L’Afrique, une passion européenne du XIX° siècle.

Au début du XIX° siècle, l’Afrique conserve dans l’imaginaire des Européens sa part de mystère et d’inconnu. A la fin du Moyen Age, quelques navigateurs portugais abordent les côtes atlantiques et indiennes du continent. L’installation de comptoirs commerciaux dispersés et isolés offre aux explorateurs téméraires l’occasion de rencontrer des populations indigènes ignorées jusqu’alors. A la faveur des premiers contacts les Occidentaux perçoivent tout le profit qu’ils peuvent tirer de la maîtrise des littoraux africains. La découverte récente de l’Amérique, l’exploitation organisée de ses ressources, la disparition brutale de la main d’œuvre autochtone rend l’approvisionnement des Antilles en esclaves plus que jamais nécessaire. En échange de produits manufacturés de faible valeur, les roitelets de petites tribus noires livrent à des marchands avides et intéressés les prisonniers capturés au cours de conflits locaux ou de razzias. Les malheureux s’embarquent pour un voyage pénible et incertain à destination des plantations coloniales de cotons et de tabac.

Néanmoins, bien qu’ancienne, la présence de l’Homme blanc en Afrique ne concerne que les espaces côtiers les plus accueillants. Des aventuriers en quête d’exotisme mènent parfois de courtes expéditions de reconnaissance à l’intérieur des terres et remontent les premières distances des grands fleuves. Mais personne ne se risque véritablement à pénétrer les profondeurs inquiétantes de l’immense forêt équatoriale ou de la savane desséchée.

La croissance économique du Nord Ouest de l’Europe, les progrès scientifiques du XIX° siècle, la soif de connaissances et de culture des plus grands savants transforment la perception que les sociétés industrielles ont des régions tropicales du monde. De Londres à Berlin, de Bruxelles à Paris, l’Afrique devient un sujet de conversation très à la mode. Les candidats au voyage sont nombreux : les explorateurs avides de gloire, de succès et d’aventures ne manquent pas. Concevoir une expédition coûte de l’argent et demande les capitaux qu’un homme ne peut fournir seul. Intellectuels, botanistes, géographes, parlementaires acceptent le dangereux pari d’une association aux projets les plus convaincants, les plus réalistes.

Dans le fond, la colonisation du continent passionne beaucoup de monde. Si la Bourgeoisie d’affaires envisage l’exploitation de l’Afrique dans sa dimension purement économique (Trouver à bon marché les matières premières essentielles aux usines européennes), les milieux universitaires espèrent découvrir sous les climats australs de nouvelles espèces végétales ou animales insoupçonnées. Les hautes sphères du pouvoir s’attachent à une vision plus politique : l’influence d’un pays sur la scène internationale exige le contrôle complet de territoires lointains mais prometteurs. L’Eglise elle-même participe à l’engouement général : le christianisme entend se porter au devant des populations indigènes. Des centaines de missionnaires, sincèrement convaincus de la mission que la hiérarchie épiscopale leur confie, prennent part aux voyages. Ils apportent avec eux les grands principes de la culture occidentale. Certains réussissent, à force de persuasion et de courage, l’évangélisation de tribus ignorantes. D’autres disparaissent, victimes de peuplades moins dociles.

L’Afrique devient l’objet de toutes les convoitises et l’enjeu d’une âpre compétition entre nations européennes. Pour les gouvernements que la colonisation préoccupe au plus haut point, il s’agit de prendre possession des dernières terres vierges de la planète. La course s’engage, elle est disputée tout au long du XIX° siècle. Elle conduit parfois à de sanglants affrontements dans la plaine aride du Kalahari avec les tribus indigènes ou entre Blancs eux- même. La Grande Bretagne et la France sont incontestablement les vainqueurs du défi que l’Occident s’est lancé. Mais d’autres pays remportent également de beaux succès : l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, le Portugal.

