1936-1939 : Les heures difficiles du peuple espagnol.

De tous les conflits du XX° siècle, la guerre d’Espagne est sans aucun doute l’un des plus terrifiants. D’abord parce qu’il brise durablement l’unité de la péninsule ibérique et conduit aux déchirements fratricides d’une peuple entier. Ensuite parce qu’il déchaîne une violence sans limite menant les combattants à n’envisager la victoire qu’avec l’extermination physique de l’adversaire. Enfin parce qu’il laisse, des années plus tard, de profondes cicatrices dans la conscience nationale espagnole. L’installation du régime franquiste en 1939 enveloppe le pays d’une pesante chape de plomb. Aux centaines d’exécutions militaires de la répression s’ajoute un silence contraint. Au cours des trente six années que dure la dictature du Général Franco, personne n’ose ou ne veut se souvenir des heures sanglantes du passé. Comme si chacun cherchait à oublier les fosses communes, les disparus, les villages détruits.... Aujourd’hui, l’installation de la démocratie modifie les comportements. A la recherche d’apaisement et de sérénité, des dizaines de familles entreprennent ensemble un douloureux parcours vers la vérité, en quête d’explications, de réponses. Si la France apprend à vivre avec l’ombre du régime de Vichy ou de la guerre d’Algérie, si la Grèce assume la blessure de ses divisions entre 1941 et 1949, l’Espagne affronte elle aussi les moments douloureux de la décennie 1930.

 

1931-1936 : LE CONFLIT S’ANNONCE....

Depuis les débuts du XIX° siècle, l’Espagne n’en finit plus de se débattre dans d’interminables querelles politiques. La victoire sur Napoléon en 1808, la libération du territoire ne ramènent pas l’apaisement souhaité par chacun. Les incertitudes de la Monarchie, l’hostilité consommée que se vouent Isabelle II (La fille de Ferdinand VII) et son oncle Don Carlos, prétendant résolu au pouvoir, entretiennent un climat permanant de guerre civile. La faiblesse des institutions et du trône profite aux généraux les plus ambitieux. Coups d’Etat et rébellions de l’armée ajoutent à la situation déjà troublée beaucoup de confusion. Incapable de rétablir une autorité qu’il n’a d’ailleurs plus depuis longtemps, le régime s’effondre en 1868, la Reine accepte son abdication.

L’installation d’une république éphémère en 1873 n’apporte aucune solution satisfaisante. L’année suivante, Alphonse XII reprend la couronne. Mais dans le fond, les problèmes politiques de la péninsule ne sont pas résolus.

Le XX° siècle s’inscrit dans la continuité de la longue série de désordres auxquels le XIX° siècle était coutumier.

L’instabilité du pouvoir se poursuit, les gouvernements se succèdent à la recherche de solutions. En vain.

La diffusion des thèses marxistes à travers le continent européen amplifie en Espagne l’agitation sociale : un puissant courant anarchiste, surtout implanté dans les grandes régions industrielles du pays, travaille les couches ouvrières et anime des mouvements de contestation populaire dont les forces conservatrices (Grande bourgeoisie, Eglise, Armée) s’émeuvent. En 1923, le coup d’Etat militaire du Général Primo de Rivera (encore un) donne aux plus inquiets l’espoir d’un retour à la paix civile. La dictature que l’ambitieux militaire organise reçoit le soutien de la Monarchie. Néanmoins les réformes du pouvoir mécontentent une large partie de la société espagnole. La suppression des libertés et des moyens d’expression n’a pas raison des meneurs anarchistes ou communistes : grèves et mouvements de colère éloignent chaque fois un peu plus la perspective d’un apaisement politique. En 1930, Primo de Rivera est remercié par le roi.

Les élections générales de 1931 retentissent pour le trône comme un tragique verdict : les Républicains l’emportent de beaucoup sur les forces conservatrices. Le 15 avril, le souverain remet son abdication. La République est proclamée aussitôt après.

Le nouveau régime rassemble autour de lui les principales organisations d’une Gauche socialiste, radicale et républicaine.

Les mesures du premier ministre Azana indiquent clairement que le gouvernement entend prendre une nouvelle orientation politique : la constitution votée aux Cortès s’inspire du modèle de Weimar, les réformes issues des débats parlementaires rejoignent ce qui existe déjà de l’autre côté des Pyrénées : laïcisation de la société espagnole, séparation de l’Eglise et de l’Etat. Néanmoins, la péninsule ibérique n’est pas la France : les deux pays n’ont pas le même passé, la même culture. En Espagne, les attaques que les anticléricaux les plus résolus portent à l’institution ecclésiastique sont particulièrement mal vécues. L’interdiction des manifestations religieuses traditionnelles dresse contre l’Assemblée l’ensemble du Haut Clergé et ceux qui voient dans le catholicisme un puissant élément de cohésion nationale. ( La Grande Bourgeoisie, les milieux de l’armée...).

