Les évènements de Sétif ou l’autre 8 Mai 1945.

Le succès emporté par le film Indigènes lors de sa sortie sur les écrans de cinéma témoigne, s’il en était encore besoin, que le passé colonial de la France est plus que jamais un sujet d’actualité. L’intérêt nouveau porté à la question traduit les interrogations et les doutes d’une société française confrontée aux heures les plus sensibles de son histoire. Fouiller la mémoire d’un pays pour y découvrir des vérités ignorées, falsifiées ou manipulées produit souvent de violentes polémiques, ranime les passions et fragilise à certains égards la cohésion de la nation. Les douloureux souvenirs de Vichy n’ont pas encore fini d’alimenter les débats entre spécialistes et témoins de l’Occupation.
Le constat est le même quant à la présence des Français en Afrique du Nord. Quarante ans après la guerre d’Algérie, il est toujours aussi délicat d’aborder sereinement le conflit tant les enjeux mis en œuvre sont nombreux et puissants.
Les historiens le savent bien : travailler sur la décolonisation demande beaucoup de prudence et de mesure. Il n’est pas forcément simple d’évoquer les Accords d’Evian avec le détachement d’un intellectuel étudiant des textes vieux de quelques centaines d’années.

La reconstruction du passé colonial de la France est d’autant plus nécessaire qu’elle achève des décennies d’oubli, de silence et, parfois, de mensonges. Les heures tragiques de 1962 ont enveloppé la mémoire collective d’un voile opaque. Parce qu’ils ne voulaient pas raviver les blessures du passé, parce qu’ils avaient le sentiment d’être incompris ou marginalisés, ignorés d’une société humiliée, les acteurs de la guerre d’Algérie (Soldats responsables ou non des tortures commises sur les prisonniers du FLN, Pieds Noirs rapatriés dans les conditions les plus difficiles) se sont tus.

Aujourd’hui, dans le fond, l’histoire heurtée de la décolonisation du Maghreb intéresse beaucoup de monde : colons ou militaires soucieux de transmettre un témoignage personnel, harkis en quête de reconnaissance nationale, jeunesse issue de l’immigration à la recherche d’explications quant à ses origines, hommes politiques confrontés aux attentes d’Anciens Combattants pour l’instauration officielle d’une journée consacrée au souvenir des soldats tués en Afrique du Nord, personnel de l’Education (Comment enseigner un fait à partir d’informations incomplètes, déformées ou manipulées ?).

Parce qu’elle implique dans le débat historiens et témoins directs des évènements, la question algérienne entretient les passions. A la subjectivité naturelle d’un protagoniste présentant une vision, nécessairement réduite, d’un évènement comme la garantie certaine de LA vérité, l’historien oppose, quand il ne travaille sous aucune pression politique ou religieuse, la froide réalité d’un fait, sans émotion.
Entre le témoin, attaché au récit personnel qu’il a construit de son vécu, de son ressenti, de ses opinions et le spécialiste convaincu d’un travail rigoureux et méthodique, l’entente est parfois difficile. Les polémiques sont d’autant plus vives que les enjeux affectifs sont puissants. Comment évoquer les tortures exercées sur certains membres du FLN sans rappeler qu’au lendemain de l’indépendance (Et même avant) des dizaines de colons ont disparu, enlevés par les maquisards d’une organisation indépendantiste ? Comment parler des opérations sanglantes de l’armée dans la Casbah d’Alger sans souligner les atroces représailles menées par le FLN à l’encontre de rivaux politiques ?