 

LA GRANDE BRETAGNE ET L’AFRIQUE : REUSSITES ET DESILLUSIONS.

Le premier Européen à s’aventurer dans les immensités africaines est un Ecossais, Mungo Park. L’explorateur naît en 1771. Il consacre ses années de jeunesse à l’étude de la médecine. Son diplôme de chirurgien en poche, il s’embarque pour un long voyage qui le conduit jusqu’à Sumatra.

En 1795, à vingt quatre ans, il se porte volontaire pour une autre expédition : il remonte le fleuve Gambie au centre du Sénégal actuel jusqu’au dernier poste britannique. Puis, accompagné seulement de deux serviteurs, il s’enfonce au cœur du pays.

Les péripéties de son trajet le mettent parfois dans une situation délicate : tombé entre les mains d’une tribu mal disposée, il demeure plusieurs mois en captivité avant de réussir son évasion. Sa route le mène ensuite jusqu’aux rives du fleuve Niger. Le chemin du retour est très laborieux : malade et épuisé, il ne doit sa survie qu’aux soins attentifs d’un chef indigène. Le mal dont il souffre (Dysenterie ? Fièvre ?) l’oblige à garder le repos des mois entiers. Quand il se rétablit enfin, il trouve à s’embarquer sur un navire à destination de la Grande Bretagne, via les Etats-Unis. Le 22 Décembre 1797, il est de retour chez lui.

De son long séjour africain, Mungo Park rapporte des dizaines de notes et des récits. Les interminables semaines passées auprès des peuplades qu’il a rencontrées lui donnent l’occasion d’observer les coutumes et le mode de vie de ses hôtes. A travers les pages du livre qu’il prépare et qu’il intitule pour la circonstance « Voyage à l’intérieur de l’Afrique », il ne dissimule pas ses sentiments mélangés d’émerveillement et d’étonnement. Ses descriptions de paysages soulignent l’incroyable diversité des espèces végétales du continent. La rencontre de quelques grands fauves le marque profondément, il précise que ceux-ci font peser sur les populations et le bétail une menace constante.

L’aventurier consacre aussi de longs passages à l’organisation des sociétés tribales. La fréquence des famines, qu’une agriculture rudimentaire ne peut pas toujours écarter, attire son attention. Il explique que certaines familles, perdues dans une affreuse détresse, sont obligées de se vendre comme esclaves pour survivre. L’esclavage est d’ailleurs un élément fondamental de la culture indigène. Les interminables guerres que se livrent les clans pour la maîtrise d’un pâturage, d’un territoire fertile s’achèvent toujours par la capture de combattants vendus ensuite aux commerçants blancs.

Mungo Park se montre parfois critique. Les cases traditionnelles entourées de fragiles palissades qui empêchent le passage des bêtes sauvages ne semblent pas mériter son admiration : constamment enfumées (L’usage de la cheminée n’est pas répandu), le confort qu’elles offrent reste très aléatoire.

Les écrits du célèbre Ecossais où se mêlent descriptions et considérations morales remportent en Europe un grand succès. Sa notoriété acquise, il s’installe dans son village natal et se marie. La vie paisible et rangée qu’il mène quelques temps ne convient pourtant pas au tempérament bouillonnant qui est le sien. Ses démons le reprennent, il n’a en tête que les magnifiques images de l’Afrique. A l’automne 1803, le gouvernement l’encourage à repartir sur les eaux du Niger et finance son expédition. Mungo Park quitte Portsmouth le 31 Janvier 1805 pour un ultime voyage. Il a baptisé son navire « Joliba » qui, en langue indigène signifie Niger.

Quand il parvient sur le fleuve dont il prévoit de remonter le cours, une partie de son équipage a déjà succombé aux ravages de la dysenterie ou de la fièvre. Il confie à un guide sa dernière lettre pour l’Angleterre dans laquelle il explique sa position critique : déplorant la mort de nombreux compagnons, il affiche néanmoins sa ferme intention de naviguer vers l’Est bien que le degré d’épuisement dans lequel il se trouve soit extrême.

