Catherine de Médicis : quand une femme gouvernait le royaume de France.

« C’est bien taillé mon fils, mais saurez-vous recoudre à présent ? »

Les derniers mots d’une reine qui, au seuil de la mort, découvre combien l’avenir de son royaume semble incertain. Des paroles lourdes de sens et d’inquiétude qu’une femme installée aux commandes du pouvoir depuis trente années peut seule prononcer.
A quelques heures de disparaître, Catherine de Médicis songe-t-elle à tout le chemin parcouru depuis son arrivée en France, ce jour d’Octobre 1533 ? Conserve-t-elle intact, malgré le temps écoulé, le souvenir des beaux jardins de Florence où elle aimait jouer autrefois ? Entrevoit-elle derrière les brumes fiévreuses de la maladie le visage du jeune prince (Henri II) qu’elle épousa jadis, à peine débarquée sur le port de Marseille ? Pense-t-elle encore aux instants amers que la vie lui imposa souvent : les infidélités conjugales d’un mari volage, le terrible accident survenu cette chaude matinée du 30 Juin 1559, la disparition prématurée de huit enfants, tous emportés dans la force de l’âge, le flot de sang répandu la nuit de la Saint- Barthélemy…. ?

Du fond de son lit, Catherine de Médicis éprouve bien des regrets. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement lorsque l’on laisse derrière soi un royaume rongé par la guerre civile ? Cette affreuse guerre civile que Protestants et Catholiques se livrent depuis le massacre de Wassy en 1562. Quoiqu’en disent ses détracteurs huguenots et leurs violents pamphlets, Catherine n’a jamais souhaité autre chose que la paix. Elle s’y est employée toute son existence, elle n’a ménagé aucun de ses efforts. La réconciliation des Français autour de la Monarchie pouvait réussir, rien n’était écrit d’avance. Mais les erreurs politiques de la Couronne, les ambitions personnelles, les rivalités pour le pouvoir rendaient l’apaisement d’autant plus incertain que le colloque de Poissy n’avait pu combler les fractures doctrinales des deux religions.

Maintenant qu’elle se prépare à mourir, comme n’importe quel chrétien, Catherine s’interroge. Son fils Henri III saura-t-il régner en souverain soucieux de ses sujets ? Achèvera-t-il le temps des conflits, des haines et des violences ? Redonnera-t-il à la Monarchie affaiblie les moyens de restaurer l’ordre public ?
La vieille femme connaît bien trop les faiblesses du prince pour s’éteindre dans la sérénité de ceux qui partent la conscience tranquille. Les heures terrifiantes du 24 Août 1572 hantent encore sa mémoire : le roi, duc d’Anjou à l’époque, s’était compromis dans l’organisation de la tuerie protestante. Elle sait que ses maladresses, ses doutes, ses instants d’indécision pourraient conduire la France aux pires catastrophes. Henri dispose d’une certaine clairvoyance politique mais il ressemble beaucoup aux deux frères qui l’on précédé sur le Trône : tourmenté et influençable comme le devenait parfois Charles IX, il n’a jamais été éduqué pour gouverner : qui aurait songé à sa naissance que ses aînés disparaîtraient sans laisser après eux de descendance mâle ? C’est là d’ailleurs tout le drame des derniers représentants Valois.

Aussi, quand à la fin du mois de Décembre 1588, il pénètre dans la chambre de sa mère et lui annonce la disparition du duc de Guise (Le chef des Catholiques les plus déterminés) qu’il vient de faire assassiner à Blois, Catherine frémit. Certes, les ambitions et les intransigeances de Guise, ses agissements, sa popularité immense auprès des Ligueurs rendaient incertain l’espoir d’une trêve entre Catholiques et Protestants. Mais sa mort aggrave finalement bien davantage la situation qu’elle ne l’apaise. Les plus exaltés chercheront à tirer vengeance du meurtre. En même temps qu’il a fait couler le sang sur les dalles du palais de Blois, Henri III s’est définitivement coupé d’une partie de ses sujets. N’avait-il pas reçu le sacre pour protéger le catholicisme ? Ne devait-il pas offrir justice aux Français ? Ne lui appartenait-il pas d’aimer son peuple ? Le geste du roi engage l’avenir du royaume et met en péril sa propre autorité politique. La nouvelle de l’attentat est-elle à peine connue des milieux catholiques qu’une formidable vague d’indignation soulève l’opinion publique. Paris ferme ses portes. D’autres villes du royaume imitent l’exemple. Quelques semaines après la disparition du Duc de Guise, Henri ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire.

« Bien taillé, mon fils. Mais saurez-vous recoudre maintenant ? ».
Ses quelques mots résument bien à eux seuls les dernières inquiétudes de Catherine : jamais la paix n’a paru si lointaine. Qu’adviendra-t-il à présent ? Si Henri III, dont la légitimité n’est plus reconnue à travers les rues de la capitale, ne peut restaurer la concorde civile, qui y parviendra ? Henri de Navarre ? Ses atouts à la succession du roi sont solides. Mais il est protestant. Cela suffit à lui interdire l’accès au trône. Alors qui ? Les craintes de Catherine sont d’autant plus justifiées que de l’autre côté des Pyrénées, Philippe II d’Espagne observe les évènements. L’idée de récupérer la Couronne de France au profit de sa fille (Il a jadis épousé Elisabeth de Valois, la sœur de Henri III) flotte dans son esprit. Si cela venait à se produire, un prince étranger gravirait alors les marches du trône.

Catherine rend l’âme le 5 Janvier 1589, en des instants particulièrement tragiques. Elle n’a pu rétablir cette paix pour laquelle elle a oeuvré toute sa vie. C’est là son échec essentiel.
Comme beaucoup de personnages emblématiques du passé, elle laisse après sa mort une image controversée. Une image tourmentée, sombre et quelque peu injuste. Dès le XVI° siècle, les Huguenots en font la responsable de leurs malheurs, la coupable des tueries de la Saint- Barthélemy. A lire les libelles qui fleurissent dans les rues à l’époque même de son vivant sa politique de conciliation aurait dissimulé un plan machiavélique : détruire le parti protestant et ses principaux meneurs. Quelques années après la nuit sanglante du 23 Août 1572, les polémiques se déchaînent : le mariage de sa fille Marguerite et du prince de Navarre n’avait été qu’un piège savamment orchestré pour attirer à Paris les chefs calvinistes. Aujourd’hui, les historiens ne souscrivent plus à ce portrait obscur qui a longtemps peuplé les manuels scolaires. Un portrait que les Philosophes des Lumières, la Révolution et la République ont conservé à des fins idéologiques : Catherine de Médicis n’appartenait-t-elle pas à cette lignée de souverains dont la postérité avait conservé un si triste souvenir ?

La réalité est plus nuancée. La souveraine a sans doute commis des erreurs politiques mais sa marge de manœuvre est toujours restée très étroite. Femme de roi, mère de rois, elle n’a jamais pu gouverner en son nom propre parce que les coutumes du royaume ne le permettaient pas. Confrontée aux querelles de partis nobiliaires remuants, il lui a fallu maintenir entre Catholiques et Protestants un équilibre fragile et incertain. Equilibre que les aléas militaires de la guerre ont plusieurs fois rompu. Certes, le soir de la Saint- Barthelémy, elle est présente au Louvre. Mais porte-t-elle pour autant la responsabilité du drame meurtrier ? Ses adversaires l’ont pensé. Les spécialistes actuels sont beaucoup plus prudents.

Alors ? Quelle image conserver de Catherine de Médicis ? Celle d’une reine sans scrupule et cruelle ? Celle d’une femme jetée au cœur des divisions politiques de son époque et malgré tout soucieuse de conserver la paix du royaume ?
C’est le portrait d’une figure marquante de l’histoire française qu’il faut entièrement reconsidérer.

LES TEMPS DE LA JEUNESSE.

