Marie-Louise d’Espagne : les malheurs d’une reine sans enfant.

Tragique destinée parfois que celle d’une reine incapable de donner à son royaume l’héritier appelé à gravir un jour les marches du trône. Le triste souvenir de Marie- Louise d’Orléans rappelle qu’au XVII° siècle, il revient à toute souveraine le rôle délicat de concevoir celui (ou celle) promis à la Couronne. Là est la tâche essentielle d’une femme de roi. Au cœur des palais européens, dans l’intimité des chambres nuptiales, procréer relève bien plus d’un acte politique que biologique. La perspective d’une extinction dynastique, faute de descendance, effraye véritablement les grandes familles princières. Mourir sans enfant lorsque l’on est monarque, c’est engager l’avenir du pays, risquer des troubles intérieurs et peut être ouvrir le chemin du pouvoir à un étranger. En de telles circonstances, on saisit que chaque naissance royale est un moment fort de la vie politique de l’Etat. Pas seulement au château de Versailles, de l’Alcazar, de l’Escurial ou de Londres, mais aussi d’un bout à l’autre du pays, des villes les plus importantes, au village le plus isolé. Un moment d’espoir. Un moment de soulagement lorsque l’enfant annoncé est un fils.

Le catholicisme impose ses normes, ses valeurs, ses recommandations : il n’est pas pensable que la conception puisse s’affranchir du cadre marital que l’Eglise contrôle scrupuleusement. Devenir parents suppose au préalable que l’on soit marié. Certes, même au XVII° siècle, l’existence difficile de mères célibataires ou abandonnées à un triste sort est une réalité quotidienne dont les autorités religieuses s’accommodent de plus ou moins bonne grâce. Mais quand il s’agit du roi, personnage public, responsable devant Dieu du royaume, les écarts de conduite sont strictement défendus. Offrir à sa propre dynastie une descendance implique que le souverain ait trouvé épouse légitime.
Les préoccupations sont telles qu’elles finissent par produire et entretenir une véritable course aux mariages. L’héritier de la couronne reçoit-il à peine le baptême que l’on songe déjà à trouver pour lui un bon parti, une princesse de constitution honnête, capable plus tard d’assumer le risque de grossesses successives. Le réseau très complexe des chancelleries européennes s’agite : les ambassadeurs ne ménagent aucun de leurs efforts, parcourent les routes du continent, rejoignent un palais, puis un autre, recueillent des promesses de fiançailles, rapportent à leur maître un engagement…
Chaque lignée royale a ses traditions. Chez les Habsbourgs, on se marie en famille. Un moyen de garantir l’intégrité des possessions impériales et d’en épargner le démembrement que Vienne ou Madrid ne sauraient tolérer. Philippe IV d’Espagne épouse sa nièce, Marie- Anne d’Autriche, nul ne s’en indigne. La raison d’Etat vaut bien la pratique de relations incestueuses.
Naturellement, au fil des générations, ce comportement d’un genre particulier, que nous comprenons fort mal, aboutit aux pires résultats. La consanguinité est une réalité biologique dont le XVII° siècle semble tout ignorer. Les héritiers issus des unions habsbourgeoises sont bien incapables de gouverner les royaumes au nom desquels ils ont été conçus : personnages difformes et débiles, maladifs et perturbés, dont le malheureux Charles II d’Espagne présente un triste exemple.

En France, les impératifs sont identiques : les souverains Valois puis Bourbons songent bien naturellement à la descendance qu’ils laisseront après eux. Le passé a montré combien il pouvait être dangereux, lorsque l’on est roi, de disparaître sans enfant (Les rivalités sanglantes des Guerres de Religion naissent en partie d’un grave problème dynastique).Les alliances matrimoniales franchissent les mers et les montagnes : en 1615, Louis XIII et sa sœur épousent les infants d’Espagne à Bordeaux. Plus tard, à Saint Jean De Luz, c’est aussi à une princesse espagnole, Marie Thérèse, que Louis XIV unit son destin. Le frère du Roi-Soleil, Philippe d’Orléans, porte plutôt son regard sur une jeune fille venue des rivages britanniques, Henriette d’Angleterre. Ces traditions s’inscrivent dans une perspective ancienne : il est fréquent qu’un souverain choisisse (On choisit plutôt pour lui) une épouse étrangère, politique internationale oblige. Catherine de Médicis arrivée très jeune à la cour de France n’était-elle pas d’origine florentine ?
En de telles circonstances, bien sûr, nul ne parle de sentiment, de désir, d’amour. Louis XIV n’aimât jamais celle qu’on lui fît épouser en 1660 : peu importe en vérité. La cérémonie visait surtout à sceller la réconciliation entre la France et l’Espagne après vingt cinq ans de guerre. Combien de princesses européennes sont-elles parties rejoindre leur époux dans un pays lointain dont elles ne connaissaient rien ? Certaines ont peut être fini par éprouver pour celui qu’on leur imposait un semblant de tendresse. Les témoignages de l’époque que les historiens découvrent au fil des sources laissent néanmoins percevoir toute l’intensité dramatique que prenaient ces scènes déchirantes d’adieux quand une jeune adolescente quittait les siens pour toujours.

