Un roi à redécouvrir : Louis XIII.

Voltaire disait de lui :

« Malade triste, sombre, insupportable à lui-même ».

Michelet écrivait à son sujet :

« Maigre Jupiter à moustache pointue ».

Le propos est incisif, un brin cruel. Mais il révèle combien, aujourd’hui encore, la personnalité de Louis XIII mérite la réhabilitation à laquelle elle n’eût apparament pas droit. Les historiens ne comprirent jamais tout à fait Louis XIII. On lui opposa la figure écrasante d’un Richelieu. On en fît ce souverain médiocre, indécis et mélancolique qu’il ne fût pas. On le jugea sans beaucoup de volonté et certains se plûrent à conserver de son règne le seul souvenir du puissant cardinal.

Portrait injuste ? Oui, sans doute. Les spécialistes du XVII° siècle français soulignent à juste titre que l’on ne peut réduire Louis XIII et sa politique aux jugements orientés de quelques biographes mal informés. Le souverain prépara beaucoup plus qu’on ne le crût longtemps l’organisation de cette monarchie administrative sur laquelle devait reposer par la suite le pouvoir absolu du Roi- Soleil.

Image inexacte. A qui en attribuer la responsabilité ? A Voltaire ? Sûrement. Mais d’autres ne sont pas en reste. Que l’on relise les pages d’un Dumas (Celles des Trois Mousquetaires) et l’on découvrira les traits de ce monarque terne que Michelet décrit dans sa très longue histoire de France. La vision d’un homme d’Etat sans envergure que le charisme rayonnant de Richelieu éclipse. Une vision chère à Victor Hugo puisque le génial écrivain explique :

« Il (Richelieu) est le flambeau. Le roi (Louis XIII), c’est la lanterne qui le sauve du vent sous sa vitre un peu terne.... ».

Une vision également très répandue au coeur même des manuels scolaires de l’école républicaine. Les chapitres et leurs intitulés se succèdent, identiques à eux- mêmes au cours des générations : « La France de Richelieu », « Les réformes de Richelieu », « Richelieu et la Noblesse », « L’oeuvre de Richelieu ». Comme si Louis XIII n’avait pas été davantage que le spectateur passif du pouvoir. Comme si, jusqu’en 1642, Richelieu avait décidé de tout sans jamais devoir tenir compte des opinions de celui à qui il devait pourtant sa carrière.

Louis XIII, un roi méconnu, mal jugé, cela est à peu près sûr. Pourquoi ?
Certes, il y a la personnalité encombrante du Cardinal. Mais l’explication ne suffit pas. Malgré ses réussites au service de la Monarchie, ses décisions avisées, Sully n’a jamais voilé la postérité du « bon roi Henri IV ». Les deux hommes ont travaillé ensemble. La mémoire collective les associe étroitement comme si isolés, l’un et l’autre, ils ne pouvaient conserver leur part de souvenir.

Louis XIII et ses graves soucis de santé ont en revanche profondément marqué les esprits. Le souverain naît presque malade. Les désordres intestinaux dont il souffre jusqu’à sa mort (sans doute les manifestations extrêmes d’une affection de Crohn) n’en finissent pas de se compliquer. Une crise aïgue laisse présager le pire à l’époque de ses 26 ans. Il se rétablit de peu mais les douleurs ne lui laisseront plus un moment de répit.
Une constitution fragile, un teint pâle, une faiblesse physique chronique, les historiens ont parfois eu la tentation de ne retenir que cela. En oubliant souvent un peu vite que le roi fût à ses heures un chef de guerre valeureux, partageant volontiers le quotidien difficile de ses troupes, couchant la nuit à même la paille d’une grange, exposant sa personne au danger de la mitraille.

Louis XIII doit-il finalement sa réputation de souverain effacé aux deux règnes prestigieux qui encadrèrent son existence ? La question est légitime. Il n’était pas évident de succéder à un Henri IV. Il n’était pas plus simple de précéder un Louis XIV. Le prince béarnais sût accomplir ce que les derniers Valois n’avaient pu réaliser avant lui : la réconciliation d’un royaume épuisé par quarante années de luttes religieuses, la restauration d’un Etat monarchique sûr de lui-même et de ses possibilités, la reconstruction économique d’un pays en quête de renouveau et de repos.
Le maître de Versailles eût pour sa part le goût du pouvoir et de sa mise en scène. Il imprima de sa personnalité charismatique la seconde moitié du XVII° siècle. Il laissa après son départ une oeuvre immense dont le petit Louis XV et le Régent reçurent l’héritage.

Fils d’un roi qui rendît la France à elle-même, père d’un roi autoritaire et certain de sa gloire, Louis XIII peine aujourd’hui encore à trouver la place qui lui revient. Son règne est longtemps passé inapperçu. Les historiens ne s’y sont jamais beaucoup attardés. Pourtant les années 1610-1643 ont à coup sûr poursuivi les réalisations de Henri IV. Elles ont aussi préparé et annoncé l’heure de Louis XIV.
Tout autant que Richelieu, qu’il appréciait pour ses qualités politiques, le souverain fût convaicu de la nécessité qu’il y avait à développer une administration moderne à travers laquelle l’Etat pourrait imposer son autorité.

Louis XIII, caractère sans envergure ? Victime de constantes indécisions, de perpétuels atternoiements ? Le portrait ne résiste pas à la lecture des quelques récits fournis à son propos. Confronté très jeune aux réalités quotidiennes du pouvoir, le Bourbon ne manqua jamais, quand il le fallait, de dévoiler aux siens la nature profonde de son tempérament. Ses accès de colère, la brutalité de ses décisions purent marquer les esprits de la Cour. Mais Louis XIII tenait à rappeler qu’il était le maître du royaume. Le sacre de Reims faisait de lui le premier personnage du pays. Il n’avait à rendre compte de son gouvernement qu’à Dieu seul et, à ce titre, sa politique ne pouvait souffrir aucune contestation. Cela, il convenait de ne pas l’oublier.

L’assassinat de Concini, le 24 Avril 1617, retentit indiscutablement comme l’une des ruptures essentielles du règne. Le meurtre du favori achève une période. Il en ouvre une autre. Louis XIII le confie d’ailleurs lui-même à ses familiers : désormais libéré de cet aventurier italien qui ne lui a épargné aucune humiliation, il entend bien exercer seul ce pouvoir dont on l’a si longtemps privé.
Premier éclat d’autorité. D’autres suivent, comme autant de témoignages donnés à ceux qui douteraient encore que le roi ne fût pas cet homme effacé dont les romans de Dumas décrivent le portrait sans beaucoup de complaisance.

Marie de Médicis, c’est l’autre affaire de Louis XIII. Une affaire en vérité bien compliquée. Troublante personnalité que cette princesse italienne arrivée de Florence pour épouser Henri IV. Marie aime le pouvoir passionnément. Non pour lui-même mais pour ce qu’il représente : des richesses, des récompenses, des titres, du prestige. Les historiens la jugent frivole, légère, privée d’intelligence politique. Il y a sans doute du vrai dans tout cela. Elle déploie néanmoins assez de talent pour conduire la Régence et placer autour d’elle, aux postes les plus lucratifs, ses protégés, les Concini en tête. Pour son fils ainé, elle n’a guère d’affection (Elle lui préfère depuis toujours le cadet de la famille, Gaston d’Orléans) et le tient dans un mépris que la Cour a bien noté. La disparition de son protégé italien l’éloigne du pouvoir. Louis XIII ne lui pardonnera jamais complètement les séances orageuses du Conseil au cours desquelles il dût supporter son ironie et ses remarques moqueuses. Entre le fils et la mère, les relations atteignent un tel point de rancoeur qu’il faudra toute l’habilité d’un Richelieu pour obtenir du souverain et de la vieille reine une réconciliation lourde d’arrières- pensées (Et passagères...). Un jeu compliqué dont le cardinal retire finalement un poste de principal ministre au service de la Couronne. Les retrouvailles n’auront du reste qu’un temps. Marie ne saura pas résister bien longtemps à ses démons. Remerciée le soir de la Journée ds Dupes, elle achèvera son existence en exil, à Cologne.

Louis XIII et Richelieu. Les rapports qu’entretiennent les deux hommes jusqu’à la disparition du cardinal en 1642 produisent aujourd’hui encore une littérature abondante. Les manuels scolaires de la III° République dévoilaient à travers leurs pages le tableau d’un monarque aux ordres de son ministre. Qui ne connaît pas la belle gravure, mille fois reproduite, du roi installé à son bureau, concentré sur les notes que lui dicte Richelieu par dessus l’épaule, comme un instituteur se pencherait sur le travail de son élève ? Image d’Epinal demeurée célèbre et pourtant inexacte que les historiens critiquent à présent.

L’ancien évêque de Luçon sait ce qu’il doit à son maître. En 1630, alors qu’il pense l’heure de sa disgrâce arrivée, Louis XIII le retient finalement auprès de lui. La « Journée des Duppes » est sans doute un grand moment du règne. Elle marque d’une part la rupture définitive (et théâtrale) entre Marie de Médicis et le cardinal (Le second devait à la première son ascension politique avant que ne survienne le temps des brouilles). Elle consacre d’autre part le discrédit de la Reine- Mère et la victoire de son adversaire résolu. Désormais, le ministre ne devait plus quitter la compagnie du souverain.

Entre Louis XIII et son serviteur, les relations ne sont jamais très simples. Les humeurs royales varient au grès de la maladie. Les coups de colère assombrissent la fin du règne et compliquent la position de Richelieu. L’homme l’a d’ailleurs bien compris. Evoquant les tensions qui quelques fois surgissent à l’occasion d’une séance de travail, il confie à son entourage proche : « Il m’est bien plus facile de conquérir des territoires que les quatre pieds carrés du cabinet de Sa Majesté ». La remarque révèle combien le cardinal saisit la fragilité de sa position à la Cour. Une position patiemment conquise que la seule parole du roi peut ruiner. Louis XIII reste le maître en tout, le prélat ne l’oublie pas. Certes, la méfiance et les doutes qui le dévorent le conduisent à faire surveiller de près la reine Anne d’Autriche dont il se méfie. Mais jamais il ne perdra de vue que sa
carrière politique dépendait du monarque et des faveurs que celui-ci déployait.

