Une femme dans la Révolution, Charlotte Corday.

« Je dois voir le citoyen Marat. Absolument.

Dissimulée derrière la porte qu’elle a prudemment entrebaillée, Simone Evrard détaille l’étrange jeune femme, venue une troisième fois frapper au logis du célèbre révolutionnaire parisien.

« Le citoyen Marat ne reçoit personne. Je vous l’ai déjà dit.

« Il faut que je lui parle. Je détiens des informations.

Simone Evrard secoue la tête :

« Non. C’est inutile. Partez.

L’inconnue esquisse un geste d’impatience. L’éclat bleuté de son regard, que de belles mèches dorées soulignent gracieusement, reflète la détermination d’une personne certaine de son devoir.
Elle insiste :

« Permettez moi d’entrer, juste quelques minutes.

Une voix parvenue du fond de l’appartement retentit à cet instant :

« Qui est-ce ?

Simone Evrard se tourne :

« C’est une fille. Elle prétend avoir des révélations.

« Fais la venir.

La vieille ménagère s’écarte du passage, un air de regret sur le visage. Mais elle prévient :

« Il est très fatigué. Vous ne devez pas rester longtemps.

La visiteuse hoche la tête puis s’engage dans le couloir que lui indique la gardienne. Quelques pas, les grincements de la porte que l’on pousse discrètement, Marat apparaît entre les quatre murs d’une pièce obscure et nauséabonde. Il trempe dans une baignoire couverte de draps souillés. Un linge blanc enserre sa tête. Des feuilles griffonnées s’éparpillent sur la planche installée en travers de lui, comme un écritoire improvisé. L’homme achève les corrections de son dernier article. Simone Evrard laisse la jeune femme s’avancer puis disparaît dans la pièce d’à côté. La nouvelle venue a d’abord un geste d’incertitude. Le portrait de la scène est saisissant. Dans son intimité, Marat n’est plus le personnage fascinant dont les adversaires connaissent le talent à soulever l’enthousiasme des foules parisiennes. Les chairs corrompues de lésions suintantes et sanglantes (Sans doute les marques d’un eczéma généralisé), le député montagnard offre au regard le triste reflet d’un agonisant épuisé et sans espoir. Ses bains quotidiens de souffre et de vinaigre l’apaisent toutefois un peu.

Il pose des yeux interrogateurs sur la belle fille.

« Quel est ton nom citoyenne ?

« Charlotte Corday.

« D’où viens-tu ?

« De Caen.

« Tu as des informations pour moi ?

Charlotte Corday opine du chef. Elle tire de son corsage un morceau de papier plié.

« Oui. Je connais le nom des Girondins réfugiés en Normandie.

Et elle dépose sur l’écritoire de la baignoire le document pour lequel elle a tant souhaité rencontrer Marat. Celui-ci esquisse un sourire de satisfaction. Il jette un rapide regard aux quelques lignes manuscrites et saisit un feuillet sur la table. Il recopie les informations du message d’une main fébrile puis interrompt son geste un instant.

« C’est bien. Ils seront tous vite arrêtés, dit-il en considérant la visiteuse.

Il reprend son travail et ajoute, presque pour lui-même :

« Ils iront tous à la guillotine

Charlotte Corday s’approche doucement. Ses doigts agrippent le couteau qu’elle a dissimulé dans les plis de sa robe. Puis, tout va très vite. La minute d’après, Marat gît sans vie, la tête basculée en arrière, une plaie sanglante au torse. La lame a pénétré le poumon droit, l’aorte puis le coeur. La blessure est fatale, l’Ami du Peuple meurt aussitôt.
La violence du coup et le râle plaintif de la victime attirent Simone Evrard sur les lieux. Ses cris affolés se répandent hors du logis et finissent par alerter tout l’immeuble. Charlotte n’a pas un mouvement. L’arrivée précipitée des voisins lui interdit d’ailleurs toute tentative de retraite. Des dizaines de mains rageuses l’empoignent pour l’entraîner sur le pallier. Des curieux incrédules se rassemblent sur les pavés de la rue, sous les fenêtres de l’appartement. La foule grossit et s’agite. On interroge, on cherche à savoir, on se fâche, on lance quelques insultes pour la meurtrière. Charlotte Corday n’a pas un mot. L’intervention heureuse d’un détachement de la garde nationale ramène un peu de calme. La jeune femme se laisse conduire à la prison de l’Abbaye.