Peu après ses quelques mots datés du 16 Novembre 1805, il disparaît dans le naufrage de son bateau.

La carrière de Mungo Park est brève mais l’homme conserve toutefois le mérite d’avoir le premier indiqué à ses successeurs les grandes voies conduisant au cœur du continent.

Une soixantaine d’année plus tard, la Grande Bretagne contrôle un vaste empire colonial en Afrique. Londres étend son autorité sur la partie orientale du continent. Les expéditions de reconnaissance se multiplient, le gouvernement et les sociétés scientifiques les plus prestigieuses avancent les fonds nécessaires à l’organisation de voyages coûteux et incertains.

Parmi les explorateurs les plus connus de la fin du XIX° siècle, David Livingstone, un prêtre anglican, doté de solides connaissances médicales.

Comme beaucoup de ses compatriotes, l’homme nourrit pour les régions équatoriales du monde une passion sans limite. Très tôt, il se rend au Kalahari, un désert austral semi aride. Il y rencontre quelques tribus isolées avec lesquelles il réussit à établir de surprenants liens d’amitié. Les principes de la culture occidentale qu’il apporte sont bien reçus de ses hôtes. Il demeure parmi eux plusieurs années.

Quand il ne se consacre pas à sa mission d’évangélisation, Livingstone travaille au projet qui lui tient particulièrement à cœur : l’exploration de la région des Grands Lacs qu’aucun Blanc ne connaît véritablement. En 1855, un périlleux voyage le conduit jusqu’aux chutes du Zambèze, qu’il rebaptise « chutes Victoria » en l’honneur de la souveraine de Grande Bretagne.

Ce premier exploit lui vaut une notoriété immédiate à son retour en Angleterre.

Trois ans plus tard, il repart. Cette fois, l’objectif est de remonter le fleuve Zambèze. Malheureusement l’expédition s’achève sur un tragique échec : les difficultés sont telles que le missionnaire, très affecté par le décès de son épouse au cours d’un accident, doit renoncer.

En 1868, il entreprend son ultime voyage. A la tête d’une équipe plus modeste, il atteint les bords du Lac Tanganyika à la recherche des sources du Nil. Mais les rigueurs du climat équatorial (Humidité constante et malsaine) ont raison de sa santé déclinante : des mois d’une marche éprouvante l’ont épuisé. Il se retire dans un petit village indigène Ujiji. Il y séjourne cinq années entières entouré d’une population sans hostilité.

C’est d’ailleurs ici que le journaliste Stanley envoyé pour une mission d’exploration le retrouve en Novembre 1871. Arrivé sur les lieux, le nouveau venu, bien reçu des habitants, voit sortir de l’une des cases Livingstone, vieilli et amaigri. Par respect, il ôte son chapeau et lance cette phrase passée à la postérité : « Dr Livingstone, I presume ? ». En Europe, plus personne n’avait de nouvelles du prêtre anglican.

Les deux compagnons poursuivent un temps la découverte de la région des Grands Lacs. Mais lorsque Stanley annonce son retour prochain pour Londres, Livingstone refuse de le suivre. Il meurt parmi les indigènes, en Mai 1873. Son corps est rapatrié en Angleterre. Il repose aujourd’hui dans la célèbre abbaye de Westminster.