Catherine naît en Avril 1519, à Florence. Sa famille est depuis plusieurs générations à la tête des affaires de la cité. Arrière- petite fille de Laurent le Magnifique, dont le souvenir se mêle étroitement au passé de la ville, protégée du pape Clément VII, le destin de la jeune princesse semble déjà écrit : celui d’une existence vécue aux côtés d’un époux puissant, bardé de titres et de seigneuries. A qui d’autre peut-on promettre la descendante d’une dynastie aussi prestigieuse que le sont les Médicis ?

Bien ignorante des complexités de la politique internationale, Catherine grandit auprès des siens, à l’ombre des somptueux palais italiens. Sans doute gardera-t-elle de cette époque insouciante et paisible le souvenir des beaux jardins florentins. Ces jardins si beaux, si impeccablement entretenus que l’on pouvait y passer des heures entières sans se lasser.
Tout cela n’a qu’un temps. Un jour, une lettre venue de Paris lui annonce son mariage prochain. Le futur époux n’est pas n’importe qui : il s’agit d’un prince français, Henri d’Orléans, fils de François 1er.

Catherine prépare son départ. Quitter son pays, ses proches, ses amis de jeu n’est pas une simple affaire surtout lorsque l’on a tout juste quatorze printemps. Que peut bien ressentir l’adolescente ? A vrai dire, la question n’est pas là. Nul ne s’interroge à ce propos. Les intérêts de Florence nécessitent de douloureux sacrifices. Il appartient à Catherine d’accomplir le devoir qui est le sien : partir retrouver le mari que les chancelleries ont choisi pour elle et représenter en France sa ville natale. Les sentiments personnels comptent peu.

La princesse et son imposant cortège débarquent sur le port de Marseille en Octobre 1533. Elle y rencontre le jeune Henri, un garçon silencieux et taciturne que trois ans de captivité dans une prison de Madrid ont profondément marqué (En 1526, pour garantir à son vainqueur Charles Quint l’exécution du traité signé après la défaite de Pavie, François 1er avait dû accepter de laisser en Espagne à titre d’otages ses deux fils). Le mariage célébré, les fêtes de la noce achevées, le couple rejoint Paris.

L’arrivée de Catherine à la Cour produit beaucoup d’effet. La jeune italienne apporte avec elle les douceurs de la Toscane. Son accent chantant, ses manières raffinées charment le souverain bourru que peut être parfois François 1er. Pleine d’esprit, cultivée (Elle connaît le grec, s’instruit en astronomie et en mathématiques), elle nourrit pour l’art de l’équitation une passion durable. Sa capacité à grimper en amazone émerveille autant qu’elle surprend. Si quelques chutes occasionnelles, assez violentes, font craindre pour sa santé rien ne semble devoir décourager sa détermination à dompter les chevaux.

En 1536, la mort du Dauphin François, héritier présomptif au trône, bouleverse l’avenir du timide Henri d’Orléans. Négligé par un père qui lui préfère depuis toujours ses frères, le jeune homme sent qu’il peut à présent jouer un nouveau rôle. La perspective de ceindre un jour la Couronne transforme et affermit son caractère. A dix sept ans, il s’éprend de la belle Diane de Poitiers, une courtisane de vingt ans son aînée, et veuve de surcroît. Passion passagère exprimant la révolte d’un fils délaissé et méprisé ? Amour sincère et durable ? Il y a en fait un peu des deux.
Un temps secrète, la liaison des amants est finalement révélée. On imagine l’émoi et la réprobation que provoque une telle situation. Dans les couloirs du palais, l’affaire fait grand bruit. Chacun commente à son gré l’attitude du Dauphin. Le jeune adolescent s’échappe-t-il du lit conjugal l’espace d’une nuit et la rumeur enfle. On pense surtout à Catherine. La petite italienne vit des heures difficiles. Délaissée par un époux volage, isolée dans le confort feutré de ses appartements, la future reine de France endure sans un mot les humiliations d’une femme trompée publiquement.
Comparée à la magnifique Diane de Poitiers, la Florentine n’a qu’un terne éclat. « La bouche trop grande, les yeux gros et blancs » écrit un ambassadeur de la Cour, Catherine n’a pas de charme particulier. Son incapacité à offrir au royaume l’ héritier que l’on attend d’elle (malgré les efforts auxquels consent Henri sur les conseils avisés de sa maîtresse) maintient sur ses épaules la menace d’une répudiation pour stérilité. Malgré tout, derrière l’apparente passivité dont elle ne semble pas vouloir se départir, la princesse met toute son application à s’instruire des secrets mystérieux de la grossesse. Les astrologues venus à ses côtés lui prescrivent diverses potions de fertilité. Certaines sont particulièrement répugnantes mais pour devenir mère, Catherine est prête à tout : ne va-t-elle pas jusqu’à consommer une mixture élaborée à partir d’urine d’âne ?

En 1544, les efforts portent enfin leurs fruits : la naissance d’un premier fils (Le futur François II qui ne règnera pas deux années) rassure le royaume et la famille des Valois. La Dauphine savoure la revanche que sa maternité lui permet d’emporter sur Diane de Poitiers (Quelques mois auparavant, la belle courtisane avait donné au duc d’Orléans une fille. L’évènement avait eu le retentissement d’un terrible affront aux oreilles de la Dauphine).
Neuf autres grossesses suivent. Comme il arrive souvent à cette époque, plusieurs des enfants du couple disparaissent très tôt : en 1589, à la mort de Catherine, seuls Marguerite et Henri sont toujours en vie. C’est sans doute l’un des grands malheurs de la souveraine : celui d’enterrer, l’un après l’autre, ses fils et filles.

LA PREMIERE REGENCE DE CATHERINE.

François 1er s’éteint à Rambouillet le 31 Mars 1547 et laisse à son fils un royaume apaisé. Néanmoins, les guerres du monarque défunt ont coûté très cher. Les campagnes sont ruinées par l’impôt et les dévastations que les invasions militaires ont parfois provoquées.
Henri II est à la tête du plus puissant pays d’Europe mais il lui revient d’affronter un adversaire redoutable et particulièrement menaçant pour la paix des frontières : Charles Quint. Les possessions du personnage enserre la France et exercent aux confins du territoire une pression intolérable. Maître de l’Espagne et du Saint- Empire germanique, l’homme poursuit la politique traditionnelle de sa dynastie (Les Habsbourgs) : réduire l’influence française et vaincre les ambitions politiques des Valois.

Les campagnes militaires reprennent rapidement. En 1552, Henri II rejoint avec ses armées la Lorraine. Avant de quitter Paris, il confie à son épouse les rênes de la régence. Pour Catherine, c’est une première expérience politique. Mais sa marge de manœuvre demeure limitée car il lui faut nécessairement composer avec le Conseil d’en Haut. Cette vieille institution de la Monarchie française détient la réalité du gouvernement. La reine y apprend le pouvoir et ses subtilités. Sa curiosité naturelle la porte à lire les Chroniques de France. La remarquable carrière de Blanche de Castille au XIII° siècle lui offre le modèle dont elle a besoin.

La guerre engagée contre les Habsbourgs tourne mal. Le 10 Août 1557, les troupes espagnoles infligent aux armées françaises une terrible défaite à Saint Quentin. Le revers est particulièrement grave car il ouvre aux ennemis la route de Paris. A peine connue dans la capitale, la nouvelle provoque un irrésistible mouvement de panique.
L’énergie remarquable de la souveraine sauve le pays de la catastrophe. Sa première décision est un succès. Trois jours après le désastre, vêtue de l’habit sombre du deuil, elle se rend à l’Hôtel de Ville auprès du prévôt des marchands et des échevins. Un passage des registres de la municipalité rapporte que la régente a « supplié humblement la compagnie représentant toute la Ville » d’accorder les sommes nécessaires à la levée d’une nouvelle armée. Le propos est révélateur d’une évidente clairvoyance politique : Catherine n’est pas en situation d’exiger quoique ce soit. Elle n’exerce le pouvoir qu’au nom de son époux. Un pouvoir d’ailleurs aux abois que le drame de Saint- Quentin fragilise. Les supplications de la Florentine flattent les dirigeants parisiens : trois cent mille livres tournois sont finalement mis à la disposition de la Monarchie. La somme est conséquente ; elle permet le rassemblement de troupes qui en quelques semaines sauvent une campagne militaire très mal engagée.

