Une affreuse famille du Moyen Age : les Mérovingiens.

Imaginez une famille dans laquelle les relations seraient si conflictuelles que le père en viendrait à faire brûler vif son fils, l’oncle assassinerait ses neveux, le frère aîné comploterait pour se débarrasser de son cadet. Imaginez que dans cette même famille, la tante épouserait son filleul, le mari convolerait en noces avec la sœur de sa femme et entretiendrait de nombreuses autres liaisons. Qui souhaiterait appartenir à une telle famille ? Peu de monde à n’en pas douter. Et pourtant, il y a près de 1500 ans, à l’aube du Moyen- Age, ainsi ont vécu les rois mérovingiens. De cette dynastie étrange, la mémoire populaire n’a conservé que le souvenir des excès, des meurtres odieux, des violences. C’est oublier rapidement que quelques uns de ses représentants ont su régner en grand monarque, tel le malheureux Dagobert qui, malgré les paroles moqueuses de la chanson célèbre, n’a jamais mis sa culotte à l’envers...

Quand il meurt le 27 Novembre 511 à Paris, Clovis laisse pour lui succéder quatre fils : Thierry, Childebert, Clodomir et Clotaire. Comme le veut la coutume franque, le royaume est partagé entre les frères. Chacun reçoit une portion du territoire accompagné de sa capitale. Les héritiers n’ont aucune affection particulière les uns pour les autres. Tous sont dévorés par l’ambition du pouvoir et la jalousie. Les alliances politiques sont fragiles, lourdes d’arrières- pensées et motivées par les circonstances du moment. L’entente d’un jour ne garantit pas l’avenir.

Aujourd’hui, il est difficile de comprendre de telles attitudes, surtout quand elles naissent au sein d’une même famille. Ne jugeons pas à la lumière de nos valeurs actuelles les mœurs d’un VI° siècle très éloigné de nous. Les sociétés barbares des débuts du Moyen- Age ne développent pas les mêmes conceptions que celles de notre époque. Un roi mérovingien n’est pas l’homme ordinaire que l’on rencontrerait au coin d’une rue. C’est avant tout un guerrier, celui qui connaît parfaitement l’art de se battre et qui retire de cette activité toute sa puissance. Les descendants de Clovis ne peuvent imaginer vivre dans un royaume en paix : celui qui conduit ses troupes aux combats est un bon souverain. Celui qui dévoile ses faiblesses ne mérite pas de régner. De cette façon de penser, bien différente de la nôtre, naît une réalité trouble où la violence nourrit la violence.

Les rois mérovingiens sont chrétiens mais ils ont bien du mal à accepter les principes que l’Eglise enseigne. Il n’est pas facile d’oublier les usages que respectaient les ancêtres, quand les Francs n’étaient encore qu’une tribu nomade et païenne parmi tant d’autres.

Les évêques ne perdent jamais l’occasion de prodiguer leurs conseils de tempérance, d’humilité, de chasteté. L’incompréhension des fils de Clovis demeure malgré tout. Que peut-on comprendre du message de Jésus (« aimez vous les uns les autres, pardonnez ») quand on estime de son devoir de laver par le sang une offense faite aux siens ? A vrai dire, dans la France du VI° siècle, il est bien difficile de s’y retrouver. Entre les paroles apaisantes de quelques prédicateurs sincères et les vengeances familiales qui dégénèrent en affrontements sanglants, vers qui se tourner ? Entre le discours des clercs recommandant le mariage unique et les pratiques traditionnelles de l’aristocratie qui considère que posséder plusieurs femmes est signe de puissance, quelle attitude adopter ?

Les premiers Mérovingiens découvrent qu’il n’est pas simple de devenir honnête chrétien.

Le plus jeune des quatre frères, Clotaire, éprouve bien du mal à respecter les valeurs de l’Eglise. L’homme conserve les comportements brutaux d’un souverain barbare. Quand Grégoire de Tours, l’un des auteurs médiévaux qui nous renseigne le mieux sur la dynastie, consacre quelques pages au règne du dernier des fils de Clovis, il donne de ce personnage une affreuse image. Image qui s’assombrit davantage lorsque l’on songe à ses terribles exactions.