Les malheurs de Marie- Louise d’Orléans évoquent le sort douloureux de celles que l’on sacrifiait si souvent en cette époque à la raison d’Etat. La nièce de Louis XIV (Elle était la fille de Philippe d’Orléans), née en 1662, espérait sans doute se marier avec son cousin, le Grand Dauphin de France. Le jeune prince, lourd et maladroit, n’avait rien pour la séduire. Mais au moins, resterait-elle à Versailles, entourée des siens, et éviterait-elle ainsi ce qui l’effrayait à juste titre : un exil en des terres étrangères, si loin de sa France natale. C’était pourtant ignorer les calculs complexes et implacables de la politique internationale.

Depuis qu’il a gravi les marches du trône, Louis XIV s’intéresse de près à l’Espagne : il est le gendre de Philippe IV et estime à ce titre disposer de prétentions légitimes si son beau frère Charles II disparaissait sans enfant. Disparition que les cours européennes prévoient pour bientôt. (Une disparition que l’on attendra finalement près de quarante ans). Que se passerait-il alors ? Qui pourrait s’asseoir sur le trône de la Monarchie catholique ?
Le Roi Soleil pense réaliser un brillant coup diplomatique par le mariage d’une princesse française avec le malheureux souverain espagnol. L’occasion serait trop belle de contrôler Madrid et de prendre une sérieuse option sur la couronne si Charles venait à s’éteindre sans héritier (Louis XIV envisage, le cas échéant, de soutenir la candidature de son propre petit fils Philippe d’Anjou à la couronne de la péninsule ibérique).

Une princesse, oui. Mais laquelle ? Le choix du maître de Versailles (Quoiqu’il ne soit pas encore installé dans le magnifique palais) se porte sur sa propre nièce. Quand on l’informe du projet matrimonial, Marie- Louise s’épouvante. Ainsi, veut-on l’envoyer entre les murs obscurs d’un palais madrilène au bras d’un homme que la rumeur décrit en des termes bien peu flatteurs. Sur l’aspect de Charles II, tout est dit : laid de visage (Une malformation héréditaire, que l’on distingue déjà nettement sur le portrait de ses ancêtres, défigure ses traits disgracieux), malingre de corps, le roi ne révèle qu’une intelligence limitée. Ses manières sont brutales et grossières et scandalisent la Cour de l’Escurial.
Bien évidemment, l’infortunée Marie- Louise a vent de ce tragique tableau. On comprend qu’elle n’ait, moins que jamais, envie de s’unir à l’être difforme qu’on lui impose. Mais les ambassadeurs de son oncle, dépêchés pour la circonstance de l’autre côté des Pyrénées, accomplissent un travail efficace et reviennent en France avec une demande officielle en mariage du souverain Habsbourg.
L’effroyable étau se referme autour de la princesse. Son désarroi, ses pleurs, ses supplications émeuvent jusqu’à l’entourage de Louis XIV. Mais qu’importe. La date des noces est prévue pour le 31 Août 1679, au château de Fontainebleau. Le Roi- Soleil ne se ravisera pas.