La reine retire de cet épisode délicat un immense élan de reconnaissance. L’ambassadeur de Venise écrit dans sa correspondance au doge : « Par toute la Ville, on ne parle d’autre chose que la prudence de Sa Majesté ».
Revenu du théâtre des opérations, Henri pose sur sa femme, qu’il n’a pourtant jamais vraiment aimée, un regard neuf. Il lui reconnaît le mérite d’avoir agi avec beaucoup d’intelligence en des temps où une décision mal avisée aurait pu compromettre les chances de victoire. Néanmoins, il n’imagine pas accorder à Catherine la possibilité de gouverner avec lui. Les coutumes du royaume ne le prévoient pas. Une souveraine peut déployer tous les talents, se cultiver en matière politique, guider de ses conseils le personnel installé aux commandes de l’Etat, elle n’est jamais que l’épouse du roi.

1559 : LE TOURNANT D’UNE CARRIERE POLITIQUE.

Le 30 Juin 1559, un évènement tragique projette Catherine sur le devant de la scène politique. Au troisième accrochage d’une joute qui l’oppose à Montgomery, Henri reçoit à l’œil une atroce blessure : la lance adverse force la visière du heaume royal et pénètre profondément les chairs. Le monarque s’effondre sur l’encolure de son cheval avant que ses valets horrifiés ne le récupèrent inconscient. Commencé dans la liesse générale, le tournoi que l’on avait organisé pour célébrer la paix avec l’Espagne s’achève sur une sanglante tragédie. Le blessé est transporté en toute hâte dans ses appartements du Louvre. La plaie effraye les médecins convoqués au palais : l’extrémité de la lance a pénétré l’orbite et transpercé les tissus jusqu’à l’oreille. Ambroise Paré, que l’on considère pourtant comme le meilleur chirurgien de son temps, ne peut rien faire. Les expériences qu’il pratique sur les têtes de condamnés à mort que l’on fait décapiter à sa demande, n’apportent aucune satisfaction. Aussi se contente-t-il d’extraire quelques esquilles de bois. Mais la blessure s’infecte rapidement et Henri II succombe le 10 Juillet 1559, dans d’abominables souffrances (Ses cris résonnent à travers les couloirs du palais et consternent la Cour muette d’effarement).

Sa disparition intervient au plus mauvais moment. Le nouveau roi est un enfant d’une quinzaine d’années, François II. Maladif, d’un naturel renfermé et timide, l’adolescent n’est pas en mesure d’assumer le gouvernement de son royaume. La réalité du pouvoir échoit à la famille des Guise, dont deux membres influents, le duc François et le cardinal Charles de Lorraine sont les oncles maternels de la jeune épouse du souverain, Marie Stuart. Il semble qu’à cet instant, les princes aient laissé à Catherine un rôle limité et se soient réservé le contrôle de son propre fils.

Les décisions de la Régence produisent les premières fractures d’où surgissent les Guerres de Religion. Les Guise héritent d’une situation financière dramatique : les conflits de François 1er et de Henri II ont ruiné la Monarchie. C’est tout le budget qu’il faut reconsidérer dans le détail. La baisse des dépenses de l’Etat est l’étape par laquelle passe nécessairement le redressement économique du pays : à la réduction des pensions octroyées au nom de la Couronne s’ajoutent la liquidation des aventures italiennes dans lesquelles Charles VIII s’était follement jeté. L’abandon des ambitions sur le royaume de Naples déçoit toute une partie de la noblesse qui voyait dans les campagnes militaires conduites en Italie le moyen de s’enrichir.

En matière de religion, les inquiétudes sont tout aussi vives. Depuis les débuts du XVI° siècle, les idées luthériennes et calvinistes progressent dans le royaume. Les premiers cercles protestants se sont organisés et ont survécu à la violente répression de François 1er et de Henri II. Soutenus par de puissantes dynasties nobiliaires, ils accueillent à présent dans leurs rangs quelques lignées pouvant un jour prétendre au Trône : Condé, Navarre…..
Les Guise, catholiques convaincus et intransigeants, poursuivent la politique de leurs prédécesseurs : l’Edit de Villiers- Coterêts, en Septembre 1559, prévoit la destruction des lieux de culte de la religion réformée. En quelques semaines, les exécutions de pasteurs se multiplient.

Les divisions religieuses naissantes cachent en fait les puissantes rivalités exercées autour du pouvoir. Humiliée par les décisions du gouvernement, la Noblesse protestante s’inquiéte de l’influence des Guises sur la famille royale. L’organisation d’une conjuration en Mars 1560 marque le premier évènement du long conflit dans lequel la France s’apprête à basculer. A Amboise, où la Cour s’est retirée, quelques meneurs calvinistes s’entendent pour enlever le roi et l’emmener en lieu sûr. Le complot échoue lamentablement dans le sang (des dizaines de personnes sont exécutées les jours suivants) mais il exprime la réaction d’une Noblesse insatisfaite et turbulente.

Ce que les historiens ont l’habitude de nommer « le tumulte d’Amboise » tourne court. Il provoque cependant le recul des Guise. Pour les princes Lorrains, le désaveu est complet. Catherine peut surgir de l’ombre et prendre sa revanche. A présent, elle dispose des atouts nécessaires à l’exercice du pouvoir. Un pouvoir qu’elle conservera jusqu’au seuil de la mort en 1589.
Même lorsque l’on est la mère du roi, gouverner sans appui politique reste une entreprise incertaine. La régente prend beaucoup de soin à tisser autour de sa personne un vaste réseau de fidèles et d’obligés. Elle recrute ses principaux collaborateurs sur les domaines qu’elle tient de sa mère, Madeleine de La Tour d’Auvergne. Parmi eux, le célèbre chancelier Michel de l’Hospital arrive tout droit de son Auvergne natale. Appelé au Louvre, l’homme confirme par ses talents et son sens des réalités les espoirs de Catherine. Travailleur infatigable, fin lettré, penseur réputé pour ses idées justes, il conduit habilement le gouvernement du royaume. Son action énergique offre à la Florentine le moyen d’asseoir son autorité sur les rouages de la Monarchie.

La disparition brutale de François II en Décembre 1560 (Le roi succombe à une infection mal soignée de l’oreille) affirme le rôle grandissant de la souveraine au cœur de l’Etat. Charles IX, que l’on vient de sacrer à Reims, n’a que dix ans et lui confie les rênes du royaume. Une décision naturelle que personne ne songe à contester. A ce titre, Catherine s’impose au Conseil d’en Haut et place aux postes clés de la Monarchie son propre personnel.
Depuis bien longtemps, jamais une femme n’avait eu un tel poids politique. La petite princesse italienne débarquée sur le port de Marseille ce jour d’Octobre 1533 a parcouru bien du chemin. Oubliés les humiliations conjugales, les sourires charmeurs de la belle Diane, l’isolement forcé dans les appartements du Louvre. Catherine a pris sa revanche. La voilà devenue maîtresse du plus riche royaume d’Europe.
Néanmoins, les Lois Fondamentales (Un ensemble d’usages institutionnels non écrits que des siècles de tradition ont peu à peu bâtis) le précisent clairement : la Florentine ne règne pas. Cela, même un personnage aussi puissant qu’une veuve de roi ne l’oublie pas. Sur le cachet de cire que l’on appose au bas des documents officiels, la Reine- Mère est présentée debout. Ce détail est révélateur d’une position politique : seul le souverain, en possession des pouvoirs liés à la fonction qu’il exerce, peut s’asseoir sur le trône. Catherine se contente de conduire les affaires du pays pour ses fils. Ce qui ne signifie pas pour autant que, dans les faits, son autorité en soit limitée.