Les échecs et les déceptions issus de la politique de partage agraire déstabilisent un régime, déjà fragilisé par la violente dissidence, au sein de la Gauche, du courant anarchiste que les réformes républicaines ne satisfont pas. En Septembre 1933, Azana démissionne.

A l’issue des nouvelles élections, la Droite conservatrice enregistre une forte progression et contrôle un peu plus de la moitié des sièges à l’Assemblée. Les résultats du scrutin conduisent à une radicalisation marquée des oppositions. Dans les rangs parlementaires, le fossé se creuse. Les profonds clivages du monde politique retentissent dans la rue : les groupes d’extrême gauche se mobilisent. En Décembre 1933, l’agitation sociale gagne les principaux foyers industriels du territoire. En Octobre 1934, une vaste insurrection ouvrière s’étend à travers les Asturies. Le gouvernement de Gil Robles réprime le mouvement dans le sang. L’affolement des milieux conservateurs, la détermination des organisations communistes et anarchistes aggravent le cycle sans fin des affrontements. Deux Espagne irréconciliables naissent à mesure que les déchirements politiques détruisent l’unité de la nation. Chaque camp poursuit sa fuite en avant tandis que le pays sombre dans une brutalité devenue quotidienne.

La perspective de nouvelles élections en 1936 n’est pas faîte pour apaiser les esprits surchauffés. Au contraire, les échéances du scrutin ajoutent un peu plus à la confusion générale. L’heure est aux alliances : pour l’emporter sur les adversaires de Droite, les forces de Gauche suspendent leurs querelles fratricides et se rassemblent dans un Front Populaire mené par Azana. La stratégie est payante : en Mai 1936, la victoire revient aux Républicains, Azana reçoit la présidence du régime.

Pour les partisans des milieux conservateurs, la déception est immense. L’amertume ravive les rancœurs et la colère. Les urnes ont rendu leur verdict dans le respect de la légalité constitutionnelle mais la péninsule ibérique n’a pourtant jamais été aussi loin de la paix.

Le 13 Juillet 1936, l’assassinat du député monarchiste Sotélo provoque l’étincelle responsable du brasier qui s’apprête à consumer l’Espagne pendant trois ans. Dans les rues de Madrid ou de Barcelone, les règlements de compte politiques sont monnaie courante depuis longtemps. Mais la mort du malheureux personnage survient dans un contexte très particulier : effrayés par une République qu’ils ne jugent pas en mesure de contenir les progrès de la Révolution Sociale, les militaires n’acceptent plus les règles du jeu parlementaires. A présent, c’est de la force armée que viendra la solution définitive aux divisions du peuple espagnol.

 

TROIS ANS D’UNE GUERRE SANS MERCI.

Le 18 Juillet 1936, les généraux du Maroc espagnol (dont les principaux meneurs sont Franco et Mola) déclenchent un vaste soulèvement militaire. L’évènement n’est pas en lui-même inédit. Par le passé, des dizaines d’officiers ambitieux ont tenté l’aventure d’une rébellion, le plus souvent au péril de leur vie. Mais le mouvement initié par les cadres de l’armée s’étend en quelques semaines. En plusieurs points du territoire, des garnisons entrées dans la conspiration prennent le contrôle de villes entières sur lesquelles pourront s’appuyer ensuite les Nationalistes (Séville, Salamanque, Burgos...).

Dès le premier mois du conflit, l’Andalousie, le Pays Basque, une partie de l’Aragon et la Galice passent aux mains des insurgés. En décembre, la moitié Ouest du territoire est déjà tombée.

Madrid, la Catalogne et la Nouvelle Castille résistent encore derrière les troupes républicaines. Fin 1937, le gouvernement lâche ses ultimes positions du Sud (Malaga) et de la côte atlantique (Santander, Bilbao). En 1938, l’Aragon est définitivement perdu. Madrid et la région catalane sont les dernières à offrir leur reddition.

Aux combats acharnés et meurtriers que les adversaires se livrent sur l’Ebre, en Navarre ou autour de la capitale s’ajoute l’interminable liste des exactions commises par l’un ou l’autre des deux camps.

Dès les premières heures du conflit, le général Mola annonce à ses collaborateurs que la pitié n’est pas à l’ordre du jour. Prisonniers, blessés et partisans républicains doivent systématiquement être éliminés : pour se maintenir dans les régions qu’ils contrôlent, les insurgés frappent les imaginations par une mise en scène spectaculaire de la répression.

