La fabuleuse aventure des Conquistadores.

Malgré les efforts des scientifiques les meilleurs, nous restons encore très ignorants des infinités spatiales qui s’étendent au-delà de notre planète. Si l’un des astronautes les plus capables de la NASA concevait le projet audacieux d’explorer les lointaines galaxies de l’univers, nul doute que peu d’entre nous s’engageraient à ses côtés pour un voyage aussi incertain. Les quelques curieux venus assister au départ regarderaient s’éloigner sa fusée avec le sentiment de ne plus jamais la revoir. La peur de l’inconnu jointe à la perspective de dangers que l’on imagine plus ou moins effrayants selon notre naturel freine les bonnes volontés. Si l’on questionnait un passant de la rue sur l’idée qu’il se fait des étoiles les plus isolées, il évoquerait sûrement les tempêtes de météorites et les monstres issus d’une existence extraterrestre que les romans de science fiction décrivent avec beaucoup de détails.

Les Européens du XVI° siècle sont tout autant démunis quand ils envisagent le monde. Un pêcheur qui contemple de son navire les étendues sans fin de l’Océan Atlantique, ne sait rien de cet horizon sur lequel se couche le soleil, à la tombée du soir. Sans doute songe-t-il aux rumeurs absurdes et insolites (Dont on sourit aujourd’hui) que se transmettent les générations. On dit qu’au delà de la ligne du firmament, la silhouette familière et rassurante des côtes disparue, les flots se couvrent d’herbes comme de vastes prairies (Des algues...). On assure aux incrédules que des abîmes infinis guettent les marins téméraires partis à l’aventure. Certains en sont convaincus : à des milliers de lieues du continent, des îles inquiétantes abritent d’étranges peuplades mi-hommes, mi-animaux...... Les récits de vieux matelots rescapés d’un voyage embelli plus que de raison animent les veillées familiales et jettent l’épouvante parmi les enfants. Tout cela est-il bien vrai ? Personne n’ose courir le risque d’aller vérifier la parole des anciens.

Personne ? Pas exactement. Il est toujours des hommes qui, moins crédules que d’autres, plus curieux aussi, doutent de ce qu’ils entendent et de ce que leurs aînés affirment avec force de conviction. Ils endurent souvent la réprobation des leurs parce qu’ils dérangent les croyances admises. Mais voilà. S’il n’y avait pas eu un Christophe Colomb, que saurions-nous aujourd’hui de l’Amérique ?
Quand le Génois accepte le risque d’un voyage d’exploration sur les immensités de l’Atlantique, nul ne mise sur la réussite de son entreprise. La foule réunie sur les quais du petit port de Palos le 3 Août 1492 contemple une dernière fois les trois navires de l’expédition (La Nina, la Pinta et la Santa Maria) s’éloigner au grès des alizés vers un horizon incertain.

Non seulement Christophe Colomb revient sain et sauf de son dangereux périple mais il rapporte à la Cour d’Espagne le récit d’aventures extraordinaires. Oui, il est possible de franchir les distances infinies de l’Océan. Oui, il existe bien loin d’Europe des terres merveilleuses et de puissantes civilisations aux mœurs étranges. Mais surtout, il y a de l’or ! De l’or à ne plus savoir qu’en faire ! Tant d’or que l’on en couvre les palais, les temples, les vêtements...

Au XVI° siècle comme aujourd’hui, la perspective d’une richesse facile remue des montagnes. Ceux qui n’ont rien, ceux qui courent après le sou se prennent à espérer, à rêver de gloire, de titres prestigieux, de reconnaissance. De ses voyages, Colomb n’a pas seulement rapporté de belles histoires. Parti misérable avec son équipage, il est revenu en prince, reçu et écouté de la reine Isabelle. Alors pourquoi pas d’autres ?
En Espagne, l’Amérique, et surtout ce qu’elle représente, passionnent bien du monde. Ce n’est pas que les Français ou les Anglais soient indifférents aux métaux précieux. Mais à cette époque, le souverain qu’est François 1er se laisse séduire par les splendeurs de l’Italie. Sans doute le Valois manque-t-il là l’occasion de s’approprier les meilleures terres du Nouveau Continent. La péninsule ibérique, elle, saisit la chance qui lui est offerte.
Deux personnages, encore ignorés en ce début de siècle, se font rapidement connaître : Cortès et Pizarro. Ceux que la postérité appellera plus tard « Les Conquistadores » s’engagent corps et âmes dans l’aventure américaine. Courageux, téméraires, audacieux, énergiques, ils le sont. (Des qualités essentielles quand on caresse le rêve de conquérir un monde). Mais inutile de rechercher chez eux la grandeur d’âme qu’ils n’ont pas. Aucun ne se prétend animé de nobles sentiments et Pizarro lui-même ne dissimule rien de ses motivations profondes : « Trouver de l’or ! ». Certes, ils n’oublient pas qu’ils sont chrétiens et qu’ils ont été élevés dans la religion du Christ. S’ils acceptent de porter la croix là où ils iront, les recommandations de l’Eglise et du Pape n’occupent pas toutes leurs pensées. L’or avant toute chose. La fin justifiant les moyens, les deux aventuriers ne s’embarrassent pas de scrupules quand ils sentent le métal précieux à portée de main. La découverte du Mexique et des Andes est sans doute l’une des plus belles épopées humaines. Mais elle s’écrit dans le sang. Deux puissantes civilisations font les frais de la cupidité européenne, deux peuples disparaissent pour la soif ardente de Conquistadores en quête de richesse. Des milliers d’Indiens assassinés ou réduits en esclavage, il ne reste plus guère de souvenirs : les ruines muettes de temples brisés, les restes de cités saccagées.

CORTES ET LE REVE MEXICAIN.

Quand il vient au monde en 1485, dans un village misérable du centre de l’Estrémadure, rien ne prédispose Hernan Cortès à la carrière de conquérant qui sera la sienne, des années plus tard. Héritier d’une famille de médiocre noblesse, il ne peut espérer qu’un avenir sans gloire : parce qu’il est privé de titres prestigieux, l’entrée de la Cour royale ne lui sera sans doute jamais autorisée. Le garçon reçoit comme tout autre adolescent de sa condition une maigre instruction. Envoyé de bonne heure à l’Université de Salamanque, il ne trouve dans les études aucune satisfaction. Les longs moments passés à une table surchargée d’ouvrages écrits en latin le rendent enragé. Agité, remuant de nature, le jeune Hernan a besoin d’espace et de liberté. La vie studieuse des candidats aux diplômes les plus recherchés n’est pas pour lui. Il échoue au baccalauréat et quitte les bancs de la faculté sans un sou en poche.

Cortès n’est pas fait pour vivre dans le calme des bibliothèques et des écoles mais il sait ce qu’il veut : prendre la mer, en quête d’action et d’aventures. Son père caresse pour lui l’ambition d’une carrière militaire en Italie ou dans les Flandres. C’est pourtant dans cette lointaine Amérique dont on lui a tant parlé que le bouillonnant Cortès entend mener les premières années de sa jeunesse. Il s’embarque donc pour Saint-Domingue, une prospère colonie espagnole des Antilles. Il n’a que 19 ans.

L’instruction limitée reçue à Salamanque ne lui offre qu’un métier sans gloire, celui d’écrivain public. Cela dure peu. A la première occasion, il s’inscrit comme volontaire pour participer à l’exploration périlleuse d’une île encore vierge, Cuba. L’entreprise s’achève sur un beau succès. Remarqué pour ses qualités et son audace, il obtient le poste convoité de secrétaire du gouverneur. Sa charge lui permet d’acquérir une plantation de taille honorable que des dizaines d’esclaves entretiennent pour son compte. Cortès vient de fêter ses 26 ans. Son existence semble déjà tracée : celle d’un propriétaire soucieux de faire fructifier son bien. Pourtant, au-delà des apparences d’une vie rangée, le bouillonnant personnage s’égare dans des passions sentimentales qui finissent par le conduire dans la geôle humide d’une prison : par légèreté, par amour aussi, il séduit la sœur du gouverneur de Saint-Domingue, Velasquez, et lui promet le mariage. Mais, il se ravise. C’est là humilier l’orgueil du puissant fonctionnaire. Cortès paye sa coupable maladresse d’un séjour entre les murs d’une cellule. Il retrouve certes la liberté peu après mais Velasquez ne lui pardonnera jamais l’affront subi et conservera pour son remuant secrétaire une méfiance définitive.
Quand il entend parler d’une expédition, au cœur de la région du Yucatan, Cortès se présente. Sa soif d’aventures et d’action le reprend. Et puis, l’occasion lui parait trop belle de quitter les couloirs étouffants et étroits du palais de Saint-Domingue, où de toute façon, il n’est plus le bienvenu.

