Il y a quatre vingt dix ans, Verdun.

Février 1916. La première guerre mondiale dure depuis dix-huit mois. Les armées françaises et allemandes se terrent à l’abri d’un réseau complexe de tranchées. Aucune des offensives lancées par les états major militaires n’est parvenue à percer le front. Le conflit s’enlise dans la boue et la lassitude des troupes.

A Berlin, les généraux du Kaiser préparent une attaque de grande envergure sur les positions françaises. L’objectif est affreusement simple : saigner l’adversaire à blanc, percer ses lignes et marcher sur Paris au plus vite.

Le haut commandement allemand a choisi de frapper dans le secteur de Verdun, moins protégé et plus exposé. Les Français y disposent de deux forts, ceux de Douaumont et de Vaux, mal gardés.

Dans le plus grand secret, les Allemands installent sur une distance de quinze kilomètres près de 1300 pièces d’artillerie de tout calibre. Les opérations doivent s’ouvrir par un bombardement massif de tranchées à l’aube du 11 Février 1916. Mais, les conditions climatiques épouvantables de la saison retardent l’offensive d’une dizaine de jours.

La plus affreuse des batailles de l’histoire européenne s’engage le 21 Février aux petites heures du matin.

A 7h30, les batteries entrent en action. Près d’un million d’obus s’écrasent sur les positions françaises. Les dix divisions présentes sur les lieux se réfugient dans les abris ou entre les murs de Douaumont et Vaux. Les lignes les plus exposées disparaissent littéralement sous un déluge de feu et d’acier.

Les explosions sont d’une violence telle que le paysage en est durablement transformé : la côte 304, petite hauteur surélevée de la région, perd en une journée sept mètres d’altitude.

A 16h45, l’artillerie interrompt brutalement ses tirs. Au vacarme assourdissant des heures qui viennent de s’écouler succède un silence irréel. Les troupes allemandes se préparent à l’assaut décisif. Chaque soldat s’est chargé du matériel nécessaire pour sectionner les fils barbelés et creuser les passages qui permettront de franchir les chevaux de frise. Quelques uns disposent de lance-flammes, armes particulièrement redoutables et utilisées pour la première fois du conflit ce jour la.

Les assaillants progressent rapidement et passent la première ligne adverse sans tirer un coup de feu. Néanmoins, contre toute attente, la marche est brutalement freinée au niveau des positions suivantes. Des dizaines d’hommes, exténués par le terrible bombardement qu’ils ont subi, surgissent ça et là et opposent une résistance aussi acharnée que désespérée. Le Kaiser lui-même n’avait pas prévu ce sursaut d’héroïsme. A la tombée du soir, l’offensive s’enraye. Les objectifs fixés à Berlin ne sont pas remplis.

Le haut commandement français réagit dans l’urgence. Plusieurs régiments sont envoyés en renfort sur le front de Verdun. Des milliers de poilus rejoignent le secteur par la route de Bar le Duc que l’on appellera plus tard « la Voie sacrée ».

Les semaines suivantes, les Allemands enregistrent quelques succès : la chute des forts de Vaux et de Douaumont affecte certes le moral des armées mais le front n’est pas percé pour autant. L’ennemi piétine dans ses tranchées.

La bataille va se prolonger dix mois entiers. Les combattants y endurent les pires souffrances. Au contact quotidien de la mort s’ajoute la faim quand le ravitaillement ne parvient plus au front. Les hommes sont contraints, dans les instants les plus critiques, de récupérer sur le cadavre d’un camarade mort un morceau de pain rassis. Au cours de l’été, particulièrement chaud, l’eau vient à manquer. Pour apaiser la soif insupportable, il reste les flaques boueuses des entonnoirs d’obus.

Verdun, c’est aussi les premières utilisations d’un armement chimique de plus en plus meurtrier. Les bombes au phosgène répandent la panique dans les tranchées : le gaz mortel qu’elles contiennent est capable de tuer des centaines de soldats en moins de cinq minutes. Les poilus se protègent comme ils le peuvent : beaucoup appliquent sur leur visage un linge humidifié dont l’efficacité demeure aléatoire. L’arrivée des masques améliore certes les chances de survie. Mais lourds, encombrant, ils réduisent le champ de vision des combattants et rendent la respiration difficile.