Un étrange mariage en vérité auquel l’illustre époux, resté en Espagne, ne participe pas. Pour l’occasion, le Prince de Conti accepte d’endosser son rôle. Il conduit jusqu’à l’autel la misérable Marie- Louise qui, sous sa magnifique toilette, souffre mille tortures et semble marcher à son dernier supplice. Une cérémonie par procuration que nos mœurs contemporaines comprennent mal. Au XVII° siècle néanmoins, elle offre la garantie que Charles ne changera pas d’avis. Une assurance sur l’avenir en quelque sorte.
L’infortunée princesse se désespère. Jusqu’au bout, elle tente d’obtenir que son oncle, attendri par les larmes de sa détresse, accepte finalement de dénoncer l’union. Tant que le mariage n’a pas été consommé, il est toujours possible de le faire. Mais dans l’esprit rigide de Louis XIV, la raison d’Etat prévaut sur toute autre considération.
Marie- Louise tente le tout pour le tout : un matin que le roi part à la messe, la malheureuse se jette à ses genoux et le supplie une dernière fois de revenir sur sa décision. L’homme réplique froidement : « Madame, ce serait une belle chose que la Reine Catholique empêchât le Roi Très- Chrétien d’aller à la messe ! »

Tout est dit. Le 20 Septembre 1679, Marie- Louise quitte les siens. On imagine le climat douloureux dans lequel s’accomplit ce départ si peu désiré. Louis XIV est présent. Il déclare à la jeune femme : « Je souhaite ne jamais vous revoir. Ce serait le plus grand malheur qui pût vous arriver ». Adieux singuliers d’un oncle pour sa nièce mais révélateurs en fin de compte d’une personnalité convaincue que le service de l’Etat exige d’infinis sacrifices. Il appartient à Marie- Louise d’accomplir son devoir de reine d’Espagne. Les intérêts de la France y sont étroitement liés.
Le voyage jusqu’aux Pyrénées est long. Long et épuisant. A une époque où les bonnes routes sont rares et les mauvais chemins nombreux, un tel périple réclame beaucoup de temps. Le passage de la montagne est toute une affaire. Mais le 19 Novembre, Burgos est enfin en vue.

Charles II est, pour sa part, impatient de rencontrer sa nouvelle épouse. Il ne cesse plus d’en contempler le magnifique portrait que ses ambassadeurs ont rapporté avec eux de France. Quand il apprend l’arrivée du cortège, il se précipite. Pour plaire, il a revêtu un costume à la mode française. Attention délicate qui ne peut malgré tout dissimuler les affreuses imperfections de son physique disgracieux. La rencontre a lieu dans un petit village, à quelques lieux de Burgos. On songe à ce que ressentent deux jeunes gens qu ne se sont jamais encore vus et qui pourtant sont mariés. Elle ne parle pas l’espagnol, lui ne sait pas un mot de français. Les commentaires vont bon train, les moindres gestes et attitudes du couple font l’objet de mille remarques. Le mariage (Mariage officiel cette fois) est célébré dans la chaumière misérable d’un paysan. Pour la circonstance, il a fallu convoquer d’urgence l’archevêque de Burgos.

Sitôt installée dans ses appartements de l’Escurial, à Madrid, Marie- Louise semble vouloir faire contre mauvaise fortune bon cœur. Elle apprend l’espagnol et enseigne à son époux la langue de son pays natal. Mais, entre les murs austères du palais, son existence quotidienne tourne vite à la monotonie et l’ennui. Les fastes de la cour du Roi Soleil sont bien lointains. Ici, nulle fête, nul divertissement. A la place, le climat pesant de couloirs sans fin, certes embellis des richesses américaines mais désespérément glacés. Et puis il y a l’encombrante étiquette de la cour, une étiquette tellement rigide que la reine paraît être encore moins libre de ses mouvements que le dernier détenu d’Espagne. Marie- Louise dispose d’une cohorte infinie de dames d’honneur (Les Damas de Honor) dévouées et respectueuses, empressées de répondre au moindre de ses désirs. Mais Marie- Anne d’Autriche, la terrible reine- mère, dont les sentiments anti- français, ne sont un secret pour personne, veille tel un cerbère soupçonneux. La jeune femme vient-elle à commettre une entorse au protocole officiel que les reproches de la Camerera mayor (Une gouvernante responsable de la suite personnelle de la souveraine) pleuvent. Qui pourrait d’ailleurs supporter la longue séries d’interdits auxquels il faut pourtant bien se soumettre : une reine ne doit pas adresser la parole à qui que ce soit en l’absence du roi, une reine ne peut regarder par la fenêtre, une reine ne peut…..La liste est sans fin. Aussi quand, avec l’autorisation de Charles, Marie- Louise monte les chevaux qu’elle a amenés avec elle pour de courtes randonnées, les critiques s’enflamment.
Des randonnées qui d’ailleurs n’ont rien de très attrayant : les jardins de l’Alcazar ne sont qu’une étendue d’herbe broussailleuse, grillée par le soleil de l’été. Aux mois les plus chauds de l’année, l’air devient proprement irrespirable. L’insupportable chaleur de Juillet assèche les rivières et les chemins. Le moindre souffle de vent soulève un rideau de poussière blanchâtre qui s’insinue partout, pénètre l’intérieur du palais, recouvre jusqu’aux lingerie et à la vaisselle.
L’une des rares distractions qui soient encore permises à la malheureuse recluse : les longues lettres qu’elles envoie aux siens. Elle y évoque abondamment les difficultés de son exil doré et son mortel ennui. Elle entretient une correspondance régulière avec la Princesse Palatine, deuxième épouse du duc d’Orléans. Celle-ci écrit à propos du courrier qu’elle reçoit de sa belle fille : « Autant que je peux en juger par ses lettres et par les récits que m’ont faits ceux de ses gens qui sont revenus ici, l’Espagne est le plus affreux pays du monde. La pauvre enfant ! Je la plains de tout mon cœur de passer sa vie dans un pays pareil. Elle n’aura pour toute consolation que ses petits chiens qu’elle a emmenés avec elle ! »