LE COLLOQUE DE POISSY : UNE CHANCE PERDUE POUR LA PAIX.

L’échec des Guise marque les débuts d’une autre orientation politique de la Monarchie : aux heures sanglantes de la répression catholique succède le temps d’une tolérance religieuse nouvelle. L’Edit de Romorantin (Mai 1560) apaise des esprits que l’épilogue meurtrier de la conjuration d’Amboise deux mois auparavant a particulièrement échauffé : les concessions accordées au Protestantisme sont certes restreintes (Seuls les tribunaux de l’Eglise, les officialités, peuvent juger les affaires d’hérésie sans prononcer de peines capitales). Mais elles indiquent clairement la voie que Catherine et son chancelier Michel de l’Hospital entendent suivre (et que la Régente suivra d’ailleurs jusqu’à son dernier jour) : à l’Etat revient le devoir de se maintenir au dessus des partis et de conserver la paix publique dans le royaume.

A bien des égards, le colloque que la régente fait organiser à Poissy apparaît comme l’ultime moyen de sauver une concorde très fragile. L’évènement s’inscrit dans cette même volonté de conciliation religieuse : la rencontre d’évêques catholiques et de ministres calvinistes doit en principe apporter une réponse aux fractures doctrinales des deux confessions. Ouverts en Septembre 1561, les débats se prolongent un mois entier et s’achèvent par un constat d’échec. Les participants ne trouvent aucun compromis sur lequel bâtir l’espoir d’une cohabitation pacifique. La question particulièrement débattue se l’Eucharistie porte en partie la responsabilité des déceptions. Si les Protestants envisagent la communion comme une simple commémoration de la Cène, leurs adversaires catholiques y distinguent la présence du Christ.

Les conclusions du colloque sont un sévère désaveu pour la politique de Catherine. Elles annoncent le premier drame des Guerres de Religion, le massacre de Wassy. Le 1er Mars 1562, le duc de Guise attaque une assemblée de Huguenots, réunie pour la célébration du culte. Le geste met le feu aux poudres. La noblesse protestante se mobilise. Les armes ont maintenant la parole.

Le pays vient de basculer dans un cycle interminable de conflits qu’une succession de trêves fragiles et plus ou moins bien respectées ne peut efficacement enrayer. Les déchirements sont terribles : aux tueries perpétrées par les Catholiques répondent les exactions protestantes. Tandis que l’on fait disparaître la population calviniste de Cahors (Novembre 1561), on massacre à Nîmes les « Papistes » (Septembre 1567).
Les grands lignages de la Noblesse s’engagent corps et âme dans les combats. A la tête du parti catholique, les Guise. Les princes lorrains ont organisé autour d’eux un immense réseau d’obligés et d’amis dont ils récompensent les fidélités par l’octroi de pensions ou de terres. Les solidarités familiales forgent la cohésion du mouvement mais elles entraînent aussi la radicalisation des conflits : venger le parent assassiné, tué au cours de la bataille relève d’une culture propre aux gentilshommes du royaume. Une attitude inscrite au cœur d’un idélal partagé et défendu mais dangereuse puisqu’elle éloigne la perspective d’un apaisement des passions.
Aussi, lorsqu’un calviniste décharge son arquebuse sur François de Guise à Orléans, figure emblématique du mouvement catholique, les efforts de Catherine pour ramener la paix volent en éclat : moins que jamais, il n’est question d’un rapprochement avec l’adversaire.

Dans le fond, deux logiques inconciliables s’opposent : celle d’une noblesse brouillonne, agitée, jalouse de ses valeurs ; celle d’une monarchie, garante d’ordre et de paix, placée en arbitre des querelles de l’aristocratie.
Deux logiques finalement étrangères l’une de l’autre. Aucune solution satisfaisante ne peut clore le temps des déchirements. Si le pouvoir royal réussit à obtenir des belligérants la signature de trêves militaires mal acceptées, le moindre geste d’hostilité, le moindre fait d’armes suffit à rompre les promesses et provoque de nouveaux affrontements. Les moyens du roi sont limités : ni Charles IX, ni Henri III ne sont véritablement en mesure de s’imposer aux partis catholiques et protestants.
On perçoit mieux, dans ces conditions, la signification des édits de pacification que Catherine arrache aux adversaires, moyennant d’importantes concessions religieuses : édit d’Amboise (1563), édit de Longjumeau (1568), édit de Saint- Germain- en Laye (1570), édit de Boulogne (1573), édit de Beaulieu (1576).

1572 : LE DRAME DE LA SAINT BARTHELEMY.

A propos du massacre de la Saint-Barthélemy, beaucoup de choses ont été dites et écrites. Les circonstances du drame ont produit une importante littérature. L’ampleur des évènements (Plusieurs centaines de personnes périssent cette nuit du 23 Août 1572) explique que de nombreux historiens aient tenté, avec une réussite inégale, d’en éclairer les causes profondes. Quatre siècles plus tard, il faut le reconnaître, nul ne peut raisonnablement prétendre détenir la vérité complète de l’affaire. Plusieurs questions restent sans réponse et attendent d’être résolues. Le rôle que Catherine et son entourage ont joué au cours de cette soirée d’été n’est toujours pas totalement établi.

Qui porte la terrible responsabilité des tueries ? Depuis le XVI° siècle, la chose paraissait entendue : Catherine avait elle-même ordonné l’assassinat des Huguenots de la capitale et conclu dans le sang une redoutable machination ? Machination du reste remarquablement orchestrée. Cette théorie fît long feu : construite puis développée par les milieux protestants, elle fût ensuite reprise par les Lumières, la Révolution et la III° République parce qu’elle accréditait la légende noire que les Calvinistes s’étaient appliqués à bâtir de la souveraine.

Aujourd’hui, les spécialistes sont beaucoup plus nuancés. Si l’attitude de la régente au cours du massacre suscite beaucoup d’interrogations, il semble néanmoins dangereux de lui attribuer, comme par le passé, l’entière culpabilité des exactions commises. Catherine aurait été en fin de compte dépassée par une situation sur laquelle elle n’avait plus de prise. L’excitation incontrôlable des milices parisiennes, rassemblées par les Catholiques les plus intransigeants, serait la principale cause du drame. Qu’en est-il exactement ? Un rappel du contexte très particulier de ce mois d’Août 1572 s’impose.
La paix fragile de Saint- Germain-en- Laye, négociée au mois d’Août 1570, n’apporte dans le fond aucune satisfaction véritable : si les concessions religieuses offertes aux Protestants sont confirmées par le pouvoir royal, les intransigeances catholiques risquent de rallumer les hostilités à la première occasion.
Catherine pense alors réaliser un brillant coup diplomatique par l’organisation des noces de sa propre fille, Marguerite de Valois, et d’un prince huguenot, Henri de Navarre. Ce mariage, que beaucoup de mécontents critiquent, est pourtant porteur de sens : la cérémonie scelle autour de l’autel et du trône le rassemblement d’un royaume divisé et en guerre contre lui-même.

L’union est célébrée à Paris le 18 Août 1572. Des centaines de nobles calvinistes ont fait le déplacement depuis la province et s’entassent dans les rues de la capitale. Les fêtes et les réjouissances cachent très mal les profondes rancoeurs de chacun. Rancoeurs essentiellement politiques issues d’une situation internationale agitée.
L’entrée de l’amiral Coligny (L’un des principaux chefs réformés) au Conseil et son influence grandissante auprès du faible Charles IX choquent les esprits. Les projets de l’homme heurtent le clan des Guise et la souveraine. Voulant tirer profit de la révolte des Pays- Bas contre l’Espagne (Révolte menée par les milieux calvinistes), Coligny pense pouvoir obtenir du monarque l’envoi de renforts militaires aux insurgés. Ce geste provoquerait un immédiate rupture entre Paris et Madrid : il faudrait alors affronter le puissant Philippe II et risquer le royaume dans un conflit dont personne ne saurait prévoir l’issue. A la Cour, les ambitions du favori déchaînent de vives oppositions. Catherine souhaite avant tout maintenir la paix parce qu’elle imagine, et elle a raison sur ce point, que le pays n’est pas en mesure de soutenir une campagne contre le redoutable voisin pyrénéen. Le Parti catholique, mené par les Guises et leurs alliés, rejette d’autant plus l’idée d’une intervention française aux Pays- Bas que Philippe II dispose du soutien de Rome et tire de son titre, le Roi Catholique, un prestige considérable.

