Jeanne d’Arc, de la réalité au mythe.

Cinq siècles après le bûcher de Rouen, il est encore bien difficile de saisir précisément la personnalité emblématique de Jeanne d’Arc. La petite paysanne de Lorraine fait toujours l’objet, malgré elle, d’une abondante littérature. Livres ou articles de spécialistes, romans historiques, les publications s’accumulent depuis longtemps et proposent, avec plus ou moins de succès, le portrait d’une figure nationale complexe, souvent reconstruite selon les besoins politiques d’une époque.
Sorcière pour les partisans du roi d’Angleterre au XV° siècle, envoyée de Dieu pour les Armagnacs, de son vivant déjà, la Pucelle d’Orléans nourrit les passions. Aujourd’hui, les enjeux ne sont bien évidemment plus les mêmes. Que Jeanne d’Arc ait réellement reçu ou non du Ciel sa mission, peut importe. Qu’elle ait véritablement entendu les voix de Sainte Catherine ou de Sainte Marguerite, là n’est pas l’essentiel. Les historiens savent qu’il est tout à fait impossible- et d’ailleurs peu intéressant- de trancher ce genre de question.

Jeanne appartient avant tout à un siècle, à un groupe social, à une culture spécifique. Ses comportements, ses valeurs, ses croyances ne peuvent être compris et pleinement appréhendés qu’à la lumière du contexte dans lequel elle vécut. Choisie par Dieu pour conduire le dauphin Charles au trône de France et à la victoire sur l’Anglais, la jeune femme en est convaincue. C’est là même l’essence de son action politique et militaire. Folie ? Désordres nerveux ? (Le rationalisme scientifique de notre temps est passé par là). C’est faire bon marché d’une réalité quotidienne au Moyen Age : l’existence d’une religiosité approfondie et la certitude partagée que le Ciel enverrait bientôt une réponse aux malheurs du royaume (Occupation anglaise et divisions sanglantes des princes). Avant Jeanne, les prophétesses n’ont pas manqué. Certaines (Marie Robine, Pieronne la Bretonne, Jeanne- Marie- Maillé) se sont présentées à la cour du roi, porteuses d’un message divin. Les rumeurs populaires quant à l’arrivée prochaine du sauveur déterminé à restaurer au nom de Dieu l’unité du royaume baignent sans doute l’enfance de la petite Lorraine. Quand, parvenue au seuil de l’adolescence, elle s’engage pour le périple hasardeux et délicat devant la conduire jusqu’aux portes du château de Chinon, nul ne songe véritablement à la retenir (elle obtient l’aide précieuse des compagnons de route que Robert de Baudricourt lui offre). Le dauphin ne la repousse d’ailleurs pas davantage et accepte même un entretien personnel parce que lui- même attend du fond de sa solitude un signe de Dieu.

Jeanne, fille d’une époque ? Oui mais pas seulement. Jeanne est aussi ce que l’Eglise en a fait. La Pucelle d’Orléans ne sait pas écrire : elle arrive d’un monde où l’oral remplace l’écrit que peu de gens maîtrisent. Dans les campagnes occidentales, les élites paysannes savent au mieux inscrire leur nom au bas d’un contrat ou d’un registre. Pour le reste de la société rurale (Curés et seigneurs mis à part), l’instruction demeure très sommaire quand elle n’est pas tout simplement ignorée (Attention néanmoins, il n’est pas rare que les écoles urbaines accueillent parmi elles des enfants de laboureurs).
Jeanne n’a donc laissé derrière elle ni mémoires, ni récit où elle aurait évoqué ses faits et gestes, retracé son parcours, renseigné l’historien sur ses croyances, son imaginaire. Tout ce que les spécialistes savent à son propos, tous les textes rapportant son action, ses comportements, sont le fruit de clercs lettrés que les cursus universitaires ont patiemment formés.