Six vaisseaux se préparent à quitter Santiago de Cuba. Cortès obtient le commandement de l’un des navires, l’esprit plein de rêves glorieux, le cœur gonflé d’espoir. La veille du grand départ, un coup de théâtre inattendu se produit : Velasquez convoque Cortès à sa cour. Le personnage craint-il tant son ancien secrétaire qu’il veuille le garder auprès de lui pour mieux le surveiller ? C’est possible. Mais Cortès n’est pas du tout disposé à renoncer au fabuleux destin qui l’attend et qu’il pressent. A la nuit tombée, il lève l’ancre. Velasquez a beau crier tous les diables et ordonner que l’on rattrape le fuyard, c’est peine perdue. Personne ne semble presser de ramener l’encombrant secrétaire aux Antilles.

Une courte escale à La Havane et le convoi reprend la mer grossi de cinq autre vaisseaux : à bord des onze bâtiments, 480 soldats, 100 matelots, 16 chevaux, 10 canons. (Février 1519).
Parvenue sur les côtes du Golfe du Mexique, la petite armée débarque près de Tabasco puis effectue une première marche de reconnaissance à travers des plaines incertaines et hostiles. La progression est pénible, éprouvante : les Espagnols se heurtent à des tribus peu accueillantes. Les combats sont violents et difficiles parce que les indigènes possèdent pour eux l’avantage du nombre. Mais, la supériorité technique des Espagnols fait la différence : effrayés par le galop sourd des chevaux qu’ils n’ont encore jamais vu et la mine effrayante des conquérants bardés de fer, les peuplades du Yucatan offrent leur soumission, les unes après les autres. Cortès amasse un impressionnant butin mais il veut plus encore.

Dans l’un des nombreux villages qu’il traverse au grès de ses marches, il remarque une jeune femme. Le charme particulier que dégage son fin visage cuivré par le soleil le séduit aussitôt. Cortès la fait baptiser et lui donne un nom chrétien, Dona Marina. Quelques adroites conversations apprennent au soldat que la belle est originaire d’un clan Aztèque, plus au Nord. Le récit merveilleux que l’intelligente Dona Marina (Elle apprend sans peine l’Espagnol) aiguise l’appétit de Cortès : des temples recouverts d’or dans une cité où il suffit de se baisser pour recueillir à pleines mains les métaux les plus précieux, les pierres les plus rares.

La flotte quitte Tabasco et remonte les côtes en direction du Nord. En Avril 1519, les navires abordent San Juan de Ulua. A peine débarqués, les Européens sont accueillis par les pirogues de dizaines d’Indiens, sans agressivité. Quelques contacts, quelques entretiens traduits par les soins de Dona Marina renseignent les Espagnols : la fabuleuse cité du peuple Aztèque n’est plus très loin. Un vieil indigène, sans doute le chef de la tribu, prétend connaître personnellement le souverain Moctezuma, celui que l’on considère là bas comme un dieu vivant. Cortès confie à l’homme des présents à déposer au pied du puissant personnage.

Le chef Indien se met en marche. Un peu plus tard, il est de retour, accompagné d’une étrange ambassade : il s’agit des envoyés que l’empereur aztèque a bien voulu dépêcher auprès de l’expédition. Les Européens s’émerveillent des tenues singulières que portent les messagers : plumes écarlates, tissus fins brodés. Mais c’est bien la vue d’un casque empli d’or qui fascine le plus les conquérants. Les villages traversés depuis les débuts du voyage n’ont pas menti : la merveilleuse cité dont les hommes entendent parler à chaque rencontre qu’ils font existe vraiment.

L’appétit aiguisé par les cadeaux du souverain aztèque, Cortès ne veut pas s’attarder davantage : il entend contempler de ses propres yeux cet empire fabuleux dont on lui conte merveille depuis qu’il a abordé, quelques semaines plus tôt, les côtes du Mexique. Les Espagnols reprennent la route.

Ils découvrent bientôt la paisible tribu des Totonaques. Les premiers rapports sont cordiaux : le capitaine et ses compagnons se montrent sous leur meilleur jour. Plus curieux qu’effrayés, les Indiens détaillent mi-amusés, mi-incrédules, ces hommes barbus et sales, à la peau blanche, qu’ils découvrent pour la première fois. Mousquets, casques, armures n’en finissent pas d’exciter la curiosité naïve de la population. Pour les chevaux qui leur sont encore inconnus, les habitants manifestent un intérêt mêlé de crainte respectueuse.
Une ou deux conversations avec les dignitaires de la tribu permettent aux Européens de saisir que Moctezuma n’est pas spécialement admiré dans le pays : les Totonaques se plaignent des impôts très lourds que le souverain exige et des sacrifices humains qui emportent chaque année les plus beaux adolescents. Cortès n’est pas un fin politique mais il entrevoit parfaitement tout le parti qu’il peut tirer de l’animosité que certains nourrissent à l’égard du chef aztèque.
Les Espagnols sont venus pour faire fortune mais ils n’oublient pas la mission religieuse qui est aussi la leur : une habile mise en scène encourage les Totonaques à la conversion. Cortès, sous le regard terrifié des Indiens, brise avec une brutalité calculée les idoles traditionnelles. Dans l’assistance naïve, personne n’en doute : les dieux vont le foudroyer sur place. Rien ne se produit. Les Totonaques comprennent le message : il est temps d’abandonner les vieilles superstitions pour accueillir les enseignements de cet homme étrange cloué sur une croix de bois, en une ville lointaine appelée Jérusalem.

Les contacts établis ne satisfont pourtant pas pleinement les Espagnols. Le but du voyage reste à atteindre : Mexico, la capitale de Moctezuma. Le temps de fonder une nouvelle ville, Vera Cruz, dont il prend le titre de gouverneur et Cortès reprend le chemin. Pourtant, dans les rangs de l’expédition, le capitaine ne fait plus l’unanimité. Quelques uns doutent de la réussite de l’entreprise : Moctezuma est puissant et dispose de milliers de guerriers. Les Conquistadores ne sont qu’une maigre poignée de soldats fatigués par les rigueurs du climat. Il vaudrait mieux faire demi -tour. L’idée d’une retraite honteuse et d’un retour sans gloire à Saint-Domingue n’est pas supportable pour un homme de la trempe de Cortès. L’ambitieux aventurier n’est guère disposé à renoncer au rêve que des mois de souffrances et de privations ont forgé dans son esprit. Il fait détruire les navires de la flotte. Désormais, nul autre choix que celui d’avancer à l’intérieur des terres.

La prochaine, et dernière, étape : Tenochtitlan, centre de l’empire aztèque où règne Moctezuma. La marche de la troupe est épuisante : la chaleur, la soif, la traversée d’une jungle épaisse et touffue accablent les hommes. Mais chacun sait que le but est proche.
Au fur et à mesure qu’ils progressent, les Européens rencontrent des populations que le pouvoir despotique de Moctezuma conduit au bord de la révolte. Cortès joue à merveille du ressentiment qu’il perçoit au cours de ses conversations avec les chefs indigènes. Il n’est plus seulement le guerrier brutal que les soldats craignent et respectent. Par nécessité, par réalisme, il se prête au jeu subtil des alliances politiques : les traités d’amitié qu’il multiplie avec chacune des tribus découvertes (Les Tlaxcaltèques...) finissent par inquiéter l’empereur aztèque. Le souverain redoute ces guerriers qu’il n’a encore jamais vu et que ses messagers lui ont décrit à maintes reprises : il propose le versement d’un tribut en échange du départ de Cortès. Puis, accomplissant l’un de ses voltes face qui traduisent son indécision et ses incertitudes, il accepte de rencontrer les Espagnols.

L’armée, grossie d’éléments indigènes, parvient dans la première grande cité des Aztèques, Cholula. Informé de l’arrivée des Conquistadores, Moctezuma a fait dissimuler dans les maisons des centaines de guerriers, prêts à fondre sur les effectifs réduits dont dispose l’expédition. En de pareilles circonstances, aussi défavorables, Cortès ne peut compter que sur la ruse. Conscient que, malgré leur armement moderne, ses compagnons n’emporteront pas la décision du combat, le brillant capitaine fait rassembler les notables de la cité. Le discours qu’il prononce devant eux épouvante les malheureux : « Nous venons à vous en amis et vous préparez des armes pour nous tuer ! Les lois de notre empereur exigent le plus terrible des châtiments... ». Les protestations de la foule réunie ne font pas fléchir Cortès : un geste de celui-ci et déjà la fusillade des arquebuses retentit. En quelques minutes, c’est un véritable bain de sang. Le massacre se poursuit à travers les rues de la cité. Les alliés Totonaques profitent de l’occasion offerte pour se venger de l’oppression qu’ils subissent depuis tant d’années : avec plus d’énergie encore que les Européens, ils s’acharnent sur les Aztèques. Si bien que Cortès lui-même doit interrompre les tueries et ordonne la réconciliation des deux peuples.

