Attentats et terrorisme, une invention du XIX° siècle ?

Paris, 25 Juillet 1995. New- York, 11 Septembre 2001. Madrid, 11 Mars 2004. Londres, 7 Juillet 2005. Quatre dates tragiques et meurtrières pour les grandes métropoles occidentales. Quatre journées au cours desquelles le terrorisme a frappé aveuglément et fauché en un instant des centaines de vies. Aujourd’hui aucune des grandes villes du monde ne peut s’estimer à l’abri d’un attentat : de l’Europe à l’Asie, du Nord de l’Afrique au Sud de l’Amérique, la menace est partout la même, celle de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment quand se produit l’explosion d’un colis piégé.

L’utilisation de méthodes violentes et sanglantes pour se faire entendre et reconnaître n’est pas le privilège d’une religion, d’un groupe social ou ethnique particuliers. S’il est vrai que quelques extrémistes musulmans acceptent le sacrifice de leur vie au nom de l’Islam et actionnent, au milieu de la foule, le détonateur d’une ceinture trafiquée, d’autres organisations choisissent également de s’exprimer au moyen d’actions brutales et frappantes. Des indépendantistes basques ou corses, dont les cibles sont tout autant matérielles que humaines, au dirigeant d’une secte religieuse responsable de l’asphyxie par le gaz sarin de dizaines d’usagers du métro de Tokyo, l’objectif recherché est à chaque fois le même : développer parmi la population un sentiment d’insécurité, parfois un état de psychose, et maintenir sur le gouvernement d’un pays une pression suffisamment puissante pour l’amener à négocier. Là réside le principe essentiel du terrorisme.

Néanmoins, un attentat ne vise pas toujours d’innocentes victimes étrangères au combat politique ou religieux de ceux qui en sont à l’origine. Il arrive souvent que la cible soit une personnalité importante dont les opinions ou les attitudes justifient, aux yeux des organisateurs de l’action, l’élimination physique définitive.

Les chefs d’Etat du XX° siècle ont, pour la plupart, échappé in extremis à des projets d’assassinat, conçus par quelques opposants résolus.

Hitler survit miraculeusement à l’explosion d’une mallette piégée placée sous la lourde table de son bunker de Prusse orientale tandis qu’il s’entretient avec ses généraux des opérations militaires en URSS. Utilisant l’évènement à des fins de propagande, le Führer interprète l’échec du complot comme le soutien de la Providence à sa politique.

Des années plus tard, les services secrets français déjouent les plans criminels de l’OAS qui ne pardonne pas au Général de Gaulle la signature des accords d’Evian. L’Homme du 18 Juin manque bien de périr dans le mitraillage de la voiture présidentielle au Petit Clamart, en Août 1962. Les auteurs de ce qui apparaît comme une conspiration prévue de longue date sont découverts puis arrêtés. Le cerveau de l’opération est passé par les armes en 1963.

Les attentats, qu’ils visent une personnalité, un groupe particulier ou l’ensemble d’une population, ne sont pas un mode d’expression propre à notre époque.

Au XIX° siècle, Bonaparte, Louis-Philippe, Napoléon III, mais ils ne sont pas les seuls, échappent de peu à l’explosion de ce que l’on appelait autrefois une machine infernale. Les motifs des organisateurs sont différents d’une période à l’autre mais, à chaque fois, une affreuse répression s’abat sur un groupe politique désigné, parfois à tort, comme responsable du complot et se clôt par l’exécution capitale des principaux meneurs.

 

L’ATTENTAT DE LA RUE SAINT- NICAISE (24 DECEMBRE 1800).

