Les grandes heures du passé ouvrier (1850-1973).

Les transformations industrielles du XIX° siècle (Autrefois on parlait plus volontiers de révolutions) ne bouleversent pas seulement les économies des pays européens. Elles transforment, modifient et réorganisent les rapports sociaux. Un personnage nouveau apparaît sur les pavés urbains, un personnage que l’on distingue, un personnage que l’on entend, un personnage que l’on craint parfois : l’ouvrier. Qui est cet homme méprisé des gens de bonne famille ? D’où vient-il ? Quel est son passé, son histoire ? Chaque matin, chaque soir, sa maigre silhouette glisse sur les trottoirs, s’engouffre dans les ruelles ou se faufile parmi les badauds qui aiment flâner le long des boulevards. Une silhouette que l’on ne remarque plus, que l’on ne voit plus tant elle appartient au paysage quotidien de la ville.
Les horizons de l’ouvrier ? Peu de choses en vérité. Le logement insalubre et misérable où l’on vit parfois à plusieurs familles faute de mieux. Les murs en briques de l’usine et sa lourde porte que l’on franchît aux premières heures de l’aube tous les jours. Le bistrot enfumé et ses odeurs de sueurs mêlées. La petite épicerie du quartier et ses étalages. Le parc et ses jardins où l’on aime venir, le temps d’une promenade en fin de semaine.
Isolé et anonyme, l’ouvrier ? Non. Les difficultés de la vie quotidienne, les souffrances endurées, les deuils, les inquiétudes de l’avenir forgent les solidarités. Dans la rue, sur le chemin de la fabrique, à la table d’un troquet, on discute, on s’exprime. Les discours sont enflammés, les paroles passionnées et lancées comme d’éternelles vérités. Les opinions se heurtent, les certitudes se déchirent mais, finalement, derrière les mots, les phrases mal construites ou mal comprises, surgit l’image, encore floue et imprécise, de ce personnage craint autant qu’il est détesté : le patron.

ZOLA, L’ECRIVAIN DU MONDE OUVRIER.
Entre le patron et ses ouvriers, rien n’est tout à fait simple. Relisons les pages d’Emile Zola et l’on comprendra les conditions d’existence particulièrement pénibles du mineur français au XIX° siècle. La famille des Maheu, tristes héros du roman Germinal, partage les préoccupations quotidiennes du coron (Un village) où elle vit : rapporter chaque mois le salaire qui pourra nourrir la maisonnée, obtenir à l’épicerie quelques jours de crédit, se lever chaque matin en songeant aux incertitudes de l’avenir (Que se passerait-il si un accident venait à blesser le Maheu ? Comment se débrouiller s’il ne pouvait plus descendre dans le fond de la mine ?). Zola ne décrit pas seulement les misères de son temps. Sa plume talentueuse présente aussi un monde ouvrier actif et conscient de lui-même. Victimes impuissantes, les Maheu ? L’auteur ne le veut surtout pas. Un meneur apparaît, ce sera Etienne Lantier. Un homme dont on ne sait rien de très précis. Mais un homme déterminé à réveiller les énergies. Les premières grèves éclatent, les mineurs se mobilisent et refusent « de descendre » comme ils le disent. Des liens de solidarité s’organisent, les corons de la région s’installent lentement dans un combat dont personne ne sait précisément quand il s’achèvera. Jusqu’aux dernières lignes du roman, Lantier poursuit son inépuisable activité : rassurant les uns, bousculant les autres, il semble partout à la fois. A la tête d’un défilé, grimpé sur une table de l’auberge au village pour un discours improvisé, il rencontre le lendemain dans son bureau le directeur de la mine. Les négociations tournent cours mais à travers le dialogue des protagonistes deux mondes se heurtent brutalement. Lantier évoque la misère de ses compagnons, les salaires trop bas, les dangers quotidiens du grisou. Son interlocuteur s’attarde sur la rentabilité économique de son entreprise, les exigences d’actionnaires avides, la nécessité de reprendre au plus vite le travail. Deux logiques inconciliables.
Le roman s’achève quand la faim finit par vaincre les résistances. Les mineurs ont soutenu les privations que la lutte imposait mais l’épuisement brise la détermination des plus résolus. L’échec du mouvement est en fin de compte l’échec de Lantier. Désigné comme le responsable des malheurs endurés, l’homme s’en retourne comme il était venu, discrètement, dans l’indifférence générale. Un épilogue sans gloire, des espoirs déçus, la certitude que le monde ouvrier n’est pas au bout de ses peines. Mais là n’est peut être pas le plus important. Confronté aux souffrances de son époque, Zola n’a guère d’illusions quant à la société nouvelle que certains intellectuels mûrissent dans leurs esprits agités. Son œuvre évoque pourtant l’espoir d’un avenir plus radieux : les mineurs de Germinal ont su se rassembler et mener ensemble cette bataille qu’il leur appartenait de livrer. Les manifestations, les violences ont fait couler le sang (Le Maheu est tué à l’issue d’une fusillade) mais la cohésion du prolétariat y a découvert une force nouvelle. La faim emporte les plus faibles, provoque des ruptures familiales, interroge les consciences mais des peines émerge finalement le sentiment d’appartenir à une classe sûre d’elle-même et de ses intérêts. Zola consacre les dernières lignes de son travail à la description du champ que Lantier longe un moment avant de disparaître au loin. Ce procédé ne relève pas d’un simple effet de style ou d’esthétique. Au-delà des mots employés, des phrases soigneusement construites, le message symbolique que l’on y trouve ne doit pas échapper. La germination future des graines encore enfouies, l’image des récoltes qui bientôt lèveront au soleil de Juillet annonce la naissance de ce monde nouveau pour lequel Lantier a tant combattu. Le personnage semble s’enfuir sans percevoir les forces mystérieuses qui, sous la surface paisible des sillons, travaillent déjà la terre prête à éclore. Sent-il alors qu’une puissance tout aussi étrange, nourrie du sang versé (Celui de Maheu entre autre…) et des larmes consenties (Celles de son épouse) prépare le temps d’un avenir meilleur ?
Un historien qui travaillerait sur une histoire sociale du XIX° siècle pourrait difficilement se dispenser d’une lecture, même occasionnelle, des œuvres laissées par Zola à sa mort en 1902. La préoccupation première de tout écrivain n’est pas de reproduire dans le détail une vérité absolue. Un écrivain est avant tout celui qui imagine, jette sur le papier des personnages attachants mais promis à disparaître une fois le livre achevé. L’écrivain dévoile un sentiment, un ressenti, une partie de lui- même. En cela, il s’éloigne de l’historien. Mais, il produit aussi un décor, un climat, une trame. Il donne d’une époque sa vision personnelle, son interprétation propre. Un moyen pour le spécialiste de mieux saisir la société qu’il travaille à décrire et comprendre. Une manière d’approcher au plus près les mentalités d’un temps, les représentations que les hommes et les femmes d’autrefois se faisaient d’un groupe, d’un évènement précis.
Lantier n’a jamais vécu que par l’esprit fécond de Zola. Son existence tumultueuse, son énergie, ses espoirs déçus sont pourtant ceux des ouvriers du XIX° siècle. Combien de mineurs, de métallurgistes, se seraient identifiés à lui s’ils avaient su lire ? Lantier est infatigable, il se fâche, il tempête, il peut être parfois violent. Il s’engage sans arrière pensée, affronte l’armée venue disperser une manifestation. Une attitude surprenante pour nous qui ne vivons plus à l’époque des misères de l’ère industrielle. Mais une attitude qui évoque étrangement les grands meneurs socialistes d’antan : que l’on songe à la « vierge rouge » de la Commune, Louise Michel, déportée au lendemain de la répression versaillaise et tellement convaincue de son combat qu’elle réclame le droit d’être fusillée aux côtés de ses compagnons d’infortune. Exposé aux balles du régiment envoyé contre les mineurs de Germinal, Lantier n’est finalement jamais que le produit de son époque, du monde auquel il appartient.
Minutieux quant à la description de ses personnages, Zola réfléchit également au décor qu’il installe. Brosser l’ambiance si particulière d’un coron, d’une mine n’est pas chose évidente. L’écrivain se déplace dans le Nord, les bagages emplis de carnets, de feuillets qu’il noircit fébrilement de ses notes personnelles, de ses schémas. Rien ne lui échappe : Germinal fourmille de détails réalistes découverts au hasard de flâneries solitaires ou d’observations judicieuses.

ASPECTS ET SPECIFICITES D’UNE CULTURE OUVRIERE.
C’est au cabaret du village que les protagonistes de Germinal s’enflamment, discutent, prennent les décisions d’importance. C’est au cabaret que les travailleurs épuisés viennent trouver un instant de réconfort sur le chemin de la maison, le labeur quotidien achevé. C’est au cabaret que chacun se rencontre et se côtoie. Le romancier décrit là une attitude ordinaire bien connue des historiens. Dans les quartiers populaires des grandes villes de l’époque industrielle, le bistrot est un lieu essentiel de la sociabilité urbaine. Un lieu où s’expriment les comportements propres à une culture spécifiquement ouvrière : on y oublie ses misères, ses inquiétudes. L’alcool coule à flot (L’absinthe, dont Zola fait le sujet d’un autre roman, l’Assommoir), embrume les esprits, provoque à l’occasion des désordres que les autorités s’empressent de réprimer. L’ambiance enfumée et bruyante des Pub écossais ou anglais anime les soirées d’une population surtout masculine. Installés au comptoir, les clients commentent les derniers résultats sportifs (Le football, une pratique que s’approprient rapidement les classes populaires), les décisions politiques du gouvernement. Le Pub est avant tout un espace de rencontre où se négocient les engagements, les mariages, les contrats C’est ici que se bâtissent les solidarités, les relations, les réseaux d’entraide.
Parti aux premières lueurs de l’aube, quand l’usine ouvre ses portes, rentré tard le soir, l’ouvrier n’est pas souvent chez lui. Sur le logement du prolétariat dans les grandes cités industrielles, les documents ne manquent pas : récits composés pour les besoins d’une commission d’enquête, descriptions de romans, photographies des débuts du XX° siècle à Berlin, Londres ou Paris, il n’est pas difficile d’obtenir une juste vision du foyer quotidien d’un ouvrier. La surpopulation de certaines zones urbaines entasse souvent les familles sur une superficie étroite. La pièce unique est souvent la règle : parents et enfants partagent ensemble les recoins aménagés en chambre. La cuisine rassemble les adultes et les jeunes pour les repas. C’est aussi penché sur l’évier que l’on accomplit le rituel de la toilette journalière ou que l’on nettoie le linge de chacun. Nulle intimité possible. Humidité des murs, usure du plancher, courants d’air glacés que les fenêtres vermoulues ne peuvent plus empêcher, les détails sordides peuplent les témoignages de quelques malheureux. A Paris, les plus mal lotis, les moins fortunés ne trouvent à occuper que les mansardes sombres des immeubles. A une époque où la médecine enregistre ses tous premiers progrès, l’hygiène n’est qu’une préoccupation secondaire. Les épidémies du XIX° siècle, meurtrières et souvent sans issue, frappent essentiellement les populations modestes : tuberculose, choléra, pneumonie, la mort prélève son lot de victimes. Les ravages du choléra en 1832, au cœur de Paris, laisse dans les esprits un souvenir traumatisant. Parce qu’elles utilisent volontiers l’eau des fontaines publiques pour leurs besoins quotidiens (Par laquelle se propage l’agent infectieux de la maladie) les familles ouvrières endurent tout particulièrement les ravages du fléau.
Les misères de l’ère industrielle brutalisent les rapports sociaux. La violence hante le quotidien de chacun. Une violence exprimée dans l’intimité du foyer familial. Une violence collective. Une violence nécessaire parce qu’elle construit et renforce les solidarités du prolétariat urbain. Les luttes conduites sur les barricades de 1848 ou de 1870 sont vécues comme les évènements fondateurs d’une conscience de classe. Le souvenir des camarades morts sur les pavés parisiens participe à l’épanouissement d’une mémoire commune dont chacun s’approprie une part.
On ne peut clairement saisir l’identité ouvrière si l’on néglige de considérer ses symboles, ses références propres. Qu’une manifestation de travailleurs en colère occupe la rue et le drapeau rouge surgit des rangs, brandi bien haut, comme le signe du ralliement universel. Un drapeau rouge comme témoin des sacrifices consentis, du sang versé pour un monde meilleur. Un drapeau rouge flottant sur les dernières barricades de la Commune lorsque la victoire des Versaillais s’impose aux derniers insurgés. Le rouge, unique couleur du monde ouvrier ? Peut-être si l’on se souvient de la magnifique chanson fredonnée dans le Paris de 1871, « Le temps des cerises ». S’ils évoquent la nostalgie d’un passé serein et apaisé où l’on pouvait cueillir le fruit juteux des cerisiers, les couplets suggèrent aussi l’image de la tache sanglante apparue sur la chemise déchirée du combattant mourant. Une chanson très belle mais amère : la société idéale imaginée par Marx, Engels, Raspail ou Blanqui n’est pas pour demain.
La conscience ouvrière ne se bâtit pas uniquement sur l’appropriation d’un symbole ou d’une couleur. Elle dispose aussi de ses fêtes, de ses commémorations propres. Les quartiers populaires des grandes villes industrielles vivent le 1er Mai comme un temps fort du calendrier, l’occasion de fouiller sa mémoire et de se souvenir des victimes d’autrefois. A l’origine de la tradition, les évènements survenus à Chicago, le 1er Mai 1886. Ce jour-là, un défilé populaire agite la rue. Les manifestants réclament la revalorisation des salaires et l’amélioration des conditions de travail. L’intervention des forces de l’ordre précipite les violences : trois grévistes sont tués au cours des affrontements. Le lendemain, une marche de protestation complique encore la situation. Un groupe de meneurs anarchistes installe une bombe. L’explosion de l’engin provoque le décès de quinze policiers. Les enquêtes s’achèvent sur l’arrestation des responsables. Passé en jugement, plusieurs d’entre eux sont pendus le 11 Novembre 1886, sur des preuves peu convaincantes. L’un des condamnés, Augustin Spies, prononce ces ultimes paroles au moment de monter sur l’échafaud : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. ». La nouvelle du drame bouleverse les esprits, bien au-delà des Etats-Unis. Trois ans plus tard, les participants de la Seconde Internationale, réunis à Paris, s’accordent sur le choix du 1er Mai comme journée consacrée aux revendications ouvrières. A travers l’Europe, de Londres à Paris en passant par Berlin, des rassemblements mobilisent des centaines de personnes pour la réduction de la journée de travail à huit heures. Le 13 Mai 1891, à Fournies, petite ville du Nord de la France, les manifestations tournent au drame. Les grévistes se heurtent à la troupe arrivée sur place. Quelques pierres volent et atteignent les soldats. La fusillade se déclare brutalement. Le défilé se disperse dans la panique. On relève quatre morts et plusieurs blessés. Le drame attire l’attention des pouvoirs publics. Les problèmes du prolétariat s’imposent à la société.
Les évènements survenus à Chicago, à Fournies s’inscrivent dans la mémoire ouvrière. Des années plus tard, le 1er Mai demeure toujours un moment de rassemblement au cours duquel les solidarités se reconstruisent. En 1941, le régime de Vichy récupère à son profit le contenu symbolique de ce jour particulier. Le Maréchal Pétain en retire les éléments d’une culture spécifiquement ouvrière : aux boutonnières, le brin de muguet blanc remplace l’églantine dont la couleur évoque le souvenir des combats d’autrefois. Les célébrations de la journée perdent une partie de leur signification traditionnelle et deviennent un nouveau temps fort du calendrier national. La signification des défilés s’est modifiée. Pour les Français de l’Occupation, il s’agit moins de rappeler les luttes passées que de se réunir autour d’une valeur sur laquelle se bâtit le programme politique des autorités vichyssoises : le travail. Le travail comme principe retrouvé. Le travail comme contre- modèle d’une société oisive de rentiers enrichis.

