La Guerre de Cent Ans, le Lys contre le Léopard.

Quand ils veulent désigner la longue rivalité que la France et l’Angleterre entretiennent au cours des XIV° et XV° siècles, les historiens emploient une expression trompeuse. Ce que l’on appelle de coutume « La Guerre de Cent Ans » n’est dans la réalité des faits qu’une série de conflits armés, entrecoupés de trêves plus ou moins fragiles. La suspension des hostilités peut parfois se prolonger quelques années lorsque les circonstances du moment l’exigent (Au temps de la Peste Noire, par exemple). Les engagements sont de dimension modeste et prennent, comme souvent au Moyen- Age, la forme de chevauchées militaires en territoire ennemi le temps de la belle saison. Au retour des mauvais jours, l’adversaire s’en revient chez lui, les bras chargés de butin. L’expédition de l’héritier au trône d’Angleterre, le Prince Noir (En raison de la couleur sombre de son armure) s’inscrit parfaitement dans ce schéma : quittant Bordeaux accompagné de son ost au printemps 1355, l’homme traverse les régions du Sud Ouest aquitain, s’empare de quelques places fortes avant de battre retraite, tout auréolé de ses succès.

Il arrive qu’une bataille livrée en rase campagne ralentisse la marche sanglante de l’ennemi. Dans ce cas, les effectifs mobilisés pour le combat n’excèdent pas la dizaine de milliers de guerriers.

Il est donc maladroit de considérer la Guerre de Cent Ans à la lumière des conflits du XX° siècle. Certes les populations paysannes sont souvent les malheureuses victimes de la violence des troupes (Massacres, destruction de villages, de récoltes...) mais cela ne concerne jamais en même temps toutes les provinces du royaume. Si l’ensemble des Français vit d’une manière identique la tragédie de 1914-1918, les hommes du XIV° siècle n’ont pas le même ressenti des hostilités de leur temps. Quand Jeanne d’Arc achève sa courte carrière militaire sur le bûcher de Rouen en 1431, rares sont ceux qui connaissent le détail de son action. Sans doute la nouvelle de la délivrance d’Orléans parcourt-t-elle les campagnes mais, à une époque où la diffusion de l’information s’accomplit par la transmission orale, la personnalité de celle que l’on appelle la Pucelle garde une large part de mystère.

Cela dit, la Guerre de Cent Ans, au-delà de ses allures de conflit médiéval, signale l’un des tournants les plus importants de notre histoire.

Quand s’ouvrent les premières hostilités, le roi de France n’est encore que le seigneur suprême de la pyramide féodale. Disposant d’un domaine élargi au cours du règne de la dynastie capétienne, le souverain doit composer avec des vassaux turbulents et indépendants. Les démêlés de Jean II le Bon et de Charles Le Mauvais, maître de la Navarre et de la Normandie rappellent la longue période de troubles politiques durant laquelle les princes les plus ambitieux contestaient ouvertement l’autorité royale.

Au milieu du XV° siècle, le départ des troupes anglaises hors du continent donne à Charles VII l’occasion de prendre la pleine mesure de ses pouvoirs. Le Trône a certes vécu des moments difficiles (Guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs, invasion étrangère...) mais les Valois ont surmonté les épreuves, les doutes et les incertitudes. Les victoires acquises sur les champs de bataille drapent la Monarchie d’un prestige nouveau et la rendent assez puissante pour en finir avec l’indiscipline des grands féodaux. Les lignées de l’aristocratie se soumettent. L’image du roi évolue, se transforme, s’impose aux provinces du royaume. Le souverain n’est plus le lointain seigneur qui souffre toutes les peines du monde à étendre son pouvoir. Il contrôle désormais les rouages complexes d’un état en construction. Il ne règne plus seulement sur les quelques terres familiales de la région parisienne. Il surveille aussi un pays qui prend peu à peu conscience de lui-même. Le sentiment national (C’est-à-dire la volonté d’un peuple de partager une même culture, un même passé...) se construit au cours des luttes menées contre l’Anglais. Aux temps les plus radieux de la féodalité, les hommes ne percevaient que la seule autorité du châtelain. Leur horizon ne franchissait pas les limites du village où ils vivaient. Au lendemain de la Guerre de Cent Ans, les Français découvrent qu’ils sont d’abord les sujets d’un monarque unique à qui ils doivent, au même titre que le maître de la seigneurie, fidélité et obéissance.

C’est sans aucun doute de la victoire sur la Couronne d’Angleterre en 1453 que naît la France, telle que nous la connaissons aujourd’hui.

 

 

1328 : AUX ORIGINES DE LA GUERRE DE CENT ANS.

 

Le 1er février 1328, Charles IV meurt à Vincennes, à peine âgé de 33 ans. Il est le cadet de Philippe Le Bel et ne laisse après lui aucun héritier mâle. A moins que la reine, Jeanne d’Evreux, enceinte n’accouche d’un fils. Un prince de sang, Philippe de Valois, conduit jusqu’au terme de la grossesse les affaires du royaume.

Le 1er Avril, la naissance tant attendue se produit : il s’agit d’une fille. La situation est inédite : pour la première fois depuis Hugues Capet, l’épineuse question de la succession au Trône se pose à l’aristocratie. Qui est le mieux placé pour ceindre la Couronne ?

Trois prétendants se font connaître. D’une part, le régent lui-même, neveu ou cousin des quatre derniers rois capétiens. D’autre part, Edouard d’Angleterre, petit-fils par sa mère Isabelle de Philippe Le Bel. Enfin, Philippe d’Evreux, époux de Jeanne de Navarre, unique fille de Louis X Le Hutin, disparu en 1316.

Une assemblée de barons examine les candidatures et travaille au choix du futur souverain. L’Université de Paris participe aux séances. Les maîtres les plus compétents de la faculté de Droit veillent à ce que les décisions issues des débats respectent les coutumes de la royauté.

Le représentant Valois dispose en vérité des plus solides arguments : français, sa généalogie le place dans la descendance directe de Saint Louis par son père.

Ses adversaires sont, eux, moins convaincants. Edouard peut certes se prévaloir de sa parenté proche avec Philippe Le Bel mais il est Anglais. Si la Couronne lui revenait, il ne la devrait qu’à sa mère. Pour sa part, Philippe d’Evreux souligne qu’il est gendre de roi et réclame les droits de son épouse au Trône. La vieille loi salique, venue des temps mérovingiens et appliquée depuis les premiers Carolingiens, indique que si les femmes sont exclues des affaires de succession, elles ne peuvent pas davantage transmettre à un descendant l’héritage dont elles ne disposent pas. Cette clause ruine d’avance les espérances des adversaires du Valois.