La puissance militaire de la Grande Bretagne au XIX° siècle n’est plus à démontrer. L’armée de Sa Majesté vit encore dans le glorieux souvenir de sa victoire sur l’empire napoléonien. Pourtant c’est au Sud de l’Afrique que les troupes de la Couronne subissent une brutale déconvenue. Le revers est d’autant plus humiliant qu’il se produit face à quelques milliers de guerriers, mal équipés mais infiniment plus déterminés. A l’origine du désastre la mise à jour d’une importante mine de diamant dans le Kimberley, une région située aux limites de la colonie du Cap que les Britanniques contrôlent depuis 1814. L’exploitation de la précieuse roche intéresse en métropole les milieux financiers et des centaines de prospecteurs tentés par l’aventure. Néanmoins, le territoire convoité appartient depuis un siècle au royaume des Zoulous, une peuplade farouchement attachée à son indépendance mais aussi redoutable lors des combats. Quand Londres envoie ses premiers bataillons prendre possession du Kimberley, la guerre devient inévitable.

La confiance des officiers britanniques quant à l’issue de la campagne est totale : il ne fait aucun doute que les soldats disciplinés de la Reine auront raison d’un adversaire certes supérieur en nombre mais mal préparé à la rencontre. Les Européens négligent même de fortifier le camp Isandhlwana où s’est installée l’armée.

Le 22 janvier 1879, aux petites heures du matin, près de 20000 Zoulous attaquent les positions anglaises. La déroute est complète. Surpris par les effectifs et le talent militaire d’un ennemi dont ils ont bien mal évalué la force, les Britanniques subissent de terribles pertes. A l’issue de l’engagement, un millier d’hommes jonchent le champ de bataille tandis que les indigènes ont perdu près de 2000 des leurs.

La nouvelle de la catastrophe provoque une grave crise politique au Parlement de Londres. Les débats agités entre partisans et opposants de la colonisation redoublent d’intensité. Pour la Couronne, il n’est pas question de s’en tenir à un tel échec. Dans le courant du printemps, un contingent supplémentaire de 10000 soldats navigue vers l’Afrique australe.

La Grande Bretagne obtient finalement sa revanche : après des semaines de luttes meurtrières à travers la savane, les Zoulous sont définitivement défaits. Le 4 Juillet, le souverain Cetewayo tombe aux mains de ses adversaires. Les terres sur lesquelles il imposait son autorité passent sous contrôle britannique.

 

LES AMBITIONS AFRICAINES DE L’ALLEMAGNE ET DE L’ITALIE.

Parmi les nations européennes engagée dans la colonisation de l’Afrique, l’Allemagne entend jouer un rôle de premier plan. L’unification du pays achevée (1871), Bismarck caresse l’ambition d’offrir à l’empire le contrôle de vastes territoires par delà les mers dont Berlin pourrait tirer ressources économiques et prestige international.

Au printemps 1883, Heinrich Vogelsang aborde les côtes du Sud Ouest africain que les Occidentaux n’ont pas encore découvert. De paisibles peuplades de bergers (Dont les Hereros) occupent les pâturages de la région et vivent en petites tribus. L’explorateur installe son campement sur le site d’une charmante crique et y plante le drapeau national. Une série de négociations adroitement menée avec les chefs indigènes s’achève par l’achat de terres. Tout heureux de son succès, Vogelsang envoie en métropole un télégramme dans lequel il annonce au souverain Frédéric Guillaume que l’Allemagne est désormais en possession de sa première colonie. Soucieuse de conserver ses positions, la Couronne encourage l’installation des premières familles sur place. Des centaines de paysans, tentés par l’aventure, acceptent le pari incertain d’un long voyage en Afrique. Débarqués dans une contrée dont ils ne connaissent rien, les colons font main basse sur les meilleurs sols du pays. Ils y développent de prospères plantations agricoles. La mise en valeur de la région nécessite beaucoup de bras et de bonne volonté. Au cours des années suivantes, l’afflux massif d’Européens en quête d’exotisme et de réussite sociale provoque une forte croissance de la population.