Deux sources essentielles offrent aux médiévistes actuels l’occasion de mieux cerner Jeanne d’Arc : les actes rédigés au cours de son procès en 1431 qui devait aboutir à sa condamnation et de celui de 1456 pour sa réhabilitation posthume. A ce corpus s’ajoutent quelques chroniques rédigées après les évènements qu’ils décrivent.
Puisqu’ils sont les seuls à disposer de l’écriture, les clercs retranscrivent (et de ce fait orientent) les débats judiciaires et les interrogatoires (d’autant plus que Jeanne est jugée par un tribunal ecclésiastique) ou, pour d’autres, entreprennent la composition de récits rappelant les étapes essentielles de son épopée.
Les textes parvenus aux spécialistes d’aujourd’hui fournissent matière à de nombreux travaux d’érudition. Ils intéressent particulièrement les recherches parce qu’ils donnent le moyen, entre autres, de saisir les contours et le contenu d’une culture savante, élaborée par l’Eglise à partir des Saintes Ecritures.
Jeanne y est vue tantôt comme une affreuse pécheresse, hérétique et sorcière (procédure de 1431), tantôt comme le signe divin que le royaume attendait pour sa délivrance (procédure de 1456). Certes, ce type de source n’offre qu’une image parfois simpliste de la petite paysanne de Lorraine et ne s’attache qu’à certains aspects de sa carrière. Mais, il en donne aussi une vision reconstruite et adaptée à la culture des clercs.
Une vision parfois trompeuse, troublante qui en dit pourtant beaucoup sur les mentalités de l’époque médiévale.

JEANNE D’ARC NEE LE 6 JANVIER 1412 ?

L’histoire officielle fixe de coutume la naissance de Jeanne d’Arc au 6 Janvier 1412. Une précision surprenante puisque lors de son procès, la Pucelle d’Orléans déclare ne pas connaître exactement son âge.
Pour les populations du Moyen Age, ce genre incertitude est fréquent. Si aujourd’hui on se situe facilement dans le temps, au XV° siècle, il en va bien autrement. Au cœur d’un royaume où le premier jour de l’année varie de date selon les provinces (Noël, Pâques…), les hommes sont très mal renseignés sur le moment exact de leur venue au monde. Nul ne sait véritablement son âge. A Rouen, Jeanne affirme à ses juges avoir « 19 ans environ ».

Il paraît utile de s’interroger : pourquoi admettre que la jeune Lorraine soit née un 6 Janvier, jour traditionnel de l’épiphanie ? Dans le calendrier liturgique, cette date est lourde de signification. Elle rappelle l’arrivée des rois mages auprès de Jésus. Les trois souverains, porteurs de présents, sont les premiers à reconnaître le Messie en l’enfant que Marie leur présente.

En 1456, les enjeux politiques du procès de réhabilitation sont capitaux : Charles VII tient une position inconfortable. Certes il tire sa légitimité du sacre de 1429 mais celle qui l’a conduit jusqu’aux marches de Reims a été brûlée quelques années plus tôt comme hérétique et sorcière. Les adversaires du Valois soulignent le fait. Le monarque saisit bien que le rétablissement de Jeanne dans sa réputation joue en faveur de son propre pouvoir.
Les clercs reconstruisent l’image de la jeune femme : condamnée pour ses déviances et ses erreurs en 1431, elle devient le signe que le royaume attendait. Le parallèle est tentant : à la manière des rois mages qui, avant les hommes, ont reconnus le Messie, la petite paysanne désigne, sitôt introduite à la cour de Chinon, le timide dauphin comme l’élu de Dieu au trône de France (Une légende rapporte d’ailleurs que Jeanne aurait découvert le prince dissimulé parmi les siens). Fixer au 6 Janvier sa naissance évoque le caractère divin de la mission qui lui est confiée.

JEANNE, UNE BERGERE DE DOMREMY ?

L’imagerie populaire présente Jeanne sous les traits d’une bergère attachée au troupeau de moutons dont elle a la garde. Elle aurait entendu pour la première fois les voix de Sainte Catherine et de Sainte Marguerite tandis qu’elle surveillait aux près le bétail familial.
S’il est sans doute probable que durant son enfance Jeanne ait eu à accomplir ce genre de labeur (Dans les campagnes du Moyen Age, garçons et filles le font régulièrement) cela ne suffit pas à faire de la jeune femme la bergère que l’histoire officielle a par la suite si souvent décrite.