En Décembre 1800, Napoléon Bonaparte est au pouvoir depuis à peine un an. La Révolution s’est achevée sur le coup d’Etat périlleux de Brumaire que le héros d’Arcole a bien failli manquer. L’intervention opportune d’un détachement de la garde retourne à la dernière minute en faveur des conjurés une situation très mal engagée. L’émotion passée, la sérénité revenue et les dissidents maîtrisés, Bonaparte organise et consolide un régime né dans la confusion politique. La France, épuisée par plusieurs années de guerre civile et de déchirements sanglants, accepte la nouvelle constitution que ses dirigeants lui proposent. Trois personnalités, dont le prestigieux militaire corse, confisquent à leur profit les principales prérogatives gouvernementales. Certes, l’esprit de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est quelque peu oublié mais les Français attendent par-dessus tout le retour de la paix civile. La belle victoire de Marengo sur les Autrichiens (14 Juin 1800) conforte les bases du régime et la popularité des trois consuls.

Néanmoins, les oppositions n’ont pas disparu et s’expriment dans le cadre de sociétés secrètes que la police surveille étroitement. D’une part, les Jacobins, nostalgiques des heures les plus glorieuses de la Convention, héritiers de la pensée montagnarde et des principes défendus par Robespierre ou Danton. D’autre part, les Royalistes, anciens participants aux guerres de Vendée et partisans de la dynastie des Bourbons. La plupart caresse l’espoir d’une restauration rapide de la Monarchie, restauration que seul le Comte de Provence, frère du malheureux Louis XVI peut conduire. Si les uns et les autres défendent des idées inconciliables sur le terrain politique, tous partagent en revanche une même hostilité pour Bonaparte. Les uns parce qu’ils estiment que l’ancien général de l’armée d’Italie a trahi les principes de 1789 et se comporte en dictateur autoritaire. Les autres parce qu’ils n’envisagent pas le retour du roi sans l’élimination physique de celui qu’ils considèrent comme l’âme du Consulat. Les Républicains imaginent l’organisation d’un attentat mais ce sont les Monarchistes qui passent les premiers à l’action.

Le soir du 24 Décembre 1800, Bonaparte se rend en compagnie de Joséphine à l’Opéra. Le couple doit assister à une représentation donnée à l’occasion des fêtes de Noël. Le trajet n’est pas long. Pour rejoindre le somptueux édifice, la calèche emprunte la rue Saint- Nicaise, entre le Louvre et les Tuileries. La voie est très étroite et c’est ici qu’un groupe d’opposants royalistes a choisi de frapper. Les conjurés ont placé le long d’un mur une charrette chargée de quelques barils remplis de poudre. Un ingénieux système commande la mise à feu : l’explosion est prévue à l’instant où la voiture princière doublera le véhicule piégé. Les organisateurs de l’opération ont-ils mal évalué le déclenchement du mécanisme infernal ? Le matériel employé est-il de mauvaise qualité ? L’explosion se produit trop tard : la calèche du couple est déjà parvenue à l’extrémité de la rue Saint Nicaise quand le souffle de la déflagration balaye le quartier. Secoué et abasourdi par la puissance du choc, le Consul sort de sa voiture, sans une égratignure. Un spectacle sanglant s’offre à son regard incrédule : une dizaine de cadavres désarticulés, ceux de tranquilles passants arrivés sur les lieux au mauvais moment, jonchent les pavés de la voie. Des dizaines de blessés, plus ou moins gravement touchés, se tordent de douleur sur les trottoirs aux milieux d’affreux gémissements. Les vitres des maisons ont volé en éclat, les charpentes ont été soulevées, les murs se sont fissurés. Bonaparte s’avance pour porter les premiers secours mais il se ravise : présents sur les lieux, les auteurs de l’attentat pourraient bien l’abattre d’un coup de feu. Il remonte aussitôt dans le carrosse et indique au cocher de se rendre sans délai à l’Opéra. Son arrivée mouvementée rassure définitivement les dignitaires du régime, informés de la tentative d’assassinat. Affichant un remarquable sang froid, le Consul demande à ce qu’aucune des festivités prévues pour la soirée ne soit annulée. Une attitude certes courageuse mais très politique aussi : une façon de montrer aux conjurés l’échec complet de leurs manœuvres criminelles.