L’installation rapide des Blancs bouleverse néanmoins la paisible existence des clans indigènes. Si les premiers contacts sont pacifiques, les relations entre les deux communautés se dégradent assez vite. Le mépris et l’orgueil des Allemands humilient profondément les chefs de tribus. Aux incompréhensions culturelles s’ajoutent les discordes issues du partage des terres. Les occidentaux se réservent les espaces fertiles. Privés des pâturages traditionnels qu’ils utilisaient naguère pour leurs troupeaux, les bergers se replient aux marges les plus arides du pays.

Certains, spoliés et ruinés, trouvent de quoi survivre en s’engageant au service des colons. Sur les plantations, les conditions de travail sont très éprouvantes. Mal payés, victimes des mauvais traitements et des humeurs des maîtres blancs, les malheureux souffrent en silence sans aucun recours.

Les tensions et l’accumulation des vexations endurées conduisent le peuple Hereros à la révolte. Le 12 Janvier 1904, une violente émeute secoue la région : des milliers de Noirs envahissent les propriétés européennes. Récoltes, habitations et bâtiments d’exploitation disparaissent dans les incendies que les rebelles allument un peu partout. Cent vingt trois Allemands sont massacrés dans des conditions particulièrement atroces.

Les évènements sont ils à peine connus en métropole que le Kaiser envoie sur place un nouveau gouverneur à la tête de 3500 soldats. La répression que mène Lothar Von Trotha est terrible.

Le 11 Août 1904, quelques milliers de guerriers indigènes sont encerclés sur le plateau de Waterberg. Le soulèvement s’achève dans un véritable bain de sang. Les renforts venus de Berlin ne font pas de quartier. Les rares survivants du carnage trouvent refuge dans les immensités arides du Kalahari.

Quelques semaines plus tard, un décret des autorités coloniales expulse définitivement du pays le peuple Hereros. Les réfractaires sont exécutés ou envoyés dans des camps d’internement qui annoncent l’horreur des déportations de la Seconde Guerre mondiale.

L’affreuse brutalité des Européens conduit à la quasi disparition de la tribu.

A Berlin, le général Schlieffen ne se prive pas d’écrire à propos des événements que le désert et les privations finiront "ce que l’armée allemande a commencé : l’extermination des Hereros".

Tandis que l’empire allemand s’aventure dans les lointaines contrées du Sud Ouest africain, l’Italie convoite les territoires orientaux du continent. En 1882, le jeune pays (L’unification est réalisée depuis une dizaine d’année) s’empare des littoraux de la Mer Rouge. L’affaire est excellente. Elle offre à Rome la possibilité de contrôler la grande voie commerciale qui relie, via le canal de Suez, la Méditerranée à l’Océan Indien.

En 1887, l’installation d’un protectorat sur la Somalie permet aux Italiens de confirmer leur influence sur la région. Pourtant, le gouvernement de la péninsule nourrit l’ambition de conquérir l’Ethiopie, plus au Nord.

La tâche est moins aisée qu’il ne semble : le pays, passé depuis longtemps au christianisme, résiste victorieusement à l’Islam proche. Le souverain (Ou Négus), Ménélik II, est à la tête d’un état solide et organisé, soutenu par la Grande Bretagne que les projets de Rome inquiètent. Londres fournit aux Ethiopiens un armement moderne et performant. A l’issue d’un différent diplomatique dont les Occidentaux font le prétexte idéal, les troupes du Général Baratieri envahissent le royaume du Négus. L’affrontement décisif a lieu à Adoua, le 1er Mars 1896. Les bataillons coloniaux subissent en quelques heures une humiliante défaite. L’artillerie africaine écrase l’adversaire et provoque dans ses rangs la mort de 6000 soldats. A ce tragique bilan s’ajoutent au moins 1500 blessés et 1800 prisonniers.

Le désastre conduit l’Italie à reconnaître l’indépendance de l’Ethiopie. Le pays abandonne l’espoir de construire aux limites orientales du continent l’empire dont il rêve. Piquée au vif, la nation blessée reporte ses ambitions sur les régions du Maghreb mais elle se heurte aux positions françaises solidement implantées dans la région.