Aussitôt interrogée, elle ne manifeste aucune mauvaise volonté à répondre aux questions dont on la presse : elle s’appelle Charlotte Corday, elle est arrivée de Normandie deux jours plus tôt, elle a vingt cinq ans. Du crime qu’elle vient de commettre, elle ne fait pas mystère et explique volontiers : Marat était dangereux. Ses opinions extrêmes, ses articles brutaux, ses appels constants au meurtre excitaient la haine. Il devait mourir.

Rue des Cordeliers, la dépouille du député est tirée de l’affreuse mixture dans laquelle elle trempait. Les ravages de la maladie sont tels qu’il n’est déjà plus possible d’en conserver l’intégrité. Assurément, le geste de Charlotte Corday a précipité une fin très proche. Le grand orateur parisien n’aurait sans doute pas survécu au delà des quelques semaines de l‘été. Marat disparaît mais il laisse après lui son mythe. Un mythe pensé, réfléchi et organisé par ses amis montagnards. L’homme assassiné devient le martyr de la Révolution. Pas n’importe quelle Révolution. Celle de 1793, des Sans- Culottes, du peuple parisien rassemblé en armes. Récupéré par les soins d’un médecin, son coeur est enfermé entre les parois d’une urne et s’en va rejoindre le Club des Cordeliers où les discours qu’il venait y prononcer rassemblaient une foule d’admirateurs.

Les obsèques, quelques jours plus tard, sont l’occasion d’une mise en scène imaginée jusqu’au moindre détail. La cérémonie se prolonge de longues heures. Le peintre David en conçoit toute l’organisation. Lui-même installé sur les bancs de la Montagne, auprès de son ami Robespierre, l’artiste offre au peuple de la capitale le spectacle d’ une grande démonstration de ferveur républicaine. L’homme a voulu donner aux funérailles du député une dimension aussi sensationnelle que mystique. L’exposition publique du cadavre (qu’il a fallu recouvrir d’un drap et abondamment arroser de vinaigre pour tromper les odeurs insoutenables d’une décomposition déjà avancée), l’interminable cortège populaire jusqu’au lieu d’inhumation, les chants, les discours enflammés, la symbolique révolutionnaire est parfaitement mise en oeuvre. Le couteau meurtrier n’a pas seulement frappé le corps d’un homme épuisé de souffrances. Il a aussi atteint la Nation, le peuple français, la République. L’acte est sacrilège, comme, en son temps, le geste de Ravaillac sur Henri IV. Le soin que porte d’ailleurs David à dévoiler l’entaille béante de la lame participe de cette même idée : la blessure n’est plus celle de Marat. Elle est celle de la France.

Les élans de foi républicaine se multiplient. Des communes adoptent le nom du conventionnel assassiné. Montmartre devient Mont- Marat. Les Montagnards passent à David la commande d’un tableau évoquant le drame. Le peintre en réinterprète tous les éléments : des marques de la maladie, plus nulle trace. Un grain de peau lisse, livide : le corps présenté sur la toile est totalement recomposé. La blessure du couteau s’impose violemment au regard pour mieux rappeler le sacrifice du martyr et souligner dans tout son tragique le parricide. Sur la planche déposée en travers de la baignoire, pas de feuilles griffonnées pour les dernières corrections d’un article de l’Ami du Peuple. Juste quelques assignats destinés au secours d’une famille démunie.

Le mythe est né. Mais il ne renvoie qu’un reflet reconstruit de la personnalité que fût réellement Marat.
L’Ami du Peuple est avant tout un homme de culture. Ses études achevées, il choisit de se consacrer aux sciences. Ses investigations le portent à aborder l’ophtalmologie, les maladies vénériennes ou les mystères de l’électricité. Il publie plusieurs ouvrages, voyage beaucoup, d’une ville européenne à une autre et découvre à l’occasion de ses rencontres l’abondante littérature des Lumière. Il y puise sans doute quelques premières certitudes politiques. Ses réflexions le portent d’ailleurs rapidement à formuler la critique de l’Absolutisme mourrant. Son traité, composé en 1774, les chaînes de l’esclavage, témoigne d’un attachement profond au principe d’une souveraineté populaire. Mais il prévient des dérives qu’il croit percevoir au coeur des siècles passés : les régimes confisquent toujours à leur profit le pouvoir et l’ utilisent pour mieux se maintenir en place.