Quand ils rédigent leurs chroniques sur la Pucelle, les clercs ont à l’esprit les récits de la Bible dont ils connaissent bien le contenu. Ils savent que le personnage du bon pasteur responsable de ses bêtes peuple plusieurs passages de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Chassé du palais de Pharaon, Moïse se consacre à la surveillance de ses moutons. Avant qu’il ne devienne le roi victorieux des Philistins, David vit entouré de son troupeau et le garde du loup. Deux figures essentielles de la religion chrétienne qui reçoivent chacune une mission précise : si la première doit conduire les Hébreux jusqu’en Terre Promise, à l’autre revient la tâche, pour le moins délicate, de mener la lutte contre les Philistins. En son temps d’ailleurs, Jésus reprend lui aussi le thème familier du berger : ne prétend-t-il pas être le pasteur de ses brebis ? (C’est-à-dire celui qui conduit les premiers Chrétiens sur les voies du Salut).

A l’époque médiévale, les intellectuels formés sur les bancs des universités de théologie ont parfaitement assimilé ce contenu symbolique : le berger n’est pas seulement le responsable de ses bêtes. Parce qu’il est de condition très modeste, sans vanité et humble, Dieu (ou ses messagers) s’adresse volontiers à lui.
Dépositaire d’une prophétie engageant l’avenir du royaume, Jeanne d’Arc s’inscrit dans cette perspective : le Tout Puissant se tourne vers elle parce que, simple bergère comme l’était en son temps David ou Moïse, la jeune femme s’efforce de vivre selon les enseignements de l’Eglise. Un moyen efficace de briser l’image que les juges de Rouen avaient voulu dresser de leur accusée : celle d’une sorcière retombée dans l’erreur et de ce fait hérétique.

JEANNE ET SA PROPHETIE.

La rencontre de Jeanne et du Dauphin Charles au château de Chinon en Mars 1429 (Après un long voyage en territoire bourguignon) produit toujours de nombreuses interrogations. Personne ne peut véritablement rapporter les propos tenus entre le prince et la jeune paysanne. Jeanne a-t-elle rassuré le timide Valois quant à la légitimité de ses prétentions au trône de France ? (La reine Isabeau, sa mère, a semble-t-il eu une liaison avec Louis d’Orléans. Les adversaires du « petit roi de Bourges » n’ont jamais manqué de le souligner). Cela est probable. Jeanne a pu aussi révéler la prophétie qu’elle estimait tenir de Dieu. En tous les cas, quoiqu’il en soit, l’entrevue suffit à convaincre (et rassurer) Charles : la Pucelle obtient les armes et les soldats qu’elle réclame. Sa carrière militaire et politique s’ouvre ce jour-là.

L’attitude du Dauphin peut surprendre. Comment expliquer que l’héritier de la Couronne de France ait offert son crédit à une paysanne venue des marges les plus lointaines du pays, paysanne dont il ne sait rien de précis ? Les historiens se sont beaucoup interrogés sur ce qui, au premier abord, apparaît comme une troublante énigme. Des auteurs, plus ou moins sérieux, en quête de sensationnel, ont proposé des réponses parfois très éloignées des réalités médiévales. Jeanne n’aurait pas été la petite bergère que l’on fît d’elle par la suite. Elle serait née des amours de la reine Isabeau et du duc d’Orléans. Les partisans de cette thèse, pour le moins originale, l’affirment : cette explication permettrait de saisir la raison pour laquelle Charles a par la suite si facilement reçu sa demi- sœur et accordé ce qu’elle lui réclamait.