Aux déboires de la reine s’ajoutent néanmoins une préoccupation de taille : à quand la naissance d’un héritier ? Marie- Louise est venue en Espagne pour cela. En Décembre 1679 : une première rumeur annonce la grossesse de la souveraine. Ce n’est pas la dernière, des dizaines d’autres vont suivre. A chaque fois, la désillusion est amère : la reine n’est pas enceinte.
Dix années s’écoulent pendant lesquelles toute l’Espagne observe attentivement le ventre royal. Le moindre malaise, le moindre signe de fatigue, la rumeur se rallume, les espoirs renaissent. Mais le temps passe et rien ne semble vouloir se produire.

A la cour, les esprits s’échauffent, la suspicion s’installe : si la souveraine tarde tant à tomber enceinte, la responsabilité lui en revient certainement. Peut-être, dans l’intimité de sa chambre, se procure-t-elle les potions que l’on utilise d’ordinaire pour retarder l’échéance d’une grossesse ? Nul ne songerait à mettre en cause la fertilité de Charles II. Si stérilité il y a, celle- ci est le fait de la reine seule.
La position de Marie- Louise est compliquée : un puissant courrant anti- français cristallise autour d’elle des sentiments hostiles. A la tête des mécontents l’ambassadeur d’Autriche, quelques ministres et surtout la redoutable mère du souverain. Vienne considère d’un très mauvais œil le mariage de Charles parce que, chacun y perçoit les intérêts personnels de Louis XIV. En Europe, les ambitions du Bourbon sont bien connues : à travers sa nièce, c’est bien la Monarchie Catholique que le maître de Versailles entend contrôler. Les rancoeurs sont d’ailleurs d’autant plus vives que les Habsbourgs d’Autriche avait failli réussir quelques années auparavant, un coup de maître : marier la fille de l’empereur Léopold, l’archiduchesse Marie- Antoinette, au prince Charles. S’il avait fonctionné, le projet aurait rétabli les solidarités dynastiques et raffermi la cohésion des possessions familiales à travers le continent. Mais le favori royal, Dom Juan, s’était empressé de ruiner les plans viennois : plus que d’une alliance avec l’Autriche, c’est d’un rapprochement avec le puissant voisin français dont l’Espagne avait besoin. En de telles circonstances, la candidature (involontaire et forcée) de Marie- Louise au mariage s’était facilement imposée. Un brillant succès pour le Roi- Soleil. Heureux succès que la mort de Dom Juan risquait à présent de briser.