L’ENFANCE D’UN ROI AUTORITAIRE.

Louis XIII naît le 27 Septembre 1601, au château de Fontainebleau. Les historiens sont remarquablement bien informés de ses premières années (Pour l’époque, cela est plutôt rare). Jean Hérouard, appelé auprès du dauphin dont il est le médecin personnel (Il le demeure d’ailleurs jusqu’à sa mort en 1628), laisse les six volumes d’un journal où il consigne dans le moindre de ses détail la vie intime du patient dont on lui a confié les soins. Le vieux savant a derrière lui une longue carrière passée au service des Valois. Il soigne Charles IX puis Henri III, assiste au massacre de Blois (Le 23 Décembre 1588, le roi fait assassiner le duc de Guise et le cardinal de Lorraine). Henri IV lui conserve sa confiance et place l’héritier de la dynastie entre ses mains expertes.

Louis XIII vit les débuts de son existence au palais de Saint- Germain-en- Laye. Il y partage avec ses frères et soeurs les jeux et les préoccupations de l’enfance. Néanmoins, les frasques conjugales de son père le confrontent très vite à des réalités douloureuses. Henri IV, que chacun à la Cour sait grand séducteur, multiplie les liaisons (Gabrielle d’Estrée, Henriette d’Entragues) et laisse à sa mort plusieurs bâtards. Les nouveaux-nés sont élevés en compagnie des princes légitimes (Certains obtiendront plus tard des titres prestigieux tels César et Henri, devenus respectivement duc de Vendôme et duc de Verneuil). Le dauphin l’accepte mal. Ses colères violentes, ses éclats d’autorité témoignent de ce en quoi les psychologues modernes verraient sûrement une profonde souffrance. Le petit garçon impose à ses compagnons une personnalité déjà marquée. Il a sans doute dès cette époque une haute opinion de ce qu’il représente et du rang qu’il tient. Il est le futur héritier de France, il veut le montrer.
Les arts militaires intéressent sa curiosité. On lui fabrique une petite armure, on lui offre ses premières épées. Il parade dans les jardins du château, tel un général à la tête de ses troupes. Il a le goût du commandement. Ses compagnons se prêtent de plus ou moins bonne grâce aux ordres qu’il réserve pour chacun. Quelques fois, la garde du palais accepte ses jeux et exécute sous son regard sévère de savantes manoeuvres. On observe cela, amusé. Mais on le pressent aussi déjà : le petit garçon saura plus tard imposer sa personnalité.

Louis XIII a profondément aimé son père. Henri IV témoigne d’ailleurs à ses enfants un attachement d’autant plus remarquable que, bien après, le petit Louis XIV, lui, recherchera en vain l’affection d’un père disparu trop tôt. Le roi surveille l’éducation des prince, il se tient informé de leurs progrès et de leurs premiers pas. Il peut à l’occasion déployer beaucoup de rudesse et exiger le fouet pour un écart de conduite. Mais il sait aussi consacrer une partie de son temps aux pensionnaires de Saint- Germain. La scène est d’ailleurs restée célèbre : un jour que l’ambassadeur du doge de Venise se présente au Louvre pour un entretien officiel, il trouve le souverain à quatre pattes, le dauphin juché sur son dos.

Louis XIII quitte ses frères et soeurs en 1609 et s’installe à la Cour. Il n’a pas encore huit ans. On songe pourtant déjà à son éducation politique. Nouveaux repères, nouvel univers. Et puis brutalement, ce 14 Mai 1610, on vient annoncer le pire : quelques heures plus tôt, un étrange personnage, posté rue de la Feronnerie, s’était jeté sur le roi Henri à bord de son carosse, un couteau dissimulé sous les plis de sa cape. Le souverain n’avait pas survécu à ses blessures. L’attentat de Ravaillac traumatise à jamais le prince. Hérouard, en observateur attentif de l’évènement, révèle dans ses carnets ce jour-là les larmes d’un enfant éperdu à qui l’on révèle sans ménagement la mort de son père.

1610-1617 : LES ANNEES DE LA REGENCE ET DE CONCINI.

Le geste meurtrier de Ravaillac produit, on s’en doute, beaucoup d’émoi. Les nouvelles se bousculent aux portes du Louvre : le coup de poignard, l’arrestation du criminel, le décès du monarque, le transport de son corps sanglant jusqu’aux appartements royaux.....
La Reine laisse aller ses pleurs et des témoins de la triste journée notent que ses cris désespérés courent le long des couloirs du palais.
Pourtant, les impératifs politiques de la succession s’imposent sitôt l’évènement connu. Henri IV vient peut être de disparaître mais l’Etat, lui, demeure. Les premières discussions s’engagent, deux heures à peine après l’assassinat. Louis XIII n’a pas encore atteint l’âge de la majorité. On songe à organiser une régence.
Qui y siégera ? On pense naturellement aux princes de sang. Condé dispose des plus solides arguments. Mais, il n’est pas sur place. (Il est parti à Bruxelles mettre son épouse à l’abri des avances du souverain défunt). Le comte de Soissons pourrait lui aussi prétendre au pouvoir. Quelques démélés avec d’autres courtisans pour une sombre affaire de préséance le tiennent éloigné de Paris. Il y a aussi Conti. Il est bègue, sourd et à moitié idiot. On l’oublie.

Les larmes de la reine bouleversent la Cour, mais Marie de Médicis conserve à l’esprit ses intérêts propres. Elle s’en va trouver le Parlement au Couvent des Augustins et demande à ce que l’assemblée désigne dans les délais les plus brefs un gouvernement. La veuve éplorée dispose du soutien des magistrats. Ceux-ci ne font aucune difficulté à lui confier le pouvoir au nom du petit Louis XIII. L’affaire est vite conclue (Le duc d’Epernon, épée en main, invite d’ailleurs les juges à presser leurs débats). Ce qui a première vue pourrait choquer (On se préoccupe déjà de la succession du roi Henri IV alors que le cadavre de celui-ci n’est pas encore froid) témoigne pourtant d’une clairvoyance politique essentielle. En de tels moments, il est toujours à craindre que ne se produise une usurpation. N’importe quel aventurier ambitieux, pour peu qu’il soit soutenu de forces militaires ou d’une puissance étrangère, pourrait tenter le pari d’un coup de force. Le meurtre de Henri IV laisse craindre l’exécution d’un complot préparé en grand secret. Qui sait si Ravaillac n’est pas l’agent de personnalités puissantes, résolues à abattre la maison des Bourbons ? Le roi défunt ne manquait pas d’ennemis. La campagne qu’il préparait contre les Habsbourgs d’Autriche lui valait depuis un moment déjà de profondes inimitiés. Aussi surveille-t-on plus particulièrement, ce soir du 14 Mai 1610, l’ambassade d’Espagne. Des troupes se placent aux points stratégiques de la capitale. Mais aucune nouvelle alarmante ne parvient au Louvre (L’interrogatoire de Ravaillac quelques jours avant son terrible supplice n’ apporte d’ailleurs aucun élément permettant de conclure à l’organisation d’une conjuration internationale. Le criminel, un exalté, on s’en rend compte assez rapidement, a agi de sa propre initiative).

Une tâche compliquée attend la régente. D’une part, il lui revient de maintenir la paix civile entre les Catholiques et les Protestants (Ce qu’elle s’emploie à faire très vite en confirmant l’Edit de Nantes et les garanties qu’il offre aux réformés). Elle doit d’autre part garder un oeil attentif sur les grandes familles princières du royaume. Beaucoup pourraient vouloir profiter de la minorité royale et contester l’autorité d’un Etat monarchique en construction. Enfin, des questions de politique extérieure restent sans solution : l’Espagne demeurera-t-elle l’ennemie à abattre ? Poursuivra-t-on les desseins béliqueux de Henri IV aux frontières du royaume ?
Autant de dossiers à étudier, autant d’interrogations à résoudre. Marie de Médicis n’est pas son époux. Elle n’est pas non plus Catherine de Médicis et dévoile bien moins de talent que son aieule à conduire le gouvernement. Les historiens soulignent ses incapacités, son indolence, son avidité. On la taxe volontiers de légèreté, de frivolité. On la soupçonne aujourd’hui encore de n’avoir pensé qu’à ses intérêts propres. Le portrait est peut être un peu sévère quoique sans doute exact à certains égards.

Les rênes du pouvoir en main, la souveraine place aux postes essentiels de l’Etat (Et donc aux plus lucratifs....) ses amis et ses protégés. On peut évidemment le lui repprocher mais, les années suivantes, Richelieu, Mazarin, Colbert ou Louvois ne feront pas autrement. La pratique est ancienne (Catherine de Médicis l’a éprouvé au XVI° siècle) : réussir sa carrière politique au service du roi implique que l’on soit à la tête d’un vaste réseau d’obligés et d’amis que l’on récompense par l’octroi de pensions ou de charges. A la Cour, les hostilités sont parfois telles qu’il vaut mieux songer à préserver ses arrières.
Le problème est que Marie s’entoure bien mal. Depuis longtemps déjà, elle porte une affection toute spéciale à son amie d’enfance et soeur de lait, Léonora Galigaï, italienne comme elle, venue la suivre en France au moment de son mariage. Léonora n’est pas plus dangereuse qu’une autre mais elle a épousé un aventurier florentin Concino Concini, personnage ambitieux et surtout très intéressé. L’ascension politique de la reine est une aubaine pour le couple. Elle ouvre au nouveau favori le chemin du conseil et place entre ses mains avides une fortune colossale.