L’organisation des Etats Généraux au début de 1789 lui inspire ses essais de journaliste révolutionnaire. Il dénonce les manipulations (qu’il pense découvrir) d’une Monarchie résolue à contrôler la parole du peuple. Marat trouve sa voie à cette époque : délaissant définitivement les expérimentations scientifiques qu’il conduisait avec plus ou moins de bonheur (et à propos desquelles le célèbre Volta ironisait d’ailleurs), il choisit de consacrer son engagement à l’écriture. Ses pamphlets rencontrent un vif succès. Les propos y sont violents, le style agressif, la plume contestataire. Sans doute le génie de l’ancien médecin est-il de savoir émouvoir son lectorat par l’emploi de mots justes et précis. Le contenu excessif des articles, volontiers polémiques, lui offre une rapide notoriété. Ses textes sont essentiellement composés pour être lus en public, dans la rue.

En Septembre 1789 paraît le premier numéro d’un journal promis à durer, l’Ami du Peuple. Le projet est hasardeux. L’application des principes contenus dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen encouragent les débuts de la presse moderne, telle que nous la connaissons. Marat n’est pas le seul à vouloir commenter, critiquer les décisions politiques de son temps. Beaucoup d’autres que lui s’investissent pour la publication d’un quotidien : Camille Desmoulin et son Vieux Cordelier, Hébert et son Père Duschêne....Tenir un atelier d’imprimerie et diffuser les pages qui en sortent réclament des fonds. Beaucoup de fonds. Marat dispose de moyens limités. Les premières souscriptions de ses abonnés lui permettent de poursuivre ses activités. Peut être obtient-il le soutien de milieux financiers (voire aristocratiques) installés en Suisse. C’est du moins l’hypothèse que certains historiens ont cru devoir avancer.

Les débuts de l’entreprise sont brillants : la plume du révolutionnaire séduit. Son style incisif et brutal plait. Marat aime la surenchère, les formules propres à susciter l’émotion, la polémique. Sa réussite tient essentiellement à cela.
Quelques semaines après la prise de la Bastille, il attaque violemment la municipalité parisienne sur ses difficultés. D’autres critiques suivent : celles portées à l’encontre de Necker pour sa politique ; celles adressées aux députés de l’Assemblée législative lorsque le roi manque son évasion à Varennes ; celles destinées à Lafayette quand la garde nationale fait tirer sur les manifestants du Champs de Mars, le 17 Juillet 1791.
Marat multiplie les provocations verbales : plusieurs de ses formules fameuses se répandent d’un bout à l’autre de la capitale. Quand Louis XVI revient de sa fuite ratée, ne propose-t-il pas « huit cents potences pour les membres de l’Assemblée » qu’il soupçonne de compromission avec la Monarchie ? Plus tard, il évoque la nécessité « d’abattre cinq mille ou même vingt mille têtes ». Ses interventions outrancières, ses positions à contre courrant satisfont les attentes de son lectorat. Mais, elles inquiètent aussi profondément car elles entretiennent un climat constant d’agitation. Le journaliste paye ses succès de multiples poursuites judiciaires. En Octobre 1789, se sachant recherché pour les propos qu’il a tenu sur la municipalité de Paris, il interrompt la publication de son quotidien et doit un moment disparaître. En Janvier 1790, la diffusion d’un violent pamphlet destiné au ministre Necker le contraint à passer en Angleterre et suspendre ses activités. Revenu quelques temps plus tard, il amplifie l’agitation consécutive au massacre du 17 Juillet 1791. Ses appels répétés au soulèvement déclenchent une nouvelle série de proscriptions. Il regagne Londres. La parution des numéros du journal ne reprend qu’au mois d’Avril 1792. Les défaites successives des armées révolutionnaires dans le Nord, l’invasion du pays et la progression rapide des Prussiens jettent la capitale dans un climat d’excitation extrême. Marat laisse libre cours à sa plume : la violence des lignes qu’il compose explique en partie la journée du 10 Août 1792 et les tueries de Septembre. Il y gagne la popularité dont il se sert pour obtenir son élection à la Convention.