Sans surprise, les princes se conforment aux usages anciens : le régent obtient son élection que l’Université de Paris ratifie aussitôt. Quelques temps plus tard, il est sacré roi de France et devient Philippe VI.

De l’autre côté de la Manche, la décision des barons est fort mal accueillie. Edouard ressent l’échec de sa candidature comme une vive humiliation. Entre les deux royaumes, les rapports diplomatiques se dégradent et aboutissent en fin de compte à un conflit que les coutumes féodales ne parviendront jamais à régler.

Depuis le XII° siècle, des relations particulières unissent les souverains de France et d’Angleterre. En contrepartie des fiefs qu’ils détiennent sur le continent (En Guyenne notamment), les Plantagenêts dont Edouard III est l’un des ultimes représentants, acceptent l’hommage vassalique que les Capétiens leur imposent. La situation n’a rien de singulier : aux échelons les plus modestes de la société médiévale, chevaliers et châtelains tissent entre eux des liens de même nature.

Néanmoins, les rois anglo-saxons ne s’empressent jamais de se rendre à la cour de leurs suzerains pour témoigner d’une fidélité au demeurant chancelante. Les descendants d’Hugues Capet éprouvent bien du mal à obtenir le serment qu’ils exigent. Parfois, ils se fâchent et menacent.

Philippe VI a-t-il à peine gravi les marches du Trône, qu’il réclame à son puissant vassal hommage pour ses terres de Gascogne. Les pratiques féodales lui en donnent le droit : quand un seigneur hérite du patrimoine familial, les vassaux de sa lignée ont devoir de renouveler auprès de lui leur engagement d’obéissance.

A Londres, Edouard fait la sourde oreille : l’insistance du Valois ne fléchit pas son obstination. En vain Philippe attend-t-il le serment d’allégeance du Plantagenêt.

Si un vassal se dérobe à ses obligations, les coutumes féodales prévoient que le suzerain puisse reprendre les fiefs cédés. Le roi de France s’empare donc de l’occasion qui lui est offerte : puisque le souverain anglais refuse de prêter l’hommage qu’il doit, le Valois prononce la saisie de ses possessions en Guyenne.

Quelques temps plus tard, une missive d’Outre Manche parvient à Paris : Edouard y revendique sans détour la couronne que porte son rival. La guerre est dès lors inévitable (Novembre 1337).

 

1337-1346 : les débuts confus de la guerre.

 

La rupture que provoque la lettre d’Edouard ne conduit pas immédiatement au conflit. Trois années s’écoulent sans qu’aucun des deux adversaires ne prennent l’initiative des engagements militaires.

Redoutant un affrontement qu’il imagine difficile et incertain, le souverain anglais adopte une politique très prudente : un débarquement précipité en France sans de solides appuis sur le continent est une aventure périlleuse. C’est au cours des affaires de Flandres que le Plantagenêt rallie à lui les partisans dont il a besoin.

Le comté de Flandres est l’une des contrées les plus prospères de l’Occident médiéval. Le pays vit essentiellement de son industrie textile (Draps, tissus...) et utilise pour ses productions la laine d’Angleterre. Le maître de la région est Louis de Nevers, l’un des plus fidèles serviteurs de la dynastie Valois.

Edouard sait qu’il dispose dans les grandes villes flamandes du soutien de la bourgeoisie : les négociants partagent avec Londres de solides rapports commerciaux et considèrent l’alliance anglaise bien plus avantageuse que la lointaine protection française. Aussi le souverain d’Outre Manche cherche-t-il à renforcer ses positions sur place. Lorsqu’il fait interdire les exportations de laine en Flandres sous le prétexte de protéger le territoire britannique d’une improbable invasion ennemie, il n’ignore rien du danger que cette décision fait courir à l’économie du comté : privée de sa matière première essentielle, l’artisanat textile ne peut plus éviter la crise. La production s’effondre, les ateliers ferment faute de travail, compagnons et apprentis découvrent les dures réalités du chômage. La colère gronde dans les rues, les premières émeutes ensanglantent le pavé. La population réclame l’apaisement des tensions entre les deux royaumes et la reprise des échanges commerciaux. La tendance de l’opinion publique à accuser les Valois d’aggraver les événements par une position intransigeante confirme la justesse du calcul politique d’Edouard : la dépression sert au mieux les intérêts de la Couronne d’Angleterre.

En 1338, un puissant négociant de Gand, Jacques Van Artevelde conduit une révolte générale : soutenu des masses que son éloquence séduit, il triomphe de Louis de Nevers. Le malheureux comte trouve refuge auprès de son suzerain Philippe VI. Son vainqueur, à peine installé au pouvoir, rétablit le dialogue avec les plantagenêt.

Edouard ne se prive pas d’utiliser ce premier succès diplomatique : il peut désormais envisager plus sereinement la perspective d’un débarquement sur le continent. Au mois de Juin 1340, sa flotte vogue en direction des ports flamands qui promettent d’ouvrir leurs portes. Le péril est grand : prévenu des manœuvres de son adversaire, Philippe mobilise les forces navales dont il dispose. C’est dans l’estuaire du Zwin que les navires français choisissent d’attendre l’ennemi. Le choc se produit le 24 Juin 1340. Les bateaux du Valois ne peuvent éviter la catastrophe. Entravés par les câbles qui les relient entre eux, les vaisseaux sont impuissants à se dégager du piège dans laquelle ils se sont enfermés. Les marins périssent par centaines, victimes des archers anglais ou des flots tumultueux.

Victorieux, Edouard organise le débarquement de ses troupes sur le continent. Mais une rébellion de l’Ecosse au même moment le contraint à interrompre les opérations en cours. Soucieux de préserver l’autorité de la Couronne sur l’ensemble de l’île, il juge plus sage de conclure une trêve avec son rival. Trêve que ce dernier s’empresse d’ailleurs d’accepter.

Pourtant, nul ne parle de paix. Au contraire, les affaires de Bretagne alourdissent les tensions. Le duc Jean III meurt cette année là sans héritier. Deux prétendants se font rapidement connaître et se disputent l’héritage. D’une part, Jean de Montfort, le frère cadet du défunt. D’autre part, Jeanne de Penthièvre, sa nièce. Les deux partis, incapables de trouver un terrain d’entente, se déchirent dans les premiers affrontements d’une guerre longue de 24 ans. Si Montfort se montre assez malin pour emporter l’alliance anglaise, Jeanne de Penthièvre et son époux Charles de Blois trouvent appui auprès des Valois. A maintes reprises, les deux souverains frôlent l’engagement direct pour une affaire de succession qui les concerne au final assez peu.