Aux obus dévastateurs dont les éclats acérés mutilent les chairs quand ils n’enlèvent pas la vie, aux atroces corps à corps livrés pour le contrôle d’un morceau de terrain, s’ajoutent les accidents stupides et terriblement meurtriers. Dans le fort de Douaumont, que les Allemands occupent plusieurs mois, l’explosion tragique d’un dépôt de grenades, le 8 Mai 1916, provoque la mort de près de 700 jeunes soldats venus de Bavière. La plupart n’avait pas 20 ans au moment des faits.

Un peu plus tard, le 10 Juin 1916, la chute d’un obus dans une tranchée enterre vivante une section française (Le récit de l’évènement, sans doute très largement inspiré d’une vieille tradition, est aujourd’hui l’objet de violentes polémiques). En souvenir des dizaines de victimes de ce jour, les autorités ont laissé les lieux en l’état. Aujourd’hui, des milliers de touristes visitent chaque année ce haut lieu de la mémoire nationale : on y découvre, sous une galerie de béton, construite au lendemain de la guerre, une tranchée comblée d’où surgissent les extrémités des baïonnettes des soldats ensevelis.

Les troupes partagent leur triste quotidien avec des compagnons de circonstance. Malgré les consignes du haut commandement pour préserver un minimum d’hygiène (Les soldats se rasent et se coupent les cheveux aussi souvent qu’ils le peuvent), les poux infestent les uniformes. Les rats, parfois énormes, s’enhardissent dans les abris. A la recherche de nourriture, ils importunent continuellement les combattants, profitent de leur sommeil pour chaparder un reste de pain ou de lard au fond d’une poche.

Dormir à Verdun est d’ailleurs proprement impossible. Les bombardements, la faim, la soif, rendent le sommeil fragile. Il arrive qu’au plus fort des combats les hommes ne prennent aucun repos deux ou trois jours d’affilé. On imagine l’état d’épuisement physique mais aussi nerveux de ceux qui regagnent les cantonnements de l’arrière, après une semaine passée en première ligne.

L’affrontement s’enlise. Offensives et contre-offensives ne donnent que de piètres résultats. Douaumont est finalement repris le 24 Octobre 1916, les Allemands abandonnent la position chèrement acquise quelques mois plus tôt. Le 15 Décembre, les armées françaises récupèrent les secteurs qu’elles contrôlaient au 21 Février. On considère que la bataille s’achève à cette date. Néanmoins, jusqu’à la fin du conflit, la région demeure l’un des théâtres majeurs des opérations militaires engagées.

Le bilan des combats est affreusement lourd. Du côté français, les pertes s’élèvent à 379000 morts, disparus, blessés. Les Allemands déplorent quant à eux 335000 victimes.

Une comptabilité tragique réalisée au lendemain de la bataille indique que 61129 Français ont été tués au cours de engagements, 101151 ont disparu sans que l’on ait retrouvé leurs traces, 216337 ont été blessés ou mutilés.

Que reste t-il aujourd’hui de Verdun, quatre vingt dix ans après les évènements ? Les grands cimetières militaires dont les milliers de croix blanches, impeccablement alignées, rappellent l’ampleur inimaginable de la tuerie. Le vaste ossuaire de Douaumont où sont rassemblés pelle mêle les ossements de 150000 combattants dont personne n’a jamais pu déterminer l’identité exacte. Les restes d’une tranchée, d’un abri. Les traces d’une explosion de mine. Les tristes ruines des villages que la bataille n’ pas épargné : Douaumont, Vaux, Mort-Homme.... Les forts militaires que l’on visite aujourd’hui encore. Le mémorial de Verdun qui retrace les principales étapes des combats.

La mémoire se perpétue à travers les récits, les témoignages de ceux qui sont revenus et qui ont ressenti le besoin de coucher sur le papier des souvenirs tragiques et parfois difficiles à assumer.

A l’heure où seuls six anciens poilus sont toujours en vie, rien n’est plus à craindre que l’oubli. Espérons que les photos et les films ramenés de cette triste époque apprendront aux générations à venir ce que fût Verdun...