Le nouveau député rejoint les bancs de la Montagne. Ses prises de position, ses attitudes excessives (à l’image du style littéraire qu’il déploie), son accoutrement particulier (Il se présente à ses collègues coiffé d’un large foulard rouge, la chemise ouverte) l’isolent rapidement. Les discours véhéments et brutaux, les propositions spectaculaires dont il porte la responsabilité finissent par inquiéter la plupart de ses amis. Il est finalement peu écouté. Ses gesticulations provoquent peut être l’ironie et les sarcasmes des membres de la Convention mais il n’en conserve pas moins le soutient des masses parisiennes dont ses ennemis les plus résolus, et tout particulièrement les Girondins, se méfient. Quand il attaque Brissot et ses compagnons, au printemps 1793, il déclenche contre lui une nouvelle procédure. Arrêté, puis jugé devant le tribunal révolutionnaire pour ses appels répétés à l’insurrection, il obtient finalement un acquittement victorieux. La foule ivre de joie l’accueille à la sortie de l’audience et le porte en triomphe. Les députés girondins ont sans aucun douté joué son jeu. Ils commettent, ce faisant, une grave erreur politique. Le succès du député montagnard achève de les discréditer. Ils y perdent la confiance des Sans Culottes. Ces derniers réagissent d’ailleurs très rapidement : le 31 Mai 1793, des centaines de manifestants cernent la Convention et exigent le renvoi du parti girondin. La pression est telle qu’elle achève de convaincre l’Assemblée. Les proscrits ont juste le temps d’échapper aux poursuites du Tribunal révolutionnaire pour rejoindre la province. Les Montagnards l’emportent mais Marat ne profite pas du brillant coup dont il est à l’origine. La maladie de peau qu’il soigne depuis plusieurs années (Sans doute un eczéma généralisé) l’enferme chez lui. Les souffrances sont intolérables et lui interdisent de quitter ses bains de souffre. L’Ami du Peuple ne réaparaît pas à la Convention. C’est alors que surgit Charlotte Corday....

La meurtrière est transférée à la Conciergerie le 16 Juillet. En début de soirée, elle écrit une dernière lettre à son père :

« Pardonnez moi mon cher papa d’avoir disposé de mon existence sans votre permission. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien d’autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito, mais j’en ai reconnu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez point tourmenté. En tous cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caen. J’ai pris pour défenseur Gustave Doulcet : un tel attentat ne permet nulle défense. C’est pour la forme. Adieu cher papa, je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J’embrasse ma soeur que j’aime de tout mon coeur, ainsi que tous mes parents. N’oubliez pas ce vers de corneille : le crime fait la honte et non pas l’échaffaud. C’est demain à huit qu’on me juge. Ce 16 Juillet ».

Elle comparait devant ses juges le lendemain matin. Le tribunal contient à grand peine la foule de curieux venue la contempler. Quand elle pénètre dans les lieux, entourée des quelques gardes nationaux affectés à sa surveillance, Charlotte Corday présente le portrait d’une jeune femme gracieuse et fragile. Le silence et les regards réprobateurs de l’assistance l’intimident un peu. Mais on sent bien, à entendre sa voix mêlée de fermeté et de douceur, qu’elle ne regrette rien du geste fatal dont elle porte la responsabilité. Installée sur la chaise toute simple que l’on a prévu à son intention, elle affronte vaillamment les questions incisives du redoutable Fouquier Tinville. L’homme a derrière lui un long passé de magistrat au service de la Révolution. Ses réquisitoires tranchants et implacables ont envoyé beaucoup de condamnés au pied de la guillotine. Le personnage s’est bâti une réputation sanglante. Tout autant que Robespierre et ses amis, il symbolise les moments les plus tragiques de 1793.

Pour Charlotte Corday, la partie est perdue avant même d’avoir été jouée. L’accusée le sait d’ailleurs. Nul ne doute que le procès ne s’achève sur un verdict de mort. Néanmoins, la jeune femme a obtenu l’autorisation de choisir elle- même l’avocat de sa défense. Maître Gustave Doulcet, appelé pour cette tâche compliquée, s’est dérobé. Il faut dans l’urgence lui trouver un remplaçant. Un confrère, Chauveau- Lagarde, présente sa candidature, d’ailleurs acceptée. Le magistrat était venu assister aux débats, en simple spectateur. Aussi n’imaginait-il pas devoir intervenir aux côtés de la meurtrière.

L’interrogatoire aborde surtout les raisons de l’acte criminel. Le président du tribunal, Montané, multiplie les questions : pourquoi Marat ? Qu’espérait-elle obtenir de son geste ? Voulait-elle soutenir la cause contre révolutionnaire ? Aurait-elle agi par passion amoureuse ? Ses desseins étaient-ils authentiquement politiques ? Pensait-elle frapper au coeur le parti de la Montagne ?