Dans les provinces tombées aux mains des Nationalistes, les exécutions sommaires, les massacres se multiplient. Des milliers d’ouvriers sont arrêtés, jugés puis fusillés pour leurs sympathies républicaines.

Les organisations phalangistes de Franco s’appuient sur l’Eglise pour asseoir leur pouvoir : le catholicisme traditionnel encadre la population. Dans les rues, les manifestations de foi sont quotidiennes : défilés religieux à l’occasion d’enterrements ou de fête sainte.

Les forces conservatrices envisagent la guerre comme une croisade : l’ennemi n’est pas seulement socialiste, communiste, anarchiste ou syndicaliste. C’est aussi celui qui ne croit pas, qui persécute le Clergé et contrarie le Ciel par son attitude. De même que l’on pourchassait sans pitié les hérétiques du Moyen Age, les Nationalistes estiment devoir remplir une mission spirituelle consistant à combattre sans merci les ennemis de la religion.

Des violences identiques ensanglantent les territoires sous contrôle républicain. La liste des victimes y est tout aussi longue. Au cours de l’été 1936, des centaines de religieux, de curés ou de moniales sont mises à mort dans d’atroces conditions. Les témoignages de quelques rescapés signalent les mêmes actes de barbarie d’un village à l’autre : viols, mutilations, tortures, assassinats....Des dizaines de monastères et d’églises disparaissent dans les flammes d’un incendie. Porter sur soi une croix, un chapelet conduit invariablement devant les pelotons d’exécution. L’anticléricalisme du régime, perceptible dès son installation, produit les pires excès.

Propriétaires terriens et cadres de l’armée sont impitoyablement pourchassés. Dans les campagnes, l’heure est aux règlements de compte : on massacre les notables, ceux à qui on doit de l’argent ou qui disposent d’un bien foncier. Les débordements prennent une telle ampleur que le gouvernement ne parvient plus à freiner la spirale sanglante. Des bandes de miliciens, aux titres évocateurs, Les Lions Rouges, Les Lynx de la République, parcourent les routes, à la recherche de sympathisants nationalistes. Un peu partout naissent ça et là des tribunaux populaires dépourvus de toute légalité, parfois peuplés d’anciens criminels : les malheureux qui comparaissent devant leurs juges de circonstance ont bien peu de chance de se sauver. La plupart finissent leurs jours au détour d’un chemin, abattus d’une balle dans la nuque.

A Madrid, les exécutions n’en finissent plus : chaque jour des dizaines de personnes meurent jusque sous les fenêtres de la résidence du président Azana.

Au cours de l’été 1936, quand parvient la nouvelle du soulèvement militaire au Maroc, une émeute populaire secoue les rues de la ville. La foule se livre aux violences d’une chasse à l’homme improvisée. Les partisans des généraux en révolte, phalangistes ou militaires, sont activement recherchés. Ces derniers trouvent refuge dans l’une des casernes de la capitale, La Montana. Des milliers de Madrilènes enragés forcent les grilles du bâtiment puis investissent les couloirs. Une intense fusillade crépite quelques instants. Débordés par le nombre, les assiégés déposent les armes. Aucune clémence n’est à espérer, même pour les blessés : tous sont immédiatement abattus ou jetés du haut des toits.

A Tolède, prestigieuse capitale de l’Espagne médiévale, les mêmes scènes se rejouent. Les partisans nationalistes, entrés dans la conspiration franquiste, se sont soulevés aux premières heures du mouvement. Mal soutenus et isolés dans une ville acquise au régime, ils trouvent refuge dans le château de l’Alcazar. Les troupes républicaines encerclent la forteresse sans oser donner l’assaut final. Commence alors une bataille de plus de deux mois. Les assiégés endurent la faim, les souffrances physiques, les explosions d’obus qui ne viennent pas à bout des fortifications. A la fin Août 1936, les assaillants font finalement sauter l’un des murs de la bâtisse et s’infiltrent dans le palais. Ils se heurtent à la résistance tout autant acharnée que désespérée des défenseurs. Les ruines du magnifique édifice deviennent l’enjeu d’atroces combats s’achevant souvent au corps à corps.

L’énergie déployée par les Nationalistes surprend les forces gouvernementales : ces dernières évacuent le théâtre des affrontements. Quelques jours plus tard, les armées de Franco apportent les renforts que les derniers survivants de l’Alcazar attendent depuis des semaines. Les unités marocaines du général prennent le contrôle de la ville. Les soldats républicains qui n’ont pas eu le temps de fuir sont passés par les armes. Ordre est donné de nettoyer les hôpitaux : les blessés sont massacrés dans leurs lits. Les membres d’une organisation anarchiste s’enferment dans l’un des séminaires de la cité. On leur propose de se rendre, ils refusent. L’instant d’après, ils disparaissent dans l’incendie que les vainqueurs allument.