L’EGLISE, LA RELIGION ET LE MONDE OUVRIER.
Proposer une histoire sociale du XIX° siècle, c’est aussi évaluer la place que le monde ouvrier offre à la spiritualité. Une place en vérité bien étroite. Le séisme que produisent les réformes de la Révolution de 1789 place pour très longtemps l’Eglise dans une situation délicate. Les mouvements de déchristianisation, la diffusion d’un culte civique inédit (Celui consacré à la déesse Raison) ont durablement ébranlé l’influence du catholicisme en milieu urbain (Les campagnes plus attachées aux valeurs traditionnelles du christianisme conservent un sentiment religieux puissant). Les témoignages de l’époque industrielle confirment ce que les spécialistes savent déjà : dans les quartiers populaires des grandes villes européennes, la messe dominicale n’est plus le moment fort de la sociabilité quotidienne. Les ouvriers désertent les chapelles, les confessionnaux, les sacrements. A l’occasion d’une commission d’enquête, d’un rapport, certains le reconnaissent volontiers : c’est ailleurs qu’ils découvrent de nouveaux repères, de nouvelles manières d’envisager les misères du temps.
La transformation rapide des sociétés occidentale bouscule le Christianisme. Les autorités catholiques ou protestantes ne sont pas préparées à affronter les ruptures industrielles et leurs conséquences humaines. Le message traditionnel de l’Eglise ne séduit plus. Surtout, il apporte une réponse incapable de satisfaire les attentes ouvrières. Ce n’est pas du prêtre, de l’évêque ou même du pape que viendra la disparition des inégalités. A la pensée marxiste, bâtie sur l’idée essentielle d’une révolution prolétaire conduite pour briser le pouvoir bourgeois, s’oppose la vision d’un catholicisme attaché au respect de la propriété individuelle.
De l’autre côté des Alpes, le Vatican s’interroge, réfléchit. Le recul de la pratique religieuse dans les grandes villes européennes inquiète les milieux ecclésiastiques. A l’abri des bureaux pontificaux, les études, les enquêtes se multiplient. De nouveaux territoires s’ouvrent à l’action évangélique des missionnaires. Il ne s’agit plus de s’enfoncer dans les profondeurs de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud, à la rencontre de tribus indigènes. Il faut bien davantage se rendre au cœur des quartiers populaires, approcher ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se sont éloignés de Dieu, convaincre les esprits, dialoguer. Une tâche ardue. Une tâche de longue haleine tant il y a à faire. Le pape le sait bien : s’il veut séduire, s’implanter, rassembler autour de lui, le message catholique doit s’adapter, prendre en compte les réalités de l’époque, récupérer à son profit les idées acceptables du socialisme.
Les autorités catholiques et protestantes s’engagent dès 1840 : tandis que des prêtres animent des réseaux d’entraide et de solidarité dans les milieux du prolétariat urbain, en Angleterre, une jeune organisation, l’Armée du Salut, promet aux plus malheureux « de la soupe, du pain, du savon » (1878). Les interrogations et les inquiétudes de l’Eglise produisent une littérature nouvelle. Penseurs et intellectuels réfléchissent à une redéfinition des rapports entre religion et monde ouvrier. Le catholicisme y acquiert une image nouvelle, une image de modernité. Rien n’est pourtant vraiment simple.
En 1891, le pape Léon XIII franchit le pas que ses prédécesseurs n’ont pas osé accomplir. La diffusion de son encyclique Rerum novarum précise la position officielle du Vatican quant au progrès du socialisme en Europe. S’il dénonce et déplore les misères que les transformations industrielles ont provoquées, s’il réclame du patronat une nécessaire prise en compte des souffrances populaires, le souverain pontife n’en condamne pas moins les principes du Marxisme dont les accents de violence s’accordent très mal au message chrétien. Longtemps demeurée en retrait des bouleversements économiques et humains du XIX° siècle, l’Eglise choisit finalement d’intégrer à ses traditions religieuses les éléments acceptables d’une culture spécifiquement ouvrière.
Réconciliation du prolétariat urbain et du Vatican ? Sans doute. Pourtant, la politique de rapprochement que conduit Léon XIII ne gomme pas le souvenir des évènements de la Commune en France. Evènements très mal vécus des catholiques. Evènements qui laissent jusqu’au cœur de la conscience nationale de profondes déchirures. Quand en Mars 1871, le peuple parisien accepte le dangereux pari d’un soulèvement contre le gouvernement provisoire de la Troisième République, l’Eglise est tout de suite dénoncée comme l’ennemi de l’intérieur. Sorties de toute légalité politique, les autorités de la Commune entendent faire du mouvement qu’elles animent l’authentique expérience du marxisme. Les premières décisions indiquent l’orientation du régime parisien : revalorisation des salaires, diminution des heures quotidiennes de travail, gel des loyers, socialisation des moyens de production…C’est dans une certaine mesure la revanche du monde ouvrier sur la bourgeoisie. Encerclée et pressée par les troupes versaillaises, très vite aux abois, la Commune se cherche des ennemis : une attitude somme toute ordinaire lorsque la gravité d’une situation exige que l’on désigne une victime expiatoire. Les coupables, les responsables, sont vite découverts : les Parisiens s’emparent des prêtres et des religieux de la capitale. Les malheureux patientent de longues semaines dans les prisons de la ville avant que les insurgés ne les fusillent lorsque les troupes gouvernementales pénètrent les quartiers ouest de Paris.
Le printemps 1871 évoque à bien des égards le souvenir de 1793. En même temps qu’ils redécouvrent l’ancien calendrier révolutionnaire et ses mois si particuliers, les Communards conduisent une violente politique de déchristianisation : tandis que les propriétés de l’Eglise passent aux mains du gouvernement, les édifices du culte sont dépouillés de leur mobilier, de leurs richesses puis transformés en écuries, en casernes, en arsenaux. L’épisode de la Commune ne traduit pas seulement la colère d’une ville qui ne reconnaît plus la légitimité républicaine. C’est aussi l’instant d’une rupture violente entre le prolétariat et la religion. Le traumatisme est aussi profond qu’il est durable. Des années après la victoire des Versaillais, le souvenir des prêtres exécutés, des chapelles saccagées, hante encore la mémoire des milieux catholiques. La paix revenue, l’heure est à la reconstruction, à l’apaisement. Les quartiers populaires du Nord et de l’Est parisien ont livré une résistance aussi acharnée que désespérée à l’armée régulière. C’est ici que les derniers défenseurs de barricades se sont rendus ou donné la mort. C’est ici que les ouvriers sont le mieux implantés. C’est ici que les principes du socialisme trouvent leur plus large audience. Pour les autorités catholiques, la reconquête spirituelle de ce morceau du territoire urbain relève bien d’une impérieuse nécessité. Cette reconquête implique l’exercice des activités missionnaires de prêtres convaincus et enthousiastes. Mais elle s’inscrit aussi durablement dans le paysage de la ville. La construction du Sacré Cœur à Montmartre relève de cette volonté d’implanter la religion au centre de l’existence quotidienne des couches populaires. L’allure massive de l’édifice, sa situation géographique particulière (Sur l’une des hauteurs de la capitale) évoquent l’attitude d’une société confrontée aux crimes de la Commune. Crimes que l’on cherche à expier par l’expression d’une piété renouvelée.

L’IMPOSSIBLE RASSEMBLEMENT DES MOUVEMENTS SOCIALISTES.
On précisait plus haut que les combats du monde ouvrier derrière les barricades de 1848 ou de 1871 affirmaient le sentiment d’appartenir à une classe consciente d’elle-même et de ses intérêts propres. Si la culture des populations urbaines s’appuie sur un vaste réseau de solidarités personnelles ou collectives (que l’Eglise essaie d’ailleurs de reprendre à son compte par la création d’associations caritatives), la cohésion des quartiers industriels ne se construit pas uniquement sur les pavés sanglants de la révolte. Très tôt, les penseurs socialistes réfléchissent au principe d’une solidarité universelle, s’affranchissant des frontières et des nationalités. Ici réside tout le contenu idéologique des mouvements successifs de l’Internationale.
Parce qu’ils ont compris que les luttes ouvrières ne sont pas celles d’un pays ou d’un continent mais qu’elles s’expriment au contraire au-delà des distances, Marx et ses compagnons estime que le rassemblement des forces laborieuses européennes ou nord américaines relève d’une impérieuse nécessité. La Révolution ne doit pas seulement se réaliser à l’échelle occidentale. Elle est avant tout mondiale. Ainsi naît la Première Internationale à Londres en 1864. La coordination des luttes syndicales là où elles se produisent en est le rôle essentiel. Néanmoins, le succès reste très limité : l’opposition de nombreux courants socialistes (Les Anarchistes se heurtent aux disciples de Marx) fragilise un mouvement qui réunit tout au plus quelques milliers de membres. La tenue de congrès successifs confirme l’existence de vives querelles intellectuelles. Les intérêts nationaux prennent d’ailleurs rapidement le pas sur le principe d’une solidarité universelle. La guerre entre la France et la Prusse (1870-1871) ou entre la Prusse et l’Autriche (1866) introduit de violentes ruptures au cœur de l’organisation. En France, les mesures du régime impérial parasite aussi la légitimité de l’Internationale. A quelques années du désastre final de Sedan, Napoléon III perçoit la nécessité d’élargir les bases de son pouvoir et d’encourager l’adhésion des classes populaires au régime : l’instauration d’un droit de grève en 1864 s’inscrit véritablement dans cette orientation politique nouvelle.
Minée par ses dissensions internes, les Anarchistes sont finalement exclus de la Première Internationale, le mouvement s’épuise et se disloque. L’échec retentit comme un sinistre avertissement, il traduit la difficulté des courants socialistes à se rassembler autour d’un projet commun. Le monde ouvrier y perd peut être une part de ses illusions : les intérêts particuliers des nations, les déchirements des principaux penseurs socialistes annoncent que la cohésion des forces laborieuses trouvent finalement leurs limites.
En 1889, dans un Paris mobilisé par les célébrations pour le centenaire de la Révolution Française et l’organisation de l’exposition universelle, la réunion d’un nouveau congrès aboutit à la création d’une Seconde Internationale. Les membres présents aux débats viennent des quatre coins de l’Europe et du Nord de l’Amérique. Les discussions s’accordent sur la définition de revendications communes quant à la durée de la journée de travail. De ce mouvement, porteur d’espoirs et d’attentes, naît d’ailleurs la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) promise à devenir au XX° siècle nôtre parti socialiste actuel. La tenue régulière de rassemblements entretient certes les cohésions et les solidarités des représentants ouvriers mais la dissidence d’un mouvement anarchiste marginalisé depuis son exclusion de 1872 fragilise durablement l’organisation. Le déclenchement du premier conflit mondial en 1914 produit une nouvelle rupture. En France, en Allemagne, les Socialistes se rangent aux côtés des gouvernements et votent les crédits de guerre. Les nécessités de « l’union sacrée » n’admettent aucune défection : l’heure est au regroupement, à la cohésion nationale. Le principe d’une mobilisation générale autour de la patrie en danger se substitue, au moins pour un temps, à la lutte des classes. Cette logique imposée, beaucoup l’acceptent. Parmi les rares voix à protester, celle de Karl Liebknecht. L’homme quitte ses compagnons de l’assemblée et milite jusqu’en Novembre 1918 pour l’arrêt immédiat des hostilités. Des millions d’ouvriers rejoignent néanmoins les tranchées du front. Beaucoup n’en reviendront pas. D’autres y laisseront leurs illusions. Les espoirs que la tenue de la Seconde Internationale avait soulevés volent en éclat, au milieu des explosions et des bombardements.
Novembre 1917. En Russie, un jour nouveau se lève. Les clameurs d’une révolution inédite parviennent jusqu’en Occident. Une révolution qui n’est pas celle de 1789. Une révolution qui propose une autre société, une manière différente d’envisager le monde. La chute du Tsar Nicolas II précipite la fin d’une époque, d’une culture, d’une tradition. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un gouvernement, qui ne tire sa légitimité politique que de la seule victoire emportée sur les forces réactionnaires, diffuse le message marxiste à l’échelle d’un pays entier. A Moscou et ailleurs, les ouvriers ont enfin la parole. Partout, de l’usine au village, de la ville à la caserne, les Soviets fleurissent ça et là. Chacun discute, propose, espère. Du patron, du bourgeois, plus nulle trace. Les salariés s’approprient les machines, les moyens de production. Comme souvent en de telles situations, les désordres se multiplient, l’anarchie s’installe doucement. Cependant Marx avait prévenu : la révolution accomplie, la bourgeoisie disparue, l’Etat devrait imposer son autorité parce que lui- seul pourrait prévoir, conduire la collectivisation et encadrer, au moins pour un temps, cette société sans classe tant attendue.
Maîtres du destin de la Russie, les responsables bolcheviks conservent l’ambition d’initier l’élan d’une révolution mondiale. Lénine et ses compagnons ont montré la voie : les forces laborieuses d’Europe ou d’Amérique doivent elles- aussi agir, se mobiliser, renverser les gouvernements en place et bâtir ce monde idéal libéré de la misère. Une Troisième Internationale prend forme en 1919. Elle rassemble les convaincus, les admirateurs du modèle soviétique. Ses buts sont clairs : coordonner, soutenir, encourager le combat des partisans de la révolution mondiale. Le mouvement ouvrier y découvrira-t-il enfin les vertus d’une solidarité affranchie des frontières, des cultures nationales ?
Les désillusions arrivent vite. Les déceptions sont cruelles. L’échec sanglant du soulèvement spartakiste en Allemagne annonce que les divisions du socialisme n’ont pas été corrigées. Les idées bolcheviques se heurtent à des traditions politiques spécifiques et déjà anciennes. La France ou la Grande- Bretagne disposent depuis longtemps de leur passé propre, de leur références (1789 pour l’une, 1688 pour l’autre). La Révolution de 1917 séduit peu. Elle agit néanmoins sur les échiquiers parlementaires car elle oblige les formations de gauche à redéfinir leurs positions : faut-il ou non accepter, intégrer aux contenus idéologiques les principes que Lénine et ses compagnons ont mis en œuvre ? La question implique de puissants enjeux politiques. En France, elle produit la nécessité d’un congrès de la Gauche. Les débats se tiennent à Tours en Décembre 1920 et s’achèvent sur une nouvelle fracture du monde socialiste : une minorité de participants se détachent de la SFIO et rejoignent les rangs de la Troisième Internationale. Ils jettent les premières structures du parti communiste français. Un parti ouvert aux directives venues d’URSS. Un parti qui intègre et s’approprie les thèses léninistes. La cohésion de la classe prolétaire sombre une fois encore. La rupture est concrète, elle se traduit jusque dans les quartiers populaires des grandes villes, à l’occasion de grands rendez vous électoraux. Au cœur des défilés chacun manifeste derrière sa banderole, son drapeau. Chacun lit son journal, chacun interprète les évènements à sa manière, selon ses affinités idéologiques.
Au cours du XIX° siècle, la pensée socialiste est féconde, puissante, bouillonnante. C’est sans doute ici que réside l’une de ses faiblesses : les opinions finissent par se heurter, les débats creusent les divergences d’opinions. Les ruptures bousculent les solidarités. Certaines sont définitives. En témoignent la marginalisation d’un courant anarchiste resté longtemps minoritaire mais capable de déployer, quand il le faut, une prodigieuse énergie (Principalement en France dans la seconde moitié des années 1890). Les luttes fratricides du prolétariat sont donc anciennes. L’imminence d’une menace commune suspend parfois les querelles (L’invasion de l’URSS par les troupes allemandes). En Espagne pourtant, les combats livrés aux nationalistes de Franco n’apaisent pas les tensions. En Catalogne, à la guerre civile s’ajoute un conflit meurtrier entre Communistes et Anarchistes. La victoire des premiers sur les seconds affaiblit les rangs républicains et explique en partie la défaite tragique du régime en 1939.
A l’aube du XXI° siècle, l’unité de la Gauche reste encore à découvrir. Depuis 1945, Socialistes et Communistes entretiennent des relations ambiguës, passionnées. Les difficultés du dialogue, de la concertation soulignent qu’entre les deux formations, les incompréhensions restent nombreuses. La IV° république, un temps fort du rassemblement des partis de gauche ? Sans doute. Ministres de la SFIO et du PCF se partagent avec leurs partenaires du MRP les portefeuilles d’un même gouvernement. Temps fort qui ne se prolonge pas au-delà de quelques mois. En 1947, la rupture survient. Les Communistes quittent le pouvoir et entrent dans l’opposition. Derrière ce coup de théâtre politique, les observateurs bien informés décèlent les manœuvres de Moscou. Staline transmet aux responsables des partis européens une instruction précise : le péril fasciste disparu, l’heure n’est plus aux alliances contre- nature. Il est nécessaire que les intérêts du prolétariat mondial mobilisent comme par le passé les énergies et l’action. Aucune compromission avec les partis de la bourgeoisie n’est possible ni même tolérée. Parce qu’ils se conforment au schéma traditionnel classe contre classe, les Communistes regagnent les rangs de la contestation. Une contestation qu’ils animent tout au long de la IV° République. Les intransigeances du parti sur certaines questions (La question coloniale entre autres…) aggravent les instabilités du régime. La pratique traditionnelle de la double investiture (L’Assemblée accorde sa confiance au gouvernement dès sa nomination par l’exécutif) permet aux députés communistes du PC de conduire une opposition efficace. Néanmoins cette attitude compromet un éventuel rapprochement avec la SFIO puisque les Socialistes détiennent plusieurs portefeuilles ministériels dans la longue série d’équipes gouvernementales de Matignon.
L’installation de la V° République marque un renouveau des relations entre les deux formations. François Mitterrand, figure montante du PS, réussit ce qui, quelques années plus tôt apparaissait hautement improbable : le rassemblement des forces de gauche. L’élaboration d’un Programme Commun (Juin 1972) scelle l’alliance passée entre Radicaux, Socialistes et Communistes. Les trois organisations s’accordent sur la définition de priorités : revalorisation des salaires, lutte contre le chômage, nationalisation des secteurs clés de l’économie française...
Les succès remportés aux élections municipales de 1977 précédent de quelques années l’arrivée inédite de François Mitterrand à la présidence de la république. Le rassemblement des principales organisations de la Gauche aux côtés d’un candidat unique offre au PS ce qui aujourd’hui encore apparaît comme l’une de ses plus grandes victoires. Pour la première fois depuis 1946, des députés communistes obtiennent des portefeuilles ministériels. A plus d’un titre, le souvenir de 1981 résonne une rupture historique.
Les désillusions sont pourtant à la hauteur de la vague d’espoir que l’entrée de Mitterrand à l’Elysée a soulevée. Quelques mois plus tard, le constat s’impose à chacun : les réformes économiques du gouvernement se heurtent aux inquiétudes du patronat. La perte de confiance est brutale, elle engendre une série d’incertitudes quant à l’avenir. Le Programme Commun a vécu : les nécessités du moment imposent l’abandon du processus de nationalisation que la signature des accords avait pourtant prévu. La privatisation de plusieurs groupes industriels et l’installation d’une politique de rigueur produisent la rupture des alliances : quand Mitterrand appelle Laurent Fabius au poste de Premier Ministre, les Communistes refusent de s’associer à la formation d’un nouveau gouvernement. Depuis, c’est en ordre de bataille dispersé que les partis de gauche se présentent aux échéances électorales du pays.