La nouvelle du terrible évènement trouble davantage encore Moctezuma. Le souverain interroge les dieux : que convient-il de faire ? Les prêtres le conseillent : attirer les conquérants à Mexico. Il sera ensuite plus aisé de s’en débarrasser. Cortès ne se fait pas prier. C’est avec une vive impatience qu’il parcourt la centaine de kilomètres qui le séparent encore du but de son voyage. Mais, une fois encore, Moctezuma se ravise : il demande à son invité de ne pas approcher davantage et de s’en retourner sur ses pas. Trop tard ! Les Espagnols n’ont pas l’intention de renoncer à quelques heures de marche de la capitale.

Le 8 Novembre 1519, les deux hommes se rencontrent enfin. Du haut de son cheval, Cortès contemple ébahi le magnifique cortège de Moctezuma : serviteurs, porteurs de litières, courtisans, familiers de l’empereur. Les tenues sont flamboyantes, brodées d’or. Les diadèmes de pierres précieuses, les colliers de diamants rares n’échappent pas à la convoitise des Espagnols.
Installé sur la chaise incrustée d’ivoire que transporte sa garde personnelle, Moctezuma détaille les traits de son invité : un sentiment de crainte et de fascination à la fois envahit son cœur. Qui est ce Cortès dont l’accoutrement étrange porte quelque chose de fascinant ? Serait-il possible qu’il soit Quetzalcóatl, le dieu de la mythologie aztèque, qui lors de son exil par delà la mer des siècles auparavant, avait promis de revenir un jour chez les siens ? Le souverain s’est beaucoup interrogé à ce sujet, il a consulté les meilleurs prêtres. Mais nul n’a pu le soulager de ses interrogations et de ses doutes.

Les deux hommes s’approchent l’un de l’autre et se saluent avec courtoisie. Moctezuma s’efforce de contenir le trouble qui l’envahit. Derrière les traits d’une apparente impassibilité, son esprit fourmille de questions sans réponse.
Les présentations rituelles achevées, les salutations protocolaires accomplies, l’empereur invite les Espagnols à le suivre jusqu’en son palais de Mexico.

Mexico ! La ville de toutes les richesses, de tous les espoirs. Cortès et ses compagnons attendent l’instant d’y pénétrer depuis des mois de souffrances.
La cité s’est élevée au milieu d’un lac dont les reflets bleutés éblouissent les regards. Les Aztèques ont réalisé des kilomètres de canaux et de digues pour protéger leur capitale des flots parfois tumultueux. Quand ils s’avancent sur les voies régulières qui conduisent les voyageurs au cœur de Tenochtitlan, les Européens n’en reviennent pas. Des jardins luxuriants entretenus avec soin, des places immenses s’étendent à l’ombre de temples imposants et de demeures majestueuses. Il faut le reconnaître : comparées au défi architectural que représente la cité forte de ses 800000 habitants, les villes sales et encombrées d’Occident n’ont qu’un terne éclat.
Cortès s’installe avec ses hommes dans la résidence impériale. Moctezuma le presse de questions : d’où vient-il ? Qui est ce puissant personnage (Charles Quint) au nom duquel il prétend agir ? Serait-il un dieu lui-même ? Puis l’Indien avertit : il n’est pas aussi riche qu’on veut le dire. Sans doute a-t-il déjà flairé la cupidité dangereuse de son hôte.....

Les premiers contacts, quoique cordiaux, cachent mal les incompréhensions entre deux civilisations qui se découvrent à peine. Moctezuma pense bien faire en invitant Cortès au sacrifice rituel de cinq serviteurs. L’Espagnol, instruit des principes chrétiens de l’Eglise, s’emporte : la signification de la cérémonie sanglante lui échappe. Il se fâche et demande à ce que l’on brise des idoles assez cruelles pour réclamer leur part quotidienne d’innocentes victimes. L’indien ne se formalise pas de la violente indignation de son invité. Conciliant, il accepte même qu’une petite chapelle soit dressée afin que les Européens puissent prier en paix ce Dieu dont il ne connaît rien.

Le temps des politesses ne dure pas. Cortès n’est pas venu à Tenochtitlan pour contempler sans agir les richesses de la cité. Il est au Mexique dans un unique dessein : faire fortune. Les Aztèques considèrent peut être leur souverain comme un dieu vivant, aux yeux du capitaine espagnol il n’est qu’un homme ordinaire dont il faudra pouvoir tirer profit le moment venu.
Et l’occasion ne tarde pas. On apporte bientôt une terrible nouvelle au palais : les tribus indiennes qui avaient accepté l’amitié de Cortès ont fini par se soulever. La cupidité, les comportements brutaux des Conquistadores y sont sûrement pour beaucoup. Le messager rapporte même aux pieds de Moctezuma la tête sanglante d’un compagnon de Cortès.

Celui-ci donne libre cours à sa colère. Comble de l’ingratitude ! Il accuse l’empereur d’avoir organisé la rébellion. Le souverain peut bien protester de son innocence, Cortès se saisit de lui et le fait enfermer dans l’un des appartements de la résidence. Le geste, quoique anodin pour les Européens, porte un coup définitif à la civilisation aztèque : pour la première fois, un homme ose porter la main sur Moctezuma, lui que des millions de sujets considèrent comme un Dieu vivant. Et rien ne se produit. Les divinités demeurent silencieuses, sans intervenir au secours de l’empereur. Le doute s’installe dans les esprits : les Indiens ne sont plus certains des croyances qu’ils se transmettent depuis des siècles.

Les responsables du soulèvement, un chef de tribu et son fils, sont finalement capturés et amenés, enchainés, à Mexico devant Cortès. Effrayés, ils avouent avoir agi selon les ordres de Moctezuma. Mensonge pour se sauver ? Peut être. En tous les cas, le souverain déchu est aussitôt mis aux fers. Il assiste au supplice des deux meneurs qui périssent sur un bûcher.
A présent, les Conquistadores n’ont plus besoin de cacher leur jeu : la destruction des idoles traditionnelles et des temples commence. A la place des sanctuaires en ruines, la Croix du Christ jette sur Tenochtitlan son ombre sanglante.
Du fond de sa geôle, l’empereur contemple les derniers feux de la civilisation qui l’a vu naître. Maître de la cité, Cortès multiplie ses exigences : il veut de son prisonnier or et richesses. Moctezuma espère encore sa libération : il accepte tout ce qu’on lui demande. Il ordonne même que ses vassaux se soumettent au vainqueur inflexible.

Nouveau coup de théâtre. (La carrière de Cortès n’en manque pas). Une flotte envoyée par Vélasquez, le gouverneur de Saint-Domingue, approche des côtes du Mexique. Sa mission : ramener le bouillonnant Cortès sous bonne escorte aux Antilles pour qu’il y réponde de son départ précipité alors que ordre lui était donné de demeurer à Cuba.
L’ambitieux aventurier a maintenant parcouru trop de chemin pour renoncer à la conquête d’un pays qu’il sent tout proche de tomber entre ses mains. Quand il s’est embarqué pour son long voyage au mépris des instructions de Vélasquez, il a fait le choix de l’illégalité. Maintenant, il est bien tard pour faire volte face. Il quitte donc au plus vite Mexico et se porte à la rencontre de ses adversaires. En son absence, c’est à l’un de ses lieutenants, Alvarado, qu’il confie la délicate charge de surveiller Moctezuma. Ce choix n’est pas le meilleur. L’homme n’a rien du caractère de son supérieur. Faible, indécis, la perspective de demeurer avec une poignée de soldats dans une cité où les Indiens sont cent fois plus nombreux l’effraye davantage qu’elle ne stimule son énergie.

A Tenochtitlan, l’occupation espagnole est de plus en plus mal vécue. La destruction des idoles traditionnelles provoque un vif mouvement de colère. Cortès éloigné, les prêtres pourchassés et persécutés pensent le moment venu de restaurer les rites de la religion. Le jour de la grande fête annuelle, près de deux mille personnes se réunissent sur la place principale de la ville. Chants, danses, mélodies, l’agitation gagne les esprits. A la ferveur succède la colère que l’on laisse déborder : il est temps de se débarrasser de la maigre garnison que Cortès a laissé au palais impérial. Alvarado s’affole. Si rien n’est fait, il risque bien de finir son existence au sommet d’un temple, sous le couteau sacrificiel d’un prêtre. Sans songer aux conséquences du geste que la précipitation générale lui fait commettre, il bloque les issues de la place. Quatre vingt Espagnols cernent la foule, mousquets pointés sur les Indiens. Un ordre et la fusillade crépite. La panique gagne rapidement. En quelques minutes, des dizaines de personnes, sans armes ni défense restent au sol. Le signal d’un affreux massacre est donné : les Européens poursuivent à travers les rues de la cité hommes, femmes et enfants. Les corps égorgés s’amoncellent sur les pavés, les survivants des tueries pataugent dans un odieux bain de sang.