Le bilan du tragique évènement est lourd : une vingtaine de personnes ont été tuées par l’explosion. Pour beaucoup, il s’agit de femmes et d’enfants, parfaitement étrangers à l’affaire et victimes d’une terrible malchance.

Le ministre Fouché, responsable des services de police, ne ménage pas ses efforts pour retrouver les coupables de l’attentat. Une enquête minutieuse conduit à l’arrestation de nombreuses personnes. Les interrogatoires menés démantèlent peu à peu un vaste réseau d’opposants royalistes. Carbon et Saint- Régent, les principaux meneurs, sont traduits devant la justice puis condamnés à mort au terme d’un rapide procès. Ils finissent leurs jours sous le couperet de la guillotine tandis que la plupart de leurs complices payent leur participation au sanglant projet de lourdes peines d’emprisonnement ou de travaux forcés.

L’attentat donne à Bonaparte le prétexte lui permettant d’en finir avec les Républicains extrémistes, qui n’ont pourtant eu aucune relation avec les responsables de l’action. Les tribunaux poursuivent des dizaines de personnes pour délit d’opinion. Les journaux sont contrôlés, certains purement supprimés. Les grandes libertés de 1789 sont suspendues. La France s’installe dans la dictature pour longtemps...

 

L’ATTENTAT DU BOULEVARD DU TEMPLE (28 Juillet 1835).

Cinq années se sont écoulées depuis les journées de juillet 1830 à l’issue desquelles les Français ont définitivement rompu avec la dynastie Bourbon. Le malheureux Charles X en fuite, c’est un autre roi qui gravit les marches du trône : Louis-Philippe. Etrange révolution en vérité que ces trois Glorieuses qui remplacent un monarque par un autre monarque. Néanmoins, les émeutiers victorieux ont pris les dispositions empêchant l’éventuel retour de la Monarchie telle que la connaissait Louis XIV en son temps.

Certes Louis-Philippe peut déposer sur sa tête la couronne que des dizaines de souverains ont ceint autrefois mais il lui a fallu accepter la Constitution contenant les grands principes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le personnage n’en conçoit d’ailleurs aucune amertume. Son père, bien que de sang royal puisque descendant du frère du Roi- Soleil, a choisi le camp révolutionnaire dès les premières heures de 1789. Renonçant à ses titres auxquels son rang prestigieux lui donnait droit, il est devenu Philippe- Egalité. Acteur du procès de Louis XVI dont il demande la mort à la Convention, il n’évite pourtant pas l’échafaud (Novembre 1793).

Elevé dans le souvenir des combats de la Révolution, Louis- Philippe entend bien protéger les acquis obtenus au prix de beaucoup de sang et de souffrances. Cependant, il nourrit pour la République et ses dérives politiques une méfiance naturelle : il est bien difficile d’oublier que l’on est le fils d’un guillotiné, victime de l’intransigeance d’un groupe d’hommes (Robespierre et ses amis) se réclamant des idéaux républicains. Le souverain accepte de bon cœur l’application des principes portés par la génération de 1789 à condition que celle-ci se fasse dans le cadre de la Monarchie.

1830 n’est pas seulement la victoire de Louis- Philippe sur les Bourbon. C’est aussi le temps d’une formidable déception, celle de nombreux Français qui appelaient de leurs vœux le rétablissement de la République. Le roi est peut-être sincèrement attaché aux idées révolutionnaires mais les plus résolus ne voient que la couronne qu’il porte sur la tête. Les oppositions se construisent donc le règne a peine commencé.

Des sociétés secrètes prennent forme et réfléchissent aux moyens nécessaires à la poursuite de la lutte. Moins que jamais le souverain semble disposé à renoncer au trône ; plus que jamais, il incarne le principe monarchique. Aux yeux de quelques résolu, il est l’obstacle interdisant le retour d’un régime républicain. Sa disparition politique et physique devient une nécessité.