En 1365, le traité de Guérande met un terme au conflit : le fils de Montfort (Mort entre temps) obtient pour lui le duché, les Penthièvre (Charles de Blois a péri au cours d’une bataille) renoncent à leurs prétentions et se contentent de leurs terres familiales.

1346-1364 : LES DEBOIRES DU ROYAUME DE FRANCE.

 

Edouard n’a pas oublié ses projets d’invasion : en Juillet 1346, il conduit une nouvelle expédition sur le continent. Les succès diplomatiques et militaires remportés sur l’Ecosse garantissent à l’Angleterre la paix intérieure. Soulagé de la redoutable menace d’une révolte aux frontières de son royaume, le Plantagenêt peut se consacrer à la campagne qu’il prépare de longue date en France. Sa flotte traverse la Manche et aborde les côtes de Normandie. Ses troupes débarquées, Edouard choisit la route du Pas de Calais et accomplit un vaste mouvement tournant, laissant Paris au Sud. La maîtrise du littoral est essentielle aux armées d’invasion : isolé en territoire ennemi, les Anglais recherchent avant tout des points d’appuis. Les ports peuvent offrir un abri salutaire si les choses venaient à se compliquer.

Edouard s’engage à travers les riches plaines de la Picardie puis traverse la Somme. Philippe VI, informé de ses déplacements, réunit à la hâte son ost : des centaines de châtelains accompagnés de leurs vassaux se présentent au roi. Ils sont rejoints par les grands princes du royaume désireux d’en découdre. Au début du mois d’Août, les Français se portent au devant de l’adversaire.

Le choc se produit aux environs d’un petit village, Crécy, le 26 Août 1346. La bataille, particulièrement sanglante, s’achève sur un affreux désastre pour la chevalerie du Valois. L’engagement ne débute qu’aux dernières heures de la matinée, après un violent orage. L’infanterie génoise, dont Philippe s’est assuré les services, ouvre les hostilités. Face aux terrifiants archers gallois capables de tirs très précis et meurtriers, les arbalétriers italiens, bien trop lents à recharger leurs armes, ne peuvent pas grand-chose. Les flèches acérées des Britanniques leur infligent de lourdes pertes. Juchés sur leurs montures, les seigneurs montrent une vive impatience. Beaucoup rêvent d’actions glorieuses. Aussi, lorsque le Valois, donne le signal de la charge, les destriers se mettent au galop, dans une indescriptible mêlée. Le désordre est tel que les Génois, fort méprisés de la noblesse pour leur manière de se battre, n’ont pas le temps de s’écarter. Des dizaines d’entre eux périssent piétinés ou étouffés sous les sabots des chevaux.

Les Anglais ont eu le temps de s’organiser : la pluie mortelle de flèches qui s’abat sur les Français brise net l’assaut. Les cavaliers sont jetés à terre. Empêtrés dans leurs lourdes armures, ils deviennent des proies idéales pour les fantassins qui les égorgent sans aucune clémence. En fin de journée, Philippe se résigne à la retraite et fuit dans la précipitation générale, manquant de peu la capture. A la tombée de la nuit, égaré avec quelques compagnons, il trouve un refuge inespéré en la demeure d’un modeste châtelain de la région.

Bien que la route de Paris soit à présent ouverte, le vainqueur poursuit vers le Nord et met le siège devant Calais. La ville résiste une année entière mais derrière les remparts, la population épuise ses provisions. Les secours que les défenseurs attendent n’arrivent pas. En Août 1347, il faut accepter la capitulation. Six bourgeois offrent au roi d’Angleterre les clés de la cité. Les habitants sont chassés, sans pouvoir emporter leurs biens. Des colons venus d’Outre Manche les remplacent.

L’arrivée brutale de la Peste Noire en Occident quelques mois plus tard interrompt les opérations militaires. Effrayés des ravages que l’épidémie produit, les deux souverains choisissent de suspendre les hostilités. Les trêves sont reconduites les années suivantes.

Philippe VI disparaît en 1350. Il laisse après lui un royaume épuisé et mal en point. Son fils, Jean II Le Bon, hérite d’une situation très délicate. Aux ravages de la maladie s’ajoutent les dévastations de la guerre et les problèmes financiers de la royauté. Les paysans, accablés de taxes et d’impôts, attendent des jours meilleurs. Le jeune souverain ne manque pas d’intelligence mais son impulsivité le conduit à de regrettables maladresses politiques et militaires.

C’est dans son propre entourage que le roi découvre l’ennemi le plus acharné qui lui sera donné de combattre : Charles Le Mauvais. Ce prince de sang contrôle la Navarre et la Normandie. Arrière petit fils de Philippe Le Bel par sa mère, l’homme ne cache rien de ses prétentions à la Couronne. Toute au long de son existence, il ne cesse d’intriguer contre le souverain. De fragiles réconciliations, lourdes d’arrières pensées, apaisent parfois les relations orageuses que les deux personnages entretiennent.

Charles Le Mauvais est d’autant plus dangereux qu’il dispose de nombreux appuis auprès de vassaux dont il récompense largement la fidélité et l’assistance militaire. Maître de ce que l’on appelle « le parti navarrais », (Au Moyen Age un parti désigne un groupe d’hommes rassemblés autour d’un puissant seigneur), il complique par ses complots un climat politique déjà troublé.

En Janvier 1354, il se trouve à l’origine de l’assassinat du favori de Jean II Le Bon, le connétable (Chef de l’armée royale), Charles d’Espagne. Quand il apprend le meurtre de son fidèle serviteur, le souverain laisse éclater l’une de ses colères proverbiales. La tiède repentance du prince calme le courroux royal. L’année d’après pourtant, le personnage trempe dans une nouvelle conspiration à laquelle il tente d’associer le roi d’Angleterre et le Dauphin Charles.

Cette fois, Jean ne pardonne pas. Renseigné des agissements de son encombrant vassal, le roi le fait arrêter au cours d’un banquet à Rouen puis jeter en prison. Plusieurs de ses partisans sont décapités pour l’exemple. Ce coup d’autorité, loin d’étouffer les oppositions, relance les machinations du parti navarrais.