Mais que peut une petite centaine de soldats, bien armés certes mais peu nombreux, contre des dizaines de milliers d’Aztèques ? Bientôt, des quatre coins de la capitale, surgit un flot indomptable de guerriers, bien décidés à venger les victimes de la fusillade. Alvarado et les siens se replient sur la résidence impériale. Le bâtiment est rapidement encerclé, les Espagnols sont pris dans un piège sans issue. Le malheureux lieutenant de Cortès ne sait plus que faire pour retourner la situation. Une idée audacieuse survient dans son esprit que la peur embrouille. Il fait sortir Moctezuma de son cachot et le conduit sur l’une des terrasses du palais, à la vue des assaillants. Là, saisissant le souverain par la chevelure, il place sous sa gorge un glaive affûté. La scène paralyse la foule. Des milliers d’hommes s’agenouillent en signe de respect et laissent tomber leurs armes. Le prisonnier, suivant les instructions de son geôlier, demande à ses sujets de se retirer sur l’instant pour ne pas mettre davantage en danger ses jours. Ebahie, la population obéit et évacue les lieux. Mais, tout cela n’est qu’un répit. Alvarado est toujours bloqué dans ses quartiers. Combien de temps pourra-t-il tenir ?

Parait Cortès, de retour de la côte. Son audace, ses discours, son charisme ont fait merveille : il est parvenu à retourner en sa faveur ceux qui étaient venus l’arrêter. Le brillant capitaine pénètre dans la cité et rejoint son lieutenant effrayé. Fatale erreur. Les Indiens profitent de l’occasion pour bloquer les issues de Tenochtitlan : ponts, routes, canaux sont détruits. Les Espagnols sont désormais pris dans une inextricable souricière. Des milliers de guerriers reviennent autour du palais et préparent l’assaut final. Alvarado propose de recourir à la ruse qui l’a sauvé une fois déjà : Moctezuma est à nouveau tiré de son cachot et supplie ses sujets de s’écarter. Mais la manœuvre ne marche pas : les Indiens ne sont plus dupes. Le souverain a perdu l’aura sacrée de sa fonction. Il n’est qu’une marionnette sans pouvoir dont l’occupant tire les ficelles. Un vif mouvement de colère répond à ses paroles. Une pierre lancée de la foule le heurte en plein front. Gravement blessé, on le transporte dans ses appartements. Désespéré, sans aucun espoir, et conscient que son empire vit ses dernières heures, il refuse les soins qu’on lui propose. Il meurt peu après. Les Espagnols ont perdu la dernière carte qui leur restait pour se tirer du piège où ils se sont laissé enfermer.
Les Indiens se choisissent un nouveau maître, Cuitlahuac. Le souverain, plus énergique que son malheureux prédécesseur, entend bien en finir au plus vite avec les Conquistadores. Cortès a analysé la situation : il ne lui reste plus qu’à tenter une fuite honteuse hors de la cité en état de révolte.

Dans la nuit du 30 Juin au 1er Juillet 1520, dont les Espagnols ont conservé la mémoire sous le nom de « Triste Noche », la petite troupe s’échappe de la résidence de Moctezuma. Toutes les voies conduisant hors de la capitale sont gardées. C’est à travers les marécages qu’il faudra tenter sa chance. Sous une pluie battante, les soldats, chargés d’un prodigieux trésor, traversent les marais et franchissent les ravins à l’aide d’un pont portatif. Une coupable imprudence révèle aux forces aztèques la tentative d’évasion. La panique générale saisit la troupe épuisée. C’est le sauve qui peut. De nombreux Espagnols se perdent dans la brume des marécages et se noient, encombrés du butin qu’ils n’ont pas voulu abandonner. Quelques uns tombent entre les mains de leurs poursuivants. Ramenés sous bonne garde à Tenochtitlan, ils sont soignés puis préparés au sacrifice rituel qui les attend un peu plus tard. Cortès et une poignée de chanceux atteignent la terre ferme. Horrifiés, ils assistent de loin à l’exécution de leurs infortunés compagnons, sur le sommet des pyramides de la ville.

Cette nuit là, Cortès, bien que sauf, est au plus bas. Mexico lui échappe. Néanmoins, l’homme n’est pas de nature à accepter l’échec. Il reviendra, il se le promet.
Quelques mois plus tard, le voilà à nouveau sur les lieux de son plus cuisant échec. Mais il n’est pas seul : 500 soldats et 35000 guerriers Tlaxcaltèques l’accompagnent. Le siège de Tenochtitlan commence, il est affreux. Les Espagnols font couper l’approvisionnement de la population, une terrible famine enveloppe la capitale. Les assiégeants progressent lentement : les quartiers tombent les uns après les autres, chaque maison, chaque édifice fait l’objet de sanglants combats. Le 13 Août 1521, la ville dévastée offre enfin sa reddition. En soixante cinq jours de bataille, près de 45000 Aztèques ont péri.

Le nouvel empereur Cuauhtémoc est mené devant Cortès. Il imagine avec raison qu’il n’a aucune clémence à attendre de son vainqueur. Il demande à être égorgé sur le champ. L’Espagnol le garde en vie un temps : lui seul peut encore indiquer l’endroit où il dissimule sa fortune. Peine perdue. Les tortures qu’il endure ne lui tirent aucun aveu. Tandis que ses compagnons hurlent de douleur sur le gril où leurs bourreaux les ont placés, Cuauhtémoc s’adresse à eux dans un excès d’ironie que l’on ne peut qu’admirer vu les circonstances :
« Et moi ? Croyez vous que je sois sur un lit de roses ? »
Il n’en dira pas davantage. Cortès, n’ayant plus rien à attendre de lui, le fait exécuter.

Cortès rencontre Cuautemoc

Jusqu’au seuil de la vieillesse, le conquérant déploie une énergie sans commune mesure. La vallée de Mexico contrôlée, il sillonne les grandes routes du pays. Militaire, explorateur, il se fait aussi bâtisseur de palais, d’églises, de couvents. Il achève de soumettre les dernières tribus indiennes de la région.
Cortès termine ses jours en Espagne, le 2 décembre 1547, riche, comblé mais amer de ne pouvoir s’éteindre dans ce Mexique qu’il a tant amé. Selon les instructions qu’il laisse à ses héritiers, ses ossements sont ramenés en Amérique. Il dort en paix jusqu’au moment de la Révolution Mexicaine au cours de laquelle les émeutiers font disparaître ses restes.

Cortès a sans aucun doute tué bien plus d’Indiens que Moctezuma a fait sacrifier de malheureuses victimes au cours de son règne. Mais son existence, quoique bouillonnante et brutale, ne se résume pas à une longue suite de massacres et de tueries, quoiqu’il ne faille pas occulter leur tragique ampleur. L’homme a su aussi embellir ce pays qu’il a aimé d’une étrange façon. Aujourd’hui, cinq siècles ont passé mais Mexico semble ne pas vouloir se souvenir de celui qui fît tant pour elle : de Cortès, nulle trace, nulle statue, nul portrait. Comme si le Conquistador devait, par cet oubli de la postérité, faire pénitence des excès sanglants de son règne...

PIZARRO ET LA CONQUETE DE L EMPIRE INCA.

Francisco Pizarro appartient à la même génération que Cortès. Mais à la différence de son brillant compatriote, il n’est pas issu de la petite noblesse. La médiocrité de son milieu d’origine le place parmi les plus humbles de la société espagnole : il naît par le hasard des amours illégitimes d’une prostitué et d’un colonel de l’armée à Trujillo, petite ville sans gloire d’Estrémadure. Le nourrisson, abandonné de ses parents quelques jours plus tard, ne doit la vie qu’aux bons soins des religieux qui l’on recueilli sur les marches humides d’une église. Les années passent, le jeune Francisco grandit. Parce qu’il est démuni de tout et sans famille, le monde de l’instruction lui est définitivement interdit. Si Cortès dispose d’un mince bagage intellectuel, le futur conquérant du Pérou ne saura jamais maîtriser ni la lecture, ni l’écriture. Au moment de l’adolescence, il trouve à être engagé comme porcher. Cela ne dure pas. Dès qu’il en trouve l’occasion, il choisit de s’engager dans l’armée, espérant se sortir d’une misère que les aléas de l’existence lui ont imposée.
Il se bat en Italie une vingtaine d’année. Il n’y gagne aucune reconnaissance, ni aucune promotion. Mais le métier de soldat lui laisse en héritage une musculature fascinante. Les techniques militaires que lui enseignent ses maîtres trouveront toute leur utilité quand il s’engagera dans l’aventure américaine.