LA PENSEE MARXISTE, UNE REVOLUTION INTELLECTUELLE.
Karl Marx. Nulle existence plus bouillonnante que la sienne. Nul esprit plus fécond, plus puissant. La pensée marxiste n’influence pas seulement une époque, un siècle. Elle offre aux générations suivantes une manière inédite d’envisager le monde et les rapports sociaux qui en découlent. Elle jette les bases de principes philosophiques neufs. Une philosophie en vérité utopiste parce qu’elle imagine un ordre nouveau, libéré de ses injustices et de ses misères. Un ordre universel où chacun trouverait sa part de bonheur, à l’abri des convoitises malsaines, des envies. Mais une philosophie nécessairement destructrice : il n’est pas d’avenir meilleur sans la disparition complète et définitive des puissances de l’oppression et de l’asservissement (Ces deux termes reviennent souvent sous la plume de Marx).
A la vérité, rien ne disposait Karl Marx à l’engagement politique et intellectuel qui sera le sien tout au long de sa vie. Ses origines bourgeoises lui préparaient le destin d’un rentier enrichi, d’un banquier capitaliste ou d’un patron respecté d’entreprise. Qui aurait prévu, à sa naissance en 1818 à Trêves, qu’il serait un jour le défenseur des classes laborieuses d’Occident ? Elevé à l’abri du besoin entre les murs de la somptueuse demeure familiale et promis à de brillantes études, Karl Marx grandit au cœur des bouleversements économiques de son temps. Les souffrances et les malheurs que les transformations industrielles produisent en Allemagne attirent son attention. Comme souvent dans les grandes villes du XIX° siècle, les ouvriers vivent et meurent dans les logements sordides d’un quartier désolé et marginalisé, à quelques distances des fines façades d’immeubles prestigieux. Le jeune homme observe la détresse scandaleuse de ces silhouettes malheureuses sur le trottoir des boulevards, la main tendue vers ceux que les hasards de la vie ont épargnés. A Trêves, à Berlin, à Paris, à New York, la pauvreté défigure le paysage urbain. Elle s’impose à tous, elle déploie ses cohortes de miséreux, elle envahit la moindre parcelle de territoire.
Karl Marx est le fondateur d’une philosophie, d’une pensée. Nul avant lui n’avait aussi clairement défini la doctrine socialiste. Il n’est pourtant pas le premier à réfléchir aux ruptures que les mutations de l’économie européenne ont introduit brutalement. La description des conditions d’existence du prolétariat produit une littérature volumineuse et bouillonnante. Rapports et commissions d’enquêtes relatent dans leurs détails l’affreuse misère des classes populaires. Témoignages, récits de mineurs, de femmes ou d’enfants salariés évoquent les difficultés quotidiennes, les interminables journées passées à la fabrique, les accidents qui ne pardonnent aucune maladresse, l’inquiétude lorsque l’on songe à l’avenir. Les responsables politiques n’ignorent rien des urgences que pose la question ouvrière. En Grande Bretagne, le gouvernement déploie son énergie à réglementer le travail des usines. Une loi de 1841 interdit aux patrons d’exiger de leurs employés les plus jeunes des horaires trop lourds. Une autre mesure prévoit la construction d’orphelinats et de maisons proposant aux laissés-pour-compte de la société industrielle un refuge, une occasion d’échapper à l’univers terrifiant de la rue. Entre les murs des « Workhouses », dont Dickens laissera au fil de ses œuvres une description aussi vraie qu’émouvante, les pensionnaires recueillis effectuent quelques tâches moyennant une modeste rétribution.
Un Etat soucieux de ses classes laborieuses mais qui, au nom de l’adage bien connu « Laissez faire, laissez passer », se refuse à tout dirigisme économique. Le fait mérite d’être retenu car il traduit une réalité vécue. En revanche, l’image d’une bourgeoisie indifférente aux souffrances du prolétariat urbain nécessite que l’on y apporte une correction utile. Certes, les milieux capitalistes conservent des réflexes propres aux logiques financières de l’époque : rassurer l’actionnaire anonyme soucieux des profits réalisés, conserver ses certitudes quant à l’utilité d’une existence consacrée au travail, surveiller les dynamiques de rentabilité, même si cela suppose beaucoup d’exigences. Ce ne serait pourtant pas faire justice aux industriels que de négliger les préoccupations humaines de quelques uns d’entre eux. Les patrons ne sont pas aveugles : ils saisissent parfaitement que leurs salariés affrontent chaque jour les pires difficultés et survivent bien davantage qu’ils ne vivent. Certains l’acceptent sans sourciller, estimant peut être que nul ne peut infléchir la marche du destin. D’autres agissent. Sentiment de compassion pour la souffrance des autres ? Sans doute. Pragmatisme économique (Un ouvrier mal nourri, mal logé ne fournit qu’un travail médiocre). Egalement. En tous les cas, quelles que soient les motivations personnelles de chacun, les bourgeois (Un mot qui sous la plume de Marx se drape d’un contenu parfois péjoratif), savent aussi se mobiliser auprès des malheureux. N’en déplaise aux mouvements anarchistes de la fin du XIX° siècle, le capitaliste n’est pas forcément cette figure anonyme, froide et insensible qu’un Emile Henry s’est plu à décrire au cours des débats de son procès.
Le « paternalisme » est à la fois une donnée économique, une conception philosophique, une attitude : le patron pénètre la vie quotidienne de ses employés, sa présence, son charisme s’affranchit du cadre habituel de la fabrique. L’ouvrier n’est plus un élément isolé, mal connu dont on ignore finalement beaucoup. Il devient au contraire le responsable d’une famille plus ou moins nombreuse qu’il faut aussi prendre en compte : un homme heureux parmi les siens produit plus, fournit un labeur de meilleure qualité. Des industriels réalistes indiquent la voie d’une gestion plus globale de leurs salariés : la construction de logements s’ajoute aux financements de dispensaires, de crèches ou d’écoles. L’aménagement d’un parc, d’un jardin adoucit l’ordinaire, brise la continuité infinie du paysage urbain. Le paternalisme développe une nouvelle sociabilité, d’autres solidarités, qui ne sont plus forcément exclusives. Si les ouvriers conservent le sentiment d’appartenir à une même classe, ils tissent avec leurs compagnons d’atelier des liens privilégiés. La manière d’envisager l’usine se transforme : elle devient cette grande famille, unie, cohérente, rassemblée autour de la figure charismatique du patron. Figure charismatique qui en est la fondatrice.
Ses études achevées, Karl Marx se consacre à la vie passionnée du journalisme. Ses voyages le conduisent sur les routes européennes. De passage à Bruxelles, à Paris, il franchit les immensités de l’Atlantique et séjourne quelques temps à New York où il rédige des articles d’économie pour le compte de journaux reconnus. Ses déplacements successifs lui offrent l’occasion d’apprécier les misères du prolétariat urbain. La rencontre d’Engels en 1844 signale un tournant majeur de sa vie. Une amitié sincère et indéfectible s’installe entre les deux hommes. Elle ne s’achève qu’en 1883, au décès de Karl Marx.
En 1848, les amis travaillent à la rédaction d’un Manifeste du Parti Communiste, programme somme toute modeste d’une organisation politique encore nouvelle. L’ouvrage brosse les contours d’une réflexion originale, évoque le constat sur lequel s’élabore l’essentiel de la pensée marxiste. A l’origine des inégalités de la société industrielle, l’antagonisme définitif et historique de classes aux intérêts inconciliables : les possédants et les opprimés. Un antagonisme historique parce que Marx croit découvrir dans la mémoire du passé les exemples d’une lutte continuelle et sans âge. Remontant aux époques les plus éloignées de l’Antiquité, le journaliste de Trèves interprète la pratique de l’esclavage grec ou romain comme l’expression de l’asservissement d’un groupe social par un autre. La révolte de Spartacus contre les armées romaines serait un épisode authentique de la lutte des classes. L’implantation de la féodalité médiévale en Occident relèverait du même schéma : les seigneurs auraient vécu de l’exploitation des populations serviles attachées aux immenses domaines fonciers dont ils avaient la propriété.
Les spécialistes se sont souvent laissés tentés par les analyses historiques du marxisme. Cette attitude est maintenant moins répandue car on en a décelé les limites. Parce qu’elle estime que les données économiques d’une région particulière à un moment précis déterminent à elles seules les comportements d’une société, elle plaque sur une période du passé les spécificités d’un XIX° siècle bouillonnant. Spartacus, le meneur des masses laborieuses de Rome ? Le précurseur des combattants de la Commune ? Il est permis d’en douter. Les ouvriers de l’ère industrielle ont peut être la certitude de former un groupe aux intérêts propres (On l’a déjà remarqué plus haut), il est néanmoins plus incertain de prêter aux esclaves antiques le sentiment de classe qu’ils n’ont jamais eu. Des paysans en lutte contre ce seigneur qui, à l’abri de son château, symboliserait une oppression haïe ? C’est faire bon marché des réalités du Moyen Age. C’est négliger un élément essentielle à la compréhension de la mentalité médiévale : la seigneurie est une manière d’organiser un territoire et d’en vivre. Une organisation nécessitant la complémentarité du châtelain et de ses serfs : le premier fournit les champs dont il dispose et offre sa protection, les seconds mettent à son service leur bras. La répartition des fruits du labeur n’est certes pas égalitaire mais le propriétaire de la terre sait combien il a besoin de ses communautés paysannes pour accepter l’octroi de nouvelles libertés quand il le faut. La seigneurie médiévale est donc beaucoup moins un lieu de luttes et de ruptures qu’elle n’est un espace de concertations ou de négociations.
L’analyse historique du marxisme offre des sociétés d’autrefois une vision déformée. Néanmoins, c’est de ses conclusions que Marx élabore sa pensée. Les luttes entre opprimés et possédants s’inscrivent dans la mémoire de l’humanité et en constituent finalement une donnée perpétuelle. Elles se poursuivent au cœur de la société industrielle et ont pour enjeu la disparition définitive des inégalités. Une disparition nécessitant au préalable l’élimination des classes traditionnelles. C’est de la Révolution Prolétaire que doivent surgir les temps nouveaux du communisme. Une révolution complète et puissante. Les ouvriers y détiennent le rôle essentiel et incontournable : le combat des masses laborieuses est destructeur car il réduit à rien le système capitaliste et la propriété bourgeoise. Il est aussi fondateur d’une société dans laquelle les travailleurs se sont appropriés les moyens de production. Karl Marx est néanmoins prudent : l’accomplissement de la Révolution est un passage périlleux conduisant d’un monde à un autre. Une coupable précipitation pourrait bien compromettre les fruits du soulèvement victorieux. La résolution immédiate des questions économiques les plus pressantes doit relever de l’Etat : parce qu’il dispose de cette vue d’ensemble que le prolétariat n’a pas, il peut seul organiser la gestion des secteurs clés de l’industrie ou de l’agriculture. Sa présence est lourde, encombrante mais elle demeure utile, au moins temporairement. C’est ici que s’exerce le point de rupture définitif entre Marxistes et Anarchistes. Si les premiers acceptent volontiers le dirigisme tatillon d’un Etat omniprésent, voué à s’éteindre de lui- même, les seconds estiment nécessaire l’installation d’une société communiste en dehors de tout cadre étatique. Les inégalités détruites, les distinctions sociales abolies, les lois, les règlements deviennent des textes sans valeur et vidés de leur contenu. Au cœur des régimes parlementaires, les assemblées issues du vote populaire perdent l’essentiel de leur légitimité. On saisit mieux à la lumière de ce message le sens philosophique et politique des combats d’un Ravachol, d’un Emile Henry ou d’un Jules Bonnot. Au regard de l’anarchiste convaincu, le magistrat, l’officier de police ou le député ne sont jamais que les images vivantes d’un état oppressif et inhumain. Les attentats commis au cœur de Paris, à la fin du XIX° siècle, s’inscrivent certes dans la logique habituelle de la lutte des classes. Mais, ils rappellent aussi les ruptures intérieures de la réflexion communiste.
En 1849, Karl Marx part s’installer à Londres. Il y mène une existence sans luxe. La composition de quelques articles spécialisés lui permet de se nourrir et d’améliorer un quotidien difficile. En 1864, il offre sa collaboration à la rédaction des statuts de la Première Internationale et participe aux congrès du mouvement. Sa pensée n’y est pas toujours bien reçue : les courants anarchistes menés par un Proudhon ou un Bakounine se heurtent au contenu du Manifeste. Quand surviennent les heures terribles de la Commune parisienne, le journaliste de Trèves est en Angleterre. Observateur attentif du drame, il publie au lendemain de la Semaine Sanglante un nouvel ouvrage qu’il intitule La Guerre civile en France. Il y exprime son interprétation personnelle des évènements. La défaite des derniers insurgés du Père Lachaise achève selon lui l’expérience la plus avancée du communisme. Le succès des troupes gouvernementales conforte ses certitudes : sans le contrôle préalable des institutions légales de l’Etat, nulle victoire possible. La construction d’une société libérée de ses classes et de ses inégalités nécessite que les masses laborieuses puisent conquérir les voies politiques du régime. Les Communards ont finalement échoué parce qu’ils ne disposaient d’aucune autre légitimité que celle qu’ils se sont eux- même attribuée. Il n’en demeure pas moins que le souvenir des luttes conduites sur les barricades parisiennes au mois de Mai 1871 s’inscrit au cœur de la mémoire ouvrière. L’épisode dramatique agit comme une référence marquante. Référence que les mouvements du XX° siècle n’oublieront pas. La leçon n’est pas perdu pour les Bolcheviques de Russie : en Octobre 1917, Lénine et ses compagnons s’emparent des rênes du pouvoir et se drapent d’une légitimité que les armées blanches ne parviendront pas à leur arracher.