Les spécialistes universitaires ne souscrivent pas à ces arguments. La réalité est plus simple (et certes moins séduisante).
Comme on le précisait plus haut, les populations du XV° siècle évoluent dans un contexte très particulier : l’occupation anglaise, les rivalités sanglantes des princes, le triste état du royaume troublent les esprits. Chacun attend le signe divin qui apporterait la certitude d’une victoire prochaine et redonnerait espoir. Une rumeur circule depuis longtemps : Dieu enverrait bientôt une jeune fille soulager les souffrances du pays.
Avant Jeanne d’Arc, des femmes, des hommes se sont rendus auprès des rois et des papes avec un message du Ciel, un avertissement, une mise en garde. Il s’agit souvent de personnages modestes : bergers, paysans…..Les exemples de ce type reviennent très régulièrement dans les récits de la Bible : les prophètes introduits auprès de puissants monarques pour une révélation divine ne manquent pas. Que l’ on songe à Moïse confronté au Pharaon Ramsès, à Jérémie annonçant la colère du Tout Puissant aux siens, à Samuel dépêché auprès de David.

Néanmoins, Jeanne introduit une nouveauté. A la différence de ses prédécesseurs dont la tâche consistait en la seule révélation d’un message, la Lorraine participe activement à la réalisation de ses prédictions. D’autre part, elle ne peut sur l’instant prouver l’authenticité de ses propos (Une petite tâche sur l’oreil paraît néanmoins indiquer le choix de Dieu. Prophètes et prophétesses sont de coutumes marqués dans leur chaire. Comme les sorcières, il est utile de le souligner). Les preuves que l’on attend d’elle sont à venir : la libération d’Orléans et de Paris, le sacre de Charles à Reims, la libération de Charles d’Orléans, emprisonné en Angleterre, l’organisation d’une nouvelle croisade en Terre Sainte.
On le comprend donc : l’attitude du prince s’inscrit dans une tradition ancienne présente au coeur même de la Bible. Dieu s’adresse aux rois et aux puissants par l’intermédiaire de personnages venus du peuple, choisis par lui pour prix d’une piété approfondie. Il appartient à ces dernier de prêter attention et d’agir en conséquence de ce qui leur a été révélé.

JEANNE D’ARC INTERROGEE.

Naturellement, l’arrivée de Jeanne d’Arc au château de Chinon trouble les esprits. Le dauphin Charles a bien voulu entendre la jeune femme mais il souhaite que les spécialistes de théologie se prononcent quant à la mission divine que celle-ci prétend détenir. Et si, derrière tout cela, se dissimulaient finalement les agissements du Malin ? Les hommes du Moyen Age sont particulièrement méfiants en la matière. L’Eglise prévient : le Diable aime tromper. Pour parvenir à ses fins et corrompre les âmes les plus solides dans leur foi, il peut utiliser n’importe quel artifice.

Jeanne est donc soumise aux questions des éminents spécialistes de l’époque à Poitiers. On se renseigne, on enquête sur son passé, on recueille les témoignages de la population de Domrémy. Jeanne est-elle bonne chrétienne ? Va-t-elle communier ? Se confesse-t-elle souvent ? La manifestation des voix intéresse spécialement les juges parce qu’il est toujours possible que celles-ci ne soient en fin de compte qu’une manifestation diabolique dont un démon porterait la responsabilité.
L’examen est poussé très loin. Jeanne prétend ne jamais avoir connu d’homme : une matrone experte est dépêchée auprès de la jeune femme pour confirmer ses propos. Une rapide vérification et la spécialiste déclare aux docteurs de l’université réunis pour l’occasion que Jeanne a conservé sa pureté. Une préoccupation peut être singulière aujourd’hui mais qui, au Moyen Age, prend tout son sens : une sorcière ne pourrait présenter la garantie de sa virginité puisque ses pratiques malfaisantes la conduisent régulièrement à s’offrir au Diable. La petite paysanne n’a pas menti : les doutes quant à l’authenticité de son message ne sont plus permis.

UNE FEMME DANS L’ARMEE ROYALE.

Jeanne bouscule les usages de son temps. Elle se libère de la condition féminine qui est la sienne et des devoirs qui lui sont attachés. A l’époque médiévale, l’Eglise définit clairement les fonctions et les obligations de chacun des deux sexes. Il est impensable qu’une fille de paysans puisse accéder aux charges militaires qui en principe relèvent de la compétence des hommes. Montée à cheval, vêtue d’une armure, porteuse d’une épée, la jeune Lorraine transgresse les interdits.
Le paradoxe est gênant : comment Dieu peut-il avoir désigné une femme qui s’affranchit des recommandations du clergé ? Une justification s’impose, on ne tarde pas à la trouver : puisque Jeanne passe son existence auprès de ses soldats, dans un monde typiquement masculin, il est nécessaire qu’elle soit vêtue à la manière des troupes. La présence d’une robe serait source de convoitises malsaines et de désir.