La lassitude gagne Pizarro. Il abandonne bientôt la vie tumultueuse et incertaine de l’infanterie. Mais, d’un naturel actif, il se juge encore bien jeune pour prendre sa retraite. Plus que tout, il lui faut un but à atteindre. Pizarro a choisi le sien depuis longtemps déjà : celui de faire fortune.
Les récits qu’il entend sur les voyages de Christophe Colomb le persuadent de quitter cette Espagne misérable où rien de bon ne semble devoir lui arriver. De passage à Séville, il s’embarque comme matelot sur un navire en partance pour le Nouveau Monde. La grande épopée du conquérant peut enfin commencer.

La douceur tropicale des Antilles le séduit dès ses premiers mois de navigation. Il en est convaincu désormais : il passera le restant de son existence à parcourir la mer des Caraïbes. Il participe aux expéditions les plus fabuleuses du siècle. Un temps compagnon de Diégo Colomb, les péripéties de ses voyages le conduisent jusqu’à Panama. Les batailles qu’il a livrées en Italie ont développé chez lui le goût du risque et de l’audace. Enthousiaste et optimiste, il suit volontiers Balboa quand le célèbre explorateur accomplit la traversée de l’isthme et atteint les rivages inconnus du Pacifique. La longue marche que l’expédition doit consentir à travers les jungles chaudes et étouffantes emporte beaucoup de braves. Mais Pizarro survit à l’épreuve. Sa récompense : une plantation prospère qui fait de lui un homme riche et envié.

Néanmoins, le personnage n’est pas satisfait. Il manque quelque chose à son existence. L’ancien soldat entend un jour parler d’un empire fabuleux, plus au Sud du continent. Les villes y regorgent d’or et n’attendent pour être conquises que les plus courageux. Pizarro se prend à rêver : et s’il était celui qui réussissait l’exploit de soumettre ce pays merveilleux ? Seul, il ne peut parvenir à rien. Deux rencontres opportunes servent ses projets à point. Il persuade un vieil ami, Almagro, de se joindre à l’entreprise qu’il prévoit de monter. Le tempérament des deux hommes s’accorde sur bien des points : privés d’instruction l’un et l’autre, ils nourrissent pour l’or une commune fascination. Brutaux mais résolus, les deux compères savent qu’ils ne s’embarrasseront pas de scrupules s’ils sentent l’or à portée de main. Un troisième ambitieux accepte le pari dangereux que lui proposent les deux compagnons : Fernando de Luque, un prêtre fraîchement envoyé à Panama pour y enseigner. Plus jeune, il dispose de l’instruction que ses aînés n’ont pas. On lui confie donc la charge de préparer un contrat officialisant l’association. Les discussions sont longues et passionnées mais les partenaires finissent par tomber d’accord sur une répartition équitable des richesses à découvrir et des terres à conquérir.
Pizarro ne cache rien de ses motivations profondes : l’or. Certes, comme Cortès au Mexique, il ne perd pas de vue les devoirs religieux que lui impose sa condition de chrétien : étendre la foi catholique en Amérique et convertir, par la force si nécessaire, les populations indiennes rencontrées. Mais, les préoccupations spirituelles du personnage trouvent assez vite leurs limites. La perspective d’une fortune facile et d’aventures exaltantes motive bien davantage ses projets.

En Novembre 1524, l’heure du départ retentit enfin. Pizarro prend le commandement d’une petite flotte de deux navires. Une centaine de soldats s’embarque avec lui. L’expédition tourne rapidement au désastre. La navigation vers le Sud se révèle plus difficile que prévu. L’équipage parvient jusqu’à l’embouchure du Rio San Juan mais les tribus indiennes de la région sont mal disposées. Pizarro fait demi-tour et rentre sur Panama avec Almagro qui l’a rejoint. Le retour est éprouvant. L’épuisement des vivres place l’équipage dans une situation délicate : les marins affamés en viennent à consommer le cuir de leurs ceintures. L’arrivée au port de Panama est peu glorieuse.

Pourtant, Pizarro n’est pas homme à se laisser abattre. Comme Cortès au lendemain de la « Triste Noche », il ne songe qu’à sa revanche. Deux années plus tard, en 1526, il est de nouveau prêt à prendre la mer. Cette fois, il a eu le soin de s’assurer les services du célèbre pilote Bartolomé Ruiz. L’expédition croise bientôt les îles Galápagos et rencontre par hasard une étrange embarcation. A son bord, quelques Indiens. Une partie d’entre eux que la silhouette massive des bateaux effraye se jette dans les flots. Les autres, plus téméraires, sont recueillis à bord. Un interrogatoire pacifique permet aux Espagnols de saisir que les occupants du radeau sont des marchands venant de cet empire mystérieux dont l’existence se précise désormais. Les cargaisons transportées émerveillent les matelots et illuminent les regards d’une lueur d’envie : des tissus fins, des bracelets, des colliers, des métaux précieux....Le récit des voyageurs capturés ne laisse plus guère de doute : au Sud une brillante civilisation étend sa domination sur un pays aux distances infinies.

Pizarro et Almagro n’hésitent pas longtemps : il faut aller voir ! Les navires choisissent de longer les côtes du Pacifique des semaines entières. Quand l’équipage débarque, il découvre de beaux villages bien bâtis et prospères. Les populations de la région semblent posséder de remarquables talents pour entretenir leurs terres. Les champs aux contours réguliers, aménagés en terrasses, emportent l’admiration des Européens. A n’en pas douter, l’opulence des campagnes explorées annonce les richesses dont l’équipage parle tant.

Il faut malgré tout renoncer à aller plus en avant car l’épuisement des vivres pose rapidement problème. L’expédition change de cap et remonte vers le Nord. Une escale sur l’île d’El Gallo repose un peu les hommes. Almagro et quelques uns de ses compagnons poursuivent néanmoins la route : Pizarro leur confie la tâche essentielle de ramener le ravitaillement nécessaire tandis que lui-même reste sur place avec le reste des marins.
Un évènement imprévu contrarie brutalement les projets de l’aventurier : à Panama, le nouveau gouverneur ne montre guère d’enthousiasme pour l’entreprise. L’engagement massif de courageux matelots tentés par le voyage l’inquiète : à terme, le départ d’hommes jeunes et vigoureux risque bien de mettre en péril le peuplement fragile de la colonie. Un émissaire du gouverneur est dépêché sur l’île d’El Gallo. Pizarro reçoit l’ordre de laisser repartir ceux de ses camarades qui le souhaitent. L’aventurier s’emporte : si les membres de l’équipage choisissent de rentrer à Panama, il faudra qu’il consente à abandonner son rêve glorieux.
L’ancien soldat d’Italie est peut être illettré, ignorant des subtilités du langage mais il sait faire preuve de persuasion quand les circonstances du moment l’exigent. De ses supérieurs, il a appris l’art de ranimer en quelques paroles bien choisies l’espoir défaillant de ceux qui doutent. Entouré de ses camarades épuisés, il trace sur le sable fin une ligne maladroite et dit :
« De ce côté-ci, amis, vous ne trouverez qu’une vie misérable, une mort sans panache, à Panama. De l’autre côté vous attendent de fabuleuses richesses, une existence dorée jusqu’au dernier de vos jours. Moi, je choisis de poursuivre l’aventure. Ceux qui veulent me suivre sont les bienvenus. Les autres peuvent repartir librement. »
A cet instant, Pizarro joue très gros, il le sait. Mais son audace emporte la décision des plus incertains : les matelots, fatigués, affamés et malades se rangent néanmoins à ses côtés.

La flotte quitte un peu plus tard El Gallo et aborde une île voisine, La Gorgone. Les lieux sont particulièrement inhospitaliers : aux rigueurs du climat s’ajoutent les dangers de la faune : pumas, jaguars, vampires, moustiques, serpents venimeux. Les conditions de vie sont épouvantables : la nuit, il n’est pas question de dormir. Pour se protéger, les hommes conservent leurs armures et gardent à portée de main de quoi se défendre. Les ressources de la région sont maigres : il faut se contenter pour survivre de couleuvres, d’écrevisses....
Le retour de Ruiz du Panama réconforte les cœurs. Le voyage peut maintenant reprendre, après de longs mois d’inaction. La petite flotte choisit le cap du Sud malgré les ordres du gouverneur qui enjoignent Pizarro de revenir au plus vite.