LA REVOLUTION MANQUEE DE JUIN 1848.
1848. Nulle autre année n’a plus violemment marqué de son souvenir sanglant la mémoire ouvrière. L’année d’une amère déception. L’année des promesses non tenues, des rêves égarés. Quand les révolutionnaires de Février 1848 brisent les dernières résistances de la Monarchie orléaniste (Louis- Philippe est au pouvoir depuis Juillet 1830), un immense espoir soulève le cœur des Français. L’espoir d’un retour prochain à la République, aux principes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et à l’égalité politique entre tous. Le gouvernement provisoire que Lamartine et ses compagnons installent sur les marches du trône renversé entend concrétiser les aspirations de la Nation. Le roi est-t-il à peine passé en Angleterre que les premières mesures tombent comme autant de signaux puissants et prometteurs d’un ordre nouveau : établissement du suffrage universel masculin, liberté de réunion, suppression de l’esclavage dans les colonies d’outre mer…..L’abolition de la peine de mort pour raisons politiques écarte le spectre encore vivant des charrettes de 1793. La République revient, certes, mais les funestes dérives de la Terreur ne se reproduiront pas.
Etrange printemps que celui de 1848. Les témoignages d’observateurs le rappellent : l’euphorie du peuple baigne les rues de Paris. Chacun espère des jours meilleurs, imagine un avenir radieux. Au bistrot, sur les trottoirs, dans les parcs, les gens s’interpellent, fraternisent, discutent. Des clubs politiques ont ouvert et attirent les foules : on y vient écouter les discours d’orateurs improvisés, s’informer, exprimer ses opinions, critiquer aussi les décisions des responsables du gouvernement. Au-delà des courageux montés à la tribune se faire entendre et applaudir, c’est un peu l’âme de Danton qui renaît. C’est le retour d’une époque presque oubliée, celle de 1792, celle de la Grande Révolution. Un esprit nouveau se lève sur le pays, un esprit bien plus européen qu’il n’est français, un esprit qui animera les mois suivants les mouvements libéraux d’Allemagne, d’Italie, d’Autriche. L’ « esprit de 1848 » comme l’indiqueront plus tard les historiens.
Dans les quartiers populaires de Paris, les attentes n’ont jamais été aussi pressantes. La Révolution apporte avec elle des certitudes neuves, la conviction que décidemment rien ne sera jamais plus comme avant. Les derniers combats s’achèvent à peine que les émeutiers de Février 1848 l’annoncent déjà : la République ne sera pas seulement démocratique ; elle sera aussi sociale et portera attention aux souffrances intolérables du monde ouvrier. Dès ses premières heures, le gouvernement provisoire semble vouloir respecter les promesses passées sur les barricades ou au cœur de la fusillade. Un décret autorise la création d’ateliers nationaux, chargés d’offrir aux plus miséreux de quoi gagner leur vie. Le travail y est géré de manière militaire : escouades, brigades, etc.….Les tâches ne sont pas spécialisées et consistent essentiellement en des opérations collectives de terrassements. Beaucoup accomplissent un labeur pour lequel ils n’ont aucune aptitude particulière mais la solde versée adoucit au moins le quotidien difficile de nombreuses familles.
Le prolétariat aurait-il finalement découvert en cette Seconde République l’alliée indéfectible de ses espoirs ? Non. Tout cela n’a qu’un temps. Très vite naissent les premiers malentendus. Les membres du gouvernement provisoire ont voulu indiquer au monde ouvrier qu’ils avaient entendu ses appels. Mais, nul d’eux ne veut se risquer sur la voie de réformes plus audacieuses. La victoire de 1848 est bien davantage celle de la bourgeoisie que des classes populaires. Peut-être l’avait-on trop vite oublié. Les évènements à venir le rappellent brutalement.
Aux petites heures du 28 Février, une foule agitée et bruyante s’est donné rendez vous sur la place de l’Hôtel de Ville. Des centaines de manifestants s’agglutinent aux grilles d’entrée du bâtiment, drapeaux tricolores en tête. Sur l’étoffe des fanions, une simple phrase explique à elle seule le motif de ce rassemblement matinal : « Ministère du travail ». Si les Parisiens saluent l’installation des ateliers nationaux comme un geste encourageant, ils veulent néanmoins bien plus : la création d’un portefeuille particulier que l’on consacrerait à la question très sensible de l’emploi. Un responsable politique se chargerait de corriger les conséquences dramatiques du chômage et d’offrir à chacun une activité rémunérée. Le gouvernement provisoire considère ces revendications avec beaucoup de méfiance. Tout au plus accepte-t-il la formation d’une « Commission du Travail ». Quelques représentants du prolétariat et du patronat, des spécialistes en économie pourraient naturellement y siéger. La proposition des autorités rassure un peu les esprits, le calme revient. Mais, dès ses premières séances, il apparaît que la commission devra se contenter d’attributions restreintes : ses décisions n’ont pas force de lois. Les participants peuvent conseiller le pouvoir, émettre des recommandations, intervenir dans les conflits salariaux. Mais rien de plus. La République révèle beaucoup de timidité quant à la résolution de la question sociale. Au cœur des quartiers industriels de la capitale, les déceptions s’accumulent lentement.
Un autre point désaccord s’ajoute rapidement au précédent, celui des élections législatives prévues pour le mois d’Avril 1848. L’enjeu essentiel de l’échéance n’échappe à personne. L’Assemblée Constituante issue des urnes ne devra pas seulement achever une période de transition incertaine. Il lui reviendra aussi d’apporter la réponse claire et définitive que le pays attend : la Seconde République sera-t-elle ou non sociale ? Les meneurs du mouvement ouvrier s’inquiètent. Le suffrage universel est encore neuf. Les masses n’ont aucune éducation politique. Il faudrait du temps pour convaincre, persuader et sensibiliser des milliers d’électeurs qui se préparent à voter pour la première fois. Dans les clubs de la capitale, les orateurs diffusent leurs idées autant qu’ils le peuvent. Certes, les réunions régulières qu’un Raspail, qu’un Blanqui ou qu’un Barbès animent avec talent encouragent la progression de la pensée socialiste dans les milieux urbains. Mais les campagnes françaises, que les ruptures économiques du XIX° siècle ont moins touché restent à conquérir.
Le 26 Mars 1848, les ouvriers obtiennent le report des élections pour la fin Avril. C’est une première victoire. Mais une victoire qui laisse un répit trop court. Une autre tentative d’ajournement échoue. Le verdict des urnes tombe le 28 Avril. Il confirme ce que beaucoup prévoyaient ou redoutaient : les représentants du prolétariat sont largement battus. La majorité des députés appelés à siéger vient des horizons de la moyenne ou grande bourgeoisie. La République ne sera finalement pas sociale. Elle sera résolument conservatrice. L’Assemblée Constituante se réunit pour la première fois le 4 Mai. Des travaux immenses l’attendent. Parmi les plus importants, l’élection d’une « Commission exécutive » de cinq membres devant remplacer le gouvernement provisoire installé au lendemain de la Révolution de Février.
Dans les quartiers populaires de la capitale, la déception est amère. Une déception à la hauteur des espoirs brisés. Aux tribunes des clubs, les esprits s’échauffent, le mécontentement gronde comme l’orage dans le lointain. L’euphorie du Printemps, cet "esprit de 1848", n’aura en fin de compte que peu duré. Le monde ouvrier n’a pas encore franchi le seuil ultime de l’illégalité politique mais il s’organise. C’est comme si une vague immense se soulevait lentement dans le fond de la mer, sous une surface paisible et immobile.
15 Mai 1848. Journée révolutionnaire comme Paris en a si souvent vécu par le passé. Aux petites heures du matin, cent cinquante mille manifestants occupent le pavé, à la Bastille. Ce n’est là qu’un point de ralliement. Un peu plus tard, les cortèges se mettent en mouvement et gagnent la Concorde. Sur leurs bancs, les députés de l’Assemblée tremblent : le souvenir des colères populaires de 1793 est dans tous les esprits. Qui peut bien prédire les réactions aussi imprévisibles que dangereuses d’un peuple excité ? Vers treize heures, rien ne s’est encore produit. Mais la foule s’agite. Parce qu’ils souhaitent présenter à la tribune de la Constituante une pétition soutenant le combat des nationalistes polonais, les principaux meneurs du rassemblement conduisent les défilés aux portes du Palais- Bourbon. Aucun dispositif militaire n’a été prévu pour garder les grilles du bâtiment. Les émeutiers s’enhardissent alors à forcer le passage. En quelques instants, des milliers d’hommes et de femmes investissent les lieux, se répandent dans les couloirs et surgissent dans la salle où siègent habituellement les élus. On imagine aisément l’indescriptible désordre que produit le déferlement violent et inattendu des Parisiens. Victor Hugo a laissé une description très réaliste de la scène. Ecoutons-le un instant : « Qu’on se figure la Halle mêlée au Sénat. Des flots d’hommes déguenillés descendant ou plutôt ruisselant le long des piliers des tribunes basses et même des tribunes hautes jusque dans la salle, des milliers de drapeaux agités de toutes parts, les femmes effrayées et levant les mains, les émeutiers juchés sur le pupitre des journalistes, les couloirs encombrés ; partout des têtes, des épaules, des faces hurlantes, des bras tendus, des poings fermés ; personne ne parlant, tout le monde criant, les représentants immobiles ; cela dura trois heures…. ». Au cœur de la panique générale et des clameurs confuses, un homme hurle pour se faire entendre : « Demain, nous dresserons dans Paris autant de guillotines que nous y avons dressé d’arbres de la liberté ! ». La République avait promis que les dérives de 1793 ne se reproduiraient plus. Quelques paroles bien choisies ont pourtant ranimé le spectre angoissant de la Grande Terreur. Les évènements se précipitent comme si plus personne ne pouvait ou ne voulait contrôler quoi que ce soit. Lamartine déploie une énergie inhumaine à ramener le calme. On lui répond : « Assez de guitare ! Ta lyre est cassée ! Tu n’es qu’un bilboquet d’azur ! ». Barbès est grimpé à la tribune. Il propose qu’une armée parte sur le champ pour la Pologne. Raspail et Blanqui lui succèdent et réclament l’établissement d’un impôt extraordinaire sur les plus riches.
En coulisses, la Commission exécutive ordonne l’intervention immédiate de la garde nationale. Le sinistre roulement des tambours, le claquement régulier des pas sur le pavé parviennent aux oreilles des insurgés. « Qui a donné l’ordre de battre le rappel ? rugit Barbès. Qu’il soit déclaré traître à la patrie ! ». Aucun compromis ne semble pouvoir débloquer la situation. Jusqu’à ce qu’un émeutier, depuis la tribune, proclame : « l’Assemblée est dissoute ! ». Une volée d’applaudissements accueille sa proposition. Dans la salle, on jette les listes d’un nouveau gouvernement. Quelques instants plus tard, la foule évacue lentement les lieux, persuadée que les députés ne tarderont pas d’eux- mêmes à se disperser. Le cortège se porte à l’Hôtel de Ville où siège l’exécutif. Pour Barbès et ses compagnons, l’instant de gloire est immense. Soulevé en triomphe par des centaines de bras, le meneur socialiste croit tenir sa victoire. Tragique désillusion. Non seulement l’Assemblée demeure en place mais Lamartine s’est assuré de la Garde Nationale qu’il dispose autour des murs de la mairie parisienne. Les chefs de l’insurrection sont aussitôt arrêtés puis enfermés. Du haut de son cheval, Lamartine s’adresse aux manifestants arrivés sur place : « Citoyens, la première tribune du monde, c’est la selle d’un cheval quand on rentre dans le palais du peuple entouré de ce cortège de bons citoyens armés pour y étouffer les factions démagogiques et y réinstaller la vraie République ! ». Surprise, décontenancée par une démonstration de force à laquelle elle n’était pas vraiment préparée, la foule se retire. Le régime a vacillé. Il reste pourtant debout.
Les évènements de la journée retentissent comme une rupture consommée. Une rupture entre le gouvernement et les masses laborieuses de la capitale. L’attitude des émeutiers évoque le souvenir des grandes manifestations populaires de la Révolution. Le 15 Mai 1848 n’est pas seulement l’expression d’une colère, d’une déception ou d’une inquiétude partagées. C’est aussi la mise en œuvre d’une culture politique particulière admettant le recours à la violence lorsque le verdict des urnes déçoit. Une culture politique que la rue s’approprie parce qu’elle y découvre le moyen d’orienter les décisions de l’Assemblée.
Les milieux modérés le comprennent très vite : les paroles lancées par cet insurgé (« Nous dresserons dans Paris autant de guillotines que nous avons dressé d’arbres de la liberté ») avertissent clairement que le souvenir sanglant de la Terreur agit comme un référent actif de la mémoire populaire. L’image de l’ouvrier évolue, se transforme. Parce qu’il ne dispose d’aucune éducation politique, parce qu’il se laisse facilement mobiliser, parce que ses passions imprévisibles l’entraînent assez vite sur les voies de l’illégalité institutionnelle, l’homme fait peur. On le devine, son accession au pouvoir conduirait aux excès les plus violents. Qui sait si le sinistre roulis des charrettes de condamnés sur le pavé ne viendrait pas à retentir comme soixante ans auparavant ? Une République, oui. Une République des extrêmes, non.
Les conséquences du 15 Mai sont incalculables. Elles modifient et déterminent la politique du gouvernement. Les mesures tombent les jours suivants : interdiction des rassemblements populaires sans autorisation préalable, fermeture des ateliers nationaux que l’on juge improductifs et dangereux parce qu’ils deviennent des foyers permanents d’agitation. Cette dernière décision traduit un certain réalisme économique de l’Assemblée mais elle est très mal vécue dans les quartiers industriels de la capitale. Les ateliers sont en fait victimes de leur succès : ils ont attiré de province des milliers de misérables. Le surpeuplement est tel qu’il a fallu réduire les salaires et les horaires de travail. Contraints à l’oisiveté et l’inaction, les employés discutent, s’échauffent. Des désordres de plus en plus fréquents perturbent la tranquillité publique. Les autorités proposent d’envoyer les ouvriers sans ressources en province où d’importants chantiers de terrassements et de bonifications agraires réclament des bras. Un moyen déguisé d’éloigner de Paris une partie de cette population remuante et encombrante. Le refus est immédiat. Début Juin, la tension est montée d’un cran. Les marches de protestation se multiplient, les défilés gagnent en ampleur. Au Palais- Bourbon, nul ne semble vouloir céder aux pressions de la rue.
Le 21 Juin, le pas ultime est franchi : les membres de l’exécutif annoncent pour le lendemain l’envoi d’un premier convoi de jeunes gens en Sologne où plusieurs régions marécageuses attendent d’être aménagées. Il est aussi prévu que l’on mobilise sous les drapeaux les adolescents capables de tenir un fusil. Il n’en fallait pas davantage pour mettre le feu aux poudres. Désormais, c’est de la seule force armée que peut venir une solution définitive aux impasses politiques du pays.
Le 22 Juin, des centaines de personnes se réunissent au Panthéon. L’agitation est déjà palpable. La colère se lit dans les regards, se perçoit dans les harangues que quelques orateurs improvisés mais bien inspirés lancent à la foule :
« On veut nous envoyer mourir de fièvre en Sologne, on veut sous prétexte de défrichement dans un pays qui ne saurait rien produire nous réduire à gagner quinze sous par jour ; on nous proscrit, on nous a juré notre mort, la ruine de nos familles, nous ne partirons pas ! »
Le ton est donné, les Parisiens ne cèderont pas. Quelques mécontents demandent à être reçus des membres de la Commission du Travail, au Luxembourg. On entend à peine leurs revendications. La réponse, aussi sèche que le couperet de la guillotine, tombe comme un verdict : « Observez les ordres du gouvernement. Les ouvriers ne veulent pas aller en province, nous les contraindront par la force ! ». Ces paroles produisent l’effet d’un chiffon rouge que l’on agiterait au regard d’un taureau. La nuit arrive sans calmer pour autant les ardeurs de la capitale. A la lueur des lanternes et des torches, les plus déterminés parcourent les quartiers populaires au cri de « Vive la Sociale ! Du travail ou du pain ! Du plomb ou du travail ! ». La mobilisation populaire produit ses premiers effets : quand les couleurs de l’aube envahissent le ciel, quatre cents barricades ont surgi des pavés de la ville. Les émeutiers tiennent solidement la rue Saint Jacques et le faubourg Saint Antoine.
Les barricades, tout un symbole. Le symbole des luttes sociales du XIX° siècle. Le symbole d’une volonté partagée, d’un sacrifice librement consenti au nom du prolétariat. Pour bloquer la progression des troupes régulières au cœur de Paris, tout est bon. Meubles, matelas, armoires sont passés par les fenêtres et entassés sur la chaussée. On abat les arbres, on renverse les fiacres et les bancs. Certaines positions atteignent plusieurs mètres de hauteur et seule une pièce d’artillerie bien commandée peut en venir à bout. Au Palais- Bourbon, à l’Hôtel de Ville, la gravité du moment n’échappe à personne. Chacun sent qu’il n’est plus temps de négocier. Néanmoins Arago, membre de la Commission exécutive, accepte le risque d’une démarche de la dernière chance. Il propose aux insurgés de parlementer. On lui répond : « Ah, Monsieur Arago ! Vous n’avez jamais eu faim ! ».
24 Juin 1848. L’état de siège est proclamé à Paris : les autorités n’ont plus aucune illusion sur l’issue de la crise. C’est maintenant à l’armée d’intervenir. Comment souvent en de telles circonstances, le général Cavaignac reçoit les pleins pouvoirs. Il a carte blanche pour rétablir le calme. L’homme dispose d’expérience et d’une certaine intelligence militaire. Plutôt que d’aventurer ses troupes aux cœurs des quartiers populaires, il laisse s’étendre la révolte pour mieux l’écraser ensuite. Certain des arrondissements de l’Ouest parisien, il s’avance méthodiquement, prenant tout le temps nécessaire au nettoyage complet des ruelles, des pâtés de maison, des immeubles qui s’essayent à la moindre tentative de résistance.
Le 25 Juin, il est déjà évident que les jours de l’insurrection sont comptés. Quarante mille ouvriers sont pris au piège dans le secteur de Saint Lazare, à la barrière Rochechouart, dans les faubourgs du Temple, Saint- Jacques et Poissonnière. Les combats sont acharnés et le roulement continu de la fusillade se poursuit jusqu’au crépuscule. L’Archevêque de Paris, Monseigneur Affre est frappé d’une balle alors qu’il tentait de s’interposer entre les tirs, un crucifix dans les mains. Le vieux général Bréa et son aide de camps, venu parlementer auprès des émeutiers, sont massacrés sur l’instant.
Les affrontements s’achèvent le 26 Juin sur un épilogue sanglant et meurtrier. Au faubourg Saint Antoine, les révoltés tiennent une position désespérée. Quelques combattants sont envoyés auprès de Cavaignac avec des propositions : en échange d’une amnistie générale, les insurgés accepteraient de déposer les armes. Refus immédiat et catégorique. La bataille reprend donc plus acharnée que jamais parce que l’on sait que les vainqueurs n’auront nulle mansuétude. Les bataillons finissent par forcer les ultimes positions du quartier. Cette fois, tout est perdu. Les vaincus offrent leur reddition sans condition.
La répression s’engage. Comme beaucoup le redoutaient, elle est impitoyable. Elle est surtout à la hauteur de la panique que la république a éprouvé au cours des heures précédentes. Quinze cents personnes, prises les armes à la main, périssent devant les pelotons d’exécution. Vingt cinq mille autres sont arrêtés, emprisonnées ou déportées dans les colonies d’outre- mer. Les réactions du monde politique et intellectuel donnent une idée de la manière dont on perçoit à travers le pays les évènements survenus. Tandis que Flaubert évoque les excès du pouvoir militaire après les combats, George Sand déclare ressentir de sa condition de Française une vive honte. Lamartine parle quant à lui de « guerre servile plutôt que de guerre civile ». L’un de ses collègues, Marie, résume les faits à sa façon : « ce n’est pas la République qui a combattu la République, c’est la barbarie (Entendu l’insurrection du prolétariat) qui a osé lever la tâte contre la civilisation. »
La terrible défaite de 1848 détruit pour plusieurs années les mouvements socialistes. Brisés et humiliés par cette république en laquelle ils ont vraiment cru, les ouvriers rentrent dans le rang. Ils n’oublieront pas le sang versé sur les barricades du faubourg Saint- Antoine. Lorsque le coup d’Etat de Louis- Napoléon Bonaparte en 1851 achèvera les ultimes résistances du régime, les masses laborieuses ne bougeront pas.