 

L’INTERNATIONALISATION DU CONFIT.

La guerre est certes une affaire espagnole. Néanmoins, dès les premières semaines de la lutte, il semble clair que les enjeux du conflit ont une dimension internationale. Les puissances européennes s’intéressent de près aux événements de la péninsule parce qu’elles en perçoivent la portée idéologique.

On dit trop souvent qu’au-delà des troupes républicaines et nationalistes, deux systèmes politiques s’affrontent : le fascisme et le communisme. Cela est en partie inexact.

Si Franco reprend quelques éléments propres au nazisme ou au fascisme italien (La phalange peut se rapprocher par certains aspects des organisations paramilitaires d’Hitler), il n’imagine pas installer un totalitarisme aussi poussé qu’en Allemagne. L’encadrement de la population semble nécessaire mais celui-ci ne peut se réaliser qu’avec l’appui du catholicisme traditionnel. Le meneur du soulèvement militaire de 1936 n’a pas comme le Führer l’ambition de créer un homme nouveau. Le régime qu’il entend construire la victoire acquise revêt en fin de compte l’apparence d’une dictature de type méditerranéen, soutenue par l’Eglise et bâtie sur les valeurs de la religion.

Faire du combat des Républicains le combat du communisme n’est pas davantage exact. Les rangs du gouvernement légal rassemblent toutes les tendances de la Gauche : socialistes, radicaux, communistes, anarchistes....Les partisans d’un pouvoir construit sur le modèle stalinien n’occupent qu’une place réduite parmi leurs camarades de circonstance. Les Socialistes se méfient tout particulièrement des idées venues d’URSS et nourrissent pour les extrémistes une évidente hostilité.

Si Républicains et Nationalistes ne cachent pas leurs divergences idéologiques avec les totalitarismes auxquels on a trop souvent l’habitude de les rattacher, il n’en demeure pas moins qu’ils obtiennent rapidement l’aide intéressée des nations européennes.

Dès Juillet 1936, quelques troupes allemandes, la légion Condor, viennent appuyer les insurgés. L’aviation du Reich s’investit dans le conflit : les bombardements qu’elle effectue sur les bastions tenus par les forces gouvernementales facilitent la progression des Nationalistes. Les pilotes envisagent l’Espagne comme un terrain idéal d’expérimentation et d’apprentissage. Ils y découvrent la puissance et les limites de leurs appareils.

Le 26 Avril 1937, la destruction injustifiée de la paisible ville de Guernica au Pays Basque résonne comme un douloureux prélude aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

A la présence nazie s’ajoute celle de Mussolini. Rome envoie quelques éléments de sa flotte navale bloquer les côtes tenues par les autorités régulières. Sur le terrain des combats terrestres, des unités italiennes assistent les forces franquistes.

De leur côté, les Républicains obtiennent le soutien de Staline : le dirigeant soviétique fait acheminer en Espagne les armes que lui réclame Madrid. Des experts militaires accompagnent les livraisons et encadrent les rangs gouvernementaux dont ils purgent les éléments indésirables. Mais toute aide à un prix : Moscou profite de l’occasion pour faire main basse sur les réserves d’or du pays.

Au soutien logistique s’ajoute l’appui des Brigades Internationales, cette organisation conçue pour rassembler les Communistes européens désireux de porter leur aide aux camarades de la péninsule.

Le conflit espagnol est très largement médiatisé. Des dizaines de journalistes européens franchissent les Pyrénées et rapportent de leur séjour sur les fronts du territoire des clichés saisissants de réalisme. Les grands écrivains de l’époque font des évènements auxquels ils assistent en tant que témoin le sujet de magnifiques ouvrages. Ernest Hemingway rejoint les rangs républicains au plus fort des hostilités. Il demeure en Espagne de longs mois. A son retour, il publie l’un des plus beaux chefs d’œuvre de sa carrière : Pour Qui Sonne Le Glas.

 

LE BILAN DU CONFLIT.

En Mars 1939, la chute de Madrid marque la défaite du camp républicain. Les forces gouvernementales ont affronté un adversaire mieux organisé, plus expérimenté (Les Nationalistes sont pour la plupart militaire de formation), davantage soutenu. (Allemands et Italiens se battent aux côtés de Franco jusqu’à la fin des affrontements. La légion Condor participe d’ailleurs aux défilés de la victoire).