Un petit groupe d’homme décide de passer à l’acte et d’accomplir le geste que bon nombre d’opposants attendent. Ce ne sont que de modestes artisans des faubourgs parisiens, sans envergure mais attachés au souvenir de la Terreur et de ses mesures. Les trois meneurs principaux sont Morey, un bourrelier, grand admirateur de Robespierre, Pépin, un liquoriste et Fieschi.

Les compères ont choisi de frapper le 28 Juillet 1835, à l’occasion des cérémonies célébrant les événements de 1830. Le roi doit assister à un défilé militaire en compagnie de plusieurs familiers. C’est au cours des déplacements du cortège protocolaire que le souverain est le plus exposé. C’est donc à cet instant qu’il doit être abattu.

Fieschi a disposé au premier étage d’une maison, boulevard du Temple, un dispositif diabolique, une machine infernale, selon les termes employés à l’époque. Il s’agit d’une pièce de bois surmontée de vingt quatre canons de fusil fonctionnant simultanément.

A midi ce jour là, Louis- Philippe, suivi de ses proches, parvient sur les lieux de l’embuscade. Juché sur un haut cheval, il est pour les organisateurs de l’attentat une cible idéale. La fusillade se déchaîne brusquement dans un effroyable craquement. Une balle effleure le front du monarque. Une autre tue net le maréchal Mortier, tout proche. Sur la chaussée pavée, les corps s’effondrent, au milieu des cris et de l’affolement général. L’engin de Fieschi, sans doute mal conçu, atteint surtout la foule venue assister au passage du roi. Le calme revenu, les autorités déplorent la mort de dix huit victimes innocentes.

Louis- Philippe affiche un courage remarquable. Refusant de s’en retourner au Palais des Tuileries malgré une blessure superficielle, il prend le chemin de la place Vendôme comme il était convenu. Il y retrouve son épouse, Marie- Amélie, inquiétée par les rumeurs de l’attentat qui lui sont parvenues. Le monarque passe en revue ses troupes sous les acclamations des Parisiens, rassurés de constater que les meurtriers ont manqué leur principal objectif.

La police n’attend pas la fin des festivités pour mener son enquête. Quelques jours plus tard, les auteurs du complot sont tous arrêtés. Les interrogatoires successifs aboutissent au démantèlement du réseau. A l’issue d’un procès mouvementé et passionné, Fieschi, Morey et Pépin sont guillotinés le 19 Février 1836.

L’échec de la conspiration neutralise l’opposition républicaine pour plusieurs années. Celle- ci attend néanmoins patiemment son heure. Elle se présentera en 1848.

 

L’ATTENTAT D’ORSINI (14 Janvier 1858).

Comme son oncle des années auparavant, Napoléon III échappe de peu à un attentat meurtrier qui, s’il avait réussi, aurait mis gravement en péril la dynastie impériale. L’auteur du complot n’est pas monarchiste. Il n’est pas davantage républicain. Il s’appelle Féliche Orsini. Il est italien.

Au cœur du XIX° siècle, l’Italie est à la recherche de son unité politique. Plusieurs états rivaux et indépendants se partagent la péninsule : au Nord, les autrichiens contrôlent la Vénétie. Rome est aux mains de la papauté. Dans le Sud, le royaume des Deux- Sicile étend son autorité sur les régions méridionales du pays. A cette mosaïque complexe s’ajoute les duchés de Toscane, de Parme ou de Modène.

Dans la vallée du Pô, le Piémont rêve de conduire l’unification d’un territoire soumis à de nombreux pouvoirs concurrents. Mais le souverain du petit état alpin n’est pas en mesure de lutter seul contre le puissant empire autrichien et d’imposer à Vienne ses projets. Le combat que mènent les patriotes italiens les plus résolus s’annonce très long et difficile. Les assassinats et les enlèvements de quelques fonctionnaires travaillant pour le service des Habsbourg ne pèsent guère sur les forces hostiles à la naissance d’une Italie maîtresse de son territoire et de son destin. Il faudrait au Piémont un allié suffisamment puissant pour porter la cause nationale sur la scène européenne.

