Jours et nuits d’apocalypse sur Dresde.

Plus que tout autre conflit, la seconde guerre mondiale mérite de porter le titre malheureux mais justifié que les historiens lui attribuent généralement : celui de « guerre totale ». Au cours des six années que durent les affrontements militaires, des millions de soldats partent se battre aux quatre coins du monde, des étendues glacées de l’Union Soviétique aux sables brûlants des déserts nord africains, des plages pluvieuses de Normandie aux jungles étouffantes du Pacifique.

Victimes des privations alimentaires et des réquisitions de l’armée, les civils, vieillards, femmes et enfants endurent les pires souffrances morales : à la crainte de perdre un mari, un père engagé sur un front lointain, s’ajoutent la peur de tomber entre les mains des services de la Gestapo lorsque l’on est juif, communiste ou résistant et la panique incontrôlée quand les sirènes hurlantes annoncent l’approche d’avions ennemis chargés de bombes meurtrières.

Dès l’invasion de la Pologne, en Septembre 1939, l’Allemagne indique la voie que les Alliés vont s’empresser de suivre quelques années plus tard : des centaines de bombardiers s’acharnent sur les grands centres urbains du pays, et particulièrement Varsovie. En quelques heures, immeubles, usines, ponts, routes disparaissent sous un déluge de feu et d’acier. L’opinion internationale découvre, horrifiée, une manière inédite de parvenir à la conquête d’un territoire ennemi. Jamais auparavant les populations civiles n’avaient été aussi brutalement mêlées aux combats. A peine ouvert, le conflit bouscule les conventions traditionnelles de la guerre que les belligérants s’efforçaient jusqu’alors d’observer.

La Pologne est la première victime d’une longue liste de pays blessés par les ravages que la Luftwaffe inflige sans état d’âme. En Mai 1940, tandis que la Wehrmacht s’engage en France et marche sur Paris, les populations de l’arrière se heurtent aux dures réalités d’un conflit résolument moderne. Caen, Bordeaux, Chartres (quelques exemples parmi tant d’autres) subissent les assauts systématiques des formations aériennes allemandes. Les habitants des villes les plus touchées apprennent à se réfugier aux premières alertes dans les caves et les abris aménagés pour la circonstance. Durant toute la période de l’Occupation, les cris stridents des sirènes accompagnent l’existence quotidienne de chacun.

De l’autre côté de la Manche, la Grande Bretagne vacille plus que toute autre nation sous les bombes de l’ennemi nazi. A l’automne 1940, Londres et ses banlieues endurent les assauts répétés de l’aviation du Reich. Les destructions sont terrifiantes, les victimes se comptent par milliers. Néanmoins, derrière Churchill qui ne leur promet que « des larmes, du sang et de la sueur », les Britanniques tiennent bon et ne s’abandonnent pas au désespoir. Chaque matin, au milieu des ruines fumantes, le laitier dépose sur le seuil de maisons éventrées la bouteille quotidienne pour le breakfast. A Berlin, les dirigeants nazis en sont pour leurs frais : Hitler pensait sincèrement que les bombardements de la Luftwaffe abattraient la résistance anglo-saxonne. Au contraire, le peuple s’est rassemblé autour du gouvernement et du couple royal. Les effets psychologiques de la guerre aérienne ne fonctionnent pas.

Les années passent, les Alliés avancent sur tous les fronts et accentuent leur pression aux frontières du Reich. Le pays subit à son tour les opérations destructrices de la RAF (Royal Air Force) et en ce domaine, Britanniques et Américains se révèlent tout aussi efficaces que les pilotes allemands. En 1943, des tonnes d’engins explosifs réduisent en cendres le cœur de Cologne et provoquent un incendie que les services de la protection civile mettent plusieurs jours à éteindre. L’année suivante, Berlin endure un sort identique.

A Londres, les Alliés espèrent, comme Hitler en 1940, que les attaques conduites par l’aviation parviendront à dresser les populations contre leurs dirigeants. C’est mal connaître les talents de la propagande fanatique d’un Gobels qui instrumentalise avec succès les souffrances du pays au profit du régime nazi. L’adhésion autour du Führer se resserre.

Le Haut Commandement Britannique poursuit néanmoins sa politique de frappes massives. Jusqu’en 1943, seules les cibles stratégiques sont retenues : les usines, les gares, les ponts, les entrepôts. Les résultats se révèlent décevants : le potentiel militaire allemand n’est que partiellement affecté par les opérations de l’aviation anglo-américaine. Les missions engagées coûtent en outre de lourdes pertes aux Alliés : la DCA ennemie protège efficacement le territoire et abat de nombreux avions. Les pilotes mettent leur vie et leur appareil en jeu pour un bilan médiocre. Churchill et le gouvernement britannique estiment qu’il n’est plus l’heure de privilégier la destruction des seuls points stratégiques. Il faut bien davantage, selon la phrase consacrée, "recouvrir les villes du Reich d’un véritable tapis de bombes".