LOUISE MICHEL, "LA VIERGE ROUGE" DE PARIS.
S’il fallait garder en mémoire le souvenir d’une femme pour son engagement au service de la cause ouvrière, celui de Louise Michel mériterait de figurer en bonne place auprès d’un Raspail, d’un Blanqui, d’un Proudhon ou même d’un Marx. De la petite institutrice parisienne, le passé a conservé une photographie toute simple, prise à l’époque de la Commune. Les traits sont peut être dépourvus de grâce et de finesse mais le regard exprime une inébranlable détermination. De la détermination, Louise Michel n’en a pas manqué. Présente auprès des misérables, des laissés pour compte, grimpée sur les barricades de la rue Clignancourt pendant la Semaine Sanglante, revenue de son lointain exil en Nouvelle- Calédonie puis emprisonnée pour ses activités anarchistes, « la Vierge Rouge » n’aurait sans doute jamais pu vivre l’existence tumultueuse qui fut la sienne si elle n’avait pas disposé de ce tempérament infaillible que ses compagnons lui connaissaient bien. Quelle femme, quel homme, amené devant les juges d’une cour martiale, s’écrirait sans frémir ou douter un moment : « Si vous n’êtes pas des lâches, fusillez- moi ! » ? Arrêtée après la Commune comme tant d’autres de ses amis, Louise Michel le fait. La répression militaire lui épargnera les quelques balles d’un peloton d’exécution. Elle se retrouvera néanmoins sur un navire de bagnards en partance pour les terres les plus australes de la planète. Un voyage long de quatre mois que mille raisons peuvent interrompre brutalement : un naufrage, une épidémie mortelle, les privations, les coups des geôliers... Rien ne semble abattre l’énergie sans limite de la condamnée. Elle est de retour un peu plus tard. Son séjour au bout du monde n’a rien entamé de ses certitudes, de ses convictions.
Louise Michel naît le 29 Mai 1830 au château de Vroncourt, en Haute- Marne. Son père est fils de bonne famille, sans doute l’héritier désigné de la propriété. Sa mère, Marianne Michel, travaille comme simple servante au service des châtelains. Fruit d’une passion passagère et sans lendemain, Louise grandit néanmoins auprès de ses grands- parents. Elle n’a pas été plus malheureuse que les autres enfants de son âge. L’instruction qu’elle reçoit lui offre le diplôme d’institutrice. A l’époque, les portes de la profession ne sont ouvertes qu’à une minorité de privilégiés. Les lauréats peuvent enseigner librement mais ils doivent auparavant prêter serment à Napoléon III. Ils sont les fonctionnaires du régime et acceptent à ce titre la surveillance souvent tatillonne des autorités. Louise est à peine entrée dans le métier qu’elle se distingue déjà : promettre fidélité à cet empire dont elle conteste jusqu’à la légitimité politique, voilà qui ne peut s’accorder à son tempérament bouillonnant. Elle se dérobe à la cérémonie qu’on veut lui imposer. Un premier coup d’éclat. Un premier mouvement de colère. D’autres suivront.
La future révolutionnaire ouvre sa propre école. Elle y reçoit quelques élèves. Ses cours, teintés de principes républicains, lui valent les reproches de ses supérieurs hiérarchiques. Qu’importe. Louise n’entend pas renier ses combats pour les paroles acerbes d’un inspecteur scrupuleux et zélé. Trois ans plus tard, elle quitte sa région natale et rejoint Paris. Tandis qu’elle poursuit ses activités professionnelles, elle multiplie les rencontres. Des rencontres qui vont bouleverser son destin et déterminer l’engagement de son existence : Jules Vallès, Eugène Varlin, Raoul Rigault et Théophile Ferré. Elle collabore à quelques journaux d’opposition et s’essaye aussi à la littérature. Ses contacts avec Victor Hugo, alors en exil, lui donnent l’occasion de se consacrer à la poésie.
La politique reste l’affaire de sa vie. Louise s’investit sans compter auprès des populations ouvrières de la capitale. Secrétaire d’une association d’entraide pour les femmes démunies, elle adhère également à la Première Internationale que Marx vient de fonder à Londres en 1864. A la veille des évènements de la Commune, on la retrouve dans un externat (Qu’elle a elle- même ouvert en 1865) puis à la tête d’un comité de surveillance des citoyennes du XVIII° arrondissement.
Quand, le 18 Mars 1871, Paris choisit la solution de la dissidence et rompt avec le gouvernement républicain installé à Versailles, Louise Michel n’hésite pas. Elle a depuis longtemps choisi son camp. Elle se battra au côté du prolétariat pour cette société nouvelle en laquelle elle croit profondément. Son engagement est total, sans arrière pensée. La Commune veut-elle triompher de ses ennemis ? C’est Thiers qu’il faut assassiner. S’il n’est aucun volontaire pour se déplacer à Versailles, alors elle ira elle-même, munie d’un simple couteau, comme Charlotte Corday en son temps. On la persuade de renoncer au projet. Projet audacieux. Projet incertain et aléatoire. Thiers disparu, le régime se serait-il effondré ? ? Sans doute pas. Celle que ses ennemis surnomment la Louve Rouge (L’expression circule abondamment dans la presse versaillaise) se mobilise pour le combat de son existence. On la voit partout à la fois, sur tous les fronts. Un jour à la tribune du club de la Révolution, dont elle anime les débats, on la rencontre le lendemain sous l’uniforme de la Garde Nationale, à l’Hôtel de Ville. Propagandiste, ambulancière, elle n’oublie rien de sa passion première : l’enseignement.
Ses propositions, très en avance sur le XIX° siècle, témoignent d’une remarquable clairvoyance. La création d’écoles professionnelles rendrait possible la formation de futurs ouvriers. Les démunis pourraient être pris en charge par des orphelinats laïcs, dispensant une instruction populaire et vivante.
L’entrée brutale des Versaillais dans Paris jette Louise au cœur des affrontements de la Semaine Sanglante. L’institutrice monte en première ligne sur les barricades. Mille fois, elle s’expose aux balles meurtrières de l’ennemi. Le roulement crépitant de la fusillade, les cris des blessés, les explosions d’obus, rien n’ébranle la détermination qui conduit le moindre de ses mouvements. Elle est l’une des dernières à déposer les armes lorsque la victoire semble se dérober définitivement. Elle abandonne les positions installées rue Clignancourt où elle a déployé tant d’ardeur à résister. Les troupes gouvernementales se livrent aux excès d’une répression impitoyable : des centaines d’exécutions sommaires (dont celles du Père Lachaise) achèvent dans l’odeur de poudre les luttes tragiques de ce que Marx appelait la guerre civile de France. Le sang répandu des communards paraît devoir venger ces otages mis à mort pour freiner la progression des Versaillais (Quelques gens de bonnes familles, des curés, des moniales, des moines…). Aucun des deux camps n’aura finalement eu plus de compassion que l’autre : de chaque côté, les mêmes absurdités, la même barbarie, la même volonté de détruire jusqu’au souvenir de l’adversaire.
Louise Michel échappe aux recherches des vainqueurs. Elle se cache plusieurs jours parmi ses compagnons d’infortune. L’arrestation de sa mère agit sur elle comme un choc affreux. Elle choisit de se livrer mais réclame en échange la libération de la vieille femme. Une décision amère. Une décision que l’enseignante accepte néanmoins de prendre. A la barre du tribunal où on la juge, elle ne montre aucune repentance, aucun regret. Si tout était à refaire, s’il fallait encore se battre sur les barricades, elle n’hésiterait pas un instant. Quand les magistrats lui annonce sa déportation au bagne de Nouvelle- Calédonie, elle laisse éclater sa colère : pourquoi lui faire grâce de la vie tandis que l’on envoie devant les pelotons d’exécution ses amis les plus courageux ? « Fusillez-moi si vous n’êtes pas des lâches ! » dit-elle.
En vain. Elle n’est pas écoutée. Avec d’autres camarades, comme elle condamnés, Louise embarque sur un navire, le « Virginie ». Abattue, la combattante ? Moins que jamais. Les côtes françaises s’effacent doucement dans le lointain, derrière les flots tumultueux de l’océan, elle fredonne « le temps des cerises », son air favori. Les passagers l’écoutent, d’abord surpris, puis reprennent le refrain en un chœur improvisé. La traversée se prolonge quatre longs mois. Quatre mois qu’il n’est pas facile de supporter tant les conditions de navigation sont périlleuses et incertaines : aux redoutables tempêtes maritimes, au tangage continu et inconfortable du navire s’ajoutent les privations alimentaires, les vexations et les humiliations que les geôliers infligent parce que cela fait partie du travail que l’on attend d’eux.
Louise Michel accomplit en Nouvelle Calédonie un séjour de sept ans. Même à l’autre bout du monde, la déportée a besoin d’un nouveau combat, d’une cause à défendre, d’une population à protéger. Il n’y a certes pas d’ouvriers sur ces terres australes si éloignées de la métropole. En revanche, il y a des tribus indigènes, mal connues ou ignorées, parfois méprisées. L’ancienne communarde s’engage auprès des Kanaks, installés sur place bien avant l’arrivée des premiers européens. Quand ils se révoltent en 1878, Louise se range à leur côté et les soutient. Ses compagnons n’auront pas forcément la même attitude. Certains s’associeront à la répression des autorités coloniales.
En Novembre 1880, elle est de retour en France. Son arrivée est l’occasion de manifestations chaleureuses. Une décennie s’est écoulée depuis les combats de la Semaine Sanglante mais nul n’a oublié l’engagement de la petite institutrice parisienne. Les souffrances de la déportation ne l’ont pas assagie. Les luttes d’autrefois sont toujours les siennes. Sa volonté demeure intacte. On la trouve partout à la fois, comme au temps de la Commune dont elle conserve sans doute un souvenir ému. Animée de cette énergie inépuisable qui la guidait sur les barricades de la rue Clignancourt, elle vole de conférences en conférences, de meetings en meetings. Les débats de société mobilisent son activité : adversaire résolue de la peine de mort (Le spectre de ses compagnons fusillés hante sa mémoire), elle s’exprime néanmoins assez peu sur l’épineuse affaire Dreyfus.
Ses opinions politiques évoluent. Comme elle l’admettra plus tard, elle bascule définitivement dans l’anarchie au cours de sa déportation en Nouvelle- Calédonie. Les courants plus modérés du socialisme, dont quelques uns disposent d’une représentation modeste au parlement, ne la séduisent plus. Elle découvre un autre combat à mener, une autre cause à défendre. Le 19 Mars 1882, elle intervient dans les débats d’un rassemblement de militants ouvriers à Paris. Louise Michel a l’habitude des coups d’éclat, des discours orageux et incisifs. Ce jour- là, elle use de toute son habilité à soulever l’enthousiasme de la foule, comme dans les rues de la capitale en 1871. Ses mots ne laissent subsister aucune confusion : le drapeau rouge, symbole des luttes du prolétariat ? Non, parce que l’écarlate évoque le sang versé des malheureux, les souffrances consenties. Désormais, elle déploiera le noir du deuil et des illusions envolées, le noir que les organisations anarchistes ont déjà adopté.
Les paroles et les tirades enflammées ne durent qu’un temps. Louise veut passer à l’action. Le 9 Mars 1883, une manifestation qu’elle a préparée avec quelques camarades en faveur des « sans- travail » tourne à l’émeute. Des boulangeries sont pillées, les forces de l’ordre interviennent et ramènent le calme sans ménagement. L’ancienne enseignante est arrêtée puis condamnée à six ans de prison pour « excitation au pillage ».
Sa peine accomplie, elle se réfugie à Londres puis revient à Paris où elle poursuit son inlassable militantisme. Quand elle n’anime pas les débats d’une conférence, elle conduit le défilé d’une marche de protestation. Cela lui vaut d’ailleurs plusieurs passages devant les tribunaux et tout autant de condamnations. Elle meurt finalement de pneumonie en Janvier 1905 dans un hôtel de Marseille. Jusqu’au bout, les services de police la surveillent de près. Sa tombe, au cimetière de Levallois- Perret, est encore un lieu de pèlerinage que chaque année, au jour anniversaire de son décès, des anonymes viennent fleurir.
Que reste-t-il de Louise Michel aujourd’hui ? Une photographie. Un portrait peint. Quelques contes et poèmes. Mais surtout un souvenir vivant. Un souvenir que l’on trouve inscrit dans le paysage urbain des « banlieues rouges », sur les murs d’un collège, d’une école maternelle baptisées de son nom. Un souvenir que la mémoire populaire conserve encore. Lorsque l’on écoute les discours convaincus des dirigeants d’extrême- gauche, n’est- ce pas un peu la voix de la « Vierge Rouge » que l’on entend résonner ?