De l’autre côté de la Manche, Edouard observe attentivement les troubles issus de l’agitation aristocratique. Tirant profit des désordres que son adversaire s’efforce de régler, le souverain envoie son propre fils, le Prince Noir, sur le continent. L’héritier au trône d’Angleterre conduit deux campagnes militaires dans les régions du Sud Ouest aquitain. Ses troupes marchent à travers le Périgord et l’Auvergne puis reviennent sur Bordeaux, chargées d’un précieux butin (1355). L’année suivante, il remonte vers le Nord et atteint Tours. Toutefois, le prince sous-estime le Valois : Jean II lève rapidement son ost à Chartres puis à la faveur d’un astucieux mouvement tournant, contourne les Anglais par le Sud et leur interdit le chemin de la retraite. Pour le fils d’Edouard, la situation est devenue inconfortable : il lui faut livrer bataille avec des effectifs inférieurs à ceux de son ennemi. Le choc a lieu aux environs de Poitiers, le 19 Septembre 1356. Conscient de sa faiblesse militaire, l’héritier à la Couronne d’Angleterre propose de négocier. Jean est tellement certain de tenir sa victoire qu’il refuse les concessions pourtant honorables de son adversaire.

Le terrain de l’affrontement est couvert de vignes et interdit le déploiement de la chevalerie française. C’est donc à pied que les seigneurs choisissent de se battre. Néanmoins, empêtrés dans leurs lourdes armures, ils éprouvent les plus grandes difficultés à se mouvoir. Retranchés derrière des palissades de bois qu’ils ont dressées à la hâte, les fantassins anglais font pleuvoir sur leurs adversaires une pluie mortelle de flèches. Les plus prestigieuses figures de la noblesse succombent.

Jean II s’est engagé au cœur des combats. Autour de lui, les rangs de ses compagnons s’éclaircissent à mesure que les heures passent. Bientôt, il n’est plus suivi que de son fils Philippe, le jeune duc de Bourgogne. Cerné de toute part, il doit finalement déposer les armes tandis que l’armée française reflue dans une terrifiante cohue.

Pour la première fois depuis très longtemps, un roi de France est aux mains de son ennemi. Le Valois est ramené sous bonne escorte à Bordeaux d’où il s’embarque ensuite pour Londres au printemps 1357. Il y est d’ailleurs reçu par Edouard III avec tous les égards dus à son rang.

Si le souverain bénéficie d’une captivité dorée auprès du Plantagenêt, il n’en demeure pas moins que le royaume de France se retrouve livré à lui-même. Le fils aîné de Jean n’est encore qu’un adolescent timide de dix huit ans, Charles, effrayé de la lourde tâche que les circonstances du moment lui imposent.

Bien que tragique, la situation fait néanmoins l’affaire de ceux qui supportent mal l’autorité pesante de la monarchie. Pour les plus ambitieux, l’heure est maintenant venue de s’imposer au pouvoir royal.

Depuis les débuts du conflit, les Valois ont levé à plusieurs reprises les impôts nécessaires au financement des opérations militaires. Selon les coutumes médiévales, lorsqu’il veut obtenir l’octroi d’une taxe exceptionnelle, le roi doit auparavant s’assurer du consentement de ses sujets représentés par l’assemblée des Etats Généraux, formée de députés issus du Clergé, de la Noblesse et des villes. A l’issue de débats parfois orageux, les participants votent la perception des sommes que le roi réclame mais ils en déterminent le montant.

Le désastre de Poitiers place le dauphin Charles dans une position délicate : la poursuite de la guerre, le paiement de la rançon du souverain aggravent les exigences fiscales. Le prince imite les pratiques financières de ses aînés : il convoque une nouvelle fois les Etats Généraux afin d’obtenir d’eux la levée d’une taxe supplémentaire. Les meneurs de la bourgeoisie parisienne entrevoient l’occasion de s’imposer à la royauté : en contrepartie du vote autorisant l’octroi d’expédients supplémentaires, le prévôt des marchands (En quelque sorte le dirigeant politique de la capitale), Etienne Marcel, réclame un droit de regard sur la gestion des sommes accordées. L’homme est excellent orateur, ses discours séduisent les foules. En quelques mois, il rassemble autour de lui un puissant parti largement soutenu de l’opinion publique. Son programme politique (Bien que ce terme n’ait guère de signification au Moyen Age) s’appuie sur une volonté de réformes partagées : renvoi des conseillers royaux jugés corrompus, interdiction des manipulations monétaires que la Monarchie utilise depuis les débuts du XIV° siècle, tenues régulières des Etats Généraux qui, à l’image du Parlement anglais, contrôleraient les décisions de la Couronne.

En 1357, une Grande Ordonnance, contenant les principales propositions de la bourgeoisie parisienne, est présentée au dauphin. Charles éprouve bien du mal à accepter des revendications qui mettent son pouvoir sous tutelle. S’il n’ose s’opposer au texte, il en diffère néanmoins l’application. Son attitude ambigüe provoque la violente colère de Paris. Le 22 Février 1358, une révolte secoue la cité. Des émeutiers conduits par Etienne Marcel forcent les portes du palais, à la recherche du dauphin. Deux conseillers, particulièrement impopulaires, sont pourchassés de salles en salles avant d’être massacrés. Charles manque de peu d’être assassiné. L’intervention du prévôt des marchands le sauve : acceptant la coiffe aux couleurs de la ville que portent les responsables de l’agitation, le Valois comprend que l’heure est au compromis. Avec en tête de lourdes arrières pensées, il donne son accord à la mise en œuvre de la Grande Charte.

Etienne Marcel triomphe. L’alliance qu’il conclut avec Charles Le Mauvais évadé de son cachot renforce ses positions. Néanmoins l’homme commet l’erreur de sous estimer le dauphin qu’il pense contrôler. Derrière sa timidité et ses doutes, le prince dissimule un remarquable sens des réalités politiques. S’il a accepté sous la contrainte les prétentions de la bourgeoisie parisienne ce n’est que pour gagner le temps nécessaire à sa revanche.

