Néron a-t-il fait incendier Rome ?

Au 1er siècle après Jésus-Christ, Rome n’est plus le petit village de bergers de ses débuts. La ville est devenue la capitale d’un empire qui s’étend autour des rivages de la Méditerranée. Ses murs se prolongent au-delà des sept collines, aux limites du Tibre.

Rome ressemble à une immense fourmilière : chaque jour, des milliers de personnes se bousculent dans les ruelles étroites et sales des quartiers populaires. Quelques écrivains antiques ont laissé de la cité un témoignage parfois singulier : rien n’est aussi dangereux et pénible que de s’y promener aux heures les plus agitées de l’après-midi. Se frayer un chemin à travers la foule bruyante relève de l’exploit. Il faut prendre garde aux pavés disjoints des voies sur lesquels on peut facilement se tordre les chevilles.

La propreté n’est assurément pas la préoccupation première des Romains : les rues sont rarement nettoyées. Des flaques boueuses rendent certains passages périlleux. Les auteurs anciens, quand ils racontent aux leurs un court séjour passé dans la ville, donnent un étrange conseil : il n’est jamais prudent de longer les murs parce que certains ont la très mauvaise habitude de jeter par la fenêtre le contenu d’un pot de chambre ou d’une poubelle... Nombreux sont les malchanceux qui reviennent chez eux couverts des restes d’un repas.

Les plus riches se sont installés sur les collines qui dominent la capitale et son fleuve. Les somptueuses résidences de l’empereur et de l’aristocratie déploient leurs vastes jardins sur l’Aventin, le Palatin ou l’Esquilin.

En revanche, les quartiers populaires et surpeuplés s’étendent dans la plaine marécageuse, proche du Tibre. Ceux qui y vivent viennent de tous les horizons sociaux : artisans, commerçants, paysans arrivés de la campagne, esclaves, mendiants, voleurs ou marginaux. Les plus chanceux logent dans les appartements exigus des Insulae, ces immeubles de bon rapport qui accueillent les plus privilégiés. Les autres, la grosse majorité, survivent comme ils le peuvent dans d’infâmes taudis.

Rome vit sous la menace constante des incendies. A l’époque de l’Antiquité, il n’existe pas de personnes spécialisées dans le combat du feu, comme nos pompiers modernes. Quand les flammes s’emparent d’un bâtiment, la population intervient elle-même, avec le peu de moyens dont elle dispose : des seaux que l’on va remplir dans le fleuve et que l’on se passe de mains en mains jusqu’au brasier.

Comme souvent autrefois, les hommes utilisent beaucoup le bois quand ils construisent parce que ce matériau est moins cher que la pierre. Mais, il est aussi plus dangereux. On imagine avec quelle facilité le feu se propage d’une maison à une autre, particulièrement lorsque dans un quartier les demeures s’adossent les unes aux autres.

L’étroitesse des ruelles rend l’arrivée des secours très difficile. Ceux qui viennent éteindre le sinistre sont souvent gênés par la fuite désordonnée des plus affolés. Quand un mur s’effondre, l’encombrement des voies est tel que des dizaines de personnes son tuées par la chute des débris brûlants.

Dans la nuit du 18 au 19 Juillet 64, le feu prend brutalement dans un entrepôt d’huile et de résine d’un quartier populaire près du Grand Cirque. En quelques heures, l’incendie détruit des dizaines d’habitations sans que l’on puisse freiner sa progression. La mobilisation de la population n’empêche pas le sinistre de s’étendre à travers la ville. Aux petites heures du matin, malgré les efforts que déploient des centaines de gens, le foyer n’est toujours pas maitrisé.

L’empereur Néron est prévenu de la catastrophe et revient en toute hâte de sa résidence d’été, en bordure de mer. Quand il arrive à Rome, il ne trouve que des ruines fumantes et des milliers de personnes éperdues, sans abri.