Aussi, l’arrivée de Napoléon III au pouvoir en 1848 résonne-t-elle comme un immense espoir aux oreilles de milliers d’Italiens. L’homme n’a jamais caché ses sympathies pour le peuple de la péninsule et n’oublie pas son adhésion, jadis, à une société secrète luttant pour l’unification du pays.

Devenu empereur, il tisse avec le Piémont des relations d’amitié qui aboutissent à la création d’une alliance militaire. A ce titre, quelques troupes piémontaises prennent part à la guerre de Crimée. De cette participation modeste à un conflit auquel il est parfaitement étranger, le souverain entend bien tirer une compensation politique : faire de la cause italienne une préoccupation internationale.

Néanmoins, l’attitude de l’empire français déçoit bon nombre de patriotes. Napoléon hésite, malgré ses convictions personnelles, à se lancer pleinement dans l’aventure italienne. Il redoute avant tout le conflit avec Vienne qu’un soutien trop marqué au Piémont ne manquerait pas de provoquer. Aussi, le monarque se contente-t-il seulement de formuler quelques vagues promesses à son allié sans jamais s’engager plus avant.

Déçu et frustrés, les Italiens en viennent bientôt à considérer Napoléon comme un soutien peu efficace. L’un d’eux, Orsini, développe des opinions plus radicales : le maître des Tuileries a trahi les convictions de sa jeunesse. Son attitude hésitante, son indécision constante empêchent la réalisation de l’unité de la nation. Il est donc nécessaire de le supprimer. L’assassinat d’une personnalité politique telle que le dirigeant de l’empire français ne manquerait pas de sensibiliser le concert des puissances européennes aux espoirs de tout un peuple en lutte pour son indépendance.

Aidé de complices, Orsini organise l’attentat dont il prévoit les moindres détails. L’action est prévue pour le 14 Janvier 1858, en soirée. Ce jour-là, Napoléon et son épouse Eugénie doivent se rendre à l’Opéra où l’on joue une représentation en leur honneur. C’est au passage de la berline, rue Peletier que les conspirateurs ont décidé de frapper. Quand survient l’attelage impérial, Orsini se précipite et lance sous le pas des chevaux trois bombes. L’explosion est affreuse. Les éclats des engins infernaux tuent une dizaine de personnes sur le coup et en blessent cent cinquante autres. Au milieu de la panique et des cris, Napoléon sort de la calèche. Il n’est que légèrement blessé.

Un peu plus tard, il reprend le chemin de l’Opéra où les dignitaires du régime, prévenu de l’évènement, lui réserve un accueil triomphal. Les festivités se déroulent selon les dispositions du protocole. Le retour aux Tuileries est agité : une foule compacte et bruyante raccompagne le couple princier jusqu’à sa résidence.

Orsini et ses amis sont arrêtés par la police très rapidement. Les auteurs de l’attentat passent sans difficulté aux aveux. Le patriote italien explique les raisons de son geste. Au terme d’un procès de quelques jours, il est condamné à mort comme parricide.

Du fond de sa cellule, il adresse néanmoins un courrier à l’empereur le suppliant d’intervenir en faveur de la cause qu’il défend. Napoléon, sans doute troublé par la sincérité du prisonnier, fait publier la correspondance dans les journaux. Le 13 Mars 1858, Orsini est guillotiné.

L’affaire a d’incalculables répercussions politiques. Dès le mois de Juillet, l’empereur rencontre Cavour, le premier- ministre piémontais, auquel il promet une intervention militaire contre l’Autriche. L’année suivante, les Français remportent sur les armées de Vienne deux batailles sanglantes. Les Habsbourg renoncent à leurs possessions italiennes qu’ils cèdent au Piémont. L’unification de la péninsule est en marche. Elle ne s’achèvera qu’en 1870.

 

LES ATTENTATS ANARCHISTES (ANNEES 1890).