Au printemps 1358, redoutant les humeurs capricieuses de la capitale, il fait le choix de se retirer à Senlis. Ce que l’on pourrait considérer comme une fuite honteuse est en fin de compte un remarquable coup politique : libéré de la surveillance pesante des échevins parisiens, Charles se prépare à agir. Ses troupes s’emparent de Meaux et de Montereau, les deux plus importants marchés de la région où Paris trouve à se ravitailler en denrées de première nécessité. L’évènement est pour la ville d’une gravité exceptionnelle car il annonce des jours de famine. Etienne Marcel réalise que le dauphin mène depuis le début un double jeu. Il sent la situation lui échapper. Une série de décisions malheureuses prises dans la précipitation entraîne sa perte. Le prévôt est à ce point isolé qu’il accepte de se compromettre avec l’immense Jacquerie de Mai 1358 : à travers les riches campagnes du bassin parisien, des milliers de paysans conduisent une vaste rébellion. Désespérés, écrasés d’impôts, victimes des bandes anglaises ou de pillards, les émeutiers s’attaquent aux châteaux. Les chroniqueurs de l’époque parlent de seigneurs massacrés dans d’atroces conditions (Certains sont rôtis à la broche !). Le mouvement s’étend à l’Ile de France actuelle mais il ne dure pas. Les troupes du dauphin ont facilement raison des rebelles. Une affreuse répression noie l’agitation dans le sang : les tribunaux prononcent des centaines de condamnations à mort. Les pendaisons se multiplient. En accordant son soutien au principal meneur, un modeste châtelain, Etienne Marcel entre dans l’illégalité. Pour se maintenir, il ne lui reste plus que la solution d’une alliance avec les Anglais et Charles le Mauvais. Toutefois les Parisiens s’y opposent : s’ils ne portent pas dans leurs cœurs le prince Charles, ils n’imaginent pas un seul instant se lier au parti navarrais, passé à l’ennemi. La haine portée à tout ce qui vient d’Outre Manche est particulièrement vive. C’est sans doute au cours de la Guerre de Cent ans l’une des premières manifestations d’un sentiment national en formation. Etienne Marcel évalue mal la situation : alors qu’il manœuvre pour ouvrir les portes de la cité à quelques troupes anglo-navarraises, il est assassiné par ses anciens compagnons (31 Juillet 1358). Le dauphin, dont les soldats campent sous les murs de Paris, triomphe.

Tandis que Charles rétablit son autorité et clôt la période des incertitudes, en Angleterre son père accepte le dramatique traité que son vainqueur lui impose. Edouard renonce à ses prétentions sur la Couronne de France mais il obtient en échange une entière souveraineté sur le Sud Ouest du royaume : Aquitaine, Périgord, Saintonge...Jean est libéré en contrepartie du paiement d’une rançon de trois millions d’écus. Les accords sont signés à Brétigny (1360).

L’entrée du Valois dans Paris s’accomplit dans la liesse générale. Malgré le désastre de Poitiers, le roi n’a rien perdu de sa popularité. Son retour n’annonce pourtant pas l’apaisement entre les deux pays. Non seulement les Etats Généraux refusent de ratifier les décisions de Brétigny mais encore l’un des princes retenus à Londres comme otage jusqu’à l’exécution des clauses du traité s’enfuit.

Jean en conçoit une vive amertume. Chevaleresque jusqu’au dernier de ses jours, il retourne à Londres. Il y meurt le 8 Avril 1364.

 

1364-1392 : LA FRANCE SE RELEVE.

 

Le dauphin gravit naturellement les marches du trône, il est couronné à Reims sous le nom de Charles V. Les heures difficiles de sa régence lui ont donné une solide expérience des affaires politiques. Elles lui ont aussi offert l’occasion de déployer ses talents d’homme d’Etat. Le troisième Valois est bien différent de ses aînés : de constitution fragile, de piètre santé, il n’a pas l’âme du chevalier que pouvaient être son grand père ou son père.

Il est bien plus à son aise au milieu des livres de sa bibliothèque ou entouré de ses conseillers. Certes le nouveau souverain n’est pas un homme de terrain mais son intelligence, la justesse de ses décisions, son sens des réalités conduisent la France sous des jours meilleurs.

Charles n’imagine pas renoncer à la reconquête des territoires perdus aux lendemains de Crécy ou de Poitiers. Néanmoins, les méthodes qu’il met en œuvre tranchent sur le vieil idéal de chevalerie. Il n’est plus question de livrer à l’adversaire d’incertaines batailles en rase campagne au cours desquelles se joue la destinée du royaume. Les collaborateurs militaires du roi privilégient les actions moins glorieuses (embuscades, sièges...) mais terriblement plus efficaces. Parmi eux, Bertrand Du Guesclin détient une place à part. Issu de la petite noblesse bretonne, l’homme dispose de solides compétences stratégiques. Il est peut être brutal, coléreux, grossier, parfois vaniteux, mais ses coups de main astucieux lui offrent de nombreuses forteresses passées aux mains des Anglais. En quelques années, le brillant personnage (que Charles V récompense du titre de connétable) réussit à récupérer les provinces cédées au traité de Brétigny. Quand Edouard III meurt le 21 Juin 1377 au terme d’un très long règne, il ne lui reste plus sur le continent qu’une dizaine de villes en Normandie ou sur les littoraux de la Mer du Nord.

L’autre mérite de Charles V est de soulager un temps le pays d’un fléau tout aussi terrifiant que la peste : les routiers. Ces bandes de brigands ou de mercenaires désœuvrés ravagent des régions entières, à la recherche de butin facile. Nul n’est épargné : ni les villages, ni les cités à l’intérieur de leurs remparts. Les chroniqueurs n’en finissent pas de rapporter au cours de leurs pages la tragique litanie des atrocités commises : viols, tortures, assassinats, vandalisme....La société médiévale est profondément attachées aux valeurs du christianisme, peu importe. Monastères et églises sont pillés d’une même manière. Quelques prélats de hauts rangs sont capturés puis rançonnés. Ceux dont on ne peut espérer tirer aucune récompense disparaissent dans d’affreuses conditions. La monarchie tente de réduire les routiers. En vain. Les affrontements tournent à l’avantage des mercenaires : ces professionnels de la guerre connaissent parfaitement l’art des armes. La solution des négociations n’apporte pas de résultats plus concluants : quand une ville a versé quelques milliers de livres pour prix de sa tranquillité, les bandes s’installent un peu plus loin pour y faire régner la terreur.

Charles V conçoit alors l’idée d’entraîner les routiers dans de lointains combats, hors du pays. Un premier projet d’expédition contre les Hongrois échoue en Allemagne. Du Guesclin se charge alors de conduire les encombrants soldats en Castille. Ce royaume de la péninsule ibérique vit à l’époque des heures troublées : deux prétendants se disputent la couronne. Henri de Trastamare affronte son demi-frère Pierre le Cruel et reçoit le soutien de Charles V. A l’issue de batailles sanglantes, il remporte la victoire. De nombreux mercenaires trouvent la mort au cours des opérations. Mais certains survivants repassent les Pyrénées et s’en vont ravager l’Auvergne. Toutefois, les heures les plus glorieuses des routiers sont passées.