Le souverain fait ouvrir les jardins du Vatican à la foule qui y trouve un asile salutaire. Mais il faut aussi songer à nourrir ceux qui ont tout perdu dans la catastrophe : des convois exceptionnels de blé venus d’Italie arrivent sur Rome.

L’incendie n’est vaincu qu’une semaine plus tard. Tous les quartiers de la cité sont touchés. Près de 10000 immeubles ont disparu dans l’affreux brasier. Plus de 200000 personnes se retrouvent privés de toit et errent à travers la ville, telles des âmes en peine. A ce triste bilan s’ajoutent les centaines de victimes (10000 ?) emportées par les flammes ou ensevelies sous les décombres d’une demeure évacuée trop tard.

Les autorités craignent les débordements que le désespoir de ceux qui n’ont plus rien risque de provoquer. L’armée se déploie à travers les rues : comme souvent en de pareilles circonstances, les pilleurs profitent de la situation pour visiter les boutiques abandonnées par leurs propriétaires.

A l’abattement succède rapidement la colère. La population cherche des responsables. Les rumeurs se développent et se propagent de bouche à oreille.

Néron n’est pas épargné par les soupçons. Dans son entourage même, les interrogations ne manquent pas. Sénèque, l’un des auteurs antiques les plus célèbres, que l’empereur admire pour son talent littéraire, dévoile les projets que son maitre mûrit depuis longtemps : détruire la vieille Rome pour reconstruire à la place une nouvelle cité, Néropolis. (Ceux qui en grec signifie la ville de Néron). D’autres personnages rapportent également avoir surpris le souverain déclamer des vers de sa composition devant le spectacle tragique des flammes. L’homme aurait-il ordonné d’allumer l’incendie pour stimuler son inspiration défaillante ?

Et puis, beaucoup soulignent son passé trouble : ses relations incestueuses avec sa mère, sa responsabilité évidente dans l’assassinat de son demi-frère Britannicus et de sa maîtresse Poppée, son goût immodéré pour les fêtes scandaleuses et les orgies choquantes....

Dans les couloirs du palais impérial, les conversations vont bon train. Néron n’est pas étranger à la catastrophe qui vient de frapper la capitale.

Néron, coupable du désastre ? Les historiens de notre époque sont loin d’être aussi catégoriques. En 64, les principaux accusateurs du maître de l’empire sont des membres du sénat, cette prestigieuse assemblée qui au temps de la République possédait l’essentiel des pouvoirs politiques. L’arrivée des empereurs modifie la situation parce qu’ils confisquent à leur profit l’influence que détenaient autrefois les sénateurs. Ces derniers affichent alors une hostilité à peine dissimulée pour la dynastie dont Néron est le dernier représentant. Le souverain est-il accusé de l’incendie ? Les sénateurs ne se privent pas de donner crédit à la rumeur.

Les spécialistes actuels rappellent qu’au moment des premières flammes, l’empereur n’est pas à Rome. Quelques proches certes ont donné de lui l’image d’un homme nourrissant une fascination étrange pour le feu. En général, les pyromanes, c’est-à-dire ceux qui allument les incendies, restent sur les lieux de leurs méfaits pour contempler le spectacle. Celui que ses ennemis décrivent comme un monstre sanguinaire aurait pu en faire tout autant.

D’autres part, s’il réduit en cendres les quartiers populaires de la ville, le brasier n’épargne pas plus les villas impériales de l’Aventin ou du Palatin. Malgré tous ses soins, Néron ne parvient pas à sauver des flammes ses richesses les plus précieuses. Le personnage est peut être le débauché pervers que l’on fait de lui mais il est grand connaisseur d’œuvres d’art et développe un goût artistique certain. Jamais il n’aurait admis qu’un incendie allumé sur son ordre détruise les trésors de ses résidences.

Quant à ses projets urbains, les historiens pensent que le monarque n’a jamais voulu détruire la capitale pour reconstruire une nouvelle cité. Certes il caresse le rêve de bâtir une ville à sa gloire. Mais il n’imagine pas le faire aux dépens de Rome. Il envisage une simple transformation d’Ostie, modeste port de la côte, à quelques kilomètres du Latium.