On dit souvent que Jeanne a délivré Orléans assiégée par les Anglais (Mai 1429). Cela est en partie inexact car la jeune femme ne conduit pas seule l’armée du Dauphin. De prestigieux spécialistes de la guerre, comme Dunois, Gilles de Rai ou le duc d’Alençon, mènent les combats. Il est sans doute probable que la paysanne n’ait jamais pris les décisions stratégiques engageant la victoire finale : elle ne dispose d’aucune formation militaire. En revanche, sa présence rassure les soldats et redonne courage à la population de la cité assiégée : chacun voit en Jeanne le signe divin que l’on attendait, la certitude que le Tout Puissant soutient le prince Charles et ses prétentions au trône. L’étendard de la Pucelle flotte comme un point de ralliement visible au cœur de la bataille.

LE SACRE DE CHARLES VII. (17 JUILLET 1429).

La libération d’Orléans n’est qu’une étape de la mission que Jeanne entend mener jusqu’à son terme. Le sacre du Valois est un élément essentiel de son programme politique. Néanmoins, à ce sujet, l’entourage du dauphin se divise. Si la jeune paysanne marque son attachement à la cérémonie traditionnelle par laquelle sont passées les dynasties carolingiennes et capétiennes, quelques théoriciens y accordent moins d’importance : bien plus que l’onction des huiles saintes, c’est la qualité du sang qui fonde la légitimité royale. Pour l’heure, d’autres urgences s’imposent : la reprise de Paris aux forces anglo - bourguignonnes prévaut sur la nécessité d’un voyage à Reims.

Jeanne insiste : le message divin est clair. Le dauphin doit se soumettre au rituel du couronnement s’il veut rallier à lui les populations du royaume.
Cette attitude est révélatrice d’un aspect important de la culture populaire. Etranger aux discours abstraits des lettrés universitaires qu’il comprend mal, le peuple a besoin de signes puissants et concrets, facilement assimilables. La symbolique complexe du sacre s’inscrit dans cette perspective. Le rituel est porteur de sens : il offre au nouveau souverain l’aura particulière qui est la sienne. Le roi n’est plus un personnage ordinaire. Ses fonctions, autant politiques que religieuses, font de lui l’intercesseur de ses sujets auprès du Tout Puissant.

LES ECHECS POLITIQUES DE JEANNE.

Au lendemain du sacre, Jeanne essuie ses premiers échecs militaires. Les souvenirs glorieux des victoires d’Orléans ou de Patay s’estompent.
La Pucelle met le siège devant Paris (Septembre 1429). Ce choix est réfléchi car la libération de la capitale est l’un des éléments essentiels de la prophétie divine. L’issue de la bataille sous les remparts engage la légitimité de Jeanne.
Quelques tentatives infructueuses apportent la certitude que la ville n’ouvrira pas ses portes. Les troupes royales se retirent après quelques jours de combat.

La défaite fragilise la position de la jeune femme à la cour du roi. La Pucelle avait prédit la prise de Paris. Celle-ci n’aura finalement pas lieu. La confiance du souverain chancelle, le doute s’insinue. L’action de Jeanne s’appuie sur l’accomplissement de ses révélations. Incapable d’apporter le succès prévu à Chinon, son crédit devient incertain. Charles VII peut difficilement soutenir celle que Dieu semble avoir abandonner. Si Jeanne ne parvient pas à apporter la preuve de sa légitimité que, seule la victoire militaire est en mesure de certifier, elle redevient une simple paysanne, soupçonnée d’hérésie. Il est dangereux pour la dynastie Valois de se compromettre auprès d’elle.