 

LES EUROPEENS SE DECHIRENT EN AFRIQUE.

Les affaires coloniales provoquent entre Européens de vives tensions. Les rivalités ne se règlent pas toujours dans les bureaux feutrés des chancelleries et les talents des plus grands diplomates ne suffisent pas à écarter la solution ultime d’un conflit armé pour résoudre les litiges territoriaux les plus délicats.

La Grande Bretagne en fait l’amère expérience. Londres ne doit pas seulement contenir l’agitation des tribus indigènes de son empire. Il lui faut aussi affronter les appétits de ses voisins occidentaux, autrement plus dangereux.

En 1898, la Couronne envisage sérieusement de déclarer la guerre à la France pour un incident survenu aux limites de ses possessions africaines. Le motif du désaccord ne justifiait pas les menaces d’un recours à la force militaire et les violentes réactions de l’opinion publique Outre Manche. Néanmoins l’affaire indique bien que le gouvernement de Sa Majesté n’entend pas tolérer les empiètements étrangers sur les territoires qu’il détient.

En 1882, la Grande Bretagne impose son protectorat à l’Egypte. Le pays veut s’assurer du contrôle de la route maritime reliant la Méditerranée à l’Océan Indien via le canal de Suez : c’est pour Londres une nécessité vitale parce que l’axe commercial constitue l’épine dorsale de l’empire colonial britannique. Il permet la circulation aisée et rapide des cargaisons marchandes entre les Indes et l’Europe.

A l’intérêt anglo-saxon pour les rivages du Nil s’ajoute un projet que le Cabinet de Sa Majesté souhaite réaliser au plus vite : l’aménagement d’une voie terrestre reliant Le Caire au Cap à travers la région des Grands Lacs explorée des années auparavant par Livingstone. Néanmoins, la réussite des travaux réclame la maîtrise du Soudan, un pays que les milieux politiques de Londres imaginent, selon leurs propres mots, peuplé de moustiques et de singes. Le financement d’une expédition de reconnaissance menée par Kitchener permet à une troupe anglo-égyptienne de descendre vers le Sud jusqu’à une misérable localité dont le nom n’allait pas tarder à entrer dans l’Histoire, Fachoda.

De son côté la France nourrit un autre projet tout aussi ambitieux : celui de dégager une route Est Ouest permettant la liaison Dakar, sur l’Atlantique, à Djibouti, en bordure de Mer Rouge. Paris confie à un officier, Jean Baptiste Marchand le soin d’ouvrir un axe menant aux régions orientales du continent. A la tête d’une centaine de tirailleurs sénégalais chargés de richesses et de biens précieux destinés à payer l’amitié des roitelets indigènes que l’expédition rencontrera, l’homme remonte le fleuve du Congo puis s’enfonce au cœur des immensités forestières. Au terme de deux années de marche, il atteint avec ses compagnons la région des Grands Lacs. Puis, il oblique vers le Nord et parvient aux quelques cases désolées de Fachoda. C’est ici qu’il croise la troupe de Lord Kitchener, déjà installée. Celui-ci demande à l’officier français d’évacuer les lieux sans tarder. Marchand refuse estimant ne devoir obéir qu’aux seuls ordres de Paris. L’impasse est complète.

Aussitôt informée de la situation, Londres envoie à l’Elysée un télégramme exigeant le rappel immédiat de sa mission d’exploration. Le Président de la République fait la sourde oreille quelques jours, le gouvernement de Sa Majesté s’emporte et émet l’éventualité d’un recours à la force armée. La menace est suffisamment insistante pour que la République prise de cours et mal préparée à un conflit contre son puissant voisin d’Outre Manche donne l’ordre à son officier de se retirer. Plus que les affaires africaines, la France s’intéresse à l’Alsace Lorraine enlevée vingt ans plus tôt par l’Allemagne. Le pays ne mésestime pas l’importance de l’alliance britannique en cas de conflit avec le Kaiser. Aussi, Paris souhaite-t-elle avant tout préserver l’amitié anglaise quitte à ménager les susceptibilités de la Reine. En 1904, la signature des traités de l’Entente Cordiale enterre définitivement les souvenirs de l’affaire Fachoda. En 1914, la Grande Bretagne se range naturellement aux côtés de son alliée quand retentissent les premiers éclats de la guerre.