Les organisations de Gauche ont essentiellement été victimes de leurs divisions idéologiques : en plein conflit, alors que la l’engagement contre l’ennemi franquiste demande la mobilisation de toutes les énergies, les Communistes et les Anarchistes se déchirent violemment. En Catalogne, les rivalités tournent à la lutte armée et s’achèvent sur l’élimination du courant anarchiste. D’autre part, suivant à la lettre les directives venues de Moscou, les partisans de Staline opèrent dans leurs propres rangs de vastes purges : des centaines de combattants disparaissent au cours de règlements de compte sanglants. La haine du communisme que nourrissent les Nationalistes est largement partagée des Socialistes.

Aux tragiques divisions s’ajoutent aussi les limites du soutien soviétique. L’intervention de l’URSS aux côtés des Républicains demeure tiède. Les livraisons en armes du dirigeant slave ne compensent pas le départ rapide des Brigades Internationales. En France, le Front Populaire se divise sur la question espagnole : si les Communistes souhaitent un appui militaire marqué auprès de Madrid, les Socialistes de la SFIO hésitent et se rangent derrière le choix d’une politique attentiste.

Le bilan des pertes, qu’elles soient humaines ou matérielles, est très incertain. Personne ne pourra jamais comptabiliser précisément le nombre exact des victimes : bien des personnes ont disparu sans laisser de trace, au détour d’un chemin isolé, exécutées pour un motif qui, parfois, n’est pas lié aux évènements politiques.

Les historiens ne sont pas tous d’accord entre eux : les estimations varient fortement d’un ouvrage à l’autre. Néanmoins, tous s’accordent à dire que les chiffres ne dépassent vraisemblablement pas les 500000 morts.

Si l’on ajoute les effets terribles de la répression menée par Franco au lendemain de sa victoire, et ce jusqu’en 1943, il faut incontestablement revoir les évaluations à la hausse. (200000 personnes selon certains spécialistes disparaissent dans les geôles du régime).

A ce compte macabre, il faut aussi associer les destructions de villages et de villes (Guernica), de prestigieux édifices (Comme l’Alcazar de Tolède), de routes, de ponts et de villes entières. Les bombardements de l’aviation allemande, les combats acharnés livrés autour de Madrid ont particulièrement endommagé le paysage urbain du pays.

L’installation de la dictature conduit des milliers d’opposants sur les routes de l’exil : des populations entières franchissent les Pyrénées et trouvent un asile précaire dans les camps du Sud Ouest de la France. D’autres traversent l’Atlantique pour l’Amérique latine.

Le pouvoir que les vainqueurs installent en 1939 se maintient près de quarante ans. Un record si l’on considère les incertitudes politiques du continent au cours de la seconde moitié du XX° siècle.

Alors que le monde sombre dans les tueries d’une autre guerre mondiale, l’Espagne sauve sa neutralité. Ruiné et blessé, le pays n’a pas les moyens militaires et financiers de participer au conflit. Si Franco noue quelques relations diplomatiques avec Hitler (celles-ci d’ailleurs n’aboutissent pas), il refuse de s’engager pleinement aux côtés de Berlin contre les Alliés. En 1943, quelques volontaires phalangistes partent se battre sur le front soviétique dans les rangs de la Wehrmacht. Mais le soutien de Madrid s’arrête là.

Le maître de l’Espagne a-t-il perçu que les totalitarismes italien et allemand n’avaient pas d’avenir ? En tous les cas, la prudence de son attitude lui permet de ne pas se compromettre dans l’alliance que lui propose le Führer. En 1945, quand les Anglo-américains et les Soviétiques abattent les idéologies fascistes et leurs partisans, son autorité ne vacille pas.

Les tensions internationales que produit la Guerre Froide servent remarquablement le « Caudillo ». Certes les démocraties européennes critiquent les manières brutales du Franquisme, ses excès, son manque de transparence. Elles lui reconnaissent néanmoins le mérite de protéger la péninsule du déferlement communiste que beaucoup redoutent. Bien que développant une idéologie politique très éloignée de celle de Franco, les Etats-Unis s’appuient pourtant sur le dictateur : l’Espagne n’adhère pas à l’OTAN mais elle passe avec Washington des accords militaires.

Le 20 Novembre 1975 (Date de la mort du dirigeant) annonce au pays qu’une page se tourne. La nation en termine avec une période difficile de son Histoire. Les fractures issues de la Guerre Civile peuvent commencer à cicatriser lentement. La restauration de la Monarchie accompagne l’installation de la Démocratie. L’ouverture des frontières, l’entrée du royaume dans la communauté européenne ancre solidement la péninsule au continent.