Des conseilleurs méfiants contestent l’authenticité de la prophétie que Jeanne apporte et influencent le roi, tels Georges de la Trémoïlle. Les négociations secrètes engagées avec le parti bourguignon laissent prévoir que le duc Philippe se prépare à rallier la cause de Charles VII. La guerre n’est plus vraiment à l’ordre du jour. Les actions sporadiques de la Lorraine sur quelques places fortes secondaires (Printemps 1430) sont désormais mal venues.
Aussi, quand cette dernière tombe aux mains des Bourguignons à Compiègne (Mai 1430), nul ne s’empresse d’obtenir sa libération. Quelques temps après, le duc Philippe la vend aux Anglais. La prisonnière est conduite à Rouen.

LE PROCES DE 1431.

Le procès de Jeanne est tout autant religieux que politique. Officiellement, la jeune fille est jugée pour des pratiques et des comportements que l’Eglise définit comme hérétiques. La Pucelle a transgressé les interdits : elle a revêtu l’habit d’homme, ce que sa condition sexuelle défend rigoureusement ; cette attitude est d’une extrême gravité puisqu’elle porte atteinte à l’ordre naturel voulu de Dieu. La Bible est très claire : le Tout Puissant prévoit pour chacun un place particulière au cœur de l’édifice social avec les devoirs et les obligations qui lui sont attachés. Nul ne peut s’en affranchir sans contester la volonté divine.

L’Eglise accepte aussi très mal les affirmations de Jeanne quant à la mission qu’elle estime tenir de Dieu. Les juges admettent difficilement que la Providence ait pu confier à une paysanne illettrée issue du monde laïc son message : cette attitude met directement en cause le rôle traditionnel du Clergé qui seul peut interpréter pour les fidèles, en principe ignorants des subtilités de la théologie, la Parole Sainte. Une fille sans instruction, de surcroît paysanne, ne saurait recevoir les révélations du Ciel.
Au-delà des enjeux religieux du procès, les débats dissimulent mal les préoccupations politiques du tribunal et de son maître, l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. L’homme est un partisan convaincu de l’alliance anglo- bourguignonne. Il ne reconnaît au dauphin Charles aucune légitimité puisque celui-ci a été déshérité par son père au traité de Troyes en 1420.
Certes, le prince a reçu l’onction des huiles Reims. La prophétie de Jeanne conforte son pouvoir et rallie auprès de lui une large part du territoire. Mais qu’adviendrait-il si les juges de Rouen condamnaient la Pucelle pour hérésie ? La position du souverain en serait amoindrie. Que pourrait-on d’ailleurs penser de la validité d’un sacre auquel se serait jointe une fille convaincue de sorcellerie ?

Les interrogatoires menés sur de longues semaines s’attachent donc à construire de Jeanne une nouvelle image. L’image d’une paysanne victime de fausses croyances, coupable de pratiques que le christianisme condamne. La révélation de laquelle Charles VII retire sa légitimité perd son essence divine. Elle n’est en fin de compte qu’une tromperie du démon. L’héritier Valois n’a pas été désigné de Dieu pour régner sur la France. Ses prétentions au trône sont donc nulles.

Les débats du procès confrontent deux cultures difficilement conciliables. D’une part la culture savante des clercs issus de l’Université, nourrie de références complexes à la Bible, construites sur les enseignements philosophiques de la théologie. Ignorante et incapable de saisir les subtilités du discours de ses juges, Jeanne se raccroche à ce que ses parents, le curé de Domrémy lui ont transmis.
Ses réponses intéressent particulièrement les historiens : elles donnent l’occasion de mieux saisir l’aspect essentiel de cette culture populaire (Par définition bâtie sur l’oralité puisque la maîtrise de l’écrit échappe à peu près totalement aux campagnes) que les sources ont du mal à recueillir.