Les historiens ont bien entendu voulu saisir la personnalité complexe de Charlotte Corday, fouiller son vécu, cerner ses opinions et son rapport aux évènements de la Révolution. La jeune femme est née en 1768. Elle arrive d’une famille de la petite noblesse normande. Le célèbre Pierre Corneille, un dramaturge talentueux du XVII° siècle, occupe une place de sa généalogie. Mais Jacques- François Corday d’Armont, son père, dispose de peu : un modeste domaine, juste capable de le nourrir, lui et les siens. Comme beaucoup des enfants de son rang à cette époque, Charlotte part s’installer auprès d’un oncle. Le vieil homme, abbé de son état, lui enseigne un peu de lecture et d’ écriture. A treize ans, elle assiste au décès de sa mère, à l’issue d’un accouchement mal engagé (Une réalité souvent vécue au XVIII° siècle). Un séjour de neuf ans, à l’Abbaye Aux Dames, lui offre l’occasion de compléter son instruction. Elle découvre la littérature des Lumières, apprécie la plume de Rousseau ou de Voltaire et s’intéresse déjà aux questions politiques du temps. Les évènements de 1789 emportent son enthousiasme. Les débats, les discussions la passionnent. Elle lit beaucoup. Brochures, pamphlets, journaux, elle s’informe de tout, enrichit ses opinions, forge ses certitudes. Nulle pensée ne la laisse véritablement indifférente : elle profite, sans rien en négliger, du bouillonnement intellectuel que produisent les premiers mois de la Révolution.

Quand surviennent les dérives de la République, dont elle avait volontiers accueilli l’installation, elle prend ses distances et suit attentivement l’évolution des rapports de force à la Convention. La montée des Montagnards l’inquiète, les propos extrême de Marat la troublent. Elle redoute les dérapages sanglantes que les discours de Robespierre ou Saint Just prédisent. Le passage quotidien des charrettes de condamnés, aussi bien à Paris qu’à Caen où elle est arrivée en 1790, les premiers feux de l’insurrection vendéenne la bouleversent : les maîtres du pouvoir conduisent la France à sa perte définitive et foulent du pied les belles réalisations de 1789. Quelques sympathies fédéralistes la poussent à se rapprocher de Brissot, de Vergnaud et de leurs amis.

Le printemps 1793 annonce néanmoins une déception amère. L’acquittement triomphal de Marat porte un coup très rude à la Gironde et achève de rallier le peuple parisien aux extrêmes de la République. Un peu plus tard, les Sans Culottes consacrent la victoire de la Montagne. Cédant aux pressions de la rue, l’Assemblée accepte la proscription des meneurs girondins. Les bannis se réfugient en province, à Bordeaux et en Normandie, d’où ils poursuivent un combat perdu sur les gradins de la Convention. A Caen, Charlotte se mobilise. Son engagement au service des députés pourchassés est total. On la retrouve partout, d’une réunion politique à un rassemblement public. Les discours qu’elle entend, les brochures et les pamphlets qu’elle parcourt passionément finissent de la convaincre : les Montagnards incarnent une idée de la République étrangère à ses convictions. Une République pesante, étouffante, excessive. Charlotte Corday est avant tout une modérée. Les dérives de la centralisation jacobine lui font horreur. Robespierre et ses amis trahissent les principes généreux de 1789.

Les Girondins préviennent : les Montagnards conduisent le pays au bord du gouffre et parmi eux, en bonne place, Marat.
Marat, l’agitateur, le provocateur, « le tigre assoiffé de sang », « la bête qui dévore la France ». L’imagerie que les vaincus de la Convention déploient pour dresser le portrait du célèbre journaliste témoigne d’une surenchère verbale à laquelle leur auditoire, et principalement Charlotte Corday, participe pleinement. Les paroles enflammées d’un Barbaroux, d’un Gaudet, d’un Pétion achèvent de décider la jeune fille : l’Ami du Peuple est dangereux, il doit périr. Début Juillet, elle prend la route de Paris, à bord d’une diligence ordinaire, comme il en circule temps à cette époque sur les routes françaises. Son projet est simple : gagner l’Assemblée puis assassiner le député. Charlotte veut donner à son geste un éclat tel que les mémoires ne l’oublieront pas de sitôt. C’est le coeur de la Montagne qu’il faut frapper, là où mûrissent les décisions criminelles du pouvoir. La petite normande a beaucoup réfléchi. Son plan est pensé, étudié. Il nécessite toute une préparation, il répond à une logique bien précise. La meurtrière n’est pas une tête légère, elle a tout prévu.

