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13 mars 2006

Pourquoi Molière n’aimait-il pas les médecins de son temps ?

Molière n’a jamais été tendre avec la société de son époque. Les pièces composées tout au long de sa carrière se moquent sans retenue des comportements parfois ridicules et risibles des hommes du XVII° siècle. Du bourgeois prétentieux et envieux au noble désargenté, du dévot que des manières excessives rendent comique au séducteur insatiable et résolu, nul n’est épargné par les répliques acerbes d’un valet malicieux derrière qui se cache l’auteur.

Les médecins du temps de Louis XIV subissent régulièrement les attaques ironiques de Molière. Le personnage du patricien vieillissant, jaloux d’un savoir dépassé et inefficace, apparaît à l’occasion d’une scène. Le spectateur s’amuse de ses incompétences, de son orgueil méprisant, de ses habitudes grotesques.

La caricature ne doit certes pas tromper. Mais elle se construit sur une réalité existante et révèle l’image que les contemporains de l’écrivain se font de ceux à qui ils confient leur santé.

Dans son ultime chef d’œuvre, Le Malade Imaginaire, Molière décrit avec un humour sans concession le moment où Argon, dont le rêve est de devenir médecin, se présente à l’examen qui ouvre les portes de la profession. Les maîtres de l’Université l’interrogent, à tour de rôle, en latin :

Comment soigner l’hydropisie ? Le candidat répond « Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare ». (Utiliser le clystère, puis saigner et enfin purger). L’examinateur donne son avis « Bene, bene ». (Bien, bien)

Vient l’étude d’un cas pratique : un malade souffre de violents maux de tête, de fièvres, de douleurs abdominales. Que faire ? Argon a la solution : « Clystérium donare, postea saignare, ensuita purgare ». « Bene, bene » lui répond-t-on.

Un maître plus malicieux tente de prendre le futur patricien en défaut : et si, malgré cela, le mal ne se dissipe pas ? Argon triomphe : « Clystérium donare, postea saignare, ensuita purgare. Ensuita, resaignare et repurgare ».

Le jury applaudit aux brillantes réponses du candidat, le félicite et lui décerne le titre de docteur en médecine. Ses compétences démontrées à tous, il obtient le droit d’exercer son activité librement.

Les spectateurs s’amusent du comique de la situation. Les acteurs jouent évidemment le rôle qui est le leur mais chacun reconnaît derrière leurs mimiques grossières et risibles les attitudes du praticien que l’on consulte parfois à regret.

C’est un fait, la médecine du Roi Soleil tue davantage qu’elle ne guérit. Aujourd’hui, la chose est inconcevable. Il y a quatre siècles, les populations admettent que les soins prodigués par les spécialistes de la santé puissent emporter un malade affaibli.

Au XVII° siècle, la saignée est l’une des rares thérapies que l’on connaisse. Les maîtres de l’université, enfermés dans les convictions héritées des savants du Moyen- Age, demeurent persuadés que le sang transporte à l’occasion les « mauvaises humeurs » responsables de la maladie. Pour combattre le mal, il n’est pas d’autre moyen possible que celui d’évacuer les microbes nocifs par d’abondants saignements que le chirurgien provoque d’un coup de lancette.

On saigne à peu près pour n’importe quel motif. Du nourrisson au vieillard, chacun subit la douloureuse épreuve sans protester : qui oserait contester le savoir d’un prestigieux docteur, issu des rangs de la faculté ?

La saignée vient à bout de bien des maux croit-on : elle facilite la percée dentaire du nouveau-né, adoucit la grossesse des femmes enceintes et rend l’accouchement moins douloureux. La duchesse de Bourbon, fille de Louis XIV, attrape la vérole, l’une des plus terribles maladies d’autrefois. On la saigne à quatre reprises.

Le marquis de Sourches raconte le plus sérieusement du monde qu’un courtisan de Versailles accourt au passage du roi. Il est tant ému qu’en s’inclinant pour la révérence, il heurte violemment le coude de son voisin. Un flot de sang volumineux s’échappe du nez blessé. Le médecin que l’on appelle aussitôt prescrit pour soigner le traumatisme...une saignée !!!

Quand on ne saigne pas, on purge. Quoique différent, le remède est tout aussi désagréable à endurer. Il s’agit d’introduire à l’aide d’une énorme seringue une grande quantité d’eau aromatisée dans le corps du patient par le postérieur. Le liquide injecté doit, pense-t-on, nettoyer les entrailles et permettre l’évacuation rapide des « mauvaises humeurs » responsables d’une douleur à l’estomac, d’un désordre intestinal, d’une digestion difficile. Le roi lui-même ne peut échapper aux purges quotidiennes (Jusqu’à dix huit en une seule journée !!!) que lui administre son médecin personnel Fagon.

Quand cela ne suffit pas, les praticiens disposent de tout un arsenal de potions aussi compliquées à préparer qu’elles sont inefficaces.

En 1665, Anne d’Autriche, la mère du Roi- Soleil, se découvre atteinte d’un cancer du sein. Les spécialistes se succèdent à son chevet et prescrivent divers élixirs aux savantes compositions. On dépose même sur sa poitrine malade des emplâtres de poudres de pierres. Un traitement aussi rudimentaire n’est bien évidemment pas en mesure d’enrayer la progression du mal. Au bout d’une année, la tumeur a tellement grossi que les chairs en viennent à pourrir, la gangrène s’installe. Contemplant sa main enflée, la souveraine a une phrase qui en dit long sur ses souffrances « Ne mourrai-je pas bientôt ? ». Le 20 Janvier 1666, c’est chose faîte.

Ce n’est donc pas pour rien que Molière se moque si cruellement des médecins de son époque. Leurs pratiques empiriques et dépassées sont souvent bien davantage responsables de la mort d’un malheureux patient que de la maladie elle-même. Pour leur décharge, précisons qu’ils n’avaient à leur disposition aucun des moyens modernes que possèdent nos chirurgiens actuels. Les scanners, les IRM, les échographies, la chimiothérapie sont même aujourd’hui encore impuissants à combattre certaines pathologies graves. Que pouvaient alors bien faire les médecins d’autrefois munis de leurs seuls clystères et lancettes ?

info portfolio

Anne d'Autriche La saignée

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