Sur Concini, tout a été dit, tout a été écrit. De son vivant même, il est la cible de très violents pamphlets. Ses adversaires, plus nombreux à mesure qu’il s’enrichit et peuple le gouvernement de ses créatures, lui repprochent un goût excessif pour l’argent. Malversations financières, détournements, accaparement des caisses de l’Etat, compromission avec les ennemis du royaume, aucune accusation ne lui est épargné. On le juge incapable de diriger le pays et surtout coupable de tromper la confiance du roi. Ses origines italiennes lui valent beaucoup d’hostilité.
Qu’en est-il vraiment ? Concini est-il ce personnage si peu aimable que les témoignages de l’époque décrivent ? Il est sûr que l’homme s’est largement récompensé des services rendus à la Couronne. La reine lui octroie la dignité de Maréchal, le gouvernement de Péronne, Montdidier et Roye. Il achète le marquisat d’Ancre avant d’être nommé Premier Gentilhomme de la Chambre. Cette rapide promotion sociale déchaîne bien évidemment les rancoeurs. Mais d’autres que lui ont en leur temps mêlé des intérêts personnels et à une carrière politique. A sa mort, en 1661, Mazarin laisse cette fortune immense qu’il répugnait à devoir quitter et qu’il avait accumulé depuis son entrée au gouvernement. Avant lui, Richelieu ne s’est pas oublié non plus. Après lui, Colbert saura tout autant se satisfaire.
Les estimations réalisées du trésor amassé par Concini révèlent que le favori italien abandonne à sa mort bien moins de richesses que ses adversaires le supposaient. On a vraissemblaement surestimé ses patrimoines fonciers et financiers

Quel bilan dresser de son action au service de l’Etat ? En matière de politique extérieure, l’homme encourage tout autant que la reine les possibilités d’un rapprochement avec l’Espagne catholique (Rapprochement qui aboutit en 1615 aux mariages princiers de Bordeaux). Les milieux protestants en conçoivent de très vives inquiétudes. Néanmoins, en ce début de XVII° siècle, le voisin pyrénéen demeure redoutable. La France, encore convalescente des guerres de religion, n’est pas en mesure de soutenir une campagne militaire contre Philippe III.
A l’intérieur du royaume, Concini poursuit ce que Henri IV avait commencé avant lui : la construction d’un Etat monarchique renforcé et certain de ses moyens. Une construction que complèteront les plus importantes figures du siècle un peu plus tard mais qui heurte profondemment la Noblesse et ses intérêts. De puissants lignages (Les Condé, par exemple) profitent de la minorité du souverain pour révéler leurs ambitions et s’imposer au gouvernement.
Le Florentin, comme bien des serviteurs du pouvoir, affronte à la Cour un puissant parti de mécontents. Ses origines étrangères et modestes lui interdisent, du point de vue de la vieille aristocratie, toute prétention à conduire les destinées du pays. Les coutumes issues du passé (On se souvient de cette époque ancienne où le roi, suzerain suprême de la pyramide féodale, gouvernait entouré de ses seigneurs) réservent ce privilège aux princes de sang.

Les Grands, Condé en tête, acceptent mal l’influence de Concini auprès de la reine. Condé n’est pas n’importe qui. Il est le descendant direct de Saint- Louis. A ce titre, il pourrait prétendre au Trône si les Bourbons venaient à disparaître sans héritier. Les décisions de la régente suscitent autant sa crainte que ses protestations. Passé à la religion réformée, il critique les propositions de rapprochement offertes à l’Espagne. Il exige d’autre part la réunion des Etats Généraux : l’occasion lui paraît trop belle de condamner les décisions d’un gouvernement dont les ministres, à la solde du favori italien, ont évincé les membres légitimes, les Nobles. La proclamation qu’il fait publier en 1614 à l’encontre du pouvoir retentit comme une levée d’arme générale. Concini et ses amis sont les premiers visés. Les seigneurs les plus en vue du royaume s’engagent dans l’aventure. Marie de Médicis n’a pas les moyens militaires et financiers de conduire une guerre contre Condé et son parti. Elle choisit de négocier au traité de Sainte- Ménéhould le 15 Mai 1614. Si elle refuse de renoncer aux mariages royaux dont elle prépare l’organisation pour l’année suivante, elle consent à rassembler les Etats- Généraux.

L’arrivée des députés des trois ordres à Paris au mois d’Octobre 1614 précède de très vifs débats. La Noblesse présente ses revendications : les travaux de la justice et le contrôle des tribunaux appartienent aux gentilshommes. Le Tiers- Etat ne doit se consacrer qu’à ses seules activités traditionnelles : produire et nourrir le royaume. La vénalité des offices judiciaires et l’hérédité des charges (par lesquelles les milieux de la bourgeoisie urbaine réussissent à pénétrer le monde parlementaire puis à s’y maintenir sur plusieurs générations) doivent être supprimées. Les membres concernés répliquent aussitôt et réclament, qu’en contrepartie, les pensions accordées à la Cour soient abaissées. Quelques questions d’ordre religieux compliquent également les discussions (Tandis que le Tiers- Etat réclame l’inscription dans les cahiers de doléances d’un article soulignant que le roi demeure pleinement souverain en son royaume, le Clergé exige que l’autorité spirituelle du pape en France soit conservée et que l’on observe les décisions adoptées par le Concile de Trente. Ce dont ne veut d’ailleurs absolument pas le pouvoir).

Le dialogue s’achève sur un constat d’échec. Chacun des trois ordres exprime à la régente ses propres revendications. Celle-ci promet d’examiner les dossiers et de satisfaire les députés sur les questions les plus épineuses (La vénalité des offices, les pensions de la Noblesse et l’arrestation des conseillers corrompus. Ce dernier point vise précisément Concini et sa clique). Mais aucune des réformes attendues ne vient. En 1616, Condé et les grands féodaux préparent une autre révolte. La publication d’un nouveau manifeste contre le gouvernement de la Régence ouvre les hostilités. Marches militaires à travers les provinces du pays, pillages, ravages des campagnes contraignent Marie de Médicis à négocier une fois encore. Le traité de Loudun (Mai 1616) offre aux mécontents de nombreuses garanties en même temps qu’il fragilise la position de Concini.

Les concessions obtenues n’ont pourtant pas assagi Condé. Le prince ne se lasse pas de comploter. Son orgueuil, ses attitudes hautaines, ses perpétuelles manigances deviennent à un tel point insuppoortables que la reine le fait emprisonner à la Bastille. Sitôt connu de la capitale, l’évènement jette dans les rues la foule furieuse. Concini est la cible principale des protestaions. Quelques émeutiers exaltés forcent les portes de sa demeure et en saccagent l’intérieur. L’émotion s’appaise mais elle révèle combien le ministre italien cristalise sur sa personne les rancoeurs de l’opinion publique. A aucun moment il n’a été question de contester la légitimité royale. Comme souvent en de telles circonstances, la responsabilité du souverain n’est pas engagée. Les critiques portent essentiellement sur ses conseillers que l’on imagine corrompus et de très mauvaise intention.

La position de Concini est certes compliquée. Ses origines étrangères le desservent. Son goût pour l’argent ne lui sera jamais pardonné. Néanmoins, l’homme déploie beaucoup de maladresse quant aux rapports qu’il entretient avec le dauphin. C’est peut être l’une de ses erreurs les plus graves : l’aventurier florentin ne comprît jamais la personnalité véritable du jeune Louis XIII. Autant que Marie de Médicis, il multiplie les provocations. On se souvient de cette scène terriblement humiliante où, à l’occasion d’une séance au conseil, la Régente congédie vertement son fils et le met à la porte, lui demandant de bien vouloir aller « s’ébattre ailleurs ». Spectateur de l’incident, Concini imagine pouvoir agir de la sorte. Un jour qu’il rencontre l’adolescent dans un couloir du Louvre, il lui lance :

« Sire, Votre Majesté me permettra bien de me couvrir ».

Et sans même attendre de réponse, il dépose son chapeau sur la tête. Une autre fois, comme il apprend que Marie de Médicis n’a pas voulu donner au souverain mille écus, il s’en va le trouver et lui propose les quelques pièces de sa propre bourse. Le dauphin en conçoit une honte piquante et, naturellement, il refuse.

Mis à l’écart du pouvoir, isolé du reste de la Cour, livré à lui-même, Louis XIII murit en silence son dépit. L’amitié qu’il porte à Albert de Luynes, un petit noble venu de sa Provence natale pour conduire les services de la fauconnerie royale, éclaire son morne quotidien. L’homme a peut être une vingtaine d’années de plus que lui. Mais il partage sa passion des oiseaux de chasse et accepte de devenir le confident de ses doutes.
D’une conversation à une autre, Luynes finit par évoquer la disparition de l’encombrant Concini. Une disparition par laquelle l’affirmation politique du prince passe nécessairement. Louis XIII hésite pourtant. Risquerait-il un coup de force incertain contre le favori de sa mère ? L’histoire montre combien l’assassinat (ou plus simplement l’arrestation) d’un personnage aussi puissant que l’Italien peut produire à l’intérieur du royaume de graves désordres (Le souvenir d’un Henri III faisant exécuter le duc de Guise au château de Blois se rappelle sans doute à lui). Cela dit, l’arrogance du couple florentin paraît ne plus connaître de limites. (Un jour que le roi produit un peu de bruit dans sa chambre, Léonora Galigaï, logée au dessus, lui fait dire qu’elle a la migraine et qu’elle souhaiterait pouvoir se reposer. Ce à quoi Louis XIII réplique : « Si sa chambre est exposée au bruit, Paris est bien assez grand pour qu’elle en trouve une autre ».

Luynes prépare en secret les plans de la conjuration. Il s’associe quelques amis sûrs et les présente à son maître. Les discussions s’éternisent. Se débarasser de Concini, d’accord. Mais de quelle façon ? Faut-il publier une proclamation de rupture et prendre les armes contre le gouvernement ? Luynes pourrait mettre sa résidence d’Amboise au service du projet. Mais ensuite ? Qui peut garantir une victoire en cas de guerre civile ? L’arrestation du ministre italien ne vaudrait-elle pas mieux ? Mais il ne sera pas forcemment aisé de mettre la main sur lui. Concini ne se déplace jamais sans son escorte personnelle, une centaine de gentilshommes, d’obligés, de serviteurs résolus à le défendre quoi qu’il en coûte. Et s’il venait lui-même à se débattre ? Faudrait-t-il le tuer sur place ? On attend bien évidemment une réponse du roi. Le garçon tremble à la seule idée de commettre l’irréparable. Luynes insiste. Ses paroles rappellent au timide adolescent tout le mépris que Concini déploie à son égard. Lui, le souverain du royaume, l’oint du Seigneur.