10 MARS 1906 : LA TERRE TREMBLE A COURRIERES
Samedi 10 Mars 1906, aux environs de Courrières, dans la région de Lens. L’aube se lève à peine. Dans le ciel encore endormi, les dernières ténèbres de la nuit se dispersent doucement. L’heure est matinale mais des centaines de mineurs sont déjà dehors, revêtus de leurs tenues traditionnelles, armés de leurs outils et de la précieuse lampe qui, au cœur de la fosse, repousse un peu l’angoissante obscurité des galeries. Ce jour-là, ils sont environ 1800 à s’engager dans les profondeurs du sous-sol, sans certitude de retour à la surface. Atteindre le fond des puits, c’est un peu atteindre les limites de l’enfer. Qui peut bien respirer cet air suffocant, encombré du relent toxique de gaz libérés par les coups de pioche ? Qui peut progresser à son aise à travers ce labyrinthe de veines étroites qu’il a fallu aménager pour atteindre les gisements de charbon ? Se tenir debout, mieux vaut ne pas y songer. C’est courbé, cassé en deux, gêné par le poids du casque, la lanterne portée à bout de bras devant soi que l’on avance péniblement. Tâche épuisante mais aussi très dangereuse parce que les boiseries ne supportent pas toujours la pression des murs creusés. Les effondrements sont fréquents et par le passé bon nombre de malchanceux ont péri ensevelis sous les décombres d’un tunnel détruit. Et puis il y a le terrible grisou, cet ennemi mortel et insidieux que tous les mineurs ont appris à connaître et à craindre. Le contact d’une seule flamme peut provoquer un ouragan de feu, capable de tout dévaster sur son passage.
Ce 10 Mars 1906, vers 6h34, un instant suffit à déchaîner l’apocalypse. A l’origine, la libération accidentelle d’une nappe de gaz. Le phénomène soulève une masse prodigieuse de poussière très riche en éléments de charbon et hautement explosive. La combustion immédiate du mélange produit une véritable vague de feu. Celle-ci parcourt les 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes. C’est le « coup de poussière » le plus meurtrier de l’histoire industrielle. Le bilan humain dépasse de loin le pessimisme des prévisions. Des dizaines de mineurs se sont volatilisés sans rien réaliser de ce qui se passait. D’autres succombent asphyxiés ou brûlés vifs. Les secours s’organisent immédiatement. A la fin de la journée, un peu plus de 500 personnes sont parvenues à retrouver la surface. Mais 1099 autres salariés manquent à l’appel. Les sauveteurs engagés sur place prennent des risques insensés : seize d’entre eux perdent la vie au cours des opérations.
Les mines de Courrières s’étendent sous le territoire de plusieurs communes : Billy- Montigny, Méricourt, Noyelles-Sous-Lens et Sallaumines. La catastrophe frappe le cœur d’une région entière et des milliers de familles. L’évènement prend aussi une dimension internationale et franchit rapidement les frontières. Un évènement d’autant plus médiatisé qu’une violente polémique éclate quelques jours plus tard. Dès les premiers instants, l’ampleur inédite de la tragédie dépasse la compagnie des mines de Courrières. Des voix s’élèvent et critiquent l’attitude d’une direction qui n’a pas voulu tenir compte des avertissements de certains mineurs : un incendie non maîtrisé répandait depuis quelques temps un gaz toxique à travers les galeries. Les responsables n’avaient pas jugé utile de suspendre le travail.
La gestion très discutable des secours aggrave le mécontentement général. La décision maladroite des autorités de murer les galeries pour préserver les infrastructures alors qu’il reste encore des survivants emprisonnés sous les décombres provoque une vague de colère. Les familles des victimes sont du reste très mal informées. L’identification des corps tarde à venir. Elle n’est possible qu’au troisième jour du drame : des milliers de malheureux se bousculent dans la confusion la plus totale auprès des cadavres que l’on a exposés, espérant reconnaître, sous les marques de brûlures ou les plaies sanglantes, le visage d’un père, d’un frère ou d’un fils.
Le 30 Mars 1906, treize mineurs rescapés parviennent à s’extraire des fosses. Plus personne n’espérait de miracle. Les victimes ont supporté les pires épreuves qu’il est possible d’imaginer : pendant vingt jours, ils ont parcouru des kilomètres de galerie, dans une complète obscurité, se nourrissant de ce qu’ils ont pu trouver : un peu d’avoine, un peu de viande (Ils ont abattu un cheval à coups de pic). Le 4 Avril, un dernier survivant remonte à la surface. L’affaire provoque une flambée d’indignation. Les populations ont le sentiment d’avoir été sacrifiées aux intérêts financiers de la compagnie. Il était encore possible de sauver quelques uns des malheureux coincés au fond des puits. Les recherches se sont interrompues trop tôt. Les logiques économiques ont prévalu.
Les appels à la grève se multiplient. Le 13 Mars, les obsèques des premiers disparus sont l’occasion d’un immense rassemblement : 15000 personnes se retrouvent au petit cimetière de Billy- Montigny pour un dernier hommage aux défunts que l’on ensevelit dans une fosse commune. L’arrivée sur place du directeur de la compagnie échauffe les esprits. Les insultes fusent, les slogans parcourent les rangs : « Assassin ! Vive la révolution ! Vive la grève ! ». Le lendemain, le mouvement de protestation s’étend à toute la région : des centaines de mineurs refusent de descendre. En quelques jours, l’ensemble des bassins miniers français est touché. Les troubles se propagent en Belgique. Des émeutes éclatent ponctuellement. A la mi- Mars, on ne dénombre pas moins de 60000 grévistes.
Les désordres inquiètent le gouvernement. Le ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau, réagit avec fermeté. Trente mille gendarmes sont mobilisés dans le Nord. Les affrontements entre force de l’ordre et manifestants font plusieurs dizaines de blessés et un mort (Un officier tué d’une pierre reçue à la terre) et s’achèvent sur une dizaine d’arrestations. La catastrophe de Courrières transforme la vie quotidienne des mineurs. Au parlement, le vote d’une loi permet l’instauration d’un repos hebdomadaire. Au fond des puits, les conditions de travail s’améliorent : l’interdiction des lanternes traditionnelles au profit d’une lampe moins dangereuse limite les accidents liés au coup de grisou. Les sauveteurs reçoivent aussi une formation approfondie. Les milieux scientifiques réfléchissent aux conséquences du drame : le phénomène complexe du « coup de poussière » fait l’objet de travaux minutieux dont les savants tirent des conclusions essentiels.
Un siècle plus tard, la tragédie s’inscrit son souvenir dans le paysage. A Méricourt, une nécropole rassemble les ossements des corps non identifiés de 272 mineurs. Un « parcourt des rescapés » rappelle à l’emplacement du puit de Billy-Montigny (Aujourd’hui disparu) l’endroit où sont réapparus deux semaines après l’accident, les treize derniers rescapés. Le plus grand désastre humain de l’ère industrielle a longtemps marqué la mémoire des mineurs du Nord de la France. Aujourd’hui, à l’heure où les régions du Nord Pas de Calais repensent leurs aménagements et implantent de nouvelles activités économiques, il nous rappelle quelles fut autrefois l’existence de ces populations qui, chaque jour, « descendaient au fond ».