Autour du faible Charles IX, les pressions sont particulièrement vives. Une première fois, le monarque se range à l’avis des Guise. Puis, il se ravise et semble vouloir se rapprocher de Coligny.
La présence de l’amiral gêne beaucoup de monde. Sa disparition arrangerait les intérêts catholiques. Le 22 Août, sortant du Conseil pour une partie de jeu de paume, l’homme échappe de peu à la mort : un coup d’arquebuse l’atteint à l’épaule sans mettre ses jours en danger. Aujourd’hui encore, les circonstances de l’attentat ne sont pas tout à fait élucidées. Catherine a-t-elle voulu se débarrasser d’un personnage encombrant dont les projets militaires mettaient en péril la paix extérieure du royaume ? Les protestants répandent abondamment cette idée. Les historiens actuels sont moins catégoriques. Il semble que la vieille femme n’ait pas été informée des préparatifs du meurtre. Trois compères ont pu en revanche penser et organiser l’assassinat manqué : Henri d’Anjou, propre frère du roi et futur Henri III ; Henri de Guise, chef incontesté du parti catholique ; la duchesse de Nemours, la veuve de François de Guise, abattu en 1563 devant Orléans, sans doute sur les ordres de Coligny.
Le premier, Henri d’Anjou, rêve de s’imposer au Conseil du roi. La mort de Coligny lui offrirait auprès de Charles IX l’influence politique qu’il recherche.
La duchesse de Nemours et son fils, Henri de Guise, agissent par vengeance : la suppression de l’amiral effacerait le souvenir du sang familial versé sous les murs d’Orléans, neuf ans auparavant.
Les trois personnalités ont vraisemblablement pris contact avec Philippe II. Le roi d’Espagne a peut-être fourni les soutiens nécessaires. Coligny disparu, les projets d’une intervention française aux Pays Bas s’écrouleraient.

L’évènement jette le trouble parmi les esprits. Appelé au chevet du blessé, Ambroise Paré garantit un rapide rétablissement. Mais rien ne peut apaiser la colère des Protestants. Dans les rues de la capitale, des centaines de Huguenots réclament justice et menacent de se soulever si l’enquête ne donne aucun résultat satisfaisant. Aux rancoeurs, aux passions, succède la peur. Une peur qui gagne la famille royale et ses proches à mesure que les évènements se précipitent.
Au Louvre, les conseillers italiens de Catherine préconisent l’élimination du favori convalescent. Ce geste, que justifie la Raison d’Etat, briserait toute tentative de soulèvement. Privé de leur chef emblématique, les Protestants ne seraient plus en mesure de s’organiser pour marcher sur le palais.
Catherine répugne à orchestrer un tel assassinat. Cela reviendrait à désavouer officiellement la politique de conciliation qu’elle mène depuis son arrivée au pouvoir. Certains historiens pensent que la régente aurait été à cet instant dépassée par les manoeuvres de son propre fils, Anjou, et de Guise. Il est possible que les deux hommes soient tombés d’accord sur le projet de supprimer les principaux chefs calvinistes. Dans la nuit du 23 Août au 24 Août, si l’on suit cette hypothèse, les princes mobilisent la milice de la municipalité parisienne. Les troupes ont la consigne de passer par le fil de l’épée les personnalités les plus en vue du parti protestant. Coligny est le premier sur la liste. Il est exécuté dès l’ouverture du massacre. Les dérapages se produisent très vite. Quelques bandes d’excités interprètent à leur manière les ordres reçus, pénètrent les logements, surprennent dans leur sommeil des dizaines de malheureux que l’on imagine, à tord ou à raison convertis au protestantisme, puis les mettent à mort sur les pavés de la ville. Le drame prend une telle ampleur qu’il n’est bientôt plus possible d’interrompre l’ardeur des Catholiques. Les témoignages de contemporains présents sur les lieux rapportent l’absurdité de certaines situations. A un garde suisse qui veut le tuer, un jeune homme demande « Hélas, qu’ai-je donc fait ? ». Ce à quoi le militaire réplique : « Si tu n’as rien fait, cela doit te consoler : tu mourras innocent ! ». Ailleurs, ce sont les mêmes scènes : nul n’est épargné par les exécuteurs : hommes, femmes, enfants, nouveaux-nés…..Le même cri se répand d’un bout à l’autre de Paris : « Tuez, tuez tout ! Le roi le commande ! ».
A l’aube du 24 Août, des centaines de cadavres parsèment les ruelles de la cité. Le massacre se poursuit quelques heures encore mais il s’apaise. Succède alors le pillage de maisons désertées. Les émeutiers s’emparent de tout ce qu’ils peuvent emporter.

Quel bilan dresser ? Il n’est pas forcément facile de produire une comptabilité fiable des victimes. Les chiffres les plus fantaisistes ont été avancés : cent mille pour le précepteur de Louis XIV, six mille pour Bossuet. Il semble en fin de compte que quelque 4000 protestants, âges et sexes confondus, périssent cette nuit tragique. Néanmoins, à ces chiffres déjà très lourds au regard des effectifs de la population parisienne en 1572, il convient de rajouter les assassinats perpétrés dans les principales villes du royaume comme une réponse tragique adressée aux catholiques parisiens.

La Saint- Barthélemy a naturellement produit une littérature abondante. Historiens, romanciers ont tenté d’éclaircir les circonstances du drame. Chacun apporte ses conclusions personnelles, ses arguments. Le rôle de Catherine de Médicis et de son fils varie fortement d’une théorie à l’autre. A tel point que nul ne peut prétendre décrire dans toute leur réalité les étapes essentielles de la tuerie.

Deux ans après les faits, alors que la guerre civile s’est violemment rallumée, les milieux huguenots attribuent à Catherine la responsabilité du massacre. La souveraine aurait elle- même commandité l’attentat de Coligny puis donné l’ordre de supprimer les Calvinistes de la capitale. Le roi se serait d’ailleurs personnellement compromis dans les évènements : des gravures du XVI° siècle le présentent sur un balcon du Louvre, arquebuse en main, à l’affût de victimes. La politique de conciliation conduite depuis des années n’aurait été qu’une terrible machination ourdie par Catherine afin de tromper le Parti protestant. Rassemblés à l’occasion du mariage de Marguerite de Valois, une cérémonie orchestrée de toute pièce pour les piéger, les princes réformés n’auraient pas découvert à temps les calculs du pouvoir royal. Aujourd’hui, cette hypothèse qui accable la reine d’un terrible rôle, ne convainc plus personne.

Plusieurs spécialistes pensent que Catherine de Médicis a néanmoins provoqué le drame. Selon certains travaux, elle a elle-même pensé et organisé l’assassinat de Coligny. Informée de l’échec du complot, et prise de craintes, elle a ensuite demandé l’élimination des principaux meneurs protestants. Une manière de prévenir les représailles qu’auraient nécessairement entraînées les enquêtes une fois le plan dévoilé.

Pour d’autres, les évènements sont la tragique conséquence des agissements du clan des Guise. Au mois d’Août 1572, le duc prépare une action d’envergure lui permettant de s’imposer au Conseil. Un coup d’Etat qui, s’il avait réussi, aurait brisé la politique de conciliation de Catherine. La mort de Coligny est la première étape du complot. Ensuite, doit venir l’exécution des chefs de la noblesse réformée. Au soir de la Saint Barthélemy, les milices parisiennes agissent donc sur les ordres du prince et de ses partisans.