Finalament on se décide à s’emparer du favori. L’action doit se produire au Louvre, à l’entrée du palais que l’on aura au préalable arangée en souriciére. C’est ici, entre la porte Bourbon et la porte de l’enceinte Philippe- Auguste, que Concini sera le plus vulnérable. L’opération est prévue pour le Dimanche 23 Avril 1617. Mais la question demeure, toujours sans réponse : comment agira-t-on si la victime du complot dévoile quelques véléités de défense ?
Déageant, fonctionnaire royal, tranche :

« Il faudra le tuer.

Naturellement, on guette la réaction du souverain. Louis XIII se tait. Il baisse les yeux. Les conjurés interprétent cela comme un consentement. Qui se chargera de la sinistre besogne ? M. de Mesme, lieutenant civil veut bien conduire l’arrestation du proscrit. Mais quant à l’assassiner de sang froid, il n’en est pas question. Le geste est trop grave. Finalement, le capitaine des gardes du corps, le baron de Vitry accepte la redoutable mission. Toutefois, il réclame que le roi donne, en présence de ses associés, un accord explicite. L’adolescent baisse les yeux, une fois encore. Cela suffit à convaincre tout le monde.

Le Dimanche 23 Avril, dans la matinée, Concini se présente aux portes du Louvre. On l’a informé qu’une affaire semblait se préparer et qu’il en était la cible principale. Le Florentin n’a pas eu d’autre geste que de hausser les épaules. Il le sait bien, Luynes ne le porte pas dans son coeur et fréquente depuis un moment déjà le roi. Mais tout à son orgeuil et surtout certain de ses appuis, il n’a pas estimé devoir s’en inquiéter. Luynes est un personnage sans volonté. Quand bien même aurait-il le désir de voir son adversaire disparaître, l’audace lui manquerait de passer à l’acte. En cela, Concini se trompe. C’est d’ailleurs là l’essentiel de son erreur politique : il sous-estime depuis longtemps la détermination de ses ennemis.

L’homme monte directement aux appartements de la reine. Louis XIII a bien précisé que rien ne devait être entrepris en présence de sa mère. Les conjurés patientent donc jusqu’à sa sortie. Mais coup imprévu, le favori emprunte un escalier auquel personne n’avait songé. Il faut remettre l’opération au lendemain.
Le Lundi 24 Avril, vers les dix heures du matin, Concini arrive comme à l’acoutumée entouré de son escorte. Il a revêtu de magnifiques vêtements brodés d’or. Il s’avance entre la porte de Bourbon et la porte de l’enceinte Philippe- Auguste. La lecture d’une lettre absorbe toute son attention. Vitry s’est porté au point stratégique et cherche du regard sa victime. La garde personnelle du Florentin est si compacte qu’il ne parvient pas à le distinguer de ses compagnons. Il s’apperçoit bientôt que celui-ci est passé juste sous ses yeux sans qu’il le remarque. Il fait volte face d’un bond, le rattrappe et pose sa main sur son épaule :

« Monsieur, le roi m’a commandé de me saisir de vous.

Concini le fixe incrédule. Il porte la main à son épée et fait un pas en arrière. Les conjurés venus auprès de Vitry imaginent que le puissant ministre se prépare à lutter. Son cri « A me » précipite les évènements. Cinq coups de feu claquent. L’homme s’effondre aussitôt, blessé à mort. Une balle l’a atteint entre les deux yeux, deux autres à la joue et à la gorge. Une avalanche coup pleut sur le cadavre. Vitry encourage ses amis :

« Tue, tue. »

Puis il crie :

« Vive le roi ! ».

L’escorte de la victime n’a pas un geste. Seuls deux gentilshommes saisissent leurs épées mais Vitry prévient :

« C’est de l’autorité du roi ! ».

Cela suffit à calmer les ardeurs. Quelques uns des gardes personnels du favori abattu s’empresse d’exprimer leur attachement au roi.

Louis XIII est le premier informé des évènements. Il se précipite à l’un des balcons du palais et lance pour Vitry :

« Grand merci, grand merci à vous ! A cette heure je suis roi !

Puis il donne ses premiers ordres :

« Dieu soit loué ! Me voilà roi ! Qu’on m’aille quérir les vieux serviteurs du feu roi mon père et anciens conseillers de mon conseil d’Etat. C’est par le conseil de ceux la que je me veux gouverner !

On vient annoncer à Marie de Médicis la mort de son protégé. La nouvelle ne lui tire aucune émotion particulière. Comme on lui demande si elle souhaite annoncer le drame à sa vieille amie Léonora Galigaï, elle répond :

« J’ai assez à faire moi-même ! Si on ne veut pas lui dire la nouvelle, qu’on la lui chante !

Et lorsque, enfin avertie, Léonora réclame que Marie la reçoive pour se consoler ensemble du désastre, la souveraine jette ces quelques paroles :

« J’ai assez à faire moi-même ! Qu’on ne me parle pus de ces gens-là ! Je leur avais bien dit qu’il y avait longtemps qu’ils dussent être en Italie !

Une telle attitude, une telle ingratitude ont de quoi choquer. Sans doute en des circonstances aussi dangereuses pour elle, Marie garde à l’esprit ses propres intérêts. C’est bien vers le roi qu’il faut se tourner maintenant. En tous les cas, le sort de Léonora Galigaï paraît définitvement scellé. Quelques soldats pénètrent sans douceur dans ses appartements. Tandis qu’on l’emmène pour la Bastille (où elle devait séjourner plusieurs semaines avant son exécution comme sorcière), quelques mains avides se saisissent des bijoux dont elle a en vain tenté de dissimuler la présence. Au même moment, on révèle à la capitale la disparition de Concini. Une foule, tout à la fois ivre de joie et de sang, se porte au Louvre où l’on a entreposé la dépouille du favori italien. La fureur populaire se laisse aller aux pires excès : trainé de rues en rues, lapidé, battu, le cadavre maudit est un moment pendu par les pieds. Puis un grand bûcher finit d’en consumer les restes au milieu de la liesse générale.
Le soir même, Louis XIII règle ses comptes. Entouré des courtisans venus l’applaudir et le saluer, le roi se répand en larmes de joie. Son triomphe est complet. Les rancoeurs accumulées depuis la mort de son père lui tire des remarques acerbes à l’égard du ministre italien. Il réserve pour l’assemblée réunie autour de lui :

« Je veux que vous me voyiez tous. Servez-moi bien ! Je vous serai bon roi !

Richelieu est présent sur place. En 1617, il n’est pas encore cardinal. Il dispose d’un petit évêché, sans gloire, celui de Luçon. Il a surtout fait le mauvais choix, celui de Marie de Médicis dont il est le protégé depuis ses débuts politiques. La fin de Concini retentit pour lui comme une défaîte définitive. Il ne peut rien espérer du nouveau maître, cela il le sait. Quand il s’avance à son tour pour rendre ses hommages, Louis XIII l’accable :

« Eh bien ! Me voilà débarasser de votre tyranie !

Et comme le prélat semble vouloir bredouiller une vague parole de regret, il achève :

« Allez, allez ! Otez-vous d’ici !

Richelieu se retire de la Cour peu après. L’homme n’a pourtant pas dit son dernier mot. Il reviendra au pouvoir sept ans plus tard. C’est là sans doute tout son génie.

Quand Marie de Médicis sollicite auprès de son fils une entrevue particulière, il lui fait dire sans plus de commentaire :

« Je suis trop empêché pour cette heure ! Ce sera pour une autre fois !

Désormais, il n’y a plus de doute possible, la France s’est découvert un nouveau maître.

1617-1624 : LOUIS XIII A L’EPREUVE DU POUVOIR.

Les fastes du triomphé passé, Louis XIII prend les commandes du pouvoir. Il fait remplacer les conseillers de sa mère par les anciens ministres de Henri IV. Luynes est sans doute, après son maître, le grand vainqueur de la journée du 24 Avril 1617. Le roi le conserve auprès de lui et récompense son dévoument par l’octroi de dignités prestigieuses (Le petit noble provençal devient duc et pair du royaume). Jusqu’à la disparition de celui-ci en 1621, l’adolescent garde pour son compagnon plus âgé une affection indefectible. Les historiens se sont beaucoup interrogés quant à la nature exacte des relations entre les deux hommes. Amour platonique ? Peut- être. Il est certain que Luynes réussit à se maintenir dans l’intimité du souverain et en contrôle strictement l’accès. Cette position privilégiée lui permet surtout d’imposer ses choix politiques. Il incarne en cela la figure traditionnelle du favori, comme pouvait l’être Concini au côté de Marie de Médicis. Aux XVI°- XVII° siècles, le favori est un personnage essentiel de la monarchie. Tout à la fois confident du souverain dont il partage les doutes et les secrets et conseiller plus ou moins avisé, il s’impose comme celui par qui l’on passe obligatoirement avant une entrevue royale. Il assume pour son maître les conséquences d’une politique mal comprise ou impopulaire. Les colères de l’opinion publique se cristalisent autour de lui. Il préserve de la sorte les fonctions sacrée du souverain. En Espagne, le système est particulièrement abouti. Philippe III s’appuie largement sur son favori, le duc de Lerme. En Angleterre, le duc de Buckingham joue un rôle similaire auprès de Charles 1er.
Luynes dévoile malheureusement peu d’intelligence politique. Les historiens le jugent médiocre souvent incompétent. Sa rapide ascencion auprès du roi lui vaut, comme Concini en son temps de profondes inimitiés. Les Grands s’agitent à nouveau et complotent. Cette fois, ils mettent à leur tête la Reine- Mère.
Marie de Médicis s’est éloignée de la Cour après le coup de force de 1617. Elle a rejoint sa résidence de Blois et paraît attendre des jours meilleurs. Le Duc d’Epernon prend quelques contacts avec elle et lui propose le commandement d’une révolte nobiliaire. L’italienne saisit l’occasion offerte et réussit à quitter son château, déjouant en même temps la surveillance de ses gardiens. Elle gagne le palais de son allié à Loches.
Pensant devoir appaiser le mécontentement des princes, Louis XIII fait libérer Condé de la Bastille en Octobre 1619. Mais les rancoeurs se cristallisent autour de Luynes et de ses amis. En 1620, la rupture est consommée. Plusieurs seigneurs mettent leurs troupes en ordre de marche et se rangent aux côtés de la Reine- Mère. Les protestations portent sur la politique conduite et visent essentiellement le favori.
L’armée royale rencontre les forces rebelles, aux Ponts-De-Cé. L’engagement est bref . Il s’achève par la victoire du souverain. Le conflit que certains contemporrains de l’époque qualifient de « drôlerie », parce qu’ on y voit une mère affronter son fils, précède la réconciliation entre Marie et Louis XIII. L’artisan principal en est Richelieu revenu de son exil en Avignon. Les négociations aboutissent au retour de la reine au Conseil, en 1622. Le prélat retire de ses services le chapeau de Cardinal.