LES MOUVEMENTS SOCIALISTES ET LA PREMIERE GUERRE MONDIALE.
La Seconde Internationale l’avait précisé en 1889 : les luttes de la classe ouvrière devaient prévaloir sur les intérêts nationaux des pays européens. L’alliance du prolétariat par delà les frontières ne pouvait souffrir aucune faiblesse. La réalisation d’un monde nouveau, libéré des inégalités de l’ère industrielle, ne se produirait qu’à ce prix. Résolution maintes fois rappelée pendant les congrès politiques du mouvement socialiste. Résolution qui faisait bon marché de ce patriotisme exacerbé en France ou en Allemagne au lendemain de la guerre de 1870.
A l’aube du XX° siècle, la dégradation progressive des rapports internationaux évoque de plus en plus nettement le spectre angoissant d’un conflit généralisé : les querelles coloniales entre Paris, Londres et Berlin, les rancœurs anciennes issues des affrontements d’autrefois mobilisent les esprits et les énergies au service de la Patrie. L’ennemi est clairement désigné : il est l’étranger, celui qui vit de l’autre côté des Vosges (Pour le cas spécifique de la France), celui que l’on imagine à travers les propos déformés de la propagande officielle. Les fractures nées de l’affaire Dreyfus l’ont bien montré : nulle attitude n’est plus criminelle que l’espionnage au service d’une puissance ennemie parce qu’elle est un coup porté à l’amour du pays.
Les mouvements socialistes doivent maintenant composer avec cet élément nouveau : l’approfondissement du sentiment national (Approfondissement et non naissance parce que celui-ci existe depuis longtemps) se juxtapose au schéma traditionnel du Marxisme. Les penseurs politiques sentent qu’ils sont confrontés aux enjeux incalculables d’une question inédite. Jusqu’à présent, les positions étaient assez bien définies : il n’était pas admis que le prolétariat puisse s’associer aux guerres conduites pour les intérêts financiers de la bourgeoisie. L’ouvrier n’avait rien à y gagner, tout à y perdre. Les conquêtes coloniales en Afrique et en Asie s’inscrivaient dans cette grille de lecture. Quand les députés socialistes au parlement refusaient le vote de crédits militaires pour une mission d’exploration ou de pacification, cela se comprenait et répondait à la logique traditionnelle des luttes de classe. Les conflits engageant la sécurité même du pays impliquent d’autres interrogations, soulèvent des paradoxes auxquels les congrès de la seconde Internationale tentent d’apporter une solution satisfaisante. Les luttes menées au nom de la Patrie ne doivent-elles pas finalement primer sur la cause des masses laborieuses ?
Le débat est sans fin. Il produit surtout une puissante fracture au cœur du mouvement ouvrier. Deux lignes de conduite de dessinent peu à peu.

  • d’une part, une minorité d’intellectuels convaincus que toute guerre, quel que soit son motif, est par nature livrée au profit de la bourgeoisie.
  • d’autre part, ceux qui estiment nécessaire la distinction des conflits. S’il convient de condamner les affrontements militaires inutiles au prolétariat, d’autres en revanche peuvent le concerner. La mobilisation armée d’un pays pour sa propre défense relève de cette seconde catégorie. Lénine et ses compagnons précisent d’ailleurs à la veille de la révolution bolchevique qu’une guerre légitime peut mettre en œuvre le potentiel combatif du monde ouvrier et impulser une dynamique révolutionnaire suffisamment puissante pour détruire la société bourgeoise (C’est sur ce schéma que reposera en 1917 l’insurrection d’Octobre en Russie et le soulèvement spartakiste en Allemagne à la mi-janvier 1919).

Quand surviennent les évènements de l’été 1914 (L’assassinat de Sarajevo puis la terrible logique des alliances européennes), socialistes français et allemands se rangent aux côtés des gouvernements en place. Le vote des crédits militaires est unanime. L’Union Sacrée joue pleinement : l’ensemble de la nation se rassemble autour du drapeau. L’ennemi n’est plus exclusivement le capitaliste enrichi. C’est avant tout le « Boche ». L’image familière du casque à pointe effraye bien davantage que le patron ventripotent indigne.
Deux jours après la déclaration du conflit, tandis que la mobilisation générale s’organise, une scène lourde de signification inscrit son souvenir dans la mémoire des députés réunis au Palais- Bourbon : Edouard Vaillant, socialiste révolutionnaire, ancien combattant des barricades de la Commune serre la main du monarchiste Albert de Mun. Les deux hommes ne s’étaient jamais salués auparavant. Le geste manque sans doute de spontanéité mais le message qu’il contient est clair : le parti ouvrier accepte le principe d’un ralliement aux représentants parlementaires de la bourgeoisie. La perspective d’un déferlement allemand sur le territoire suspend un moment la lutte des classes. Ce même 4 Août 1914, présent aux obsèques de Jaurès que le revolver de Raoul Vilain a mortellement blessé, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux déclare devant le cercueil du défunt « A l’ordre de mobilisation générale, je réponds : présent ! » De l’autre côté du Rhin, l’esprit est identique. Les Socialistes du Reichstag acceptent le vote des crédits militaires. Karl Liebknecht est l’une des rares personnalités du mouvement à refuser son soutien au gouvernement. Décision courageuse au regard des circonstances qui lui vaut d’être expulsé de la Chambre.
Le monde du prolétariat rejoint donc le front, aux côtés des ennemis de la veille. Les souffrances endurées dans la boue des tranchées atténuent les distinctions sociales et forgent de nouvelles solidarités. La camaraderie, l’attachement au régiment, à la section transforment la manière dont le monde des villes perçoit les campagnes. Au cœur des combats, des explosions d’obus, de la mitraille le paysan découvre l’artisan, le salarié d’entreprise, le fonctionnaire. Deux France se rencontrent et apprennent à vivre ensemble.
Pourtant, le temps de l’Union Sacré se heurte vite à ses propres limites. A l’automne 1914, il est devenu certain que le conflit ne sera pas aussi rapide que l’état major le prévoyait. L’enlisement des offensives, les bilans très meurtriers de chaque engagement finissent par avoir raison de l’esprit soulevé par la mobilisation générale l’espace d’une saison. En Septembre 1915, les représentants socialistes européens se réunissent à Zimmerwald, en Suisse. Chaque pays envoie une délégation. Les débats et les échanges sont vifs. Si le congrès s’accorde sur une cessation rapide des hostilités, deux lignes de conduite s’opposent néanmoins sur les conditions d’un armistice :

  • pour certains, la paix doit être signée à n’importe quel prix, même si cela implique que l’on renonce aux territoires perdus.
  • pour les autres, il s’agit davantage de tomber d’accepter les termes d’une « paix blanche », un retour au statut- quo antérieur. Les résolutions de la réunion internationale pèsent très peu sur le terrain des affrontements mais elles dessinent déjà les premiers contours d’un puissant courant pacifiste.

Les ouvriers envoyés en première ligne ont-ils mené les mutineries survenues au mois de Mai 1917 ? Confrontés aux protestations parfois violentes de leurs propres troupes, les officiers décrivent souvent une même situation : les émeutiers brandissent des drapeaux rouges, reprennent en chœur des slogans engagés (« Vive la Révolution, vive l’Internationale »). Des compagnies entières se proclamant en grève, phénomène auquel l’armée n’est véritablement pas habituée, cela évoque les méthodes employées par les organisations syndicales du civil.
A l’époque, les responsables militaires interprètent les mutineries comme le complot concerté de meneurs socialistes et de partisans de l’Internationale. La presse reprend d’ailleurs à son compte cette manière de lire les évènements. Les historiens d’aujourd’hui ont bien évidemment une position très différente. L’étude sociologique des soldats condamnés par les cours martiales révèle que le monde du prolétariat urbain est enfin de compte assez mal représenté. Les inculpés sont surtout des paysans (La majorité des Poilus de 14-18 viennent des campagnes). On compte aussi plusieurs artisans, des commerçants et des éléments de la bourgeoisie moyenne.
Les ouvriers, responsables d’un coupable défaitisme à l’approche de l’armistice ? Le pacifisme, initié par la conférence de Zimmerwald, serait-il uniquement le fait des classes laborieuses ? Les diffusions de la propagande voudraient en tous les cas le faire croire. Mais cela cadre bien peu aux réalités de l’époque. La lassitude du conflit est bien plus générale qu’elle ne relève d’un groupe particulier. Certes, la situation est suffisamment inquiétante pour que les Etats- Majors veuillent atténuer ou dissimuler à l’opinion publique l’ampleur des mutineries sur le front. La contestation n’en demeure pas moins globale. Elle n’est d’ailleurs pas exclusive aux troupes de l’armée. Elle s’exprime aussi à l’arrière, dans les usines. A mesure que la guerre se prolonge, les mouvements de grève se multiplient. Les revendications sont plurielles : il ne s’agit pas seulement de réclamer la cessation immédiate des hostilités. Les souffrances endurées chaque jour, les pénuries alimentaires produisent leur corollaire de mécontentement. Mécontentement que l’enrichissement scandaleux de profiteurs astucieux aggrave.
C’est l’une des nouveautés de la guerre. Revenus de convalescence ou de permission, les combattants du front ont le sentiment de mourir pour les intérêts financiers d’une minorité de privilégiés. Les chansons que les Poilus imaginent lorsqu’ils regagnent les tranchées, le courrier envoyé aux familles (Très sévèrement contrôlé par la censure) reflètent cet état d’esprit. On y retrouve le schéma classique du marxisme (Les puissants exploitent les misères des opprimés). Néanmoins, au-delà des orientations politiques propres à chacun, la sensation de sacrifier son existence en vain reste largement partagée.
L’affreux holocauste de 1914 produit dans la conscience ouvrière (mais aussi nationale) un traumatisme particulièrement violent. Rien ne sera jamais plus tout à fait comme autrefois. Il y aura un avant et un après. Certes les grèves générales que conduisent les cheminots en 1919 (Les répercussions de la révolution bolcheviques détériorent les contextes politiques de chaque pays) rappellent que le principe de la lutte des classes demeure encore actuel. Mais les quatre années passées dans la boue des tranchées ont aussi forgé de nouvelles solidarités, une nouvelle culture que les Ancien Combattants se sont appropriés. Le pacifisme des décennies 1920- 1930 rassemble, par delà les clivages idéologiques, une génération entière sur des valeurs communes : la volonté de ne plus jamais revivre l’immense massacre, le désir de se rapprocher des autres peuples européens. Un pacifisme exprimé lors des commémorations annuelles, des défilés où chaque survivant trouve, quelle que soit son horizon social, sa place. Un pacifisme qui s’inscrit enfin dans le paysage, sur le marbre des monuments aux morts, des tombes de Verdun.