Une mauvaise nouvelle attend néanmoins la voyageuse : Marat est malade. Il n’est pas apparu depuis plusieurs jours. Ses graves soucis de santé le maintiennent entre les murs de son appartement. La déception est amère : Charlotte voulait agir sur la scène qu’elle s’était choisie, la seule convenant, selon elle, à la dimension solennelle de son acte. Il faudrait aller trouver Marat dans l’intimité de son logis et le tuer sur place. Il y aurait sans doute moins de gloire à cela mais la jeune femme n’est pas disposée à renoncer pour autant.
Au matin du Samedi 13 Juillet, elle quitte la petite chambre d’hôtel où elle est descendue depuis quelques jours. Elle entre dans la boutique d’un modeste marchand et y acquiert le couteau par lequel passe, croit-elle, le salut de son pays. Puis elle s’engage dans la rue des Cordeliers, à la rencontre de son destin.

La mort de Marat place les Girondins dans une position intenable. Les bannis de la Convention portent sur le geste de Charlotte un jugement très sévère mais réaliste. Louvet écrit :

« Si elle nous eût consultés, est-ce donc sur Marat que nous eussions voulu diriger nos coups ? Ne savions nous pas bien qu’il était alors tellement dévoré d’une maladie cruelle, qu’il lui restait à peine deux jours d’existence ? ».

Le constat est exact : la meurtrière a frappé un homme épuisé de souffrances, isolé et mal apprécié de ses collègues. Sa disparition importe bien peu à la cause des fédéralistes. Au contraire, elle offre pour Robespierre un martyr, un symbole. L’affaire ternit l’image des proscrits. Brissot et les siens basculent dans le camp de la contre- révolution. Ils incarnent le visage de cet ennemi intérieur que l’on pense dissimulé et prêt à détruire les réalisations de 1789. Charlotte donne à ceux qu’elle combattait l’occasion d’accélérer l’installation de la Terreur et du centralisme politique. Elle espérait supprimer Marat, elle le rend encore plus vivant qu’il ne l’était à la Convention. Mort et assassiné, le journaliste gagne une dimension mythique. Il n’est plus le personnage outrancier et marginal à propos duquel on ironisait. Il devient le père de la Montagne, l’innocente victime de comploteurs malfaisants. C’est d’ailleurs autour de cette image que David organise ses funérailles : Marat fait à la République le don son corps. Ce corps, rongé et abîmé, qui devient celui d’une nation blessée.

Quand ses juges la questionnent sur d’éventuelles complicités, l’accusée insiste : elle a agi seule. Personne n’ a guidé son geste. Le président du tribunal veut pourtant en savoir davantage : n’aurait-elle pas cherché à venger un amour brisé ? Se serait elle laissée entraîner sur les chemins du crime pour les faveurs d’un amant ? L’attitude des magistrats révèle toute l’ambiguité du rapport que la Révolution entretient avec les femmes. Les Françaises se sont très tôt engagées dans les évènements de 1789. Présentes sur les pavés de la Bastille, le 14 Juillet, elles ramènent de Versailles la famille royale en Octobre. Tout autant enthousiastes que les hommes le jour de la fête de la Fédération, elles s’exposent à la fusillade du 17 Juillet 1791 ou du 10 Août 1792, aux Tuileries. La politique est aussi leur affaire. Lectrices des grands journaux parisiens, on les découvre spectatrices des séances agitées de la Convention. Certaines s’improvisent excellentes oratrices, réfléchissent et débattent. Olympe de Gouges marque le temps de sa personnalité (Elle fait rédiger une déclaration des droits de la citoyenne en 1791). Mais elle n’est pas la seule. Beaucoup de députés, toute tendances confondues, admettent ce qu’ils doivent au dévouement de leurs épouses. Derrière un Camille Desmolin, un Roland, il y a l’action aussi énergique que discrète d’une femme attentive. Malgré tout, la Révolution reste aux hommes. Les Etats Généraux, la Constituante, la Législative, la Convention sont des assemblées masculines. Les citoyennes participent au début de la presse moderne, s’informent, commentent les décisions du pouvoir. Mais nul n’envisage de leur offrir la possibilité d’exprimer un choix, au moment des grands rendez vous électoraux.

De sa manière bien étrange, Charlotte Corday s’impose à l’opinion publique. La jeune meurtrière trouble le tribunal. Les magistrats admettent mal qu’une fille, à peine sortie de l’enfance, ait pu agir de sa propre initiative. Comme s’il lui avait nécessairement fallu un mobile passionnel pour commettre l’irréparable. Le geste sanglant conforte les révolutionnaires dans leurs conviction : les femmes et la politique ne font décidemment pas bon ménage.
Pourtant, quoique puissent en penser ses juges, Charlotte a pris seule la décision de son acte. Personne ne lui connaît de liaisons sentimentale. A Caen, elle n’a pas manqué de galants. Mais, toute entière à ses passions girondines, elle ne s’est jamais véritablement souciée des quelques admirateurs réunis autour d‘elle.