Les agitations nobiliaires sont-elles à peine apaisées que d’autres soucis viennent accaparer l’esprit du souverain. Depuis les débuts du XVII° siècle et les garanties que leur avait accordé l’Edit de Nantes, les milieux protestants du royaume s’étaient à peu près tenus tranquilles. Néanmoins, se souvenant des résolutions prises par Henri IV le jour de sa conversion (Le Béarnais devait rétablir le culte catholique dans sa province natale, traditionnellement acquise au Calvinisme), Louis XIII exige dès 1617 que les évêques soient investis des biens dont les Guerres de Religion les avaient privés. Sitôt publiée, la décision royale provoque de très vives réactions. L’assemblée protestante de Loudun en Septembre 1619 dévoile quelques véléités de résistance. Le pouvoir réagit brutalement. Une expédition militaire menée par le roi lui-même descend sur le Béarn. Intégrée au domaine de la Couronne, la région perd le privilège de disposer de son propre Conseil souverain. Louis XIII confirme le Parlement de Pau mais impose le retour de la foi apostolique et romaine. L’affaire est révélatrice de la détermination du Bourbon à n’accepter de ses sujets aucune tentative de contestation, quelles qu’en soient les formes. Le culte réformé est toléré mais le catholicisme demeure, au même titre que l’Etat monarchique, le ciment d’une société encore traversée de profonds particularismes provinciaux.

L’affaire rallume la colère des populations calvinistes. A la Rochelle, une assemblée de députés huguenots choisit la rupture. Levée de troupes, confiscations des impôts prélevés au nom de la Couronne, les décisions adoptées à l’issue des débats retentissent comme autant de coups portés à la légitimité du roi. Une personne aussi pénétrée du caractère sacré de ses fonctions que peut l’être Louis XIII n’imagine pas accepter de telles véléités d’indépendance. Les hostilités tournent pourtant mal : alors qu’elles ont renoncé à marcher sur La Rochelle, trop bien défendue par son système fortifié, les forces royales échouent devant Montauban, en Décembre 1621. (Une place forte concédée aux réformés après l’Edit de Nantes).
Néanmoins, une série de victoires militaires emportées l’année suivante (Siège de Montpellier, entre autre) contraignent le duc de Rohan (Placé à la tête de la rébellion) à négocier. Le traité de Montpellier (Octobre 1622) enterrine une situation de statut quo. Moyennant des promesses d’obéissance et de loyauté, les protestants conservent les places fortes de La Rochelle et Montauban.

1624-1630 : L’HEURE DE RICELIEU.

Luynes disparaît le 15 Décembre 1621. Louis XIII en éprouve quelques sentiments de tristesse mais les relations entre les deux hommes se sont dégradés depuis les mois précédents. La molesse et les faiblesses du favori ont fini par détourner le roi de lui. Quand on annonce sa fin (le gentilhomme contracte une fièvre pourpre), le monarque se porte à son chevet et verse des larmes sinçères. Il quitte pourtant le malheureux avant son dernier soupir. A la Cour, on ne s’émeut guère du décès. Le souverain confie d’ailleurs aux siens ne plus vouloir s’attacher de compagnon intime. Pense-t-il ainsi se garder d’une influence trop encombrante et conserver intacte sa propre autorité ? Quelques uns au Louvre le pensent.

Pourtant, une personnalité autrement plus résolue que le duc de Luynes prépare patiemment son heure : Richelieu. Les temps difficiles de la disgrâce ont passé. Le prélat a su tirer parti des brouilles survenues entre Louis XIII et sa mère. Son habilité remarquable, ses talents de diplomate ont ouvert le chemin du conseil pour Marie de Médicis. Ses services lui ont valu les gratitudes royales et de prestigieuses récompenses.
Bien qu’il dispose d’une évidente influence sur sa protectrice, il manque à Richelieu l’essentiel : un fauteuil de ministre. Le souverain sait ce qu’il doit au puissant ecclésisastique ; pourtant il se méfie particulièrement de son caractère trop marqué. Aussi hésite-t-il longtemps à entendre les paroles de la reine-mère qui ne se lasse pas de lui en vanter les mérites. Il finit néanmoins par se résoudre : le 29 Avril 1624, Richelieu entre au Conseil. Son rang au coeur de l’Eglise le place au-dessus des autres membres. Les débuts sont quelque peu délicats. Le souverain n’accorde au nouveau venu qu’un rôle consultatif. Mais l’ambitieux prélat dévoile assez de compétences pour se rendre rapidement indispensable. Les premières tensions apparaissent d’ailleurs à cette occasion. Le surintendant des finances, La Vieuville, accepte mal l’emprise croissante du cardinal sur ses collègues. (Le paradoxe mérite d’autant plus d’être souligné qu’il a lui même encouragé la nomination de son adversaire pour en obtenir les faveurs de la Reine- Mère). Un jeu subtil s’engage autour du roi. Remarques acerbes, confidences, révélations, chacun s’emploie à provoquer la disgrâce de l’autre. En somme un épisode ordinaire du quotidien des hommes de pouvoir au XVII° siècle.
Richelieu emporte la partie. En Août 1624, le souverain notifie à La Vieuville son arrestation pour diverses malversations (C’est du moins ce dont l’accuse son ennemi). Le ministre est emprisonné au château d’Amboise. Ce jour-là, le cardinal triomphe. Il s’impose comme le maître du Conseil. Mais, les responsabilités politiques qu’il cumule cristalisent rapidement sur lui beaucoup d’imitiés.

Deux ans plus tard, un complot (Le premier d’une longue liste) révèle combien sa position à la Cour est fragile. La gravité de l’affaire conduit le pouvoir à prendre des sanctions d’une extrême sévérité (Les conjurés prévoyaient l’assassinat de Richelieu et peut-être la déposition de Louis XIII). A l’origine de la conspiration, un personnage de tempérament singulier : Gaston d’Orléans. Le prince est le frère du roi. Beaucoup de choses ont été dîtes et écrites à son popos. Les témoignages de ceux qui ont vécu à ses côtés donnent de lui le portrait d’un homme fantasque, brouillon, indisicipliné, grand séducteur et amateur d’arts. La stérilité du mariage royal (A cette date, Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche n’ont toujours pas offert d’héritier au pays) lui laisse entrevoir le Trône. Ses perpétuelles manigances, ses tractations secrètes empoisonnent le quotidien des Bourbon. Ruptures, rébellion, réconciliations rythment le cours de son existence tumultueuse. Porté à la tête des révoltes ouvertes du règne parce que son rang prestigieux le désigne naturellement, Gaston d’Orléans abandonne vite ses compagnons quand il sent le sort des armes tourner à son désavantage. On connait sa rapidité à venir trouver le souverain pour dénoncer des complices tout autant impliqués que lui et réclamer indulgence. Néanmoins à la première occasion, ses vieux démons le saisissent facilement.

En 1626, Richelieu et Marie de Médicis pensent le marier à la duchesse de Bourbon-Montpensier. La jeune femme n’a pas de charme particulier mais elle dispose en contrepartie d’une fortune immense. Gaston escomptait s’unir à une princesse étrangère (Sans doute pour occuper une place plus importante de l’échiquier européen). Les plans du ministre le deçoivent. Il n’en faut pas davantage pour qu’il envisage l’organisation d’une conspirtaion d’envergure. Son serviteur fidèle, Ornano, le rejoint. D’autres suivent : Condé, le comte de Soissons, le duc de Vendôme (Un bâtard de Henri IV), Anne d’Autriche elle-même. Chacun pense d’abord à ses propres intérêts et critique les projets matrimoniaux du pouvoir pour des raisons personnelles. (Condé veut donner sa fille à Gaston d’Orléans, Soissons espère obtenir la main de la duchesse de Montpensier pour lui, Anne s’inquiète du risque que le mariage de son beau-frère pourrait incarner : qu’adviendrait-il si celui-ci obtenait un héritier ? ). Mais tous les mécontents s’accordent sur un même point : Richelieu est devenu encombrant. Sa politique heurte les grandes familles princières. Il est l’homme à abattre. Des lettres rédigées de la main même de Gaston arrivent en Espagne, en Angleterre et en Hollande.
Quels desseins précis poursuivent les membres du complot ? L’assassinat du ministre ? Celui-ci l’affirme clairement quand il rédige ses mémoires. (Il appelle d’ailleurs auprès de lui une garde importante de mousquetaires). A-t-on cherché l’abdication de Louis XIII au profit de son frère ? Rien de très clair dans tout cela.
Il est certain néanmoins que plusieurs indiscrétions finissent par compromettre l’affaire. Des querelles malheureuses délient les langues et mettent Richelieu au courrant de tout. Début Mai 1626, Ornano est arrêté puis emprisonné. On craint qu’il ne révèle tout de l’aventure. Gaston sent le vent tourner contre lui. Comme il le fera plusieurs fois encore, il se précipite chez son frère, tout penaud. Les vagues promesses qu’il fait de se tenir tranquille engage le roi à un geste d’indulgence dont il n’est pourtant pas toujours coutumier. (Dans les faits, il ne pouvait certainement rien entreprendre contre son cadet. Le pardon s’imposait). En revanche, les complices du prince repentant sont moins chanceux. Tandis que l’on enferme au château d’Amboise les Vendôme, les mousquetaires royaux mettent la main sur Henri de Talleyrand, comte de Châlais. Le jeune homme (Il près de trente ans) n’est pas davantage coupable que ses amis mais ses origines familiales (Il arrive de la petite noblesse provinciale) en font un bouc émissaire bien trouvé. Les conjurés s’entendent pour lui attribuer l’entière responsabilité du complot.