Une troisième théorie offre à Catherine un autre rôle. L’attentat manqué sur Coligny la place dans une situation périlleuse. Les enquêtes ne peuvent accuser les Guise sans risquer un soulèvement des Catholiques. Le crime ne doit pas rester impuni : les Protestants crient vengeance et menacent de prendre les armes si les responsables de l’affaire ne sont pas châtiés. La souveraine choisit alors de faire supprimer les meneurs calvinistes. Un geste qui remet en cause le contenu de sa politique mais pourtant nécessaire car il éloigne le spectre d’un nouveau conflit. En somme, un geste accompli pour les nécessités de la « Raison d’Etat ».

Enfin, une quatrième logique attribue la tentative d’assassinat sur Coligny à la famille Guise et au roi d’Espagne. Au soir du 23 Août, les conseillers italiens s’empressent de convaincre Catherine et Charles IX que l’élimination des princes huguenots peut seule éviter les représailles du parti réformé. La souveraine et son fils s’y opposent. Le duc d’Anjou les prend néanmoins de vitesse et organise avec les milices parisiennes le massacre des meneurs protestants. L’homme est ambitieux. Sans doute souhaite-t-il, par un coup d’éclat, s’imposer au Conseil et peut-être évincer des affaires du royaume une mère qu’il juge encombrante.

On le remarque, quatre siècles plus tard, les historiens ne se sont toujours pas mis d’accord. Catherine, instigatrice du meurtre des chefs réformés ? Souveraine dépassée par les manoeuvres du clan des Guise et de son propre fils ? A chacun ses opinions.

Impuissante à calmer les ardeurs meurtrières des plus exaltés, la Monarchie vit les heures obscures de la Saint- Barthélemy comme un terrible échec. La politique d’apaisement de Catherine vole en éclat. Les tueries rallument une huitième guerre entre Français. Elle est la plus longue. Elle est aussi la plus dangereuse pour le royaume car elle permet l’intervention de troupes espagnoles auprès des Catholiques.
Le 26 Août 1572, coup de théâtre politique. Le roi Charles IX se rend au Parlement de Paris pour y tenir « un lit de justice ». L’utilisation de cette vieille tradition institutionnelle révèle l’extrême gravité de la situation. Devant une assemblée silencieuse et respectueuse, le roi déclare :
« Tout ce qui est advenu dans Paris a été fait non seulement par mon propre consentement mais par mon commandement et de mon propre mouvement ».
Ces quelques mots ont provoqué par la suite, on s’en doute, beaucoup d’interprétation. Pour les Protestants, l’aveu est clair : le pouvoir royal a délibérément prévu, organisé puis ordonné le massacre.
Aujourd’hui, les historiens donnent aux paroles du monarque un autre sens. Charles IX est en difficulté. Sans doute n’ignore-t-il rien de l’implication de son frère dans les massacres. Il ne peut raisonnablement accuser le duc d’Anjou du drame. Ni la famille des Guises d’ailleurs.
En l’absence de coupable clairement désigné, la Monarchie endosse la responsabilité du crime. En fin de compte, une manière habile de dissimuler l’incapacité du pouvoir royal à contrôler les milices parisiennes. Le moyen, par un geste fort, de masquer au regard de l’opinion publique, les faiblesses du Trône.

CATHERINE ECLIPSEE.

Charles IX meurt le 30 Mai 1574, à peine âgé de 24 ans. Sa terrible agonie, mêlée des souffrances de la maladie et du souvenir sanglant de la Saint- Barthélémy trouble la Cour. Le duc d’Anjou lui succède naturellement. Mais il hérite d’une situation politique très confuse. Le massacre de 1572 a consommé la rupture entre la Monarchie et une partie du royaume. Des provinces entières sont en révolte et refusent au souverain toute légitimité. Un Etat protestant s’organise lentement sur le territoire et installe sa propre administration : perception de l’impôt, contrôle de la justice, le Parti huguenot récupère à son profit des prérogatives régaliennes que la Couronne détenait jusqu’à présent. Le tableau est particulièrement sombre. Il est aussi inédit car il présente l’affrontement de pouvoirs politiques concurrents. Un affrontement qui compromet pour longtemps les chances d’un retour à la paix.

Au Conseil d’en Haut, les relations se dégradent. Henri III supporte mal l’ombre pesante de sa mère. Le nouveau roi n’éprouve qu’une confiance limitée pour le personnel dont Catherine s’est attaché les services. Il appelle auprès de lui ses propres favoris, « Les Mignons ». Le message est évident : l’heure de la régente semble passée. Quoique son fils la maintienne volontairement à l’écart de ses propres décisions, la vieille femme, que des années de pouvoir ont mûrie et rendue experte des subtilités de la diplomatie, poursuit sa politique de conciliation. Mieux que quiconque peut-être, saisit-elle toute l’influence de Guise auprès des milieux catholiques. Dans le fond, une influence aussi dangereuse que la dissidence du Parti protestant. Dès lors, jusqu’à ses derniers jours, elle ne cessera de contenir les exigences du prince ambitieux.

En 1576, elle obtient la signature d’une trêve militaire moyennant d’importantes concessions. Néanmoins, la « Paix de Monsieur » (parce que le frère de Henri III, François d’Alençon en porte la responsabilité) n’apaise aucun des partis : les Huguenots parce qu’ils n’entendent pas se satisfaire des avantages octroyés ; les Catholiques parce qu’ils n’admettent pas plus les largesses offertes aux meneurs réformés : Navarre reçoit le gouvernement de la Guyenne, Condé celui de la Picardie. A Péronne, passée sous le commandement de ce dernier, le mécontentement est vif. Imaginant avoir été les victimes d’un marché de dupes, les habitants se mobilisent pour la défense de la foi catholique et jettent les bases d’une ligue anti- protestante. L’évènement est révélateur de la crise profonde que traverse la Monarchie car la protection de l’Eglise apostolique et romaine est une prérogative essentielle du roi que nul autre ne peut recueillir à son profit.

Beaucoup a été écrit sur Henri III. Les critiques n’ont jamais manqué. La postérité conserve de lui l’image d’un souverain débauché, de mœurs légères, privé de clairvoyance politique. Image forte mais quelque peu injuste. Une image que l’on découvre dès le XVI° siècle au cœur de nombreux pamphlets. Les Huguenots adressent à la famille royale les pires griefs : un souverain faible, voluptueux, sans volonté ; une Reine- Mère calculatrice et cruelle ; un duc d’Alençon (Le dernier frère du souverain et héritier présomptif à la Couronne) agité, brouillon mais très ambitieux.
Si on ne peut nier les excentricités choquantes de Henri III, ses extravagances, sa piété exacerbée qui souvent tourne au ridicule, il faut néanmoins reconnaître la position délicate qui est la sienne.

D’un côté, les progrès du parti réformé, puissant et résolu à conserver les privilèges reçus de la Couronne à l’occasion des édits de tolérance. De l’autre, les exigences catholiques qu’il faut satisfaire et modérer. S’ajoutent également les turbulences du bouillonnant François d’Alençon. Le jeune homme joue sa propre carte et complique davantage le tableau politique du royaume. Le dernier fils de Catherine éprouve bien peu de sympathie pour son aîné. Dans l’obscurité des couloirs du Louvre, il s’agite, complote, passe des alliances, noue d’inextricables intrigues. En Septembre 1575, il s’enfuit du palais et part rejoindre Dreux où l’attendent ses partisans, les Malcontents. Ce mouvement rassemble autour de lui les Catholiques hostiles aux intransigeances de leurs coreligionnaires et à l’influence encombrante des conseillers italiens de Catherine. Les Malcontents, au delà de leurs choix religieux, défendent la nécessité d’une réconciliation du pays autour de l’Autel et du Trône. La persistance des divisions engagent l’avenir même du royaume. Certes, chacun défend ses propres intérêts : Alençon convoite la Couronne ; d’autres (issus de la bourgeoisie) souhaitent la mise en œuvre de réformes ; d’autres encore (issus des grands lignages nobiliaires espèrent un poste de gouverneur en province). Néanmoins, ce que l’on appelle de coutume le Tiers- Parti représente à lui seul une force militaire avec laquelle la Monarchie, les Protestants résolus et leurs adversaires opposés à toute idée conciliation doivent composer.