Le réquisitoire et les plaidoiries sont vite expédiées. L’accusée est condamnée à mort. Comme toutes les décisions du tribunal révolutionnaire, la sentence est exécutoire le jour même. Charlotte regagne les murs misérables de sa cellule pour quelques heures encore. Les dernières. Elle ne manifeste pas d’émotion particulière. Elle écrit sur l’acte d’accusation qu’on présente à sa signature des mots de reproche pour Maître Doulcet. Plus tard, un prêtre vient offrir ses services. Charlotte décline poliment l’offre : se sent-elle à ce point apaisée qu’elle estime ne rien devoir confesser ? C’est possible.

Un peintre, Hauer, arrive à son tour : l’artiste porte avec lui un portrait inachevé de la condamnée. Un portrait commencé aux premières minutes du procès mais qu’il n’a pu terminer faute de temps. Il voudrait en corriger les derniers détails. Charlotte accepte volontiers. Instant irréel que cette ultime séance de pose à quelques heures de mourir. La jeune femme s’installe tranquillement en face de son visiteur. Elle rassemble les mèches désordonnées de sa coiffure, redresse le buste. Le plus naturellement du monde, sans que sa voix ne trahisse le moindre accent de nervosité, elle explique les derniers préparatifs de son exécution. Parfois, elle s’approche de la toile pour rectifier un coup de pinceau ou donner un conseil puis retourne s’asseoir et poursuit la conversation.

A cinq heure, la porte de la cellule s’ouvre brutalement. Charlotte a un cri de protestation indigné :

« Quoi ? Déjà ?

Elle se ressaisit pourtant aussitôt et se laisse confier au bourreau. C’est l’instant de la sinistre toilette. Le plus terrible, sans doute. Les gestes du maître des basses oeuvres (Comme on disait autrefois) sont précis et rapides : quelques coups de ciseau pour échancrer la robe et dégager la nuque d’une chevelure encombrante.
Un moment plus tard, Charlotte, les mains liées dans le dos, grimpe sur une charrette ordinaire . Le trajet jusqu’à la place de la Révolution où la guillotine dresse son abominable silhouette paraît une éternité . Tout le long du parcours, la jeune femme se tient debout, attentive à maintenir son équilibre. Au bourreau venu avant le départ lui proposer un petit escabeau pour la soutenir, elle a opposé un refus poli : une manière de montrer à la foule rassemblée sur son passage que décidemment, elle ne regrette rien. Jusqu’au bout, la petite Normande conserve intacte sa détermination et l’ incroyable conviction d’avoir agi pour le salut du pays.

L’après midi de ce 17 Juillet 1793 a été très chaud. Une averse orageuse balaye brièvement les pavé de la chaussée. L’épais rideau de pluie n’a pourtant pas raison des Parisiens venus assister à l’exécution. Charlotte semble ne pas remarquer les grosses gouttes d’eau qui perlent sur son visage. Des mèches de cheveux humides glissent le long de ses joues. La robe écarlate (celle des parricides) et toute trempée, que lui ont fournie les officiers républicains, colle à sa peau et dévoile les contours de son anatomie.
Le tombereau atteint enfin la place de la Révolution. L’échafaud surgit, sombre et lugubre. Le bourreau cherche à dissimuler un peu encore le terrible couteau (Sans doute par humanité), la condamnée proteste :

« Je n’en ai jamais vu ! J’ai bien le droit d’être curieuse !

Des années plus tard, quand il signe la rédaction de ses mémoires sanglantes, Sanson décrit les derniers moments de Charlotte Corday. Il y évoque son calme extraordinaire, son impassibilité, même quand parviennent jusqu’à elle les cris de la foule en colère.
La jeune femme paraît presque vouloir hâter sa propre fin. Elle gravit les marches du tragique escalier sans un soutien puis s’avance seule vers la bascule. L’instant d’après, le couperet tombe en un claquement sec et définitif. Selon le récit laissé par le bourreau, l’un des assistants, certain de recueillir les acclamations du public rassemblé, récupère la tête au fond du panier et lui administre un violent soufflet. La suppliciée en aurait elle rougie d’indignation comme le précisent des témoins de la scène ? Le geste est en tous les cas mal venu. Il provoque dans l’assistance un mouvement d’indignation et coûte à son auteur quelques jours de prison. Son acte expié, Charlotte redevenait une femme respectable.