L’expédition franchit l’équateur, le climat s’adoucit. Bientôt, les Espagnols aperçoivent la silhouette d’une imposante cité, Tumbez. Les bateaux entrent dans le port, les Conquistadores découvrent ébahis les lieux : des maisons bien bâties, des temples magnifiques, des palais luxueux, des jardins entretenus avec un soin tout particulier, des places ombragées. Sur les quais, la foule ne montre aucun signe d’agressivité. Les regards témoignent plutôt d’une curiosité naïve. Les premiers rapports sont courtois et pacifiques. Quelques salutations, des échanges de cadeaux entre Pizarro et les dignitaires de la ville et il faut déjà songer au retour.
Les Espagnols s’en vont à regret mais ils ont appris beaucoup de choses. Au-delà des montagnes que l’on distingue depuis Tumbez vit un peuple puissant et très en avance, les Incas. Néanmoins, quoique très évolué, l’empire s’affaiblit dans les guerres civiles que se livrent deux frères pour le pouvoir. Pizarro n’oublie pas ce précieux renseignement : les divisions internes du vaste royaume sont une aubaine qu’il ne faudra pas manquer d’exploiter le moment venu.

Le gouverneur de Panama écoute poliment le récit que lui fait l’aventurier mais il ne déborde pas d’enthousiasme. Les projets de Pizarro lui semblent chimériques, la réussite de son entreprise très aléatoire. L’exploitation de la colonie dont il a la charge, voilà la seule chose qui mérite que l’on s’y intéresse. Aussi refuse-t-il de financer un autre voyage. Il y a des choses plus urgentes à régler. Pizarro est amer. Mais il ne veut pas renoncer pour autant. Comment pourrait-il, lui qui a vu les merveilles de Tumbez, se contenter d’une existence monotone sur sa plantation. Si le gouverneur refuse de s’associer à ses projets, peut-être Charles Quint acceptera-t-il plus volontiers ? Le grand navigateur regagne donc l’Espagne avec l’espoir de convaincre quelques personnages influents de la Cour.

Pourtant, les choses se passent mal. Pizarro a-t-il à peine débarqué qu’il est emprisonné pour dettes impayées. Voici l’entreprise compromise dès ses débuts. Mais l’intervention du grand Cortès en faveur de l’ambitieux personnage retourne une situation mal engagée : non seulement le conquérant du Mexique obtient la libération de ce compatriote dont il admire les exploits de navigation mais il obtient aussi pour lui une audience auprès de Charles Quint. La rencontre capitale pour la carrière de l’aventurier se produit à Tolède dans le milieu de l’été 1528. On imagine aisément l’émoi de l’ancien porcher quand on l’introduit auprès du plus puissant souverain d’Europe. Une fois déjà Pizarro a déployé ses talents de persuasion quand sur l’île d’El Gallo il est parvenu à retenir auprès de lui son équipage. Ses paroles pourront-elles soulever l’enthousiasme de son prestigieux interlocuteur ? Charles Quint est autrement plus redoutable que les marins naïfs de Panama. Un mot, un geste déplacés et le rêve américain s’envolerait à jamais. Pizarro parle, parle beaucoup même. L’empereur l’écoute distraitement : la perspective de conquérir le fabuleux pays inca le laisse impassible. Assurément, le monarque ne partage pas la convoitise de son serviteur. Mais Pizarro, en dépit de ses ignorances, ne manque pas d’astuce : si le maître Habsbourg ne semble guère sensible aux trésors que l’explorateur promet de ramener, peut-être sera-t-il davantage attentif aux motifs religieux de l’entreprise. Pizarro explique donc l’avantage qu’aurait l’Espagne à pénétrer en des régions que l’Eglise pourrait convertir. Il l’assure : les Indiens rencontrés seront éduqués dans la foi catholique. L’ancien soldat d’Italie n’a jamais accordé une grande place à la religion. Mais son projet vaut bien quelques hypocrisies. Et ça marche ! Le souverain prête soudain une oreille plus attentive aux propos qu’il entend. Il hoche la tête, encourage le navigateur à poursuivre. La partie est finalement gagnée : quelques temps plus tard, Pizarro reçoit l’autorisation de conquérir pour la Couronne d’Espagne les terres sud américaines. Il est convenu qu’il recevra le poste de Capitaine général de Nouvelle- Castille. Fernando Luque est nommé évêque de Tumbez. Quant à Almagro, il reçoit le commandement d’une forteresse de la cité. C’est peu, l’homme concevra de cette humiliation une amertume définitive.

Avant de quitter l’Espagne, l’explorateur repasse par son Estrémadure natale. Il convainc plusieurs de ses frères à le suivre en Amérique. Une fois encore, ses dons d’orateur joints aux récits qu’il donne du fabuleux empire inca font merveille. Il s’embarque pour les Antilles avec eux, leur assurant monts et merveilles.
De retour à Panama, il est temps de mettre sur pied une autre expédition : le 27 Décembre 1530, la flotte de trois navires que commande Pizarro prend le large. A son bord, 180 soldats et une trentaine de chevaux. Almagro prolonge son séjour à terre pour réunir d’autres renforts. Il est convenu qu’il rejoigne son compagnon un peu plus tard.

Les navires abordent la côte équatorienne avant Tumbez. C’est ici que la petite troupe choisit de débarquer. De longues semaines de marche attendent la petite troupe. A la chaleur étouffante des profondeurs de la jungle s’ajoutent les moustiques, les animaux sauvages et l’hostilité des tribus indiennes. Une épidémie de peste emporte les plus faibles mais il faut poursuivre le chemin.
A la faveur des contacts qu’il établit avec quelques chefs indigènes, Pizarro s’informe des derniers évènements politiques de l’empire : il apprend, satisfait, que la guerre civile engagée entre les deux frères se prolonge depuis des mois. Le premier, Atahualpa, installé dans sa capitale de Quito, a choisi de se porter au devant du second, Huascar, maître de Cuzco. L’affrontement a semble-t-il été très violent mais Atahualpa l’a finalement emporté sur son adversaire. Huascar est maintenant enfermé, sous bonne garde, dans une geôle de son propre palais.

Les querelles sanglantes des deux prétendants au pouvoir font le jeu des Espagnols et facilite l’entreprise. A Tumbez, une mauvaise surprise attend néanmoins les Conquistadores. De la belle cité visitée quelques semaines auparavant, il ne reste que ruines et rues silencieuses. La population s’est enfuie, abandonnant temples et maisons. Les campagnes militaires de la guerre n’ont pas épargnée la paisible ville dont les Européens s’étaient émerveillés.
Pizarro ne s’émeut guère, d’autres tâches le préoccupent bien plus : franchir la cordillère des Andes puis rencontrer Atahualpa. Une distance de 500 kilomètres sépare les Espagnols de celui que des millions d’hommes et de femmes appellent l’Inca. La marche est terriblement éprouvante. Mal équipés, entravés dans leurs lourdes armures métalliques, les soldats traversent l’air brûlant d’un désert puis gravissent les pentes escarpées de la chaîne andine. Après la fournaise des sables, le froid mordant de la montagne, les glaciers périlleux, les cols perdus dans les hauteurs vertigineuses des sommets. Les souffrances sont infinies mais qu’importe, aucun ne songe un moment à rebrousser chemin.

Atahualpa apprend que l’expédition approche. Il écoute attentivement les récits respectueux de ses meilleurs messagers : des étrangers, blancs de peau, barbus, vêtus de fer, endurent mille douleurs, bravent autant de dangers pour le rencontrer. Le souverain est perplexe : que veulent ces gens si obstinés ? Il fait parvenir à Pizarro une première missive encourageante : lui aussi souhaite faire la connaissance de ceux dont on lui parle chaque jour maintenant. Le lendemain, il se ravise brutalement et demande aux Espagnols de rebrousser chemin sans plus attendre. Mais, les Conquistadores ont parcouru une trop longue route pour s’en retourner.

Les Andes vaincues, une magnifique vallée s’offre aux explorateurs, comme une récompense obtenue après d’infinis efforts. Les compagnons de Pizarro n’en croient pas leurs yeux : des champs bien entretenus, soigneusement disposés, des villages souriants et prospères. Les tribus indiennes rencontrées depuis les débuts du voyage n’ont pas menti : la civilisation de l’Inca n’a rien à envier aux cultures occidentales. Les richesses tant de fois rêvées sont là, toutes proches, à portée de main. Personne ne saurait en douter.
Aux limites de l’horizon, la cité de Cajamarca élève les silhouettes imposantes de ses temples et palais. C’est ici que réside Atahualpa. La rencontre attendue par les uns et les autres s’annonce.