Proposer une histoire coloniale de la France n’est donc pas une mince affaire. Les enjeux politiques se mêlent aux enjeux passionnels et compliquent les débats. Car il y a effectivement autour de la décolonisation des enjeux politiques. L’attitude même des autorités françaises après la perte du Maghreb traduit les difficultés de la nation à envisager sereinement les marques douloureuses des années 1954-1962. Quarante années sont nécessaires à la reconnaissance officielle d’une notion que la IV° République n’ emploie jamais lorsqu’elle évoque les faits survenus en Algérie : celle d’une guerre authentique. Tout au plus, les dirigeants consentent-ils à parler « d’évènements » quand les troupes du général Massu interviennent dans la Casbah d’Alger. Une attitude porteuse d’ arrière- pensées, un moyen de dissimuler la gravité de la situation dans les Aurès ou à Oran, une manière aussi de nier l’existence d’un état algérien souverain puisque seul un état indépendant et reconnu peut livrer une guerre. L’instauration, très attendue, de la journée consacrée au souvenir des combattants morts en Afrique du Nord (La date du 5 Décembre, choisie par le gouvernement suscite un vif débat dans les associations de vétérans) procède de la même volonté de redécouvrir un pan oublié du passé national. Dans les manuels scolaires le conflit, longtemps présenté sur un paragraphe de quelques lignes comme une simple péripétie de la décolonisation, trouve enfin sa place.

Beaucoup reste à accomplir. Le difficile travail de mémoire entrepris en est encore à son prologue. Il revient aux historiens d’envisager sous tous ses aspects la question coloniale, sans timidité, sans repentance excessive. Certains épisodes enfouis dans la mémoire collective sont à redécouvrir, des tabous sont à lever. Tels les évènements meurtriers survenus dans la région du Constantinois le 8 Mai 1945.

8 Mai 1945. Un moment conservé dans les esprits comme celui de la victoire sur le nazisme. Partout en Europe, des millions de personnes descendent dans les rues et célèbrent la fin de six années d’occupation allemande.
Tandis qu’à Paris la foule se rassemble sur les Champs Elysée et défile, drapeaux en tête, de l’autre côté de la Méditerranée, le sang coule. Un drame oublié. Un drame caché. Un drame longtemps ignoré.
Ce jour-là, une série de manifestations organisée à l’occasion de la victoire alliée s’achèvent en émeute : quelques milliers de Musulmans, surexcités et résolus, s’en prennent aux Européens du Constantinois. Le bilan est lourd, les autorités coloniales déplorent une centaine de morts, autant de blessés, une dizaine de femmes outragées.
La répression engagée dès le lendemain par l’armée française est à la mesure de la peur que les Pieds Noirs ont ressenti. Il est toujours très difficile de dresser une comptabilité fiable des opérations conduites : tandis que l’Algérie avance des chiffres ne reposant sur aucune certitude (45000 tués), les autorités de la IV° République évoquent un nombre de disparus en deçà des réalités (1500 personnes).

Les faits survenus animent aujourd’hui encore de vifs débats entre spécialistes parce qu’au fil des témoignages recueillis et des documents dépouillés, il est bien difficile de dégager les causes profondes de la tragédie. Défilés spontanés de manifestants musulmans qui auraient mal tourné pour certains, complot imaginé par les organisations indépendantistes de l’époque ou provocation colonialiste pour d’autres, chacun avance son interprétation des faits, avec parfois en tête certaines arrière pensées.
A l’historien revient donc le travail essentiel mais délicat d’éclaircir le débat.

En 1945, un puissant courrant nationaliste agite le Maghreb. Cela n’est pas nouveau : la présence européenne en Afrique du Nord est mal ressentie. Des élites de la communauté arabe, instruites des principes de la culture occidentale, réclament la mise œuvre d’une égalité politique pour tous : la citoyenneté nationale ne serait plus le seul privilège de la société coloniale. En métropole, certains parlementaires (Blum entre autres) appuient le projet d’une intégration des Musulmans à la République. Le front résolu des députés Pieds Noirs déterminés à n’accepter aucun compromis sur la question, bloque toutes les réformes envisagées.