La Grande Bretagne vient-elle à peine de résoudre la crise diplomatique issue des ambitions coloniales françaises que d’inquiétants évènements politiques réclament son intervention en Afrique du Sud.

Deux communautés européennes se disputent alors la région : d’une part les Britanniques, installés depuis 1814 au Cap. D’autre part, les Boers (Ou Afrikaners) maîtres de deux petits états indépendants : le Transvaal et l’Etat Libre d’Orange.

Les Boers sont les descendants de paysans hollandais, victimes des persécutions religieuses du XVII° siècle, venus s’installer dans les immensités australes du continent. En 1652, ils découvrent le site de ce qui deviendrait ensuite la grande ville du Cap et y fondent une paisible colonie. L’arrivée plus tardive des Britanniques produit les premières querelles entre Blancs. A la faveur des guerres napoléoniennes, Londres impose son autorité sur les lieux (1814). Vexées et humiliées, les populations hollandaises remontent vers le Nord et prennent possession des berges de la rivière Orange.

Les débuts du Transvaal et de l’Etat Libre d’Orange sont difficiles. Les Boers (Ce mot signifie « paysan » en néerlandais) doivent affronter un dangereux voisin descendu de contrées plus septentrionales, les Zoulous. Ce peuple noir a longtemps vécu en tribus rivales. A la fin du XVIII° siècle, un guerrier énergique et cruel, Chaka, réunit sous son pouvoir tous les clans de la nation zouloue et construit un royaume dont l’assise territoriale ne cesse de s’accroître.

Les conquêtes que mène le souverain nécessitent l’organisation rigoureuse d’une armée pouvant aligner 30000 combattants entraînés et disciplinés. Chaque unité dispose de deux lances, une longue et une courte dont elle ne doit jamais se séparer sous peine de mort.

Lors des batailles, les Zoulous emploient une tactique redoutable conduisant à l’encerclement rapide de l’ennemi. Dans ces conditions, Chaka soumet sans difficulté les peuples indigènes de la région. Les vaincus sont impitoyablement traités : hommes massacrés, femmes et enfants réduits en esclavage, bétail razzié.

Le maître du puissant état africain appuie son pouvoir sur ses victoires. Bien que très populaire parmi les troupes, le personnage sombre dans une méfiance maladive. Il fait assassiner tous ceux dont les attitudes lui paraissent menaçantes : sorciers, conseillers....Craignant par-dessus toutes les ambitions d’éventuels héritiers, il fait mettre à mort les épouses enceintes de ses œuvres. Ces affreuses précautions ne lui évitent pourtant pas la fin qu’il redoute tant : son demi-frère finit par le supprimer et prend sa place.

Le nouveau roi poursuit la politique d’expansion de son prédécesseur et se heurte très vite aux Boers du Transvaal. La multiplication des vols de bétail ou de récoltes conduit aux premiers affrontements. En février 1838, espérant trouver un compromis, un groupe de colons accepte la dangereuse mission de se rendre auprès du souverain indigène pour des négociations. Aucun d’eux ne revient vivant : à peine sont-ils entrés dans le camp Zoulou qu’ils succombent sous les coups de leurs adversaires.

A cette première agression succèdent les attaques répétées des fermes les plus isolés : 282 hommes, femmes et enfants périssent dans d’atroces conditions.

Les Boers réagissent aussitôt : à la tête d’une troupe de 500 hommes, Andries Pretorius (Qui donnera son nom à l’actuelle capitale sud africaine Pretoria) conduit une expédition punitive.