Clovis disparu, ses héritiers organisent une expédition militaire contre le peuple des Burgondes, installé dans l’actuelle région de la Bourgogne. Au cours d’une bataille, un roi mérovingien ne ménage jamais ses efforts. Il conduit ses troupes au cœur de l’affrontement et risque son existence comme n’importe quel soldat. Clodomir, roi d’Orléans, ne manque pas de bravoure. Il s’engage en première ligne et jette sa monture sur l’ennemi. Ses frères le contemplent : aucun d’eux ne songe à modérer son intrépidité. Sans doute avec le secret espoir de récupérer son territoire si un accident bienheureux se produisait.....Et en effet. A la fin du combat, le corps sans vie du souverain est ramené au camp des Francs.

Clotaire est le premier à profiter de la situation. Il met aussitôt la main sur les terres de son aîné. Celui-ci laisse trois fils encore jeunes. Qu’importe ! Clotaire ne s’embarrasse de neveux qui un jour pourraient bien revendiquer l’héritage paternel. Il les fait assassiner sous les yeux de leur grand-mère. Seul le cadet est sauvé par l’intervention de quelques moines. Il passera le restant de sa vie dans un monastère et donnera son nom à une ville actuelle d’Ile de France, Saint Cloud, où il fondera sa propre abbaye. Clotaire ne se contente pas du royaume de son frère défunt, il épouse aussi de force sa femme dont il vient de tuer les enfants. Une autre manière d’affirmer sa puissance politique.

Le terrible personnage n’est pas à un crime près. L’un de ses fils, Chramme, tout aussi ambitieux que ses oncles, complote et se révolte. Le père entre dans une affreuse colère et entreprend de punir le jeune homme. Le châtiment est exemplaire. Le malheureux est d’abord longuement torturé puis enfermé avec ses enfants et sa femme dans une chaumière que l’on enflamme. Toute la famille périt brûlée vive sous les yeux du souverain.

Bien évidemment, l’Eglise condamne l’acte avec la dernière des fermetés. Clotaire réalise l’atrocité de son geste. Le voilà devenu inconsolable....quelques temps. La pénitence rachète bien des fautes. Le roi s’y soumet, promet de ne plus recommencer et de vivre désormais dans le respect de la religion. Jusqu’au prochain péché.

Clotaire n’est pas non plus de ceux qui se satisfont d’une seule femme. On lui connaît six épouses officielles auxquelles il faut ajouter les liaisons occasionnelles.

Un jour l’une de ses conjointes lui demande de choisir un bon mari pour sa sœur. Le roi réfléchit plusieurs jours et finit par décider qu’il est celui convenant le mieux à la jeune fille. Il convole donc en noces avec elle.

Les débauches de l’homme sont d’ailleurs telles que l’une de ses compagnes, Sainte Radegonde, quitte la cour et part se réfugier dans un monastère pour y finir paisiblement ses jours.

Grégoire de Tours n’a jamais ménagé ses critiques quand il parlait de Clotaire. Mais cela ne signifie pas pour autant que les frères soient d’humeur plus tendre. L’aîné, Thierry, n’a pas plus de sentiment pour ses cadets que son père en avait pour lui. Le souverain possède de nombreux territoires dans le centre de la Gaule : Auvergne, Gévaudan, Massif Central....Mais, la jalousie le ronge. Le royaume de Clotaire aiguise son appétit de terres. Il convoque son jeune frère pour une entrevue. Néanmoins, il prend soin de cacher dans une pièce de sa résidence quelques soldats armés : Clotaire ne doit pas ressortir des lieux vivant. Celui-ci arrive au palais de Thierry, accompagné d’une troupe personnelle. Sans doute a-t-il flairé le piège. Chez les Mérovingiens, la méfiance est plus qu’une qualité : elle sauve la vie à ceux qui en dispose d’une bonne dose.

Clotaire pénètre dans la salle où Thierry l’invite à le suivre. Pas de chance ! Les assassins se sont dissimulés derrière des rideaux qui ne tombent pas jusqu’au sol. Le souverain remarque toute de suite une dizaine de pieds suspects. Il fait venir aussitôt sa garde. Le complot ne peut plus fonctionner, son auteur se trouve bien embarrassé. Comment justifier son invitation ? Il saisit un magnifique plateau d’argent qu’il tend à son cadet, en gage d’amitié. Clotaire accepte l’objet, rend les politesses de son hôte puis s’en retourne chez lui. On imagine la colère de Thierry. Non seulement le plan du souverain a échoué mais il lui a fallu se séparer d’un trésor auquel il tenait particulièrement.