Le dernier succès du roi est d’en finir avec le remuant Charles le Mauvais. Le prince poursuit ses intrigues jusqu’au soir de son existence. La timide réconciliation qu’il accepte au retour de Jean II ne dure pas. Ses complots reprennent de plus belle. Néanmoins, Charles V est autrement plus redoutable que son père. Disposant d’un excellent capitaine en la personne de Du Guesclin, il réussit à vaincre son vassal au cours de la bataille de Cochorel. L’ambitieux personnage se plie au traité que le souverain lui impose : il renonce à plusieurs de ses seigneuries mais conserve ses principaux domaines de Normandie. Il se retire sur ses terres où il meurt un peu plus tard.

Charles V disparaît en Septembre 1380, quelques mois après Du Guesclin. Il laisse un royaume ragaillardi. Non seulement les Anglais ont abandonné les provinces que les accords de Brétigny leur avaient cédées, mais la monarchie est parvenue à rétablir la paix intérieure. Quand le jeune Charles VI gravit les marches du trône, il peut s’appuyer sur les conseillers que son père avaient su judicieusement choisir : des hommes issus de la bourgeoisie, compétents pour affronter le budget très complexe de la Couronne.

Une série de troubles urbains assombrissent les premières années du règne. Les dépenses de la Cour et des princes entretiennent le risque permanant d’une banqueroute. Toujours aux abois, la monarchie multiplie les impositions extraordinaires. Les exigences fiscales provoquent en de nombreuses provinces du royaume des mouvements de contestation. A Rouen, les émeutes nécessitent l’intervention du jeune souverain (Il n’a qu’une quinzaine de printemps) et de ses oncles. La cité finit par succomber au siège de l’armée royale : les habitants sont durement châtiés. Aux dizaines de pendaisons s’ajoute la suppression des privilèges urbains. Paris n’est pas davantage épargné par les tensions : un groupe de meneurs, que l’on appelle les maillotins, réunissent autour d’eux les plus mécontents et obtiennent un temps le soutien de la bourgeoisie. Les excès dont ils se rendent coupables achèvent cependant de les déconsidérer.

Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, l’un des oncles du jeune Charles, doit affronter l’opposition de plusieurs villes flamandes. Les revendications ne sont pas différentes de celles que les populations d’Occident présentent à la même époque : respect des privilèges traditionnels, suspension des taxes.... Une campagne militaire et une sanglante victoire sur les rebelles mettent un terme aux révoltes (1382).

 

1392-1429 : LA FRANCE AU PLUS BAS

 

A vingt et un ans, Charles VI se sent prêt à assumer seul le pouvoir : il renvoie les anciens compagnons de son père, d’ailleurs très impopulaires aux yeux des Parisiens. (Par dérision, l’opinion publique leur prêtait le nom de Marmouset).

Pourtant, trois ans plus tard, au cours d’une expédition conduite en Bretagne pour châtier un seigneur coupable d’attentat sur l’un de ses favoris, le souverain est victime d’un brutal accès de folie (Les chroniqueurs médiévaux rapportent qu’en traversant une forêt aux environs Du Mans un vieillard hideux se serait jeté au cou de la monture royale. Très impressionné par la rencontre, Charles VI en aurait perdu la raison).

L’évènement a d’importantes conséquences politiques. Malgré des périodes de rémission, qui deviennent de plus en plus rare à mesure que le temps passe, le Valois est désormais incapable de conduire les affaires du royaume. De violentes tensions naissent dans l’entourage du malade. Les grands princes se déchirent pour le pouvoir. Deux d’entre eux s’assurent le soutien de vassaux et de fidèles, récompensés par l’octroi de pensions coûteuses.

- D’une part, le duc de Bourgogne, Philippe Le Hardi, à qui succède un fils, Jean Sans Peur. Le puissant maître des Flandres s’entoure d’un Parti (Le parti Bourguignon) réunissant dans ses rangs d’ambitieux seigneurs, liés entre eux par un serment.

-D’autre part, le duc d’Orléans, Louis, frère cadet du roi. L’homme nourrit pour ses oncles une hostilité non dissimulée. Autour de lui, ses alliés forment le parti des Armagnacs.

Le spectre de la guerre civile enveloppe le royaume. Chacun des deux camps s’emploie à contrôler la personne du roi et l’accès aux fonctions gouvernementales. Tandis que les Bourguignons peuvent compter sur l’appui des provinces septentrionales du pays, les Armagnacs maintiennent leur autorité sur le Sud Ouest aquitain.

En Novembre 1407, le pas ultime est franchi : un soir qu’il revient de l’hôtel particulier où loge la reine Isabeau de Bavière, Louis d’Orléans est assailli par une dizaine d’hommes en armes. Le prince défend chèrement sa vie mais il finit par tomber sous les coups de ses adversaires. Ces derniers, leur forfait accompli, s’enfuient en toute hâte et trouvent refuge auprès du duc de Bourgogne. Le crime est signé, il entraîne la France dans une affreuse guerre civile. Au cours des obsèques, Jean Sans Peur affiche la plus odieuse des hypocrisies : inconsolable, il verse des pleurs qui, au demeurant, ne dupent personne. Quelques jours plus tard, l’Université de Paris fait publier un texte dans lequel elle justifie le meurtre : l’acte est tragique mais il était nécessaire au Bien du pays parce que, selon les auteurs, Louis conduisait par ses excès inqualifiables (Orgies, dépenses scandaleuses, liaisons coupables avec l’épouse du roi fou) le royaume à sa perte. Jean aurait finalement agi en prince inquiet des destinées du royaume.

 

Evidemment du côté des Armagnac, les sentiments sont tout autres. Des centaines de partisans crient vengeance. Le temps de l’effroi et du deuil passé, les rangs se rassemblent autour de la veuve du prince, Valentine Visconti et de son fils, Charles d’Orléans. Celui-ci est encore trop jeune pour conduire ses troupes. Son beau-père, Bernard d’Armagnac s’impose à la tête du mouvement.