Le garçon n’est pourtant pas le plus impliqué. L’amour qu’il porte à la belle duchesse de Cheuvreuse (une confidente de la reine Anne d’Autriche) lui fait commettre l’imprudence fatale. Sans doute n’a-t-il pas saisi tout le danger que pouvaient présenter ses compromissions auprès de Gaston d’Orléans. Une chambre criminelle se déplace à Nantes où le gentilhomme est retenu prisonnier. On laisse entendre que des aveux lui épargneraient l’échaffaud. Le malheureux révèle tout ce que l’on veut. Docilité bien vaine. Les juges n’ont aucune clémence : le procès s’achève sur un verdict de mort. Quand il refuse sa grâce au condamné, Louis XIII ne témoigne pas davantage de mansuétude. Tout juste accorde-t-il au comte le privilège de ne pas subir l’application de la Question (Une suite terrible de tortures employées pour obtenir des renseignements de dernière minute).
L’exécution se tient le 19 Août 1626. Elle est véritablement atroce. La nuit précédente, les amis de Chalais ont enlevé le bourreau. On désigne un détenu sans aucune expérience pour le remplacer. L’opération tourne très mal. Paralysé à la seule idée de devoir accomplir la tâche infamante, le novice frappe le coup dénudé du jeune homme à trente quatre reprises (Des témoignages rapportent que le supplicié crie jusqu’au vingtième coup).

Deux semaines auparavant, Richelieu a célébré le mariage de Gaston et de la duchesse de Montpensier. Sans doute le prélat tire-t-il de la cérémonie sa propre revanche sur une noblesse décidemment bien indisciplinée. Les fêtes se prolongent plusieurs jours. Le cadet du roi se laisse prendre par les réjouissances et s’étourdit dans les plaisirs. (Tandis que le malheureux Chalais se morfond entre les quatre murs de sa prison).
L’évènement ne dispense pas la reine de quelques explications. Louis XIII la fait venir devant lui. Anne d’Autriche proteste de son innocence autant qu’elle le peut sans toutefois emporter la conviction royale. Elle s’en tire avec de sévères reproches. Mais la méfiance de Richelieu ne lui laissera plus un instant de répit. On apprend au même moment l’exil définitif de la duchesse de Cheuvreuse et le ralliement de Condé au ministre victorieux.

Quelques temps après, une nouvelle affaire vient compliquer les rapports des Grands au cardinal. A l’origine du conflit, l’édit de Février 1626 par lequel le roi interdit la pratique traditionnelle des duels. L’usage remonte à loin. Il est un aspect essentiel de la culture seigneuriale. Il offre un modèle de comportement que les princes reproduisent lorsqu’ils estiment devoir relever un honneur blessé.
L’honneur. Dans les milieux nobiliaires, cela compte parfois bien plus qu’une terre, un château, un patrimoine financier. L’honneur se transmet d’une génération à l’autre. On en hérite. On en connait le prix et la valeur. Sans honneur, pas de noblesse possible. Les deux éléments sont intimement liés. Un gentilhomme privé de sa réputation ne trouve plus à se marier, on le délaisse. Son lignage s’eteind rapidement.
Une parole malheureuse, une remarque ironique, un geste déplacé suffisent à engager la renommée personnelle et familiale. La gravité même de l’affront nécessite de celui qui en est la victime l’exigeance d’une réparation immédiate. Une réparation que l’on obtient à la pointe de l’épée.

Se battre en duel implique l’accomplissement d’ un rituel complexe dont on accepte les termes. Du défi jeté à l’affrontement devant témoin en passant par le choix du terrain sur lequel se règlera la querelle, le processus impose des règles précises et codifiées. Aux temps de l’Ancien Régime, on se bat beaucoup. Souvent pour des pretextes futilites. Ce qui aujourd’hui semblerait ne rien mériter d’autre que nôtre indifférence suffisait à justfier autrefois le spectacle d’un combat singulier au cours duquel les participants pouvaient perdre la vie.

La patiente construction de l’Etat monarchique sous les Bourbons criminalise progressivement les duels. Elle conteste à la Noblesse le privilège d’appliquer sa propre justice. Une justice que seul le roi délivre, que nul ne peut rendre à sa place et à laquelle il n’est pas permis de se soustraire.
Dans le fond, deux logiques difficilement conciliables se heurtent. Celle d’une société nobliaire dans laquelle une affaire d’honneur légitime le recours aux armes. Celle d’ un Etat attentif à maintenir son autorité et protéger l’ordre public.

Henri IV indique la voie que suivent après lui Louis XIII et Richelieu. Le texte de 1626 prévoit certes de lourdes peines pour les fauteurs de trouble. Mais la peine de mort n’est requise que dans les cas extrême où le combat s’achève par le décès d’un adversaire.
La sévérité des sanctions encourues n’engage pourtant pas le seigneur Montmorency- Boutteville à davantage de prudence. Le jeune homme s’est fait des duels une spécialité. Il a risqué son existence vingt et une fois déjà. Une nouvelle affaire le conduit à en découdre au coeur de Paris, Place Royale. On ne pouvait violer plus ouvertement l’édit du souverain. La rencontre tourne mal et s’achève sur une rixe crapuleuse.
Le coupable réussit à fuir avant l’arrivée des mousquetaires. Son arrestation intervient un peu plus tard. Le verdict dressé à l’issue du procès devant le Parlement de Paris témoigne d’une dureté exemplaire. Le gentilhomme est condamné à mort, la sentance appliquée en Juin 1627 malgré les protestations de la Noblesse. Ni les pleurs de la famille Montmorency ni ses supplications n’ont raison de la détermination souveraine. Louis XIII ne se laisse pas fléchir. Tout cela sous l’oeil attentif et réjoui d’un Richelieu qui avait dit à son maître un peu avant : « Il est question de couper la gorge aux duels ou aux édits de sa Majesté ».
Le contenu du message est clair : nul ne doit, à aucun titre, se dispenser d’obéir aux décisions du pouvoir. En même temps qu’il refuse sa grâce au supplicié, le roi révèle combien ses convictions politiques sont solides : l’autorité de l’Etat (dont il poursuit la construction avec son ministre) ne peut assurément souffrir aucune contestation.

D’autres motifs de mécontentement cristalisent les résistances de la société à la monarchie. Les problèmes fiscaux de la Couronne dressent contre Louis XIII une série d’oppositions croissantes à mesure que les années passent.
Les opérations militaires engagées aux frontières ou à l’intérieur (Contre les forces protestantes, par exemmple), les pensions accordées aux Grands de la Cour alourdissent les besoins financiers du souverain et nécessitent une réforme complète du système de perception des impôts traditionnels.
Au XVII° siècle, la situation est complexe. Plusieurs provinces du royaume ont conservé le droit de déterminer elles-même les montants des contributions à fournir. Ce sont les pays d’Etat. Les députés élus de la Noblesse, du Clergé et du Tiers-Etat s’y organisent en assemblée pour négocier avec les représentants du pouvoir. Les discussions sont souvent longues et difficiles. Les versements demeurent généralement en deçà des exigeances royales.

Du point de vue de la Monarchie, l’enjeu est bien compris : récupérer la maîtrise des modes de prélévements fiscaux et en améliorer l’efficacité. Une politique de cette nature provoque, on s’en doute, de violentes protestaions car elle confisque à son profit les prérogatives que se sont arrogé les assemblées d’Etat. Les contestations intéressent tous les milieux sociaux : la Noblesse parce qu’elle envisage les décisions du roi comme autant de coups portés à ses privilèges ; le Tiers-Etat parce qu’il craint les effets d’une pression fiscale trop forte.
De nouveaux personnages apparaissent, les élus. Auxiliaires fidèles de l’Etat dans plusieurs provinces du pays, ils procèdent aux percéptions dont le roi et son conseil ont déterminé les sommes. La transition ne se fait pas toujours sans violence. Si des régions acceptent finalement leur transformation en Pays d’Election, d’autres résistent davantage. L’arrivée et l’installation des élus provoquent en Quercy une série d’émeutes très graves.
Le Languedoc et la Provence réussissent à conserver le privilège de demeurer Pays d’Etat mais ils acceptent en contrepartie le paiement de contributions plus élevées.

Aux préoccupations finançières de Louis XIII (Préoccupations qui ne cesseront de s’accroître au fil du règne), s’ajoute le problème protestant. La paix signée à Montpellier n’est dans le fond qu’une trêve sans lendemain. Elle n’apporte aucune solution véritable aux inquiétudes des réformés. L’esquisse d’un rapprochement franco-anglais (La soeur du roi épouse Charles Ier Stuart) appaise un moment les Huguenots. Rapprochement dont on mesure du reste assez vite les fragilités. Les ambitions maritimes de Richelieu d’une part et de Buckingham d’autre part (Le favori de Charles 1er) compliquent les rapports entre Paris et Londres. Des deux côté de la Manche, on cherche surtout à s’assurer le contrôle du commerce atlantique.
Encouragé à la Cour par le parti dévôt (Ceux qui derrière Anne d’Autriche conseillent une alliance espagnole au nom du catholicisme), le ministre obtient quelques contacts avec Madrid. Un an plus tard, les négociations aboutissent à un traité d’amitié.
L’évènement provoque la rupture. Les deux meneurs de la cause calviniste, Rohan et son frère Soubise, lèvent une nouvelle armée.
La Rochelle aparaît très vite comme le point névralgique de la révolte. A l’abri de ses fortifications imprenables, la cité organise le combat. Un permier engagement sur mer tourne au désavantage des forces rochelaises et place Louis XIII en position de supériorité.

Mais l’intervention d’une flotte conduite par Buckingham relance la campagne. La perte de Ré (Investie par les Anglais) laisse un moment craindre le pire. Néanmoins, l’arrivée énergique de Louis XIII retourne la situation. La reprise de l’île précède de peu l’assassinat de Buckingham et ouvre pour La Rochelle un siège très dur. Deux expéditions dépéchées depuis Londres tentent sans succès d’obtenir la levée du blocus.
A l’intérieur des murs, l’existence quotidienne des habitatnts se dégrade. La faim s’installe. Elle est atroce. Elle ne vient pourtant pas à bout de la détermination rochelaise. Les autorités de la ville organisent l’expulsion des bouches inutiles. Sacrifice vain car la position des assiégés devient vite intenable. Une année après le début des opérations, la place forte présente enfin sa capitulation. Louis XIII pénètre dans un immense cimetière. La population est tombée à 6000 âmes (28000 avant la guerre).
La Rochelle paye très chèrement son mouvement de rébellion : tandis que l’on démantèle ses fortifications, elle perd grand nombre de privilèges. Le souverain lui retire son conseil municipal et ses statuts particuliers. Néanmoins, sur les remarques avisées de Richelieu qui lui rappelle la fidélité passée de la ville pour la Monarchie, il consent à accorder son pardon.