Depuis l’après midi du 17 Juillet 1793, beaucoup de choses ont été dîtes et écrites sur la personnalité fascinante que fût la jeune Normande.
Le crime n’a certes pas sauvé les Girondins. Bien au contraire, il précipite sur le moment l’installation de la Terreur et son corollaire de tragédies. Charlotte Corday pensait naïvement que la disparition de Marat briserait l’effroyable logique des meneurs montagnards. En cela, elle s’est sans doute lourdement trompé. Son geste offrait aux partisans d’une République radicale le prétexte d’ en finir avec leurs adversaires.
Au delà de son erreur politique, la jeune fille devient l’objet d’une certaine admiration. Son sacrifice et sa détermination jusqu’au pied de l’échafaud tire au député Vergniaud, proscrit comme ses camardes, une belle formule :

« Elle nous tue mais elle nous apprend à mourir ».

André Chénier, victime malheureuse du couperet quelques jours seulement avant la fin de Robespierre, lui consacre des vers exaltés. La plume du poète supplicié recompose un Marat sanglant et brutal (La puissance des mots employés rappelle l’imagerie que les Girondins mettaient en oeuvre dans leurs discours), bien étranger au martyr assassiné du peintre David. Le geste parricide de Charlotte devient l’acte salvateur par lequel passe nécessairement le retour de la concorde nationale.

Au moment de la Monarchie de Juillet, le souvenir de la jeune femme se charge d’une dimension symbolique nouvelle parce qu’elle incarne l’idée d’une Révolution modérée à laquelle Louis- Philippe croit profondément.
La III° République lui réserve néanmoins un portrait très sombre : meurtrière d’un député élu et d’une personnalité essentielle de cette République dont le régime installé au lendemain de la défaite du Second Empire s’évertue à dresser la légende glorieuse, la condamnée de 1793 rappelle l’heure des divisions tragiques de la Nation. Marat retrouve à cette époque une respectabilité dont le pouvoir orléaniste l’avait privé : revus à la lumière de l’idéologie officielle du pouvoir, ses discours outranciers et véhéments témoignent d’un engagement sincère. On oublie ses attitudes extrêmes, son isolement à la Convention pour en faire l’homme du peuple et des Sans Culottes.

Le XX° siècle réinterprète à sa manière les deux personnages. Ironie du destin peut être, les Nazis s’emparent des évènements survenus le 13 Juillet 1793. Une pièce de théâtre jouée à Berlin en 1936 reconsidère l’affaire à travers le prisme des théories racistes du pouvoir hitlérien. Marat et Charlotte Corday ne sont plus envisagés sous l’angle de leur action politique. L’ Ami du Peuple devient le sémite corrompu et manipulateur (Une image que le III° Reich élabore patiemment) assassiné par une jeune femme présentée selon les canons de la race aryenne. Les enjeux du spectacle sont évidents : à travers le souvenir reconstruit d’une période troublée, il s’agit de porter sur le voisin français un regard ironique et moqueur. Les désordres de la Terreur ne rappellent-t-ils pas les difficultés d’une III° République que les Nazis considèrent rongés par le judaïsme et les dérives de la démocratie ?

La diffusion d’un téléfilm récent sur une chaîne de la télévision a dressé de Charlotte Corday le portrait d’une femme moderne, engagée dans les affaires politiques de son temps. Résolue à défendre ses idées, certaine de la légitimité de son acte, elle affronte un monde masculin ne lui reconnaissant aucune capacité à développer ses propres opinions. Les images réalisées dévoilent finalement une jeune fille victime des intransigeances de son époque. La réalisation offre sans doute une lecture des évènements déformée : un Marat résumé au seul aspect outrancier de sa personnalité sans que ne soit véritablement abordé le contenu de sa réflexion ; une Charlotte Corday ramenée à la dimension d’une femme jugée sans équité et sans compassion (Ce qui paraît inacceptable quand l’on néglige le contexte politique de 1793).

La petite Normande, une victime de la Terreur ? C’est peut être l’image que le XXI° siècle conservera de celle qui un soir vint frapper chez l’Ami du Peuple. Mais, n’est ce pas prendre là le risque d’un paradoxe ? N’est-ce pas oublier un peu trop vite que la jeune femme fût d’abord la meurtrière d’un homme épuisé par la maladie ? Un crime commis au nom d’une révolution modérée. Ici, sans doute, résident les contradictions de Charlotte Corday...