Paris devient l’enjeu des combats. Qui détient la capitale contrôle également les principaux rouages administratifs de la monarchie et surveille le souverain (Egaré dans les ténèbres qui enveloppent son esprit malade, Charles VI ne perçoit rien de la gravité des évènements). Jusqu’en 1413, les Armagnacs se maintiennent dans la ville et conservent la réalité du pouvoir. Mais les méthodes employées, les abus scandaleux, les dépenses sans fin de la Cour indisposent la population. Désemparée, les Parisiens se tournant vers le duc de Bourgogne qui développe un programme politique (Ce terme n’a guère de signification pour les hommes du Moyen Age) séduisant : il défend les anciens principes contenus dans la Grande Ordonnance de 1357- convocation régulière des Etats Généraux, renvoi des conseillers corrompus ou incompétents, mise sous tutelle de la royauté, suppression des impositions extraordinaires, respects des privilèges traditionnels.... Les Bourguignons disposent d’une popularité croissante et menacent les positions de leurs adversaires. Les plus convaincus, les plus résolus des Parisiens s’engagent au service du duc de Bourgogne. Conduits par un simple boucher que l’on appelle Caboche, quelques bandes d’émeutiers parcourent les rues et entretiennent un climat d’angoisse. Des dizaines de partisans armagnacs sont assassinés dans des conditions terribles.

Les exactions se poursuivent plusieurs mois et finissent par lasser la bourgeoisie. Les excès inquiètent les plus modérés : beaucoup craignent les débordements d’un peuple parisien devenu incontrôlable et aspirent au retour de l’ordre public.

Mis en difficulté, contesté par ceux qui l’on soutenu jusqu’alors, Jean Sans Peur quitte la capitale et se réfugie sur ses terres laissant ses adversaires maîtres du terrain. A leur tour, les partisans de Caboche endurent les persécutions de ceux qu’ils ont un temps pourchassés.

Le duc de Bourgogne ne renonce pas à vaincre le parti armagnac. La haine qu’il porte à ses adversaires politiques est sans mesure : pour l’emporter, le prince ne recule devant aucune extrémité. Il noue de premiers contacts avec l’Angleterre. Depuis la mort d’Edouard III en 1377, le trône a vécu des heures difficiles. Le fils du vainqueur de Crécy, Richard II, doit affronter la révolte des grands féodaux du royaume puis abdiquer en 1399. Un prince issu de la famille des Lancastre, Henri IV, s’empare du pouvoir. Henri V lui succède en 1413. Le jeune souverain déploie de remarquables talents militaires et l’ambition, dont la légitimité est loin d’être évidente, de récupérer le trône de France. Aussi, lorsque Jean Sans Peur lui propose de soutenir ses droits à la Couronne, Henri n’hésite pas un instant. Il tient l’occasion idéale de s’imposer de l’autre côté de la Manche.

En Août 1415, il débarque sur les côtes de Normandie avec son ost puis marche à travers les plaines de Picardie. La nouvelle de l’invasion est-elle à peine connue à Paris que le parti Armagnac se porte à la rencontre de l’ennemi. Le choc se produit le 25 Octobre 1415 dans la plaine d’Azincourt. Les pluies d’automne ont transformé le champ de bataille en un immense bourbier. Les assauts de la chevalerie française s’enlisent dans la boue. Montures et cavaliers tombent dans les marécages. Des centaines d’hommes, pris au piège de leurs armures trop lourdes, périssent sous le couteau des fantassins britanniques sans pouvoir esquisser le moindre geste de défense. Henri V a été clair : il n’est pas question de pitié, tous les prisonniers français doivent être égorgés. Seuls quelques chanceux sont emmenés en captivité en Angleterre parce qu’ils appartiennent à de riches familles capables de verser les rançons exigée. Parmi eux, Charles d’Orléans, l’un des chefs les plus en vue du parti armagnac. Les représentants des grandes lignées aristocratiques disparaissent pendant la bataille. Les rangs de la noblesse sont terriblement décimés.

Jean Sans Peur triomphe. Soutenu de son allié anglais, le duc reprend le contrôle de Paris au mois de Mai 1418. La victoire des Bourguignons s’accompagne d’un véritable bain de sang. Deux mois durant, les massacres se poursuivent et n’épargnent aucun partisan des Armagnacs. Les débordements sont tels que Jean finit par intervenir pour calmer les ardeurs des plus résolus : quelques meneurs des tueries sont même décapités.

Face au prince victorieux, une nouvelle personnalité reprend le flambeau de la résistance, le dauphin Charles. Le fils du roi fou est encore jeune et timide. Mais il entend conduire une lutte sans concession contre les Bourguignons et les Anglais.

En Septembre 1419, une entrevue sur le pont de Montereau entre l’adolescent et son cousin Jean tourne au drame. Alors que la conversation s’engage entre les deux hommes, les paroles dérapent. Un geste malheureux de la garde personnelle du dauphin (L’un de ses soldats pose la main sur son épée) provoque la tragédie : chacun tire son arme et se jette sur l’adversaire. Jean tombe sous les coups et expire sur le champ.

Ce meurtre, aussi inutile qu’odieux, relance la guerre civile. Tandis que le parti Bourguignon crie vengeance, Charles se réfugie à Bourges d’où il poursuit la lutte.

Le 21 Mai 1420 est sans doute l’une des journées les plus sombres de l’histoire du royaume. A Troyes, le roi de France, définitivement perdu dans l’obscurité de sa folie, signe un traité faisant d’Henri V son gendre (Il épouse sa fille Catherine) et successeur légitime. Le dauphin est déshérité de ses droits à la Couronne.

Le vainqueur d’Azincourt meurt en Août 1422, il laisse derrière lui un nouveau né de quelques semaines, Henri VI. Le nourrisson est à la tête de deux royaumes, couvrant entre l’Ecosse et les Pyrénées, un immense territoire. En attendant que le jeune prince atteigne l’âge légal de gouverner ses possessions, son oncle, le duc de Bedford, assume la régence.

Charles VI s’éteint en Octobre 1422, abandonné de tous. Officiellement, la France est rattachée à l’Angleterre.

A Bourges, Charles n’entend pas renoncer à ses droits à la Couronne. Mais les adversaires qu’il affronte son infiniment plus puissants que lui. Tandis que le duc de Bourgogne Philippe le Bon (Le fils de Jean Sans Peur) contrôle un vaste ensemble de terres aux frontières orientales du pays, les Anglais occupent les régions plus septentrionales (Normandie, Bretagne, Bassin parisien...). Le dauphin maîtrise le Sud Ouest aquitain et le Centre de la France. Plusieurs années s’écoulent sans que le prince ne parvienne à remporter des succès décisifs. Pire. Le siège d’Orléans par les Anglais menace dangereusement ses positions.

 

 

1429-1453 : LA FRANCE REMPORTE LA GUERRE.