Quand ils pénètrent dans la ville, les aventuriers ont bien du mal à dissimuler leur admiration : places ombragées, fontaines d’eau fraîche, chaussées régulières....Pizarro se rend au palais impérial. L’Inca n’y est plus : par prudence, et crainte sans doute, le souverain s’est retiré de la cité et installé avec son armée quelques kilomètres plus loin.
Un lieutenant de Pizarro se rend en ambassade auprès de lui. L’entrevue est courtoise. Les Espagnols sont reçus dans la résidence impériale avec tous les égards. Ils détaillent à loisir Atahualpa assis parmi ses familiers, sur un petit tabouret. L’homme possède un beau visage. La rigidité de sa posture, les traits impassibles de sa figure, son regard perçant ont quelque chose d’intimidant. Sans doute éprouve-t-il un trouble indicible quand il observe ses interlocuteurs : la blancheur de leur peau, la barbe broussailleuse qui couvre leurs joues creuses ne manquent pas de le surprendre. Mais sa fonction lui interdit la moindre démonstration d’émoi. Il conserve un sang froid remarquable et ne prononce pas un mot. Les formalités protocolaires accomplies, les Européens se livrent devant la cour ébahie à quelques exercices d’adresse sur leurs chevaux. Un moment, l’une des bêtes se cabre : pris de panique un groupe de guerriers se débande. Le soir même, les malheureux sont exécutés sur ordre du souverain parce qu’ils n’ont pas su tenir leur rang.
Les Espagnols prennent congé de leurs hôtes et s’en retournent auprès des leurs. Derrière les sourires de circonstance et les amabilités, beaucoup d’arrières pensés occupent les esprits.
Quelques jours passent. L’un des frères de Pizarro, Fernando, rend à son tour visite au souverain. Cette fois, Atahualpa, plus à l’aise, parle un peu. Il adresse à celui qui se dit envoyé par le roi d’Espagne ses respects. En revanche, il réclame la restitution des richesses pillées à Tumbez et se plaint des mauvais traitements que les dignitaires de la cité ont eu à subir. Pourtant, malgré ses griefs, l’Inca se montre en définitive plutôt conciliant : il accepte de rencontrer Pizarro en personne le lendemain.

Le capitaine écoute le rapport que son frère lui fait : l’attitude de l’empereur est encourageante pour l’avenir. Néanmoins, la situation n’est pas des plus confortables. Même si les premiers contacts n’ont révélé aucune agressivité de part et d’autre, les Espagnols sont à peine une petite centaine. Atahualpa dispose d’une garde de 5000 guerriers résolus à se sacrifier pour lui. Que se passera-t-il si, brutalement, les Indiens venaient à montrer moins de bonne volonté qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent ? Pizarro réfléchit à l’insoluble équation que les circonstances du moment lui soumettent. L’audace est la meilleure alliée des Conquistadores. Des années auparavant, Cortès s’est sorti du péril aztèque en s’emparant de Moctezuma. Ce geste, d’une gravité inouïe pour le peuple de Tenochtitlan, a retourné en sa faveur une position délicate. Il faut tenter le même coup : Atahualpa maîtrisé, il sera plus facile de négocier. Mettre la main sur le souverain n’est pas une mince affaire : la prodigieuse garde qui entoure sa personne ne restera pas sans réaction si les soldats espagnols le menacent.

Pizarro en est certain : c’est par la ruse qu’il faut s’emparer de l’Inca. Les ordres sont donnés : les Conquistadores se dissimulent dans chaque recoin du palais impérial. Quand Atahualpa apparaîtra, le moment sera venu de tomber sur lui. Mais le plus dur reste à accomplir : le souverain doit répondre à l’invitation que l’ambassade de Pizarro lui a adressé et venir à Cajamarca. A-t-il flairé le piège ? Toujours est-il qu’un premier rendez vous est reporté au jour suivant. Dans l’entourage de l’empereur, la perplexité est grande. Les risques à courir sont immenses. Mieux vaut la prudence à la précipitation. Finalement, Atahualpa se résout : il ira au rendez-vous, avec une escorte sans armes pour signifier aux étrangers qu’il ne les craint pas. Toutefois, par précaution, il ordonne que les 5000 guerriers de sa garde encerclent le palais et interviennent au premier signe suspect. Dans un camp comme dans l’autre, la méfiance est de mise.

L’Inca pénètre presque seul dans la cour principale du bâtiment. Son imposante armée attend, anxieuse, à l’extérieur. Comme personne ne semble vouloir venir l’accueillir, il s’impatiente. C’est alors que paraît un Dominicain, Vicente de Valverde, accompagné d’un interprète et porteur d’une bible.
Comme le religieux l’invite à le suivre, Atahualpa refuse et affirme qu’il n’avancera pas davantage tant que les Espagnols n’auront pas restitué le butin volé à Tumbez. Valverde ne semble pas entendre les propos de son interlocuteur. Il réplique aux exigences du souverain par un long discours dans lequel il lui explique les principes essentiels du christianisme. Et il ajoute qu’en vertu du traité de Tordesillas, signé en 1494 et soumis au pape, l’empire Inca relève à présent de l’autorité de Charles Quint. Les paroles du Dominicain mettent Atahualpa hors de lui. De colère, il jette à terre la bible que lui tend le père Vicente. Le signal est donné :
« Chargez ! Chargez Chrétiens ! Rugit le moine. Chargez ces chiens qui rejettent les vérités de Dieu. Ce monarque a jeté sur le sol les lois divines.

Aussitôt, les Espagnols jaillissent de tous les côtés de la cour. Les arquebuses crépitent, le canon tonne, la cavalerie s’emballe. En quelques minutes, l’escorte de l’Inca est enfoncée. Des centaines de corps s’abattent sur les pavés. Le sang coule, la panique saisit les Indiens. Au cœur de la mêlée, Pizarro, parmi ses compagnons, se saisit de l’empereur. Il le traîne en sûreté à l’intérieur de ses appartements. Ce jour-là, les Conquistadors emportent la périlleuse partie qu’ils ont engagée : ils tiennent l’Inca. Conscients du risque que fait peser sur la personne de leur maître la présence de l’armée dans la ville, les généraux évacuent leurs troupes en bon ordre.

Le prestigieux captif est enfermé dans une chambre du palais mais il est traité avec tous les égards. Pizarro n’est sans doute pas un fin politique mais il sait qu’il a besoin de son prisonnier pour gouverner un empire long de 5000 kilomètres et dont il n’a aucune connaissance. Atahualpa conserve le privilège de recevoir ses épouses, ses ministres et administre depuis sa cellule dorée le vaste pays.
Le capitaine espagnol veut prendre contact avec Huascar, toujours emprisonné à Cuzco car il sera toujours utile plus tard de jouer sur les deux tableaux. Aussi envoie-il l’un de ses lieutenants sur place avec un message d’amitié. C’est l’occasion pour les Européens de prendre la mesure d’un monde dont les coutumes et les traditions leur échappent. Pizarro et ses compagnons le perçoivent sans doute assez confusément : ils viennent de rencontrer l’une des civilisations les plus avancées de l’Histoire humaine.

Au sommet de tout, l’Inca, véritable dieu vivant : rien ne se décide sans son consentement. Personnage sacré, nul n’ose contester ses décisions, nul n’agit sans ses ordres. Un dicton le dit : « Aucune feuille ne peut frémir sous le souffle du vent si telle n’est pas la volonté de l’Inca ».
Gérer un empire qui s’étend de l’Equateur au Chili actuels relève de l’exploit. Et pourtant, depuis des siècles, l’autorité du souverain ne souffre aucune opposition sérieuse. Les Incas ont soumis par le passé de nombreux peuples qui doivent s’acquitter du tribut traditionnel des vaincus. De magnifiques routes, entretenues avec soin, parcourent le pays. Messagers, troupes, convois circulent sur des chaussées pavées qui n’ont rien à envier au savoir faire romain de l’antiquité occidentale. La population est essentiellement paysanne et travaille des champs disposés en terrasses sur les flancs de la montagne. Comme pour toute société agricole, le pire que l’on puisse craindre est la venue de famines. Les Incas ont su organiser un système original et ingénieux qui épargne aux populations ces périodes de disette que l’Europe du XVI° siècle ne connaît que trop bien. Disposés le long des grands axes de communication, des greniers publics contiennent des réserves de grains que les autorités font distribuer si une moisson s’annonce mauvaise.
Les Espagnols s’étonnent de la prospérité des campagnes : nul pauvreté, nul paysans sans terre contraint de fuir en ville ou de se louer à un plus puissant, comme cela arrive si souvent dans l’Occident médiéval. Les terres appartiennent toutes à l’Inca. Celui-ci en fait trois parts : une pour l’Etat, une pour le soleil, une pour le village. Chaque famille reçoit un petit lopin, plus ou moins vaste selon le nombre de bouches à nourrir. Nul ne s’inquiète de son avenir : les parents savent que leurs enfants recevront un champ une fois devenus adultes. Quand arrivent les années vieillesse, vers cinquante ans, les paysans abandonnent leur activité : l’Etat subvient aux besoins de ceux qui sont à présent trop âgés pour entretenir la terre reçue de l’Etat.
Dans un tel système, aussi parfaitement encadré et hiérarchisé, l’oisiveté n’est pas admise : les infirmes eux-mêmes sont tenus d’accomplir de menus travaux nécessaires à la collectivité. L’existence quotidienne des communautés rurales se déroule selon un calendrier annuel très précis : aux récoltes, aux jours de corvées que l’on doit sur les propriétés de l’Inca, s’ajoutent les fêtes religieuses traditionnelles. Les cérémonies que conduisent les prêtres effrayent les Européens : les sacrifices humains ponctuent les grandes manifestations. Comme au Mexique du temps de Cortès, les Conquistadores ne tardent pas à détruire les idoles et interdire les mises à mort rituelles. La Croix du christ étend son ombre sur l’empire : monastères, églises et chapelles surgissent des ruines de sanctuaires ravagés.