Placé à la tête du mouvement qu’il a organisé, François d’Alençon se heurte ouvertement à Henri III. Les deux frères sont tout proches de rompre. Catherine intervient et réussit à rétablir le dialogue entre ses fils . Le conflit est certes évité mais l’obéissance du prince coute très cher. « Monsieur » (titre que l’on donne au frère d’un souverain) reçoit le commandement de plusieurs places fortes. Quelques temps plus tard, il part se battre aux Pays- Bas contre les troupes espagnoles, aux côtés des insurgés hollandais. Un moyen de satisfaire la nature bouillonnante et instable de son tempérament. Une manière de conquérir par la force titres et prestige militaire. Une intervention très dangereuse et mal venue puisqu’elle risque de provoquer la guerre avec l’Espagne. Aussi le roi interdit-il au prince de mettre ses projets à exécution. Peu importe. L’encombrant personnage s’empresse de publier à l’intention de Philippe II un manifeste dont les accents résonnent clairement comme une provocation. Puis, il se met en route.
Le sort des armes lui est néanmoins rapidement défavorable. Une série de revers humiliants le contraint à rendre ses conquêtes initiales. Malade, déprimé, il revient en France. Il meurt de la tuberculose à Château- Thierry, le 10 Juin 1584. En même temps que cette figure brouillonne et encombrante de la dynastie Valois, disparaît le dernier frère de Henri III

La question de la succession au trône s’impose alors comme un enjeu politique essentiel. Qui pourrait prétendre à la Couronne si le monarque venait à mourir ? Les candidats ne manquent pas. Mais aucun d’eux n’emporte l’adhésion entière du royaume.
Henri de Navarre dispose en vérité des atouts les plus sérieux parce qu’il est prince de sang et descendant de Saint- Louis. Mais ses opinions religieuses le desservent : un Huguenot peut-il recevoir le sacre de Reims et régner sur la France ? Pour les Guises et leurs partisans, cela est clairement impossible.
De l’autre côté des Pyrénées, le roi d’Espagne Philippe II observe les évènements : s’il n’entend pas gravir personnellement les marches du trône, du moins espère-t-il que sa fille (Petite-fille de Henri II par sa mère Elisabeth de Valois) puisse un jour devenir reine de France. Elle épouserait alors un prince du royaume.
Enfin, le duc de Guise, que l’on surnomme le Balafré parce que la cicatrice d’une vieille blessure lui traverse le visage, s’il se contente de soutenir la candidature de son propre frère, le cardinal de Lorraine, garde sans doute l’espoir de récupérer le pouvoir à son profit.

Le prince lorrain dispose de solides appuis à l’intérieur du pays. Sa famille a l’expérience du gouvernement. Le souvenir de son père, adversaire résolu des Protestants et assassiné devant Orléans en 1563, lui conserve la confiance du parti catholique. Henri se pose en défenseur de la foi apostolique et romaine. Il reçoit à ce titre le concours de la papauté et du roi d’Espagne.
Le décès d’Alençon intervient pour lui au bon moment car il sait pouvoir compter sur le soutien de nombreux partisans quant à ses prétentions politiques. En Janvier 1585, l’organisation d’une « Sainte Ligue » rassemble autour du prince les catholiques favorables à une lutte sans concession contre les Huguenots.

L’expérience n’est pas nouvelle : le Balafré reprend à son compte le modèle de la Ligue fondée à Péronne, neuf ans auparavant. Le mouvement regroupe dans ses rangs tout les milieux de la société : des lignages nobiliaires les plus respectables aux artisans les plus modestes, du curé misérable à l’évêque enrichi, chacun se mobilise au service de la foi apostolique et romaine. La Ligue dispose d’une incontestable assise populaire et urbaine, principalement à Paris. Un climat d’intense exaltation envahit les rues de la ville. Les sermons enflammés de prédicateurs habiles excitent la foule. Processions religieuses et cantiques rythment la vie quotidienne de la capitale. Pamphlets et libelles se multiplient : la famille royale est sévèrement brocardée. On reproche à Henri III son indécision, sa mollesse, ses compromissions avec le parti protestant.

La popularité de Guise va croissante : plusieurs places fortes se donnent à lui et ferment leurs portes. La marge de manœuvre du souverain se réduit : confronté à l’hostilité des Calvinistes qui ne lui pardonnent pas son implication dans les tueries de la Saint Barthélémy, il doit à présent contenir l’agitation des Ligueurs. L’ouverture des négociations avec Guise n’apportent pas de satisfaction. Les exigences du prince sont exorbitantes : suppression de la religion réformée, déchéance de Navarre qui jamais ne pourra prétendre à la succession, cessation de villes….Dans l’ombre, Catherine encourage son fils à apaiser les tensions : le Valois accepte de revenir sur les édits de tolérance accordés aux Calvinistes.

La guerre est relancée. Une série de marches militaires s’achève sur le succès des troupes ligueuses. La victoire confirme la popularité de Guise. Bien que vainqueur lui aussi, puisqu’il a combattu auprès de son encombrant allié, Henri III ne recueille qu’une gloire bien terne. A Paris, les esprits s’échauffent de plus belle. Les prédicateurs remettent ouvertement en cause la sincérité religieuse du Trône. L’agitation gagne les rues.
C’est ce moment critique que choisit le Balafré pour faire son entrée dans la capitale, tout auréolé de ses victoires sur les Protestants. Un geste porteur de sens, un moyen d’exercer sur la Monarchie une pression efficace. Henri III réagit avec maladresse (Mais la situation est telle qu’il n’a véritablement plus avoir d’autres cartes à jouer) : il fait interdire à son rival l’entrée de la cité.
La provocation est de taille. Elle offre surtout au prince lorrain le prétexte d’engager avec le pouvoir un bras de fer dont il croit sortir vainqueur. Passant outre les ordres du souverain, il pénètre dans Paris à la tête de son escorte personnelle. Néanmoins, pour ne pas porter la responsabilité d’une rupture définitive, il accepte de rencontrer la famille royale au palais du Louvre, seul. Guise, à cet instant, joue serré : il risque une arrestation immédiate et son emprisonement. Mais le roi sait (Et Guise le sait aussi du reste) que son rival a derrière lui la capitale. Il juge plus pudent de le laisser repartir à l’issue d’un entretien très froid. Le lendemain, le Balafré s’enhardit et reparait au château, accompagnée cette fois d’une garde de quatre cents compagnons, tous en armes. Le geste est clair, il retentit comme une provocation. C’est sur la Monarchie que l’on entend exercer une inadmissible pression. Le roi réagit brutalement et fait avancer dans Paris une troupe de Suisses, stationnée à Lagny. Par cette démonstration de force, Henri III souhaite-t-il adresser à son adversaire un sérieux avertissement ? Sans doute. Mais l’évènement met le feu aux poudres : selon les termes d’une vieille coutume, seule la municipalité peut lever des troupes dans la capitale. La population se mobilise pour la défense de ses privilèges : en quelques heures, des murs de barriques (Les fameuses barricades dont le XIX° siècle ranimera plus tard le souvenir) fleurissent de rues en rues (12 Mai 1588). Craignant d’être pris et déposé, le roi se résout à la fuite et gagne Rambouillet. Guise reste le seul maître de la cité. Néanmoins, redoutant les ardeurs imprévisibles de son propre mouvement, il tente quelques démarches auprès du souverain fugitif : moins que jamais il ne veut porter la responsabilité de la déposition d’une tête couronnée. Attitude paradoxale mais révélatrice de ses plans politiques : le Lorrain n’a pas l’intention de provoquer la déchéance de son roi. Il entend bien davantage gouverner en sa compagnie.