 

C’est alors que parait Jeanne d’Arc. Autour de la jeune paysanne venue du fond de la Lorraine flotte aujourd’hui encore un troublant mystère. Concernant les origines véritables de celle qui se faisait appeler la Pucelle, l’encre a beaucoup coulé. Quelques historiens ont avancée l’hypothèse d’une filiation prestigieuse (La demi-sœur de Charles VII ?). Rien n’a jamais été démontré avec certitude mais il n’en demeure pas moins que le parcours de la petite bergère sort de l’ordinaire. Affirmant détenir du Ciel la glorieuse mission de « bouter les Anglais hors de France », Jeanne parcourt à la tête d’une escorte médiocre six cents lieues en territoire bourguignon, jusqu’à Chinon où réside le Dauphin.

La voyageuse obtient de celui qu’elle est venue rencontrer une entrevue au soir du 17 Février 1429. De la conversation, personne ne saura jamais rien. Le secret soigneusement entretenu ne manquera pas de susciter les rumeurs les plus extravagantes. Jeanne aurait rassuré le malheureux Charles sur ses origines et la légitimité de ses prétentions à la Couronne de France.

La Lorraine obtient le commandement des tristes troupes « du petit roi de Bourges ».

La détermination de Jeanne à délivrer le pays de l’occupation étrangère est telle qu’elle accumule les succès militaires et redonne espoirs aux soldats qui la suivent : délivrance d’Orléans (Mai 1429), victoire de Patay (Juin 1429).

L’objectif de la Pucelle est simple : s’ouvrir la route de Reims où le dauphin pourra recevoir le sacre. Aux yeux de la jeune femme, comme à ceux des populations du Moyen Age, la cérémonie, bien que purement symbolique, contient une signification politique lourde de sens : elle donne au souverain qui s’y soumet une légitimité divine et fait de lui l’élu de Dieu choisi pour conduire le royaume au Salut.

Le 17 Juillet 1429, Charles VII peut enfin recevoir l’huile sainte en la cathédrale de Reims. L’évènement marque sans doute le plus grand succès de la courte carrière de Jeanne d’Arc. Des dizaines de villes aux mains des Bourguignons ouvrent leurs portes au roi qu’elles accueillent en monarque reconnu de ses sujets.

Mais Paris résiste encore. La capitale refuse de se rallier à Charles VII. Jeanne entreprend le siège de la cité. C’est un échec, elle est blessée aux cours des assauts.

Déçue et amère, elle reporte ses efforts sur Compiègne. La victoire n’est pas davantage au rendez vous. Pire, à l’issue d’un engagement au pied des murailles, elle tombe entre les mains des Bourguignons. Emprisonnée quelques temps, elle est finalement vendue aux Anglais.

Commence alors son procès instruit par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, un prélat passé depuis longtemps au service de l’Angleterre. Les débats sont longs, Jeanne subit d’interminables interrogatoires au cours desquels ses juges tentent de la prendre en défaut. Finalement, la jeune paysanne, qui a en vain tenté le pari risqué d’une évasion, est condamnée pour sorcellerie à la prison perpétuelle. Quelques jours après le verdict, elle se rétracte, elle est déclarée relaps (Celui qui retombe dans l’erreur), le péché le plus grave au Moyen Age. Elle est conduite au bûcher à Rouen, le 30 Mai 1431.

Charles VII n’a pas tenté de la sauver. C’est avec une indifférence qui lui sera longtemps reprochée qu’il apprend la mort de la Pucelle. Les historiens ont longtemps débattu sur l’attitude ambiguë du roi de France. Pourquoi avoir abandonné celle à qui il devait en fin de compte la Couronne ?

En fait, entre Jeanne et le roi, la brouille s’est installée. La jeune femme entend poursuivre le combat jusqu’au départ définitif des Anglais et la défaite de leurs alliés bourguignon. Le souverain n’envisage pas la situation sous cet angle : plus qu’un exploit militaire, il recherche la voie des négociations avec le duc de Bourgogne. Il sait que le prince a tout autant intérêt que lui à la fin des hostilités. Tant que Jeanne est en vie, elle est un obstacle permanant à l’apaisement des relations. Elle est devenue trop gênante. A la cour, nombreux sont ceux qui souhaiteraient sa disparition. Quand elle achève sa carrière dans le fond d’un cachot humide, nul ne s’empresse pour la délivrer.

En Septembre 1435, le traité d’Arras met fin au conflit entre le souverain et le duc de Bourgogne. Les crimes de 1407 et de 1419 sont pardonnés, l’alliance avec le roi d’Angleterre s’effondre, Paris ouvre enfin ses portes.

A Londres, les accords signés entre les deux personnages résonnent comme un malheureux revers diplomatique. Une trêve de cinq années (1444-1449) rétablit le calme dans un pays épuisée. Mais pour Charles VII, nulle paix n’est possible tant que les troupes anglaises occuperont la France.

En 1449, la guerre éclate à la faveur d’un différent. Une série de succès militaire, dont la belle victoire de Formigny en Avril 1450, permet à Charles VII de s’imposer en Normandie.

Une seconde campagne, menée en Guyenne, bien plus délicate celle-ci parce que la région est aux mains des Anglais depuis des décennies, aboutit à une ultime défaite britannique. Le 17 Juillet 1453, les Français sont victorieux à Castillon. Bordeaux capitule au mois d’Octobre suivant. La reddition de la cité annonce les derniers moments de la présence des rois d’Angleterre sur le continent. Londres ne conserve plus que Calais (La place forte sera finalement rendue au siècle suivant).

Si la fin du conflit permet à Charles VII d’imposer à travers son royaume l’ordre monarchique, outre Manche, la défaite produit de graves désordres intérieurs.

Henri VI, affecté comme son grand-père de troubles mentaux récurrents, doit affronter une partie de l’aristocratie. Une longue guerre civile, que l’on appelle de coutume la Guerre Des Deux Roses (1455-1485) ensanglante le pays. Les affrontements militaires s’achèvent sur la disparition de la dynastie des Lancastre et l’avènement des Tudor.

Le temps des incertitudes passé, les Valois réussissent le difficile pari de la pacification de la France. Une page se tourne, une époque prend fin, une autre commence. Les grands féodaux mis au pas (En particulier sous Louis XI...), le souverain prend la pleine mesure de ses pouvoirs. A la tête d’un Etat complexe, en construction, exigeant les compétences d’un personnel administratif spécialisé, les successeurs de Charles VII déploient leur puissance politique. Les rois les plus prestigieux, les plus charismatiques de notre Histoire se préparent à régner : ce sera François Ier, Henri IV, Louis XIV...