Le conflit se poursuit en Languedoc où Rohan n’a pas déposé les armes. La venue de Louis XIII sur place et les succès militaires qu’il accumule (Il prend Privas, Alès et soumet le Vivarais) accelèrent la fin des hostilités. L’Edit de grâce d’Alais confirme les dispositions de l’Edit de Nantes, offre une amnistie générale mais ote en contrepartie aux Huguenots le privilège de posséder leurs propres places de sûreté.
La victoire obtenue conforte la position de Richelieu. Elle affermit l’autorité royale sur des provinces parfois promptes à se révolter. Elle complète enfin l’installation d’un ordre monarchique plus solide. Le cardinal consacre d’ailleurs son séjour en Languedoc (pour les nécessités de la campagne militaire) au démantélement des fortifications d’une vingtaine de villes.

C’est à propos d’une question de politique extérieure que les relations entre le ministre tout-puissant et Marie de Médicis se dégradent brutalement. On s’en souvient, le prélat devait à la Reine- mère sa carrière et ses réussites au service de la Monarchie. Ses brillants talents de diplomate lui avaient valu de la souveraine le chapeau de cardinal et une place au Conseil.
Richelieu comprend néanmoins que le traité signé avec l’Espagne révèle des signes de fragilité évidents. Les intérêts franco-espagnols se heurtent en Italie du Nord, principalement lorsque surviennent les interrogations posées par la succession au duché de Mantoue.
L’évènement introduit à la Cour de violentes tensions. Du point de vue de Marie et de ceux qui la suivent le maintien de la foi romaine en Europe passe par l’alliance des deux grandes puissances catholiques du continent. Quite à ménager les suceptibilité de Madrid aux frontières. Les discordes produites par l’affaire de Mantoue sont secondaires. Elles ne valent pas le risque d’une rupture (voire d’un conflit) avec le puissant voisin pyrénéen.

Richelieu voit surtout en l’Espagne un élément fondamental du dispositif Habsbourg. La vieille dynastie incarne pour le royaume un danger permanant parce qu’elle exerce aux frontières une pression militaire redoutable. La succession au duché de Mantoue offre à Louis XIII l’occasion de s’imposer en Italie du Nord et de briser en même temps l’encerclement séculaire du territoire. Le cardinal craint toutefois de s’engager trop ouvertement contre les forces espagnoles. La France n’est pas encore prête à une guerre ouverte. Aussi se contente-t-il d’organiser une série de coups de main militaires sans pour autant rompre avec Madrid.

Lorsque le dernier duc de Mantoue meurt en Décembre 1627, il ne laisse derrière lui aucun héritier direct. Le duc de Nevers, un cousin du défunt, présente les plus sérieux atouts à la succession. Mais il est prince français. Ses prétentions au pouvoir risquent de faire glisser le duché du côté des Bourbons. Cela, les Habsbourgs ne peuvent le tolérer. L’empereur est le suzerain traditionnel des souverains de Mantoue. A ce titre, il peut refuser d’accorder à Nevers l’investiture de ses domaines. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fait rapidement. Aux yeux du prétendant, peu importe. Le soutien que garantit Louis XIII le convainc de tenter un coup de force militaire : ses troupes s’emparent du duché.
L’Espagne ne tarde pas à réagir. Le soulèvement protestant en France et les opérations engagées à la Rochelle retiennent le roi sur d’autres fronts. L’occasion est trop belle de mettre le siège devant Casale (L’une des villes essentielles de la région). Néanmois, les troupes dépéchées depuis Madrid piétinent sous les remparts de la cité.

Le péril huguenot passé, Richelieu prépare une intervention militaire en Italie du Nord. L’enjeu est essentiel : il s’agit avant tout de secourir Casale et de confirmer le duc de Nevers dans ses pouvoirs. Mais les objectifs de l’expédition visent aussi le contrôle de la Savoie et du passage des Alpes. Le roi se place lui-même à la tête de ses troupes. Quelques semaines de marche permettent de brillants succès. Toutefois, l ’apparition d’une grave épidémie de peste (Dont la circulation des armées françaises, espagnoles ou impériales encourage la progression) puis la perte de Mantoue tombée aux mains des Habsbourgs ternissent les premières réussites. Finalement, un légat envoyé par le pape obtient une trêve générale. Encore inconnu en 1630, son nom devait par la suite être promis à un grand avenir : Mazarin.

Le conflit apparaît suffisament grave pour que les puissances européennes engagées dans l’affaire envoient à Ratisbonne (Où se tiennent les négoçiations) de nombreux ambassadeurs.
Le cardinal joue gros. Il sait qu’à la Cour sa politique agressive nourrit les oppositions du parti des dévôts. Marie de Médicis ne lui pardonne pas ses intransigeance pour l’Espagne. On l’accuse abondamment des difficultés financières du royaume : plutôt que de porter attention aux maux du peuple, Richelieu songerait bien davantage à la guerre et à la gloire qu’il pourrait en tirer. Dût-il pour cela accroitre les impôts et soumettre les campagnes à une terrible misère.
Le ministre sent d’autant plus son influence vaciller qu’à la même époque Louis XIII se remet lentement d’une grave maladie intestinale. L’état du roi est tel que l’on pense un momet sa disparition toute proche. Son rétablissement surprend peut être ceux qui préparaient sa succession (Et particulièrement Gaston d’Orléans, fort déçu lorsque les médecins lui annoncent la guérison de son frère...). L’évènement retentit comme un sérieux avertissement. Le monarque n’a pas encore d’héritiers, l’avenir de la dynastie demeure très fragile.

Les nouvelles parvenues de Ratisbonne en Octobre 1630 ne sont pas bonnes. Elles ruinent les plans du cardinal. Les négoçiations engagées tournent au désavantage de Louis XIII et prévoient l’évacuation des troupes françaises du Nord de l’Italie. Les ambassadeurs arrivés de Paris n’ont pas osé s’imposer aux Impériaux. Ils ont cédé sur tout.
Le parti espagnol exulte. L’échec de Ratisbonne, c’est l’échec de Richelieu et de sa politique belliqueuse. C’est aussi la victoire de la Reine Mère et de ceux qui soutiennent une alliance avec Madrid. On pense la carrière du ministre brisée et lui-même se prépare à quitter le palais. Il reste au souverain à parler mais nul n’a plus guère de doute quant à la disgrâce du prélat.

Etrange journée en vérité que ce 10 Novembre 1630. Cette journée dont la postérité devait conserver le souvenir à travers le témoignage de ses principaux protagonistes. Une journée que l’on retiendrait comme celle des « Dupes ». Pour Richelieu, un coup politique fameux. Pour Louis XIII un éclat d’autorité dont on se souviendrait longtemps. Pour Marie de Médicis, une humiliante déconvenue.
Pourtant au premières heures de la matinée, les jeux paraissent faits.
La Reine- Mère fait appeler son fils au Palais du Luxembourg pour une entrevue privée dont chacun, à la Cour, connait la teneur. Le roi se porte sur place, seulement accompagné du Maréchal de Bassompierre et de son ami Saint- Simon.
La conversion s’engage. Elle est plutôt courtoise. La vieille Florentine, tellement certaine de tenir sa victoire, consent à reporter le renvoi de Richelieu, le temps d’achever les opérations militaires en Italie du Nord. A ce moment, elle en est sûre, le ministre vit ses dernières heures au service de l’Etat. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Le camouflet de Ratisbonne ne laisse au souverain aucun choix véritable : l’erreur diplomatique de Richelieu engage la place de la France sur l’échiquier internationale. Il doit se retirer. Et peut être même, plus tard, répondre de sa politique devant la justice.

Sans doute Marie n’a-t-elle pas mesurer tout le génie de son ancien protégé. Le cardinal est un homme de pouvoir. Il connaît parfaitement le monde très particulier de la Cour, des complots que l’on prépare dans les antichambres, des propos que l’on échange dans le secret d’une alcôve. Il est surtout bien informé. Ses espions l’ont averti de l’entretien organisé au Luxembourg. Il a tout compris : la visite de Louis XIII au palais le place en grand péril. Nul doute que la vieille femme ne mette à profit l’occasion pour emporter la conviction royale et obtenir sa déchéance. S’il veut sauver sa carrière, Richelieu doit intervenir et s’imposer dans la conversation. Qui mieux que lui pourrait plaider sa propre cause ?
Brutalement, sans qu’on ne l’attende le moins du monde, il surgit dans la pièce, par une porte dérobée. Il était temps d’ailleurs. Le prince semblait disposé à entendre les exigences de son interlocutrice et se résoudre au renvoi de celui à qui, pourtant, il devait l’affermissement de son autorité sur le royaume.

La venue imprévue de Richelieu tombe très mal pour Marie de Médicis. D’autant plus mal que le ministre révèle tout le génie politique dont il est capable. Il s’agenouille humblement aux pieds de son ancienne maîtresse et déclare :

« Je m’assure que vous parliez de moi. ».

Le coup est fameux car il encourage la Reine- Mère à des propos véhéments :

« Vous êtes un fourbe qui sait bien jouer la comédie. Tout ce que vous faîtes n’est que pure mômerie et un manège pour me tromper encore une fois ! Ingrat ! Perfide ! Vous trompez le roi et trahissez l’Etat pour votre propre grandeur et celle des Vôtre ! Je vous chasse ! Sortez ! Je vous défends jamais de paraître devant moi !

Louis XIII contemple un moment la scène puis il intervient auprès de sa mère.

« Madame ! Mais Madame que dîtes vous ? Que faîtes vous ? Vous me désobligez ! Vous me torturez !