Retiré à Rouen, le monarque pense pouvoir rétablir la situation par la confirmation des concessions accordées quelques mois plus tôt : la religion réformée est supprimée, Navarre perd ses droits au Trône, Guise obtient la lieutenance général du royaume. Pourtant, les relations entre les deux hommes se dégradent à l’occasion des Etats- Généraux que le Valois fait réunir à Blois pour la levée de contributions extraordinaires. Les débats abordent plusieurs questions délicates : le budget de la Monarchie, les fractures religieuses du pays….Guise mène les discussions et impose son autorité. Autorité dont le roi finit par s’inquiéter et prendre ombrage.

Henri hésite : doit-il se débarrasser du prince ? L’arrogance qu’il déploie révèle toute la profondeur de ses ambitions. Mais son assassinat mettrait aussitôt le feu aux poudres. Le souverain réfléchit plusieurs semaines. Une dernière entrevue, particulièrement orageuse (Le Balafré menace même de rendre sa charge de Lieutenant- général et de s’exiler) emporte sa décision. Guise est décidemment trop dangereux : il doit mourir.

Le roi le fait alors convoquer au château de Blois au matin du 23 Décembre 1588. Le prince, gonflé d’orgueil et de certitudes, répond à l’appel. C’est dans une galerie du palais que la garde personnelle du monarque, les Quarante- Cinq, se jette sur lui et le perce de nombreux coups. Le frère de la victime, arrivé lui aussi sur les lieux, le cardinal de Lorraine, Charles, n’est pas plus épargné : jeté dans une geôle humide du château, il est mis à mort par ses gardiens dès le lendemain.

C’est en ces circonstances tragiques, sur lesquelles elle n’a maintenant plus aucune prise, que Catherine rend son dernier soupir. Sa célèbre phrase, lancée au roi lorsque celui-ci vient lui annoncer la disparition de Guise, « C’est bien taillé mon fils mais saurez-vous à présent recoudre ? », souligne combien sa clairvoyance demeure intacte. Elle disparaît quelques jours plus tard, tandis que résonne déjà les premiers fracas d’une nouvelle guerre. Le dernier échec d’une reine qui, confrontée aux péripéties politiques de son temps, n’a pu accomplir le dessein de sa carrière au service de la Couronne : le maintien de la paix civile. Au moins, la mort lui épargne-t-elle la douleur de contempler les ultimes déboires de son fils. Ceux d’un homme contesté, impopulaire, réduit à combattre auprès de son vieil adversaire, Navarre, pour conquérir un royaume qui lui échappe. En organisant la disparition des Guise, une Saint- Barthélémy à l’envers en quelque sorte, Henri III a finalement déchaîné un flot de violences. Lui-même n’y survit pas. Le 2 Août 1589, un moine, Jacques Clément, particulièrement exalté (Quelques années plus tard, à la veille d’assassiner Henri IV Ravaillac le sera tout autant) frappe le dernier descendant Valois d’un coup de couteau mortel.
L’évènement ouvre les marches du trône à Henri de Navarre. Néanmoins, le Huguenot ne rallie autour de lui que ses propres partisans. Pour les Ligueurs, il est protestant. Il ne peut à ce titre disposer d’aucune prétention à gouverner le pays.

Pour conquérir la Couronne et finalement imposer son autorité, il faudra au futur Henri IV beaucoup d’habilité militaire et politique. (Une série de succès remportée sur les Catholiques et leurs alliés espagnols conforte sa position sans pour autant être véritablement décisive). Neuf ans plus tard, il aura enfin rétabli la paix civile en France, vaincu les troupes de Philippe II et réussi là où Catherine de Médicis avait échoué en son temps. Mais il lui aura aussi fallu accepter le sacrifice de sa religion maternelle et embrasser (Avec une sincérité sans doute discutable) la foi apostolique et romaine. Le geste était nécessaire : le ralliement des derniers Ligueur à la Couronne passait par cette conversion opportune. En 1598, l’Edit de Nantes accorde aux réformés le droit de pratiquer librement leur culte. Les Guerres de Religion s’achèvent cette année- là.

Quatre siècles plus tard, que reste-t-il de Catherine de Médicis ? L’image longtemps controversée d’une reine manipulatrice, étrange, parfois cruelle. Une image qui pourtant ne doit pas tromper parce qu’elle traduit les sentiments des Calvinistes pour la Couronne, une fois la rupture de la Saint- Barthélémy consommée. Une image que la Révolution récupère à des fins idéologiques : à travers le portrait d’un personnage si longtemps décrié et critiqué, l’occasion était trop belle de jeter sur les dynasties royales de l’Ancien Régime un discrédit définitif.

Depuis, les travaux de spécialistes du XVI° siècle sont passés par là et ont rectifié les traits du tableau. Certes, nul ne peut encore parler de légende rose. Plusieurs historiens soulignent toujours les responsabilités de la régente italienne au cours de la nuit tragique du 23 Août 1572. D’autres remarquent aussi les inconstances auxquelles elle fût souvent sujette : les concessions accordées aux Protestants et aux Catholiques ont alimenté de nombreuses récriminations et donné d’elle le souvenir d’une femme calculatrice, agissant au mieux de ses intérêts personnels.

En fait, jusqu’à sa mort, Catherine dispose d’une marge de manœuvre étroite. Le jeu de la Monarchie se complique à mesure que les évènements se précipitent : le roi doit composer avec chacun des partis nobiliaires. Satisfaire les Ligueurs risque de conduire les Protestants à la rupture. Accorder aux réformés la tolérance religieuse qu’ils réclament aggrave nécessairement l’agitation catholique. Position d’autant plus délicate et dangereuse qu’à partir de 1576 le propre frère du dernier Valois, le duc d’Alençon, s’invite sur le devant de la scène politique.
Dans le fond, au-delà des édits de paix successifs qu’elle promulgue, plus d’une dizaine en trente ans, Catherine suit une même ligne : placer le pouvoir royal en état d’arbitrer les conflits de la Noblesse et d’imposer au pays l’ordre de la monarchie.

Les évènements desservent souvent les desseins de la Florentine : des fils arrivés trop tôt sur le trône, incapables de régner par eux- même et déployer leur autorité ; des fractures religieuses issues des progrès de la Réforme, désormais trop profondes pour espérer une conciliation pacifique.
Néanmoins Catherine poursuit avec une remarquable constance, vu les aléas militaires et politiques des temps, l’accomplissement de ses projets. Ainsi faut-il percevoir le long voyage qu’elle entreprend avec le jeune Charles IX à travers le royaume, de 1564 à 1566. L’entrée du roi dans plusieurs villes de province est avant tout un évènement politique : il permet la mise en scène d’un rassemblement des habitants autour du pouvoir et l’approfondissement de l’autorité monarchique. La décision de la souveraine relève d’une remarquable sens des réalités : en organisant l’exposition publique de son propre fils, elle souhaite rappeler à chacun l’obéissance due à la Couronne par delà les clivages politiques et religieux.

Catherine a en fin de compte indiqué la voie que la dynastie des Bourbons s’empressera de suivre quelques années plus tard. Henri IV fera sienne sa volonté de réconcilier un royaume déchiré par la guerre civile et imposera ce qu’elle ne réussit jamais à faire admettre : la signature d’un édit (Celui de Nantes en 1598) mettant un terme, du moins passager, aux divisions confessionnelles des Français. Louis XIII et Richelieu, puis après eux Louis XIV, poursuivront la construction d’un Etat monarchique renforcé, puissant, sûr de lui-même, dont elle avait tenté de dresser l’ébauche.

Sans doute la régente, malgré l’étonnante clairvoyance qu’elle déploya au cours de sa carrière, fût-elle gênée par sa condition de femme. Pour ses adversaires, pour l’opinion publique de son époque, elle demeura avant tout épouse puis mère de roi. On ne lui concéda jamais la plénitude du pouvoir. Aurait-elle mieux réussi, née homme ?
Il n’est bien sûr pas possible de réécrire l’histoire. Mais, après tout, peut-être….