Le combat mené contre les forces du nazisme provoque la rupture : le sacrifice de milliers de soldats arabes consenti au nom de la France Libre sur les fronts d’Italie, de Provence ou d’Alsace radicalise les revendications. Les milieux nationalistes n’évoquent plus seulement la possibilité d’une Algérie autonome fédérée à la France. L’idée d’une souvraineté pleine et entière fait son chemin.
Ferhat Abbas imagine en 1944 une organisation politique inédite, « Les Amis du Manifeste et de la Liberté » (AML). De nombreux sympathisants rejoignent les rangs du mouvement et se rangent assez vite aux côtés de Messali Hadj, leader du PPA (Parti du Peuple Algérien). Les exigences du personnage sur la question nationale (Obtention d’une indépendance totale et immédiate, si nécessaire par les armes) lui permettent de rallier ceux que la politique plus modérée de Abbas déçoit.
La tenue d’un congrès de l’ AML, en Mars 1945 à Alger est l’occasion pour Hadj d’emporter l’adhésion d’une importante fraction du mouvement. C’est aussi pour les autorités françaises un avertissement sérieux : la solution d’une autonomie algérienne obtenue dans le cadre de négociations avec la métropole ne séduit plus. Le message est désormais sans équivoque : le succès de Hadj traduit l’influence croissante des partisans d’une indépendance sans condition. L’inquiètude s’installe chez les Européens : le gouverneur général Chataigneau, responsable au nom de la république, des départements nords africains, chosit d’appaiser les tensions et fait exiler au Congo le leader du PPA. Le geste provoque plusieurs incidents graves à Alger au début du mois de Mai 1945.

Quand survient la capitulation allemande, les accrochages consécutifs à l’arrestation de Hadj résonnent comme une mise en garde adressée à la métropole : les nationalistes sont parfaitement conscients de leur audience auprès des populations musulmanes. Les rumeurs d’une insurrection générale en Algérie circulent un peu partout dans le pays.

Le 8 Mai 1945, à Sétif, comme ailleurs dans le Constantinois, les célébrations de la victoire alliée mobilisent la ville. Vers huit heures du matin, de cinq à six mille Musulmans se réunissent dans les rues, précédés de drapeaux américains, britanniques ou français. Les forces de l’ordre encadrent les défilés. La situation dégénère lorsque surgissent de la foule des banderoles aux couleurs algériennes et que résonnent les premiers slogans nationalistes : « Nous sommes tous égaux ! », « A bas le colonialisme ! ». La police repère rapidement les meneurs et intervient aussitôt. Une vague de colère parcourt les rangs des manifestants. L’instant d’après, une fusillade éclate sans que l’on en connaisse précisemment les responsables. A ce sujet, rien n’a jamais été clairement établi : tandis que certains incriminent les gendarmes arrivés sur place (L’un d’eux aurait abattu le porteur d’un drapeau algérien), d’autres évoquent la provocation de colons, qui depuis leurs balcons, auraient ouvert le feu. Quant aux participants eux-mêmes, nul ne peut assurer que des armes n’aient pas circulé de mains en mains.
Plusieurs personnes s’éffondrent sur le pavé, touchées par les tirs. Les représailles sont immédiates : sous le regard impuissant de policiers débordés, des émeutiers arabes s’en prennent aux Européens qu’ils rencontrent dans les rues. Vingt neuf personnes succombent sous les coups, dans des conditions particulièrement atroces.

Les évènements résonnent comme un signal à travers le Constantinois. L’après midi, des troubles similaires se produisent à Guelma où une manifestation s’ébranle vers 16 heures. L’apparition de drapeaux algériens précipitent les évènements. Les nouvelles venues de Sétif amplifient l’agitation. Les troubles gagnent également les campagnes proches : plusieurs fermes isolées sont attaquées puis incendiées, des colons massacrés avec leurs familles. Les mêmes scènes se jouent un peu partout dans la région. Les bilans dressés font état d’une centaine d’assassinats et de plusieurs cas de viol.

L’ampleur de la répression engagée quelques jours plus tard par l’armée exprime les vives inquiètudes des autorités. Dix mille militaires sont mobilisés pour les opérations. Les zones où se sont produits les premiers soulèvements font l’objet d’un ratissage systématique : exécutions sommaires, bombardements aveugles de l’aviation ou de la marine (Deux croiseurs tirent 800 coups de canon depuis la rade de Bougie), dérapages inqualifiables passés inaperçus au cœur des représailles entraînent la mort de centaines de personnes.
Les derniers foyers d’agitation tombent le 25 Mai.