L’affrontement se produit sur les berges de la rivière Buffalo, le 16 décembre 1838. Près de dix milles combattants se lancent sur les Européens : ces derniers se sont retranchés derrière des chariots disposés en cercle. La bataille dure quelques heures et s’achève par la défaite des Zoulous. Un tiers d’entre eux est mis hors combat tandis que les colons ne déplorent dans leurs rangs que deux blessés.

Le danger écarté, les colons vivent en paix une soixantaine d’années. Néanmoins, à la fin du XIX° siècle, la découverte d’importantes mines d’or sur le territoire Boers bouscule le paisible quotidien des communautés paysannes. Attirés par la perspective d’une fortune facile, des milliers de prospecteurs occidentaux gagnent le pays.

Le Transvaal et l’Etat Libre d’Orange craignent à juste titre les convoitises britanniques. Londres ne cache pas son intention de créer en Afrique du Sud une vaste fédération d’états dont les Afrikaners feraient partie. A la tête de cette construction politique originale, la Couronne contrôlerait à bon compte les ressources aurifères de la région.

Le refus obstiné que les colons opposent aux propositions du Cabinet de la Reine conduit à la guerre. Prétextant les mesures discriminatoires dont sont victimes les ressortissants anglo-saxons installés au Transvaal, la Grande Bretagne envoie sur place un corps expéditionnaire. Les premières hostilités s’engagent en Octobre 1899.

En huit mois, les Boers accumulent les revers militaires : les forces britanniques contrôlent les points stratégiques du territoire et entrent triomphantes dans Johannesburg.

La résistance se poursuit malgré tout jusqu’en Mai 1902. Profitant des faveurs du relief qu’ils connaissent bien, les Afrikaners mènent d’incessantes actions contre l’adversaire : attaques de soldats isolés ou perdus, de convois...L’armée anglaise s’épuise à éteindre la guérilla que lui impose un ennemi mobile et insaisissable.

Au cours du conflit, les populations civiles souffrent tout autant que les combattants. Deux cent milles personnes, vieillards, femmes et enfants sont regroupés et parqués comme du bétail dans les camps improvisés par le général Kitchener (L’acteur principal de l’affaire Fachoda). Derrières les fils barbelés qui découragent toute tentative d’évasion, les conditions de vie sont atroces : privations, humiliations, brimades, épidémies entraînent la mort d’au moins 30000 captifs. En métropole, les articles de la presse relatant les méthodes utilisées par les troupes coloniales suscitent un vaste mouvement d’indignation nationale. Les critiques sont telles que le gouvernement interdit la poursuite des mesures d’internements.

Le 31 Mai 1902, les ultimes poches de résistance offrent enfin leur reddition. La Grande Bretagne remporte l’un des conflits les plus meurtriers de son Histoire militaire. Près de 7000 Boers ont perdu la vie au cours des opérations. A ce bilan tragique s’ajoutent les milliers de victimes des camps de concentration. Les Britanniques déplorent quant à eux la disparition de 22000 soldats (Sur un total de 500000 fantassins engagés !).

Le Transvaal et l’Etat d’Orange renoncent à une indépendance chèrement défendue et adhèrent à la fédération sud africaine.

A l’aube du XX° siècle, la colonisation du continent est achevée. Les grandes nations européennes contrôlent des territoires plus ou moins vastes et exploitent au mieux de leurs intérêts des espaces durement acquis.

L’installation de l’Homme blanc dans les profondes forêts équatoriales ou les savanes desséchées produit des ruptures, bouleverse le quotidien paisible des tribus indigènes les plus anciennes, conduit à la disparition de peuples entiers.

Le triomphe de la civilisation occidentale sur les cultures traditionnelles de l’Afrique s’accompagne de brutalités qu’il ne faut pas oublier.