L’échec n’a pas abattu le parti favorable à une alliance matrimoniale avec l’Autriche. La Reine- Mère et ses compagnons guettent patiemment le moindre des gestes de Marie- Louise. Une maladresse, une négligence de la petite Française et l’opportunité serait trop belle d’exiger la rupture de l’union. A l’Alcazar, beaucoup n’attendent que cela.
Dépassée par des enjeux politiques qu’elle ne peut contrôler, Marie- Louise proteste de sa bonne foi. Oui, elle met beaucoup d’application à accomplir son devoir de reine (Même si la perspective de passer une nuit auprès de Charles ne l’enchante sans doute pas- et on comprend bien pourquoi). Oui, elle prie le Ciel de lui donner l’héritier que toute l’Espagne appelle de ses vœux. Elle ne ménage d’ailleurs aucun de ses efforts, du moins veut-elle le montrer : de pèlerinages en processions saintes, la souveraine multiplie les signes de dévotions. Un jour, elle gagne Alcala de Hénarès où Sainte Thérèse, l’une des personnalités religieuses les plus marquantes du XVI° siècle catholique, fonda jadis un couvent. de Carmélites. Revêtue de l’habit traditionnel que portent les moniales de l’ordre, Marie- Louise prie avec ferveur. Peut- être n’est-elle pas entièrement convaincue de la nécessité d’une telle entreprise. A l’ambassadeur de France, le marquis de Dangeau, elle demande : « Croyez vous que cet habillement y fasse quelque chose ? ». Ce à quoi l’homme répond, non sans une certaine ironie du ton : « Cela ne saurait y nuire ». Qu’à cela ne tienne. Le peuple espagnol a besoin de symboles puissants, la jeune femme accepte de se plier au pesant spectacle d’une reine repentante.
Au palais, les médecins se bousculent auprès du couple royal porteurs de potions toujours plus recherchées, toujours plus mystérieuses. La souveraine s’applique à prendre les remèdes prescrits, consciencieusement, parce que cela aussi fait partie de ses obligations. Croit-elle aux vertus de tout cela ? La n’est pas la question : on ne lui laisse guère de choix. Un refus serait interprété comme une coupable attitude de sa part. Cela ferait le jeu de ses ennemis.

Pourtant, les efforts consentis n’aboutissent pas. Les rumeurs se répandent à travers les couloirs austères du château. Les critiques se font plus violentes, plus acerbes que jamais. Dans la rue, on s’agite, on grogne. Les Madrilènes s’impatientent : pourquoi la reine ne leur offre-t-elle pas cet héritier que toute l’Espagne attend ? Les propos que la Maison d’Autriche s’applique à distiller trouvent un écho très favorable dans la capitale. L’opinion publique en est à présent convaincue : Marie- Louise n’est pas cette jolie princesse, timide et douce, arrivée de son lointain pays. Soumise aux exigences du Roi- Soleil, elle refuse de donner un enfant au royaume parce qu’elle espère, selon les recommandations venues de Paris, garantir les prétentions du duc d’Anjou au trône. Juchés sur les grilles du palais, quelques excités s’écrient : « Si pares, pares a Espana. Si non pares, a Paris » (Si tu fais un enfant, fais-le pour l’Espagne. Sinon, retourne à Paris !).
Auprès du triste Charles II, bien incapable d’imposer son autorité, les pressions sont terribles : Marie- Louise est stérile. Ou pire encore, elle retarde l’échéance de sa propre grossesse. Il faut obtenir du Saint Siège l’annulation de ce mariage sans avenir et épouser l’archiduchesse d’Autriche. Le roi s’obstine malgré tout : il aime tendrement sa femme. Il ne souhaite pas se séparer d’elle.

Marie-Louise vacille pourtant chaque jour davantage. Une sombre machination de ses adversaires vient à la compromettre un peu plus encore. A l’origine du scandale, sa nourrice personnelle, Nicole Quentin, arrivée avec elle de l’autre côté des Pyrénées.
Quelques années auparavant, une coupable imprudence avait une première fois provoqué l’indignation de la cour : on s’était aperçu à l’époque que la servante tirait régulièrement les cartes à sa maîtresse et lui annonçait en conséquence la stérilité de son couple et son retour prochain en France. Le parti de la Maison d’Autriche avait révélé l’affaire pour en faire grand scandale. L’ambassadeur de France s’était fâché auprès de la reine, lui reprochant la légèreté de sa conduite. Mais, l’apaisement enfin revenu, nul n’avait plus osé évoquer l’évènement.