Au cours des dernières années du XIX° siècle, le climat politique de la France se trouble. Le pays a renoncé aux tentations monarchiques, les Républicains ont finalement triomphé de leurs adversaires. Pourtant les premiers pas de la Troisième République, installée au lendemain de la chute de l’empire napoléonien, sont très incertains. L’atroce guerre civile que provoquent les évènements de la Commune jette sur le régime le sombre souvenir de la terrible répression menée à travers les rues parisiennes. Le gouvernement y perd le soutien du monde ouvrier, malheureuse victime des excès tragiques des troupes régulières.

A peine restaurée, la République rassemble contre elle de nombreux déçus. Les forces royalistes auraient pu saisir l’opportunité qui leur était offerte pour confier à une tête couronnée les destinées du pays. Mais les dynasties rivales que sont les Bourbons et les Orléans ne parviennent pas à s’entendre sur le choix d’un candidat commun. Entre les deux familles, la fracture est profonde. Elle est définitive et surtout fatale aux partisans du trône. Au début des années 1880, les Républicains rallient autour d’eux une large majorité des Français. Les campagnes, traditionnellement conservatrices, abandonnent l’espoir d’une nouvelle Restauration. C’est par le biais de l’instruction primaire que les gouvernements du nouveau régime enracinent les grands principes issus de la Révolution de 1789 à travers le territoire national. Les instituteurs de l’époque ne sont pas seulement les détenteurs d’un savoir intellectuel à transmettre aux jeunes générations. A travers leurs discours, les manuels qu’ils utilisent en classe, ils délivrent aux élèves qui leur sont confiés un message rigoureusement républicain.

Néanmoins, victorieux de ses adversaires royalistes, le régime doit affronter au début des années 1890 un nouveau péril. L’ennemi n’est plus issu des milieux nostalgiques de l’ancien temps mais il est tout aussi dangereux. Des français, certes peu nombreux mais bien organisés, affichent le mépris qu’ils éprouvent pour une République coupable du sang versé au cours de la Commune. Ces hommes, venus d’horizons souvent modestes, dénoncent durement les inégalités que la société industrielle engendre et que les institutions, contrôlées par le monde de la Haute Finance, protègent. On les appelle les anarchistes, c’est-à-dire ceux qui refusent toute obéissance aux lois en vigueur. L’adversaire à combattre est clairement désigné : le bourgeois qui utilise son argent pour exploiter les plus démunis et imposer son pouvoir politique.

Le dessein ultime des anarchistes est effrayant de simplicité : détruire physiquement une bourgeoisie responsable, selon eux, des maux du XIX° siècle et la société qu’elle a créé afin de construire un monde nouveau dans lequel il n’y aurait ni dominant, ni dominé. L’intention est bonne, quoique utopiste, mais les moyens utilisés sont condamnables : les anarchistes ont le sentiment de mener une véritable guerre qui ne s’achèvera qu’avec l’élimination des privilégiés. Pour cela le sang doit couler. Les plus résolus n’hésitent donc pas à utiliser des méthodes violentes et meurtrières : assassinats, attentats visant aussi bien les nantis que les forces de l’ordre au service du régime.

C’est au cours de l’année 1891 que les Parisiens subissent les premières actions terroristes du mouvement. Des bombes éclatent auprès des principaux commissariats de police et provoque la mort de plusieurs agents en service.

Les 11, 18 et 29 Mars 1892, deux immeubles abritant des magistrats sont visés par les anarchistes.

Le 9 Décembre 1893, Auguste Vaillant lance dans l’hémicycle de l’Assemblée un engin rempli de clous et de grenaille. L’explosion ne fait que quelques blessés parmi les députés. Au milieu de la confusion générale, le président de la Chambre trouve le courage de s’adresser à ses collègues : « Messieurs, la séance continue ». Les débats reprennent donc peu après.

Le 12 Février 1894, c’est au tour d’Emile Henry de commettre un attentat dans un café parisien, le Terminus, près de la gare Saint Lazare. Le bilan est très lourd : plusieurs morts, des dizaines de blessés.