LES OUVRIERS ET LE FRONT POPULAIRE.
Les évènements politiques du printemps 1936 en France ont inscrit leur souvenir dans la mémoire nationale. Le souvenir d’une immense vague d’euphorie et d’espoir en l’avenir. Le souvenir des premiers congés payés. Le souvenir du train que l’on prend pour découvrir la mer et ses plages. Rien n’était pourtant écrit d’avance. Depuis le début des années 1930, le pays subit les répercussions sévères d’une crise économique venue d’Outre Atlantique. Les mécanismes de la dépression sont implacables : aux faillites industrielles, au ralentissement de la production, s’ajoute l’explosion du chômage. Les effets sociaux de la récession sont catastrophiques : la paupérisation de pans entiers de la population accompagne l’expansion notable de la misère. Les ouvriers font partie des principales victimes du drame mais ils ne sont pas les seuls. La spirale incontrôlée de l’inflation ruine aussi les rentiers et les classes de la petite bourgeoisie. Sur le terrain politique, la crise provoque une montée des extrêmes. Le parti Communiste, né une dizaine d’années plus tôt, enregistre une progression spectaculaire de son électorat. Les syndicats, quelles que soient leurs sensibilités idéologiques, rassemblent un nombre croissant de militants. A l’autre bout de l’échiquier, les ligues de droite regroupent dans leurs rangs les déçus du parlementarisme, les partisans d’un régime plus autoritaire, d’un patriotisme plus agressif.
Les émeutes du 6 février 1934 résonnent comme un signal : les principes essentiels de la culture politique française, les valeurs de 1789 ont vacillé ce jour- là. Que se serait-il passé si les manifestants étaient parvenus à forcer l’entrée du Palais- Bourbon ? Aurait-on vécu un coup d’Etat comme le pays en a si souvent connu par le passé ? Les évènements conduisent la Gauche à s’unir rapidement autour d’un programme commun. Les divisions du congrès de Tours sont suspendues un instant. Socialistes et Communistes, rejoints par les Radicaux, s’accordent sur un même combat : la défense de la démocratie parlementaire et de la paix internationale, la lutte contre le chômage. Le monde ouvrier redécouvre son unité. Partisans du bolchevisme et de la III° Internationale, de la SFIO et du refus opposé aux directives arrivées de Moscou, militant de la CGT ou de la CGTU, tous se retrouvent au cœur des marches de protestation que les responsables de la Gauche organisent après les violences du 6 Février.
Le Front Populaire est né. Jusqu’à présent, nul n’avait véritablement réussi à fédérer les courants socialistes sur la base de résolutions communes. Oubliées les querelles idéologiques de la Première, de la Seconde Internationale ? Ce serait ignorer que le Front Populaire est avant tout la réponse apportée à une double crise (politique et économique) que l’on espère passagère. La pensée communiste n’a rien perdu de son contenu essentiel : l’alignement sur les consignes de Moscou (que refusent les Socialistes) doit permettre le triomphe du prolétariat à une échelle mondiale. Accepter le jeu du parlementarisme traditionnel (qui, selon le PCF, sert essentiellement les intérêts de la bourgeoisie et du patronat) n’est pas plus admis que la veille. C’est d’ailleurs sur ce principe que l’organisation refusera de participer au premier gouvernement de Blum. Les Socialistes sont toujours les voisins dont on se méfie.
La victoire électorale du Front Populaire n’est pas seulement celle de trois partis. C’est aussi celle du monde ouvrier. Un déferlement de joie et d’euphorie traverse le pays. Un esprit nouveau s’est levé sur la Nation. Un esprit que les témoins de l’époque conserveront très longtemps en mémoire. A Paris et en province, un phénomène inédit se dessine spontanément : l’occupation pacifique des usines par les ouvriers. Occupation sans violence mais organisée. Nulle volonté de s’en prendre au patron, de briser l’appareil productif de l’entreprise. En 1936, il n’y aura pas de barricades. Les récits le soulignent aujourd’hui encore : les grèves du mois de Mai n’ont pas d’autre signification que la volonté de rappeler au nouveau gouvernement l’immense espoir soulevé par le verdict des élections législatives. Un joyeux désordre s’est installé dans les rues, comme celui d’une kermesse, d’un bal populaire. Bien évidemment, côté patronat, l’interprétation des faits n’est pas du tout la même. Ici, chacun croit percevoir dans l’agitation populaire la mise en œuvre d’un complot organisé depuis l’étranger. Moscou, s’appuyant sur le parti communiste, appliquerait en secret les étapes de la révolution bolchévique. Cette lecture de la situation est largement véhiculée dans la presse du moment. Les ligues d’extrême droite la reprennent à leur compte.
Aujourd’hui, les historiens ont abandonné la thèse d’une machination internationale. C’est avant tout de spontanéité qu’il haut parler lorsque l’on évalue le mouvement du Printemps 1936. Les appareils syndicaux n’obéissent à aucune directive particulière si ce n’est celle d’encadrer et de contrôler des militants qui attendent beaucoup du Front Populaire.
L’appel des salariés est puissant. Le désarroi du patronat l’est tout autant. La résolution du conflit passe par un arbitrage cohérent de l’Etat. Les Accords Matignon du mois de Juin sont vécus comme une rupture brutale du passé. Jusqu’à présent, les responsables politiques n’intervenait que rarement dans les logiques du libéralisme économique. Au XIX° siècle, des lois avaient certes limité les horaires de travail ou organisé des orphelinats publics (Les Workhouses en Angleterre) pour les plus démunis. En revanche, le directeur demeurait libre de gérer comme il le souhaitait la vie quotidienne de son entreprise. Les conflits salariaux concernaient d’assez loin les pouvoirs publics et se réglaient souvent entre les murs de l’usine. Quand aucune solution ne semblait possible, le recours à la grève était toujours possible. Les pouvoirs publics se mobilisaient à partir du moment où les défilés menaçaient l’ordre de la rue et se chargeaient de ramener le calme.
En 1936, le renversement est brutal. L’Etat ne se contente plus du rôle que la culture politique occidentale lui a jusqu’alors attribué, celui de protéger la sécurité des citoyens et de leurs biens. Pour la première fois, il s’installe à la table des négociations, il participe aux débats entre patronat et organisations syndicales. Il indique une voie nouvelle que la démocratie empruntera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : l’Etat régule les tensions sociales, corrige les dysfonctionnements de l’économie, intervient au cœur de la vie de l’entreprise.
Les Accords Matignon bousculent le quotidien des ouvriers : la mise en œuvre des congés payés, la revalorisation des salaires, l’installation systématique des syndicats dans les usines les plus modestes retentissent comme une rupture du passé. Néanmoins les négociations sont-elles à peine signées que le gouvernement réclame la fin rapide des grèves spontanées. La célèbre phrase du dirigeant communiste Maurice Thorez (« Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées. Tout n’est pas possible ») indique que le Front Populaire souhaite au plus vite restaurer le calme et remettre la France au travail. A la mi- Juin, les usines sont peu à peu libérées. Fin Juillet, tout est globalement rentré dans l’ordre.
L’attitude du gouvernement Blum, la relative modération du PC ont par la suite suscité de nombreuses polémiques. Les organisations d’extrême gauche sont déçues : beaucoup espéraient aller bien plus loin et conduire jusqu’à son terme la lutte du prolétariat. Thorez et ses compagnons auraient alors trahi la Révolution (Certains historiens se sont aventurés sur ce terrain). C’est ne pas tenir compte des contextes économiques et politiques de l’époque : le Front Populaire doit composer avec les classes de la petite et moyenne bourgeoisie que des réformes trop audacieuses ne manqueraient pas d’inquiéter. D’autre part, les Radicaux, et dans une certaine mesure les Socialistes, n’envisageaient pas la perspective d’un soulèvement ouvrier. Les alliances de circonstance n’auraient sûrement pas résisté au choc d’un coup de force du PC. La priorité des principaux leaders de la Gauche reste le combat contre les ligues d’extrême droite et la menace du fascisme.
Au-delà des Accords Matignon et de la rupture qu’ils représentent, 1936 s’inscrit comme une nouvelle référence de la mémoire ouvrière. Une référence parce que cette année là les masses laborieuses découvrent la pratique de loisirs jusqu’alors inaccessibles. L’instauration des congés payés donne à des centaines de familles l’occasion de prendre le train pour une escapade à la mer. C’est l’époque des premières stations balnéaires, des hôtels, des baignades dans la Manche ou en Méditerranée. Pour d’autres, le camping sauvage à la campagne offre davantage de satisfactions. Le Front Populaire disparaît quelques années plus tard, victime de ses propres divisions. Mais il laisse un précieux héritage dont les responsables politiques se souviendront au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. De son expérience naît un nouveau mode de vie. Au siècle précédent, c’était par le travail que l’honnête homme se réalisait pleinement. L’oisiveté, le désœuvrement conduisait nécessairement à la ruine, à la faillite. Les bourgeois étaient d’ailleurs attentifs à mettre en garde leurs enfants : l’abus des divertissements ne réservait rien de bon à ceux qui en étaient victimes.
Avec les années 1930 se dessine un phénomène inédit. Phénomène que la prospérité des Trente Glorieuses amplifie : la recherche d’un épanouissement personnel par la pratique de loisirs. Partir en vacances, profiter d’un séjour à la montagne ou sur les rivages maritimes du pays n’est plus le luxe d’une minorité de privilégiés. Les négociations de Juin 1936 rendent possibles la démocratisation d’activités jusqu’alors réservées à ceux qui disposaient des moyens nécessaires pour en profiter. Le salarié découvre de nouveaux horizons, s’évade de son quotidien urbain.
Soixante dix ans plus tard, lorsqu’ils évoquent la période du Front Populaire, les anciens se rappellent surtout de ce climat d’euphorie et d’espoir descendu sur la France. Euphorie partagée dans les usines. Euphorie des premiers départs en vacances. Trois ans plus tard, les armées de la Wehrmacht déferlent sur le pays. Un temps succède à un autre. L’heure ne sera désormais plus aux divertissements. Les tragiques réalités de la guerre s’imposent à chacun : se nourrir, résister, se cacher ou tout simplement survivre. Néanmoins, les souvenirs du Printemps et de l’Eté 1936 se fixent dans la mémoire ouvrière comme une référence incontournable. Référence que les gouvernements de la IV° République tâcheront de mettre en œuvre.


LA QUESTION SOCIALE RESOLUE.
L’année 1945 n’achève pas seulement la Seconde Guerre Mondiale. Elle marque la victoire d’une idéologie politique sur une autre : la Démocratie l’emporte finalement sur le fascisme. Quelle démocratie au juste ? Non plus celle mise en œuvre par les réformes du XIX° siècle et bâtie sur la conviction que l’Etat ne pouvait faire davantage que d’assurer aux citoyens leurs droits naturels. L’expérience du Front Populaire est passée par là. Il n’est désormais plus question d’ignorer les misères d’une société livrée à elle-même. La génération de la Résistance a retenu les leçons du passé. Le nazisme est apparu sur un terrain qui lui était favorable : chômage, drames humains, désespoir et colère ont servi le III° Reich. Les populations attendent autre chose des gouvernements : garantir, certes, l’égalité de tous devant la loi, protéger les acquis politiques des luttes d’autrefois, mais aussi secourir les démunis, les laissés pour compte, les victimes de la vie. Les premiers pas de la Sécurité Sociale en 1945 expriment bien plus que le principe inédit d’une solidarité nationale et intergénérationnelle. C’est aussi le moment d’une rupture profonde. Les attitudes héritées du XIX° siècle s’effacent, d’autres se dessinent. C’en est terminé du chômeur responsable de sa situation personnelle, puni de sa paresse, de son indolence. L’homme privé de travail devient la malheureuse victime de circonstances imprévues dont il n’est pas forcément la cause. Il ne s’agit plus de culpabiliser. L’Etat ne juge pas. Il aide, soutient et apporte son assistance à ceux qui en ont le plus besoin.
Une culture politique nouvelle qui règle, au moins en partie, la question sociale héritée du siècle précédent. Le paradoxe est en fin de compte ici : le monde ouvrier profite d’une amélioration notable de ses conditions de vie sans que se soit produite la révolution du prolétariat. Une révolution tellement attendue. Les réformes n’ont pas été arrachées de force. Elles ont suivi la voie du consensus, de la négociation et du compromis. Le phénomène n’est pas le fruit d’un heureux hasard. Il s’inscrit au contraire dans un contexte qui le rend réalisable.
Les années que les spécialistes ont l’habitude de désigner par « Trente Glorieuses » correspondent à une époque de formidable croissance. Les progrès de la technologie occidentale impulsent un dynamisme économique nouveau. Le plein emploi réduit le chômage, maintient la consommation à un niveau élevé. Le travail se transforme et se complique : les salariés ne se contentent plus d’effectuer les tâches répétitives pour lesquelles ils étaient jusque là formés. L’automatisation de la production réclame la gestion de machines informatisées. Les contours d’un nouveau groupe professionnel se dessinent : celui des ouvriers spécialisés.
La prospérité des années 1950- 1960 bouscule les habitudes du prolétariat. La croissance du pouvoir d’achat modifie le quotidien de chacun. Dans les logements l’apparition du téléviseur, de la radio, des appareils ménagers ne profitent pas seulement qu’aux minorités les plus favorisés. Les classes populaires recueillent à leur tour les fruits du progrès. Le schéma traditionnel de la lutte des classes est moins pertinent puisque les inégalités sociales tendent à s’atténuer. Principale force politique de la IV° République, le parti communiste perd peu à peu de son influence. L’ancienne ceinture rouge des banlieues parisiennes se relâche au fils des rendez- vous électoraux.
Il est d’ailleurs paradoxal d’observer que les évènements de Mai 1968 sont avant tout l’expression d’un mécontentement de la jeunesse, un rejet de l’autorité quelque soit ses formes, un refus de la société de consommation. Les appareils syndicaux suivent davantage le mouvement qu’ils ne le conduisent, au moins dans un premier temps. Les étudiants indiquent la voie que le monde ouvrier poursuit quelques jours plus tard. Certes, une fois lancée, les organisations de la CGT, entre autre, mobilisent dans la rue des millions de grévistes et obtiennent la signature des Accords de Grenelle. Mais, le souvenir des luttes du XIX° siècle s’éloigne lentement. Les ouvriers réussissent finalement leur intégration aux classes moyennes et à la société de consommation.
Les années 1970 marquent néanmoins le retour d’une nouvelle violence politique. Des groupuscules d’extrême gauche s’imposent brutalement à l’opinion publique. En Italie, en Allemagne de l’Ouest, en France des organisations de tendance anarchiste multiplient les actions médiatiques au contenu très clair : il s’agit avant tout de contester les principes de la société de consommation et de s’attaquer à tous ses symboles : industriels enrichis, banquiers, représentants de l’autorité publique (Juges, commissaires…). Les meneurs prétendent conduire leur combat au profit du prolétariat et vouloir détruire la bourgeoisie. On en revient au schéma la traditionnel de la lutte des classes que la prospérité des années 1950- 1960 en Occident avait rendu moins pertinent.
Une vague d’attentats ensanglante l’Europe. De l’autre côté des Alpes, les Brigades Rouges frappent à plusieurs reprises. L’explosion de colis piégés et de bombes provoque la mort de dizaines de personnes. Les lieux très fréquentés sont les cibles idéales. En 1978, les terroristes réussissent un coup de main largement rapporté par les médias : l’enlèvement d’Aldo Moro, chef de la Démocratie- Chrétienne et personnalité politique essentielle en Italie. A l’issue d’interminables négociations avec les autorités, les ravisseurs exécutent leur otage (Son corps sera retrouvé quelques jours plus tard dans la banlieue de Rome). En RFA, la Rote Arme Fraction, entretient sur le territoire ouest allemand une véritable psychose. Les deux principaux chefs du mouvement, Meinhof et Baader, s’attaquent aux dirigeants de sociétés financières.
Les services de police déploient toute leur énergie à démanteler les réseaux : l’arrestation puis la condamnation des chefs impliqués porte un coup fatal aux groupuscules les plus actifs. La situation n’est pas nouvelle. Elle évoque le souvenir des Anarchistes qui, à la fin du XIX° siècle, s’en prenaient aux symboles du pouvoir qu’ils combattaient. Pourtant, les temps ont changé parce que les terroristes en Italie ou en RFA utilisent à leur profit les médias. Un moyen d’exercer une pression constante sur l’opinion publique. Un moyen également de montrer l’incapacité de l’Etat à assurer la sécurité et maintenir l’ordre. Les journalistes entretiennent d’ailleurs avec les organisations des relations ambiguës qui peuvent conduire à une montée des enchères.
Les spécialistes n’ont pas manqué d’étudier le phénomène. Pourquoi le terrorisme politique surgit-il brutalement au début des années 1970 ? Pourquoi est-il le fait d’organisations se réclamant de la Révolution du prolétariat. Il faut évoquer le contexte de la fin des années 1960 dans les pays occidentaux. La société de consommation née de la prospérité économique des Trente Glorieuse se heurte à de nombreuses critiques. La jeunesse exprime un refus. Le refus des valeurs traditionnelles du capitalisme. Le refus d’une autorité quelles que soient ses formes. Le refus également du modèle américain. La contestation est d’autant plus vive que les Etats-Unis ne parviennent pas à se sortir du bourbier vietnamien dans lequel ils se sont fourvoyés.
Les groupuscules de tendance anarchiste profitent de ce climat nouveau. Au cœur de l’extrême gauche, les frustrations sont nombreuses. Les partis communistes ont finalement accepté le jeu classique du parlementarisme, une partie du monde ouvrier s’est peu à peu intégrée aux classes moyennes. Les évènements de la Révolution Culturelle en Chine proposent une version renouvelée du marxisme, épurée de ses déviances et exercent un fort pouvoir d’attraction.


CONCLUSION.
A l’heure où, en France, le parti communiste obtient des résultats électoraux décevants (Moins de 5% lors des dernières présidentielles de 2007), à l’heure où les anciennes banlieues rouges de la région parisienne passent aux mains de la Droite, que reste-t-il du long passé ouvrier de la nation ?
Beaucoup de choses en réalité. Le souvenir des meneurs socialistes du XIX° siècle s’inscrit dans le quotidien de chacun : que l’on songe aux boulevards, aux avenues baptisés du nom d’un Blanqui, d’un Raspail, d’une Louise Michel ou même d’un Karl Marx et l’on comprendra que les barricades de 1848 ou de 1871 n’ont pas évacué la mémoire populaire. S’ajoutent à cela les symboles que le prolétariat en lutte brandissait en signe de ralliement autour d’une cause partagée.
La grève comme moyen de pression exercé sur un gouvernement est une spécificité des organisations syndicales françaises (en Allemagne, la culture politique privilégie davantage le compromis, la négociation, la concertation). A sa création en 1895, la CGT le précisait clairement : en cas de désaccord avec le patronat, les salariés se réserveraient le droit de cesser le travail et de descendre dans la rue. Les appareils syndicaux d’aujourd’hui ont conservé ce réflexe : défilés et manifestations sont le mode d’expression privilégié du mécontentement populaire quand survient un conflit d’intérêts.
Le 1er Mai est un temps fort du calendrier politique, un moment ou se révèlent les solidarités du monde salarial. Les principaux syndicaux profitent de l’occasion pour rappeler des revendications non satisfaites. La journée s’achève sur des meetings, des rassemblements où l’on redécouvre facilement les éléments d’une vieille culture ouvrière. Les drapeaux rouges, surgis de la foule, évoquent le souvenir des combats menés cent cinquante ans auparavant. Les couplets de l’Internationale, repris le poing dressé en signe de détermination, relève d’un même désir d’enraciner les références du socialisme au cœur d’une mémoire militante.