi de l’affaire, mène une enquête minutieuse. Il entend des centaines de personnes. Il interroge des semaines entières le prisonnier sans pour autant parvenir à lui faire avouer sa culpabilité. Mais les mois de détention, la perspective de la chaise électrique jointe à une promesse de libération anticipée en récompense d’une éventuelle collaboration finissent par avoir raison de sa résistance. L’homme avoue enfin que depuis le début, il ne travaille pas seul : sa sœur et son beau-frère, Ethel et Julius Rosenberg, comme lui scientifiques, trempent également dans la conspiration. Les époux sont à leur tour interpellés puis incarcérés à la prison de Sing-Sing.

Malgré des interrogatoires serrés et la forte pression des enquêteurs, le couple clame son innocence. D’ailleurs, le témoignage de Greenglass mis à part, le dossier d’accusation reste très léger. Aucune pièce convaincante ne permet d’étaler au grand jour la complicité des Rosenberg.

Malgré les carences de l’instruction, ceux-ci comparaissent devant la justice pour haute trahison et intelligence avec une puissance ennemie, leur procès commence au début de l’année 1951. Bien évidemment, les avocats de la défense ne manquent pas dès le départ de souligner les incohérences et les failles de l’accusation autour desquelles se bâtît toute la défense des accusés. Qu’importe, dans l’esprit des jurés, le témoignage de Greenglass, accablant pour les Rosenberg, l’emporte. Le 29 Mars 1951, les époux sont condamnés à mort.

Entre le verdict et la chaise électrique, deux années entières s’écoulent. Deux années au cours desquelles Julius et Ethel apparaissent, aux yeux de l’opinion publique internationale, comme les victimes innocentes de la rivalité américano-soviétique. A travers le monde, des millions de personnes se mobilisent en leur faveur, organisent des pétitions, des manifestations de soutien. L’URSS dénonce le fanatisme de son adversaire, ses méthodes fascistes et totalitaires. Staline ne se prive pas de récupérer l’affaire pour en faire un outil de propagande anti-américaine.

Le Vatican intervient également dans le concert général des protestations et demande la libération immédiate des deux condamnés.

Mais en vain. Tous les recours juridiques s’épuisent les uns après les autres. Le président des Etats-Unis refuse la clémence. Le 19 Juin 1953, aux alentours de 20 heures, Ethel est menée la première sur la chaise électrique. Son mari la suit quelques instants plus tard. Ils laissent derrière eux deux orphelins de 6 et 10 ans.

Le couple Rosenberg disparu, l’oubli gagne peu à peu les mémoires. Personne n’est véritablement certain de la culpabilité des deux scientifiques mais pour le FBI, l’affaire est classée. Jusqu’au seuil des années 1990. A cette date, la chute de l’URSS permet l’ouverture des archives du KGB, les agents des services secrets de Moscou se mettent à parler. Des documents découverts il y a peu confirment que Julius et Ethel ont, dès 1942, transmis au vice-consul soviétique en poste à New-York, les résultats des recherches sur la bombe atomique. Au cours d’une interview, un ancien membre du KGB a d’ailleurs admis que le couple correspondait régulièrement avec Moscou sous le nom de code de « antenne » et « libéral ».

Lors du procès, la CIA (Services secrets américains) disposait d’éléments prouvant clairement les relations que les Rosenberg entretenaient avec l’URSS. Mais, celle-ci choisit à l’époque de garder secrètes ces informations pour ne pas dévoiler au public l’identité des sources utilisées. La condamnation des époux ne fût donc obtenue que sur le témoignage essentiel de Greenglass.

Celui-ci, aujourd’hui âgé de plus de 80 ans, a relancé l’affaire. Répondant aux questions d’un journaliste, il a avoué ne pas se souvenir clairement si Ethel avait recopié elle-même les comptes-rendus destinés aux Soviétiques. Si cette révélation a jeté en son temps le trouble parmi les historiens, beaucoup d’entre eux considèrent néanmoins que le couple était bien passé au service de l’URSS, depuis 1942 au moins.

Cependant, on admet que les deux condamnés ne méritaient sans doute pas un sort aussi cruel que celui qui a été le leur. En fin de compte, selon les experts, les renseignements qu’ils ont transmis à Moscou n’avaient que peu d’importance. Les scientifiques soviétiques auraient de toute manière réussi à découvrir les secrets de fabrication de l’arme nucléaire, avec ou sans l’aide du couple.

Il est facile de juger une fois les passions retombées : les Rosenberg ont certes exercé des activités d’espionnage dont l’illégalité ne fait aucun doute. Mais ils ont surtout été les victimes d’une époque, d’un contexte...