Jeanne s’est appropriée les rites essentiels du christianisme : depuis son enfance, elle communie, se confesse, entend la messe et respecte les enseignements de l’Eglise. Elle voue une affection particulière au Christ et aux Saints. Elle ne croit pas aux fées ou à tout autre folklore issu de vieilles croyances païennes. Sa piété est exigeante et s’appuie sur une instruction religieuse très éloignée des débats théologiques de l’université.
Native d’une province située aux marges du royaume, Jeanne est consciente des difficultés politiques de son pays. Elle n’ignore pas que les Anglais se sont installés dans le Nord du pays et qu’ils ont passé une alliance contre nature avec les Bourguignon. Elle sait que le Dauphin Charles attend son heure, isolé sur ses domaines. Le thème récurrent « de la grant pitié du royaume de France », thème qui circule depuis longtemps dans l’opinion, lui est familier. A à la croisée de routes qu’une population de commerçants, de moines mendiants, de prédicateurs empruntent régulièrement, la Lorraine est le carrefour où les hommes et les idées se rencontrent volontiers. D’ailleurs l’engagement de la paysanne au service de la dynastie des Valois révèle une connaissance approfondie du contexte politique de l’époque.

Les questions des juges sont certes orientées : elles visent clairement à démontrer la culpabilité de l’accusée et ses erreurs en matière de foi. Néanmoins elles portent un témoignage supplémentaire de cette culture savante que les historiens parviennent à distinguer au travers des sources écrites.
Jeanne inquiète et trouble le tribunal parce que ses comportements s’affranchissent des recommandations de l’Eglise. La jeune femme échappe au contrôle traditionnel du Clergé : sa prétention à pouvoir entendre directement les révélations divines du Ciel dispute à la hiérarchie catholique son rôle traditionnel : elle seule peut effectivement recueillir pour la communauté chrétienne les Paroles du Tout Puissant.
L’attitude de Jeanne n’est ni nouvelle, ni isolée : au cœur de la société, des laïcs expriment le désir de développer une piété plus personnelle, libérée du contrôle scrupuleux et encombrant de l’Eglise. Certaines femmes prétendent vivre dans l’isolement d’authentiques expériences mystiques. Le Clergé se méfie tout spécialement de ce type de pratiques : il y flaire surtout le risque de déviances hérétiques.

Les voix que Jeanne affirme avoir entendu intéressent de près les juges de Rouen. Plusieurs séances du procès sont consacrées à ce point précis. Les clercs du tribunal croient y voir une tromperie du démon.
Cette attitude révèle un aspect intéressant de l’imaginaire médiéval et doit être replacé dans son contexte. A la fin du Moyen Age, l’Eglise définit de nouveaux rapports avec tout ce que l’on pense relever du surnaturel.
La culture populaire que le monde des campagnes s’est approprié, a transformé ou modifié depuis longtemps, intègre de vieux rituels issus d’un fond païen très ancien. Rituels que le christianisme a récupérés puis adaptés à son message. Aux XI° ou XII° siècles, le Clergé envisage l’ensemble de ces pratiques comme des superstitions conduisant à l’hérésie. A la fin de la période médiévale, l’attitude des autorités catholiques évolue : les malheurs du temps (Guerre de Cent Ans, Schisme de la Papauté, Peste Noire….) apparaissent comme un signe marquants de la colère divine. Un thème se diffuse rapidement : celui du complot diabolique qu’une vaste secte de sorciers, de magiciens ou de devins orchestrerait en secret. Les procédures de l’Inquisition se multiplient et des centaines de malheureux périssent sur le bûcher.

Superstitions et croyances inoffensives sont, quand elles ne s’adaptent pas aux enseignements de l’Eglise, diabolisées et attribuées aux plans maléfiques du Malin. Aussi, lorsque Jeanne aborde le point sensible des voix, les juges se raidissent. Les interrogatoires successifs du tribunal visent à obtenir des renseignements précis sur la nature des apparitions (En ce domaine, la frontière entre le divin et le maléfique devient particulièrement mince) et surtout les attitudes de Jeanne à leur égard : la jeune fille les a-t-elle invoquées ? A-t-elle passé un pacte avec elles ?
Les questions du procès de 1431 permettent aux historiens d’aujourd’hui de mieux saisir l’imaginaire du clergé : on y perçoit ces craintes, ces fantasmes, ces préjugés rencontrés d’ailleurs dans les procédures que l’Inquisition ordonne à l’occasion des célèbres affaires de sorcellerie du XV° siècle…..

JEANNE DEVIENT UN MYTHE.