Les enquêtes ultérieures, menées pour évaluer les conditions dans lesquelles fut conduite la répression, soulignent les attitudes et les responsabilités des fonctionnaires de la République. A Guelma, les directives du sous-préfet Achiary sont particulièrement dures. « Lui seul a déclenché puis entretenu par ses exigences la plus impitoyable répression que l’Algérie n’ait jamais connu » affirme un rescapé des massacres. Ailleurs, des témoignages signalent la disparition de nombreux cadavres dans des fours à chaux, disparitions dont le préfet de Constantine semble avoir eu connaissance au moment des faits.

Les historiens s’accordent tous sur l’ampleur inédite des représailles menées à l’encontre des Musulmans. Mais beaucoup se divisent quant aux bilans des tueries. 1500 victimes, comme l’ont affirmé les sources officielles de la IV° République ? Sans doute bien plus. Sans avoir de certitudes précises, les spécialistes estiment qu’au moins 5000 personnes ont trouvé la mort au cours des journées de Mai 1945. Quelques uns proposent un chiffre oscillant entre 20000 et 30000 disparus.

Au-delà des exactions commises, que de nombreux témoins ont évoqué, les explications des faits survenus font l’objet de controverses très débattues.

Le lendemain même des massacres, chacun tente, comme il le peut, d’apporter un début de réponse aux questions que l’opinion publique, du reste assez mal informée, se pose. Pour les communistes et les socialistes, des provocations colonialistes, délibérées et réfléchies, seraient à l’origine des violences. Un moyen efficace de mettre en œuvre la répression militaire qui seule pouvait briser le courrant nationaliste. Le gouverneur général de l’Algérie invoque également l’hypothèse du complot, mais d’un complot orchestré par les milieux indépendantistes. Les partisans du PPA auraient profité des célébrations du 8 Mai pour déclencher une insurrection générale.

Les historiens ont apporté leurs conclusions. Côté algérien, plusieurs spécialistes estiment que les défilés de Sétif expriment l’ immense liesse populaire consécutive à la capitulation allemande. L’intervention aussi brutale qu’inexpliquée des forces de l’ordre serait à l’origine des premiers dérapages.

Les travaux réalisés en France interprètent les évènements autrement. Un peu comme le supposait le gouverneur d’Algérie en son temps, un projet de soulèvement occupait les milieux nationalistes depuis le début 1945. Hadj réfléchissait à l’organisation d’une insurrection et avait rencontré plusieurs fois ses compagnons. Son arrestation et son exil au Congo en Mars 1945 ébranlaient certes les plans du PPA mais la rumeur qu’un appel à la révolte était prévu pour la fin Mai 1945 circulait dans le Constantinois.

Le 8 Mai 1945, profitant des manifestations pacifiques de la victoire, des partisans nationalistes se seraient décidés à déclencher le soulèvement général que le PPA prévoyait un peu plus tard (Ce qui fournit une explication satisfaisante quant à l’apparition rapide de drapeaux aux couleurs algériennes dans les rangs des manifestants).
Il semble donc à la lumière des conclusions fournies par les spécialistes de la question que les organisations indépendantistes, encore mal préparées à la lutte armée, aient été dépassées par une puissante détermination populaire. En fin de compte, l’efficacité de la propagande nationaliste paraît avoir parfaitement fonctionné et mobilisé au service de la cause algérienne une large partie de la communauté arabe. Mais, le 8 Mai 1945, les dirigeants du AML n’avaient donné aucun mot d’ordre précis. Il était trop tôt.

Peu médiatisés en France parce que l’armée n’y joue pas le plus beau rôle et parce qu’ils surviennent aussi le jour de la capitulation allemande, les évènements de Sétif sont longtemps restés ignorés de l’histoire officielle. A l’époque, ils retentissent comme un douloureux avertissement : entre colons européens et Arabes, la rupture est maintenant consommée. A l’incompréhension, à la méfiance s’ajoute aussi la certitude que la cohabitation de deux cultures sur un même territoire n’est pas possible. Un climat de tensions alourdit les rapports compliqués des communautés occidentales et maghrébines. Bien avant la Toussaint 1954, les massacres du Constantinois offrent aux nationalistes l’occasion de formuler leurs revendications et d’expérimenter les méthodes que le FLN emploiera quelques années plus tard. A Sétif, ce 8 Mai 1945, vient de se jouer le premier acte de la décolonisation. D’autres suivront.