Néron, selon toute probabilité, n’est pas l’auteur du désastre le plus tragique de l’histoire romaine. Mais en 64, les opinions sont moins modérées d’autant plus que le souverain est loin d’avoir toujours eu l’attitude exemplaire que l’on attend de lui. Ses gestes, ses paroles parfois maladroites (dans l’une des tragédies qu’il compose, il décrit l’incendie de Troie), ses excès sanglants en font le coupable désigné.

Dans les rues ravagées de Rome, la colère gronde : l’enquête menée par les autorités ne donne rien. Les accusations portées contre le souverain se précisent. L’inquiétude gagne le palais impérial : le pouvoir vacille. Pour se maintenir, Néron cherche à détourner de lui les soupçons pesants.

Or, une communauté installée depuis une trentaine d’années dans la capitale cristallise autour d’elle l’hostilité des Romains : les Chrétiens. Les membres de ce que le régime considère comme une secte marginale répandent un message mal accepté des mœurs de l’époque. La société n’est pas particulièrement intolérante : de nombreux cultes orientaux se développent à travers les rues de la cité. Mais les disciples du Christ indisposent leurs contemporains par le refus obstiné qu’ils opposent à toute participation aux fêtes religieuses traditionnelles. A la suite de l’incendie, l’opinion publique, désireuse d’explications, estime que la catastrophe est la violente manifestation de la colère divine. La paisible entente que les dieux ont nouée avec les hommes se trouve brutalement rompue : les sacrifices offerts à Vulcain ou Jupiter au lendemain du désastre ne suffisent pas. Il faut aussi éliminer les disciples de ce prophète de Palestine dont les Romains ne connaissent juste que le nom, Jésus de Nazareth, parce que les pratiques spirituelles et le comportement singulier qu’ils affichent troublent l’harmonie du monde.

Pour Néron, la solution est là : les Chrétiens sont les coupables idéaux. En quelques jours, la petite communauté est démantelée. Des centaines de personnes sont arrêtées puis envoyées en prison. Les tribunaux prononcent de nombreuses condamnations à mort. Comme il est de coutume à l’époque, les accusés sont envoyés dans les arènes pour y subir d’horribles supplices. Sous les regards avides de la population venue assister au spectacle, ceux que l’on considère comme les criminels les plus odieux de la ville sont livrés aux fauves affamés. Les personnalités les plus en vue de la communauté sont exécutées. Pierre est crucifié sur la colline du Vatican. Paul, citoyen romain, est décapité.

L’empereur profite de la situation pour laisser libre cours à ses instincts sanguinaires. Lors des fêtes qu’il donne au palais, il offre à ses invités un spectacle tel que ceux-ci en éprouvent un certain sentiment de malaise. Des dizaines de croix parsèment les jardins du Palatin : chacune d’elles supporte un chrétien dont la tunique est enduite de résine, un produit capable de s’enflammer rapidement. A la tombée du jour, l’embrasement est général.

Néron n’est sans doute pas à l’origine de l’incendie de 64, pas plus que les Chrétiens d’ailleurs. La responsabilité du sinistre est bien davantage collective. Les imprudences des marchands de résine ou d’huile qui entreposent sans précaution des matières hautement inflammables, l’enchevêtrement de ruelles étroites et mal entretenues, l’utilisation massive du bois dans les constructions expliquent en grande partie la terrible catastrophe.

L’évènement, bien que purement accidentel, n’en a pas moins d’importantes conséquences politiques. Depuis longtemps, les autorités recherchaient le prétexte idéal pour démanteler la communauté chrétienne : le voilà trouvé.

Du brasier de 64 nait la première persécution des disciples de Jésus. Elle est l’une des plus violentes, mais elle n’est pas la dernière. D’autres suivront...