Jeanne meurt sur le bûcher de Rouen le 30 Mai 1431, comme relaps (C’est-à-dire une personne qui, convaincue d’hérésie, persiste dans ses erreurs. En ce cas, l’Eglise livre le condamné au bras séculier de la justice puisqu’elle ne peut elle-même mettre à mort). A l’instant même de sa disparition, elle entre dans la légende. Les chroniques postérieures à l’évènement évoquent la blanche colombe s’échappant des flammes. Une manière de rappeler la légitimité de la condamnée. Une manière aussi de souligner l’erreur tragique de Pierre Cauchon, responsable de sa mort. (D’ailleurs, selon la tradition, un soldat anglais bouleversé aurait murmuré : « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte ! »). Les cendres de la Lorraine sont ensuite dispersées : les autorités craignent que ses restes ne fassent plus tard l’objet d’une dévotion populaire à laquelle pourrait venir se mêler un nationalisme en cours d’approfondissement. Ce geste montre en tous les cas, s’il fallait s’en convaincre, que le récit de l’épopée johannique n’était pas inconnu et circulait déjà dans les campagnes du royaume.

L’histoire de la petite paysanne ne s’achève pas sur la Place du Vieux Marché. Son personnage survit bien après elle. Manipulé, remodelé, embelli, il devient un symbole que l’on utilise pour justifier, légitimer une action politique.

Le procès de réhabilitation de 1456 est un temps fort de la construction du mythe. Charles VII saisit la nécessité de briser la décision du procès de Rouen : il n’est pas pensable qu’un souverain puisse devoir sa couronne à une hérétique brûlée pour sorcellerie. Il en va du crédit de la Monarchie. La procédure de 1456 est donc autant religieuse que politique. Jeanne redevient l’envoyée que Dieu a chargé d’une mission précise : conduire le dauphin aux marches du trône.
Un siècle plus tard, la Ligue Catholique (Ce parti dirigé par les Guise pour la restauration de la foi catholique) s’approprie le mythe.
Le temps des Lumières introduit une rupture : l’auréole glorieuse de l’épopée johannique s’estompe. Les propos de Voltaire qualifiant la Pucelle d’ « idiote » s’inscrivent en fin de compte dans la vision que les contemporains de Rousseau ou de Montesquieu entretiennent du Moyen- Age : une période obscure, des populations ignorantes et naïves écrasées par l’emprise de l’Eglise sur la société.
Le développement du sentiment national en France à la fin du XIX° siècle, sentiment que la défaite de 1870 exacerbe d’ailleurs, offre à Jeanne une place particulière de l’histoire. La III° République récupère à son profit le mythe et l’adapte au contexte politique du moment. La petite paysanne devient la libératrice du territoire, une combattante inspirée et engagée au service de son pays. Le parallèle est d’ailleurs très tentant : après 1871, l’ennemi héréditaire n’est plus anglais. Il est l’Allemand installé en Alsace et en Lorraine. Blessée dans son orgueil, la nation a besoin de héros, de modèles.
Jeanne est béatifiée en 1909 puis canonisée à Rome par le Pape en 1920. Elle devient sainte de l’Eglise. Le geste est avant tout politique. Il traduit la volonté du Vatican de se rapprocher de la III° République sur un symbole commun : un moyen d’apaiser les déchirements violents que l’anticléricalisme affiché du régime a provoqué par le passé (La loi de 1905 est d’ailleurs un moment fort de cette période agitée).

Les régimes succèdent les uns aux autres mais le mythe de Jeanne d’Arc est toujours un enjeu politique. La Droite nationaliste en fait la figure d’un patriotisme exacerbé : l’engagement de la Pucelle au service de son pays présente le modèle d’un amour exclusif (et d’un sacrifice) offert à la nation. La Droite monarchiste, à l’époque où elle occupait une large part du paysage politique, voyait en elle l’image de la Restauration.
Les partis de Gauche ne sont pas en reste et mettent pour leur part en valeur les origines de la paysanne. Jeanne est une fille du peuple, attentive aux souffrances des siens.

Naturellement, ces récupérations à des fins partisanes brouillent le personnage de Jeanne d’Arc et rendent les réalités du Moyen Age plus difficiles à saisir.