En 1945, Dresde fait l’amère expérience de cette nouvelle conception de la guerre menée dans les airs. La vieille capitale de Saxe est encore à cette date relativement épargnée : trop éloignée des bases de Grande Bretagne, « la Florence de l’Elbe », expression rappelant le fabuleux patrimoine culturel de la ville, échappe aux objectifs de la RAF. Des milliers de personnes, fuyant l’avance soviétique à l’Est, sont venus se réfugier dans l’agglomération.

Le 13 Février 1945, vers 17h30, 244 bombardiers Lancaster décollent de Reading, à l’Ouest de Londres et mettent le cap sur Dresde. A l’issue d’un vol de mille kilomètres, les appareils arrivent en vue de l’objectif aux alentours de 22H00. A 22H13 les premières bombes s’écrasent sur les toits. Un véritable déluge de feu et d’acier balaye les rues tandis que déjà, plusieurs incendies se déclarent en divers lieux de la ville. La surprise est complète, ceux qui n’ont pas eu le temps de gagner les abris disparaissent dans la fournaise.

Vers une heure trente du matin, alors que les secours s’organisent tant bien que mal, une seconde vague frappe les bâtiments restés debout. Cette fois, les avions larguent des bombes incendiaires. Un affreux brasier enveloppe des quartiers entiers. Les températures atteignent plus de 800°c. A midi, le 14 Février, un troisième et dernier assaut, que personne n’attendait, achève la destruction de Dresde. Plus de 400 appareils américains libèrent sur les ruines fumantes de la veille 3500 tonnes d’engins explosifs. Une panique incontrôlée saisit la population : des centaines de survivants, hagards et terrorisés, tentent de quitter la ville en flammes. Peine perdue. Beaucoup d’entre eux périssent sous le mitraillage impitoyable des chasseurs américains.

Le désastre est terrible : en une nuit et une matinée, les Alliés déversent sur un espace de 18 kilomètres carrés plus de 650000 bombes. Les estimations quant au nombre de victimes varient fortement : aux environs de 35000 morts pour certains historiens elles grimpent pour d’autres à 130000. L’efficacité meurtrière des explosions est telle que des milliers de personnes se volatilisent sans laisser de traces. Les abris n’offrent qu’une protection dérisoire contre l’incendie qui ravage l’agglomération sept jours et sept nuits : dans les caves et les lieux confinés, les températures montent à plusieurs centaines de degrés. Beaucoup de civils périssent asphyxiés ou brûlés vifs. Des témoignages de rescapés signalent la découverte de cadavres fondus dans l’asphalte.....

Aujourd’hui, tous les spécialistes s’accordent pour dire que l’opération sur Dresde a été aussi inutile que meurtrière. Les zones industrielles et le pont sur l’Elbe n’ont que partiellement été touchés. Il n’existait aux abords de la capitale saxonne aucune usine d’armement, aucun entrepôt de matériel militaire justifiant la nécessité d’un bombardement. Alors pourquoi ce drame ?

Lorsque vient l’heure de la paix, les responsabilités de la RAF dans cette tragique affaire gênent considérablement les Alliés. Tandis que les dignitaires nazis comparaissent devant leurs juges à Nuremberg, il est bien difficile pour les Anglo-américains d’expliquer les horreurs du 14 Février 1945. Il semble, soixante ans plus tard, que Londres ait agi à la demande de l’URSS. Dresde est à l’époque un nœud ferroviaire de première importance entre Hambourg et Leipzig par lequel transitent les régiments de la Wehrmacht envoyés contenir l’avance soviétique dans l’Est de l’Allemagne. La destruction de la ville devait essentiellement désorganiser les transports de troupes pour le front. D’autre part, Churchill espérait sans doute frapper par un coup d’éclat le moral des populations civiles : il n’en fût rien. Gobels ne se priva pas d’utiliser les conséquences du désastre pour les besoins de la propagande officielle.

Du sort tragique que les Alliés ont réservé à la "Florence de l’Elbe", il faut aujourd’hui retenir une chose : à l’issue de ce conflit que l’on peut avec raison considérer comme le plus meurtrier de toute l’histoire de l’humanité et que l’on appelle la Seconde Guerre Mondiale, chacun des belligérants doit assumer la responsabilité de comportements condamnables et injustifiés. Si le souvenir odieux du génocide juif pèse en grande partie sur l’Allemagne, les Alliés ont eux aussi à reconnaître le bilan terrifiant de bombardements dont la légitimité fait maintenant encore débat...