Les Mérovingiens ne sont pas seulement violents et cruels. Ils sont aussi avares. Le frère aîné ne se remet pas de la perte de son plateau. Un peu plus tard, il envoie un messager récupérer auprès de Clotaire le présent. Celui-ci, bon prince, le restitue volontiers à son propriétaire.

Clotaire est le dernier des enfants de Clovis à mourir. Quand il expire, en Novembre 561, au terme d’une vie dissolue et débauchée, il règne sur l’ensemble de la Gaule. Ses quatre fils se partagent son héritage. Les guerres et les violences reprennent de plus belle car les frères ne s’entendent pas davantage que leurs oncles. L’un d’eux, Sigebert, épouse Brunehaut, la fille du roi Wisigoth, dont le territoire s’étend sur l’Espagne actuelle. Son cadet, Chilpéric en conçoit une terrible jalousie. Il s’empresse aussitôt de demander au vieux souverain la main de sa seconde fille. La jeune princesse suit son mari de l’autre côté des Pyrénées. Néanmoins, à l’image de son père, Chilpéric n’est pas homme à se satisfaire d’une seule femme. L’union est-elle à peine consommée que déjà le personnage reprend ses infidélités habituelles. Il choisit pour maîtresse une obscure servante du palais, Frédégonde. Celle-ci nourrit une ambition dévorante. Cruelle mais intelligente, elle obtient rapidement la confiance du souverain. Un obstacle gêne son ascension politique : la reine. Qu’à cela ne tienne. Frédégonde n’est pas à un crime près. Elle fait étrangler la malheureuse dans son lit au cours d’une nuit.

On image la fureur de la sœur, Brunehaut. Le meurtre ouvre une longue période de guerres civiles et d’assassinats. La haine que se vouent les deux femmes semble sans limite. Les époux respectifs, bien que frères, se dressent l’un contre l’autre. Grégoire de Tours s’attarde sur cette époque qui est l’une des plus tragiques du Moyen- Age. A travers la lutte implacable que se livrent les deux familles, on retrouve le vieux principe issu de la culture barbare : un affront se lave par le sang. L’obligation de vengeance ne pèse pas uniquement sur les épaules de celui ou celle qui en est la victime. Elle concerne aussi son entourage proche.

La liste des crimes n’en finit plus. Sigebert est l’un des premiers à disparaître, poignardé par des assassins au service de Frédégonde. (575). Puis vient le tour de Chilpéric, au retour d’une partie de chasse. (584). Les conditions de son meurtre demeurent obscures. Pour certains, l’auteur du forfait est Brunehaut. Pour d’autres, ce serait Frédégonde elle-même, lassée de son époux. Au sang versé s’ajoute le mariage scandaleux de Brunehaut avec Mérovée, le fils de sa propre sœur et de Chilpéric : la tante épouse son neveu...

Frédégonde meurt paisiblement dans son lit en 597. Elle laisse à son fils, Clotaire II, le soin de poursuivre la lutte contre sa rivale. La veuve de Sigebert se maintient de longues années sur le trône. Jusqu’à ce que l’aristocratie de son royaume finisse par la livrer aux mains de Clotaire. Le châtiment que le roi imagine est à la hauteur de la haine qu’il voue à l’ennemie de sa mère. Brunehaut a maintenant près de 70 ans mais l’homme n’en a pas davantage de considération. Il fait défiler la prisonnière nue sur un chameau au milieu de ses troupes, suprême humiliation. Puis au terme de trois jours de tortures, il la fait attacher par un bras et une jambe à deux chevaux fougueux. La course brutale et les ruades des bêtes brisent le frêle corps de la suppliciée (613). Ainsi finit tragiquement l’une des personnalités féminines les plus marquantes du Moyen Age.

Les Mérovingiens disparaissent en 751 quand Pépin Le Bref fait tondre et enfermer dans un monastère le dernier descendant de Clovis. L’heure des Carolingiens a sonné. Certes, en son temps Charlemagne a pu se montrer tout aussi cruel et violent que ses prédécesseurs. Mais, l’art de gouverner n’est plus le même. L’Eglise finit par imposer ses valeurs, ses principes. Les enfants de l’empereur n’auront pas toujours une conduite irréprochable (Louis 1er fait crever les yeux de son neveu révolté contre lui) mais ils oublieront peu à peu les usages de leurs ancêtres francs...