A l’été 1685, une nouvelle fois, l’agitation gagne les couloirs de l’Escurial. Au cœur des polémiques, encore et toujours Nicole Quentin. La nourrice royale n’a retiré de son implication dans l’histoire de l’horoscope aucune leçon de sagesse ou de prudence. Son influence auprès de Marie- Louise ne cesse de croître et heurte profondément la Cour. L’ambitieuse femme multiplie les maladresses et les entorses au protocole officiel de l’Etiquette. Son mariage avec l’écuyer de la reine (Alors que sa fonction lui impose le célibat) provoque une première flambée de colère. Peu importe, la promesse d’une carrière brillante vaut bien les aigreurs de quelques jaloux. Pire. L’imprudente invite à Madrid famille et amis puis offre à ses protégés les postes lucratifs que détenaient auparavant des Espagnols. Les étrangers n’ont jamais été les bienvenus à l’Escurial (Mais il en va ainsi pour beaucoup de cours européennes au XVII° siècle). Aussi, quand une clique de Français investit les appartements royaux et confisque à son profit l’accès à la souveraine, l’exaspération gagne le palais. L’ambassadeur d’Autriche et le ministre Oropesa imaginent les mécanismes d’une sordide machination : Nicole Quentin, son époux et la reine elle-même auraient conçu le projet insensé d’empoisonner Charles II. La gouvernante aurait fourni à Marie- Louise les breuvages nécessaires à sa stérilité.

Une enquête est immédiatement ouverte. Un affreux climat de suspicion enveloppe la capitale : les rumeurs du complot présumé jette sur les pavés de la rue une foule ivre de colère. La population s’attaque à tout ce qui, de près ou de loin, semble Français. Les meurtres succèdent aux pillages. L’ambassadeur du Roi- Soleil lui- même ne se risque plus à circuler en ville sans les services de sa puissante escorte personnelle.
Nicole Quentin est torturée mais ses bourreaux ne lui arrachent aucun aveu. Un mois plus tard, elle est enfin libérée (Atrocement mutilée) puis expulsée d’Espagne avec les siens. Désormais isolée, Marie- Louise tente de se disculper. Si elle parvient à convaincre le souverain de son innocence, elle n’ignore désormais plus rien des intentions du Parti autrichien.
Dans l’un de ses courrier, elle avertit le Roi- Soleil de ses craintes quant à sa propre sécurité : « Je ne doute point qu’il me fasse périr ! ». L’ambassadeur confirme d’ailleurs ses propos : « la reine est en très grand péril ». De Paris, Louis XIV menace et prévient : s’il était fait le moindre mal à sa nièce, cent mille hommes franchiraient sur l’instant les Pyrénées. Deux précautions valant mieux qu’une, il fait parvenir à Marie- Louise un contre- poison.

Un temps apaisé, les tensions renaissent. A nouveau, on reparle de complots, de conspirations. Les stratégies diplomatiques se nouent et se dénouent dans les couloirs du palais. La dégradation brutale des relations internationales à la fin des années 1680 y est pour beaucoup. La France se prépare à guerre contre le vieil ennemi de Vienne. A mesure que le temps s’écoule, la candidature de Philippe d’Anjou au trône d’Espagne se précise. Cela ne calme pas les esprits.
Le jeu complexe des chancelleries européennes aggrave une situation politique déjà inextricable au cœur de laquelle la péninsule ibérique détient une place essentielle.
L’immense compétition internationale pour la couronne d’Espagne jette les pays européens les uns contre les autres.

Tandis que Louis XIV s’obstine à soutenir les prétentions, plus ou moins légitimes, de son petit- fils au trône, l’empereur Léopold propose pour sa part la candidature de son très jeune fils, l’archiduc Charles.
L’intervention de la reine- mère Marie- Anne embrouille un peu plus l’imbroglio politique : la vieille femme joue sa carte personnelle et souhaite offrir la Couronne à un prince bavarois, Maximilien, marié depuis peu à l’archiduchesse Marie- Antoinette. Rompue aux intrigues de la Cour, la souveraine invite le couple à venir s’installer au palais de l’Escurial à titre d’héritiers présomptifs dans le cas où Charles II disparaissait subitement.
Un dernier larron se présente à son tour : le roi du Portugal, Pierre III. Le monarque dispose en Espagne d’un puissant soutien, le ministre Oropesa. Les deux hommes se sont mis d’accord : en échange de la Couronne espagnole, Pierre III cèderait à son compère le trône de Lisbonne.

Marie- Louise n’a pas oublié les intérêts de son pays natal qu’elle défend comme elle le peut. Cela aussi fait partie de son devoir. Même isolée en terre étrangère, elle demeure française. Sa position privilégiée lui ouvre plus facilement qu’à d’autres l’accès au roi. Patiemment, elle lui prodigue ses conseils : la guerre entre Louis XIV et les Habsbourgs de Vienne paraît inévitable. En échange de la neutralité espagnole, le Roi- Soleil s’engagerait à conquérir le Portugal pour Charles.
Bien évidemment, cet accord, s’il se produisait, heurterait les ambitions de l’empereur d’Autriche et du ministre Oropesa. La reine devient très gênante. Sa disparition arrangerait en fin de compte beaucoup de monde à l’Escurial.