La même année, le président de la République, Sadi Carnot, tombe sous la lame d’un autre anarchiste, l’italien Caserio. Le 24 Juin, au moment où la voiture du chef d’Etat s’engage dans les rues de Lyon, le jeune homme bondit sur le marche- pied et enfonce dans la poitrine de la victime son couteau. Carnot succombe rapidement à ses blessures.

La répression qui s’abat sur le mouvement contestataire est très dure. Les enquêtes policières aboutissent à des dizaines d’arrestations. Les principaux coupables sont envoyés devant les tribunaux puis guillotinés : Ravachol (11 Juillet 1892), Auguste Vaillant (5 Février 1894), Emile Henry (21 Mai 1894), Caserio (16 août 1894)...

La détermination affichée par les anarchistes fait frémir. Au cours de son procès, Emile Henry déploie une arrogance dont la presse se fait largement écho. Aux victimes de son geste, dont certaines se présentent à la barre, il ne montre que mépris et indifférence. A propos de l’attentat du café le Terminus, le président du tribunal lui demande :

« Pourquoi avoir patienté une heure avant de lancer votre bombe à l’intérieur d’un établissement public aussi fréquenté que le café du Terminus ?

La réponse est sèche :

« J’attendais qu’il y ait plus de monde.

« Vous avez le mépris de la vie humaine, rétorque le magistrat.

« Non, de la vie des bourgeois.

« Vous avez tout fait pour sauver la vôtre, souligne encore le juge.

« Oui, pour recommencer. Je comptais prendre un billet pour la gare Saint- Lazare, m’échapper et recommencer le lendemain.

« Vous aviez sur vous des balles mâchées. Pourquoi ?

« Pour faire plus de mal, réplique Henry.

Quand les blessés de l’attentat se présentent, le président remarque en s’adressant à l’accusé :

« Vous paraissez indifférent à ce défilé.

« Tout à fait indifférent, de même que vous l’êtes à des misères que j’ai connues et que j’ai vues de près.

« Vos mains sont couvertes de sang.

« Comme l’est vôtre robe rouge !

Quand vient le moment du verdict, Henry s’adresse aux jurés :

« Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclaré à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort et nous savons la subir. C’est pourquoi j’attends votre verdict avec indifférence. (...) nos morts sont nombreux, mais vous n’avez pas pu détruire l’anarchie. Ses racines sont profondes, elles sont nées au sein d’une société pourrie qui se disloque. Elle est partout, c’est ce qui la rend indomptable et elle finira par vous vaincre et vous tuer.

Les actions anarchistes plongent la France des années 1890 dans un climat d’inquiétude bien compréhensible. Confronté à une situation inédite, le parlement vote une série de mesures permettant un contrôle plus étroit de la presse et des libertés d’expression. Plusieurs journaux publiant des articles flattant les actes terroristes sont interdits.

Le temps des attentats ne dure pourtant pas. En 1913, la dernière organisation, la bande à Bonnot, tombe sous les coups de la police. L’ère des violences sanglantes s’achève. Néanmoins, les idées développées par les théoriciens du mouvement n’ont pas disparu pour autant : de nos jours encore, elles resurgissent à travers le discours de quelques personnalités politiques.

Le terrorisme tel que le monde actuel le subit n’est donc pas une nouveauté de notre temps. Les victimes innocentes tombées au cours des attentats du XIX° siècle pourraient en témoigner : il y a deux cents ans déjà, certains pensaient que l’explosion aveugle d’une bombe pouvait servir la cause qu’ils défendaient.

C’est peut être bien le complot des royalistes de la rue Saint Nicaise, en ce jour de Noël 1800, qui a ouvert la voie sur laquelle de nombreuses organisations politiques ou religieuses cheminent aujourd’hui.

Les convulsions qui secouent certaines régions du monde actuel n’encouragent pas à l’optimisme : il est malheureusement probable que le terrorisme a devant lui de beaux jours...