Pizarro est venu en Amérique pour faire fortune, il ne l’oublie pas. Quand Atahualpa lui demande à quelle condition il pourra recouvrir la liberté, l’Espagnol réclame qu’il fasse venir de son empire tant d’or que la chambre où il se trouve en soit remplie jusqu’au plafond. Le souverain déchu accepte les exigences de son vainqueur : des dizaines de convois arrivent des quatre coins du pays, chargés de toutes les richesses imaginables. Chaque habitant, du noble le mieux servi au paysan e plus modeste, participe à l’effort que l’Inca demande. Il faut des semaines pour que la pièce s’emplisse. En Juillet 1533 enfin, le captif malheureux a tenu ses promesses. Pizarro dispose sans doute d’un trésor qu’aucun monarque européen n’a jamais détenu avant lui. Bien qu’il n’ait plus grand-chose à attendre de son prisonnier, le capitaine refuse de le libérer. Atahualpa est un personnage dangereux : tant qu’il demeure en vie, il est un symbole de ralliement pour le peuple. Qui sait s’il ne lèvera pas l’étendard de la révolte une fois relâché ? Il faut le supprimer mais sous une apparence de légalité toutefois.
Sans bien comprendre ce qui lui arrive, le dernier souverain des Andes est traduit devant un tribunal pour répondre de crimes plus ou moins inventés : polygamie, sorcellerie (puisqu’il a sacrifié aux idoles anciennes), assassinat (Il semble probable qu’il ait donné l’ordre de sa prison de supprimer Huascar avec lequel les Espagnols entretenaient depuis quelques temps des contacts). Au terme de débats que le père Vicente mène adroitement, l’accusé est condamné à être brûlé vif. Sa conversion au christianisme à la veille de son supplice lui épargne le bûcher. Il est étranglé dans sa geôle. Avec lui disparaît le dernier représentant d’une dynastie vieille de cinq siècles.

La civilisation inca brille de ses derniers feux. L’arrivée des Conquistadores brise à jamais la subtile organisation de l’empire et introduit de graves dysfonctionnements. Tandis que les coutumes ancestrales disparaissent sans jamais devoir renaître, tandis que les temples se vident des prêtres que l’on persécute, la population subit le joug de l’occupant. Des millions d’Indiens arrachés à leurs villages partent rejoindre les cohortes d’esclaves mis au travail dans les mines terrifiantes du Potosi. Des millions de personnes succombent à la famine, aux mauvais traitements, aux épidémies que les explorateurs ont amenés avec eux. En quelques années seulement, le peuplement du pays chute de moitié. Un monde s’écroule dans les larmes et le sang. Un autre lui succède.

Pizarro est maintenant le maître d’un territoire immense. De son roi, Charles Quint, il a reçu titres, terres, pensions. Il est maintenant plus riche qu’il n’aurait jamais osé l’espérer. Il a atteint le but de son existence. Le petit porcher d’Estrémadure a pris sa revanche sur la vie. Il n’aspire à présent qu’à finir ses jours en paix, au milieu des siens, dans son beau palais de Lima (Ville qu’il a fondé dans le nord du pays). Mais la gloire a une rançon : jusqu’au bout il lui faut affronter la convoitise de ses lieutenants corrompus et jaloux. La belle fraternité qui unissait les aventuriers espagnols dans les profondeurs dangereuses de la jungle n’a pas résisté au mirage de l’or.

Almagro réclame la ville de Cuzco qu’il estime devoir lui revenir en souvenir du traité signé jadis, à Panama. La famille Pizarro refuse les exigences de l’ambitieux. Les armes vont-elles régler le conflit ? Francisco intervient et une nouvelle fois, utilise à son avantage cette facilité à convaincre qui l’a par le passé sorti de situations délicates.
Une guerre est évitée. Une autre se prépare. Le fils de Huascar, Manco, enfermé dans l’une de ses nombreuses résidences, échappe à la surveillance des Conquistadores et rallie à lui 200000 Indiens, nostalgiques des coutumes détruites par les Européens. Les affrontements sont sanglants. Marches, contre marches, l’empire sombre dans la violence des combats. Cuzco se consume sous les flammes d’un immense incendie mais les troupes de Pizarro, mis en déroute un moment, l’emportent. Manco se retire au Sud où il trouve une mort sans gloire. La civilisation Inca a laissé fuir sa dernière chance. Désormais, plus rien ne pourra interrompre sa tragique agonie.

Almagro ne renonce pas à ses exigences : rajouter Cuzco à la province de la Nouvelle- Tolède qu’il contrôle déjà. Il entre dans la cité, s’en proclame gouverneur puis marche sur Lima. La guerre civile est toute proche. Une réconciliation que l’on espérait plus apaise les esprits : il tombe dans les bras de Pizarro et accepte son invitation à Lima. Tout est-il arrangé entre les ennemis de la veille ? Pas du tout. En Amérique, l’hypocrisie est une vertu. La méfiance sauve la vie de ceux qui en possèdent une bonne dose. Au cours d’un repas, Almagro découvre que son vieux compagnon joue un double jeu et a déjà organisé son assassinat. L’homme a juste le temps de sauter sur un cheval et de fuir au loin. Cette fois, la rupture est définitive.
L’un des frères Pizarro marche sur Cuzco où le fugitif s’est retranché. Deux armées espagnoles s’affrontent à Las Salinas : Almagro, usé et fatigué, se contente d’observer l’engagement du haut des collines. Il a le dessous et tombe entre les mains de ses ennemis. Il peut bien implorer la mansuétude de son vainqueur, rien ne le sauvera : il est condamné à mort puis garrotté, selon l’antique méthode espagnole.

Pizarro a vaincu son camarade. Mais le fils de ce dernier, Diégo ne songe qu’à tirer vengeance du meurtre de son père. Un Dimanche de Juin 1541, tandis que le maître de Lima déjeune dans son palais, entouré de ses familiers, il entend par les fenêtres ouvertes, un cri terrifiant :
« Mort au tyran ».
Aussitôt, une dizaine d’hommes armés, conduits par le jeune Almagro, se précipitent dans la pièce. Pizarro a juste le temps de se lever et d’endosser son armure. Il a soixante dix ans maintenant mais il a aussi beaucoup d’énergie à revendre. Son art du combat est si parfait, si solide, qu’il réussit à tenir à distance ses agresseurs. Stupéfaits par la vigueur que déploie le vieillard, ceux-ci appellent du renfort. Bientôt, c’est une vingtaine de soldats qui s’attaque à lui. L’ancien militaire d’Italie ploie sous le nombre. Les coups pleuvent, il est touché à mort, il s’écroule. Tandis que l’on s’acharne à le transpercer, il a le temps de tracer avec son sang sur le dallage de la pièce une croix. Il se signe. Sa tête retombe. Il expire.

Ainsi s’achève l’existence du grand conquérant de l’empire inca. Une existence bien remplie et à plus d’un titre extraordinaire. Comme Cortès avant lui au Mexique, Pizarro porte la responsabilité de la disparition d’une civilisation vieille de plusieurs siècles. Massacres, destructions, déportations jettent sur l’épopée des Conquistadores dans les Andes une lueur sanglante. Néanmoins, au delà des comportements brutaux dont les Espagnols se sont rendus coupables, il est juste de constater qu’un autre monde est né de leurs rêves. Eglises, couvents, palais coloniaux, traditions importées du Vieux Continent ont construit une civilisation originale que l’Amérique Latine d’aujourd’hui conserve...