Et toujours pas d’enfant. La naissance d’un héritier peut seule mettre un terme aux machinations européennes et dénouer les tensions internationales. Aussi, Marie- Louise multiplie-t-elle les processions : la neuvaine accomplie à la Saint- Xavier n’apporte aucun résultat.
Le couple serait-il envoûté ? L’idée fait son chemin. Une idée qui s’impose d’ailleurs d’autant plus facilement que la comtesse de Soissons, recherchée en France pour sorcellerie, est venue s’installer à Madrid. L’encombrante invitée fréquente régulièrement la reine et l’ambassade d’Autriche. Qui sait si, dans le secret de ses appartements, l’inquiétante femme ne se livre pas à quelque maléfice sur la personne du roi ?
Un évènement emporte finalement les convictions : un Dominicain se présente un jour au palais, porteur d’une révélation divine. Un sortilège serait la cause de la stérilité du couple royal. Sortilège dont la comtesse porterait la responsabilité.

Seul un exorcisme peut venir à bout du mal. Une cérémonie terrifiante à laquelle Marie- Louise ne veut se prêter. Et l’on comprend bien pourquoi. Entièrement dévêtu, le couple doit entendre les incantations d’un prêtre puis se livrer en sa présence à des rapports intimes afin que soit bien établie la levée du maléfice.
La perspective d’une telle opération effraye toute la Cour. Espérant éviter l’affreuse échéance, la reine se fait procurer les caleçons de son mari pour analyse. Peut-être parviendra-t-on à y déceler la stérilité du monarque ? Les investigations n’apportent aucune réponse satisfaisante.

En Janvier 1689, il est à nouveau question d’exorcisme. Marie- Louise se lamente. En désespoir de cause, elle accepte le dernier traitement que ses médecins personnels lui proposent.
Un mal brutal la saisit le lendemain et l’emporte en deux jours. Elle succombe aux premières heures du 12 Février 1689, à l’issue de terribles souffrances. Les spécialistes appelés à son chevet évoquent les effets irréversibles du choléra qu’une consommation imprudente de lait glacé, d’huîtres, de concombres et d’olives aurait provoqué. Etrange diagnostique qui semble ne pas vouloir prendre en compte les coliques, les vomissements et la soif ardente de la reine quelques heures avant sa mort. Des symptômes que l’on associe généralement à un empoisonnement. A la Cour, personne ne parle d’assassinat mais les soins prodigués à l’agonisante révèle que l’éventualité d’un complot hante les esprits puisqu’on lui administre en ultime recours un contre- poison. L’esprit brouillé par la fièvre, Marie- Louise perçoit que son décès risque de provoquer la guerre entre la France et l’Espagne. Avant de s’éteindre, elle trouve une fois encore la force de dire qu’elle n’a pas été empoisonnée. En vain. Le conflit de la Ligue d’Augsbourg se prépare activement.

Charles II se remaria quelques temps plus tard. Il mourût finalement sans descendance le 1er Novembre 1700, offrant la Couronne d’Espagne au petit-fils du Roi- Soleil, Philippe d’Anjou. Ce choix devait entraîner une nouvelle guerre européenne. Bien que la France fût tout près de s’effondrer (La coalition étrangère pressait les frontières du royaume), le prince hérita de la péninsule ibérique à la condition que jamais il ne puisse succéder à son grand- père. L’Angleterre souhaitait par-dessus tout maintenir sur le continent un équilibre, du reste fragile, entre les puissantes dynasties Bourbon et Habsbourg.

La malheureuse existence de Marie- Louise, envoyée si loin de son pays natal, en des terres reculées, au bras d’un mari qu’elle ne pouvait aimer, témoigne s’il en était besoin qu’au XVII° siècle, il appartenait aux reine de jouer leur propre rôle politique. Parce qu’elles avaient l’occasion de concevoir les héritiers de vieilles lignées, elles influaient parfois sur le cours des évènements internationaux. Mais il s’agissait là du seul pouvoir qu’on voulût bien leur concéder….