La Florentine paraît ne plus vouloir s’appaiser. Elle lance à son fils :

« Je ne pourrai plus assister à vos conseils ni me trouver avec M. de Richelieu en quelque lieu que ce soit quand il y sera. Il faut donc que vous vous sépariez de l’un ou l’autre !

Le cardinal répond :

« Il est bien plus raisonnable que ce soit moi qui m’en aille. Aussi bien je ne veux plus vivre puisque j’ai perdu les faveurs de la reine.

Après une dernière révérence, le prélat disparaît.

La suite de l’affaire se perd quelque peu en confusion. Les témoins de la journée offrent des évènements ultérieurs à l’entrevue des récits mal accordés. Nul ne peut dire d’ailleurs avec certitude de quelle manière s’achève la conversation entre le roi et son encombrante mère. Pour les uns, le souverain se serait emporté contre Marie et aurait conçu de ses propos insultants une profonde colère. Pour les autres, il se serait retiré peu de temps après Richelieu. Son ami Saint-Simon rapporte pour sa part dans les mémoires qu’il commet avant de mourir l’immense lassitude du monarque, l’orage passé. Allongé sur le lit qu’il avait fait installé au fond de son cabinet, Louis XIII écoute les remarques avisées du célèbre écrivain. Saint-Simon prend clairement le parti du cardinal : la Reine- Mère est peut être de bonne volonté mais ses passions et ses colères la prennent vite. Ses favoris ne sont pas toujours de bon conseil et ils la conduisent souvent à des décisions malheureuses. Richelieu est autrement plus fin. Il a l’expérience du pouvoir, ses talents politiques ont par le passé tiré la Monarchie de situations compliquées. Se peut-il que le roi se sépare de lui ? La France y perdrait à coup sûr un ministre remarquable. Beaucoup profiterait de l’occasion pour révéler leurs ambitions et s’imposer à la Reine- Mère si elle devait retrouver son siège au Conseil. Un autre Concini s’empresserait alors de mener le royaume sur des chemins dangereux.
Cela ne fait aucun doute, Richelieu est véritablement l’homme dont le pays a besoin.

Le roi écoute patiemment. Garder auprès de lui le cardinal et se défaire de Marie ? Conserver sa confiance à la vieille Florentine pour exiler Richelieu ? Louis XIII éprouve peut être à cet instant tout le poids de son métier. Une décision mal avisée engagerait nécessairement les destinées du pays.
Les propos de Saint- Simon finissent pourtant par emporter sa conviction : Richelieu a bien des fois prouvé ses capacités politique. C’est donc la Reine- Mère qu’il faudra remercier.

Reste à prévenir le principal intéressé des conclusions de l’entretien. Le soir, Louis XIII lui fait dire qu’il l’attend au petit pavillon de Versailles. Au moment de grimper dans le carosse qui doit le conduire au lieu de rendez-vous, le ministre s’interroge. Le roi veut le voir. Est-ce pour lui annoncer sa disgrâce ? Ou plutôt le confirmer dans ses fonctions ? Se peut-il que Marie ait en fin de compte triomphé ?

Marie de Médicis, justement. La princesse italienne savoure la victoire qu’elle pense déjà tenir. Une foule de courtisans s’est porté à sa rencontre. On l’entoure, on l’acclame, on la félicite. Ennivrée du succès qu’elle suppose avoir obtenu sur son adversaire résolu, elle se laisse prendre par l’euphorie du moment. Elle imagine retrouver les fauteuils du Conseil et son influence perdue. En cela à coup sûr, elle est la première des dupés de ce 10 Novembre 1630.

A Versailles, une toute autre scène se joue. Bien plus émouvante, bien plus intense. Quand il pénètre dans le cabinet particulier du souverain, celui-ci l’accueille, un sourire aux lèvres, avec ses quelques paroles :

« J’ai en vous monsieur le cardinal un excellent serviteur, tellement capable et fidèle que je regarde comme une obligation de vous protéger, d’autant plus que j’ai été témoin du respect et de la reconnaissance que vous avez toujours eus pour la reine, ma mère. D’ailleurs, si vous vous étiez conduit autrement, je vous aurai abandonné. J’appliquerai tout mon pouvoir à vous protéger contre vos ennemis qui ont organisé une cabale pour vous perdre....Je veux que vous continuiez à me servir.... »

A cet instant, Richelieu est assuré qu’il a emporté la partie. Néanmoins, bien loin d’en tirer toute la satisfaction qu’il pourrait, il verse d’abondantes larmes et demande à son maître de le laisser partir en exil. Puisqu’il a perdu la confiance de celle à qui il doit toute sa carrière, il ne veut plus conduire les affaires de l’Etat. Le propos est particulièrement habile car il témoigne de son désintérêt pour le pouvoir et ses fastes. Il confronte aussi Louis XIII à une éventualité dangereuse : si Richelieu se retirait, qui pourrait bien le remplacer ? Le souverain n’a en vérité pas d’autre solution. Le ministre est décidemment l’homme de la situation. La France ne saurait se passer de lui. Louis XIII lui intime bien évidemment l’ordre de demeurer à son service.

Le lendemain matin, Richelieu et son maître paraissent à Paris, à bord du même carosse. Une manière magistrale de proclamer aux ennemis du ministre que le monarque lui conserve sa confiance entière. Comme souvent en de telles circonstances, l’affaire s’achève sur une série de disgrâces. Quelques personnalités impliquées auprès de la Reine- Mère quittent le conseil. D’autres sont emprisonnées.
Marie ne se résoud pas à accepter le verdict de son fils. Les paroles conciliantes de Richelieu ne l’appaisent pas. Elle accepte à peine de recevoir les émissaires qu’il lui fait parvenir. Au roi qui l’encourage à d’autres sentiments pour le ministre, elle répond « qu’elle préférerait mourir plutôt que de se trouver en sa présence ».

Aucun argument ne peut finalement la raisonner : ni les supplications de Richelieu (qui prend tout le soin nécessaire à afficher la profonde douleur que lui cause les attitudes de la vieille italienne), ni les reproches du roi. C’est là tout le tempéramment de Marie : obstinée et butée jusque dans la mort (Elle ne pardonnera jamais au cardinal son succès). Le pape est peut être celui qui, de tous, a le mieux saisi les complexités du personnage : « Elle a une tête telle qu’un marteau romprait plutôt le fer ! ».

1630-1643 : GUERRES, COMPLOTS ET REVOLTES.

L’année 1630 marque un nouveau tournant du règne de Louis XIII. Marie de Médicis, finalement vaincue, (La vieille femme devait mourir en 1642 à Cologne où elle avait choisi de s’exiler), le ministre poursuit les étapes essentielles de son programme politique. Sur le plan extérieur, conjurer le péril Habsbourg et protéger les frontières. Sur le plan intérieur, contrôler l’indiscipline des Grands et imposer l’ordre monarchique.

Une nouvelle conspiration (survenue en 1632) rappelle néanmoins combien le souvenir du malheureux comte de Chalais hante les mémoires. L’affaire est d’autant plus grave pour le pouvoir que le puissant duc de Montmorency se trouve en être le principal instigateur. L’homme appartient à une très ancienne famille de la Noblesse. Son rang lui a permis d’obtenir du roi une charge de gouverneur au Languedoc. Le personnage est ambitieux. Il réclame depuis quelques temps une épée de connétable. Il estime surtout que son intervention auprès de Richelieu quand celui-ci subissait les attaques de ses adversaires les plus résolus, n’a pas été récompensée. Décu, un brin aigri, il prend quelques contacts avec les Etats du Languedoc et propose l’organisation d’un soulèvement.

Les évènements du passé montre que la province et le pouvoir royal entretiennent des relations conflictuelles. Les réformes fiscales engagées à Paris laissent craindre que le souverain ne finisse par retirer à la région ses privilèges traditionnels et envoie sur place son propre personnel administratif. (L’ Assemblée du Languedoc négocie les sommes à verser au titre de l’impôt). Quelques années auparavant, la question avait provoqué des troubles.
Montmorency sait tout cela. Il dispose dans le Midi de puissants soutiens. Sa clientèle regroupe auprès de lui les principaux lignages de la province. Aussi, lorsqu’il publie sa proclamation de révolte, beaucoup de gentilshommes le suivent volontiers.

Les rumeurs du complot parviennent aux oreilles de Gaston d’Orléans. L’occasion lui paraît trop belle de prendre la tête d’une nouvelle intrigue. Il s’entend avec Montmorency et le rejoint, suivi de mercenaires à sa solde.
Les forces royales rallient le Midi. Un engagement militaire se produit à Castelnaudary. Les révoltés ont le dessous et rompent le contact. Tandis que l’on se saisit du gouverneur, Gaston d’Orléans s’échappe et gagne l’étranger. Le Parlement de Toulouse (qui n’a pas voulu se ranger aux côtés des conjurés) instruit le procès de Montmorency. Le prince y témoigne d’une remarquable dignité. Mais il est condamné à mort pour trahison et exécuté à Toulouse (30 Octobre 1632). Le supplice provoque dans la région un vif émoi et des témoins de la scène révèlent les larmes que versent les juges au moment de prononcer le verdict.
Ces élans de compassion ne fléchissent pourtant pas la détermination de Louis XIII. Sans doute le souverain et son ministre voient-ils dans la sévérité du châtiment un exemple d’autorité éloquant et le moyen d’en finir avec un lignage nobiliaire décidemment remuant (Les Montmorency n’avaient manifesté jusqu’à là qu’une obéissance à la Couronne bien tiède. Le malheureux gouverneur pouvait être le propre filleul de Henri IV et le compagnon de jeu du roi, peu importait. Il fallait surtout contrôler l’indisipline des Grands et poursuivre la politique monarchique).
Néanmoins, conscient que l’échauffement des esprits risquerait de provoquer d’autres mouvement de colère, Louis XIII confirme aux Etats du Languedoc leurs privilèges fiscaux.

Le rétablissement de l’ordre intérieur précède de quelques années seulement la rupture franco-espagnole (1635). Une rupture officielle. Depuis l’affaire de Mantoue et le siège de Casale, les relations entre Paris et Madrid se sont compliquées. Les Habsbourgs, engagés dans la Guerre de Trente Ans auprès des puissances catholiques, acceptent mal les négoçiations que les Bourbons poursuivent avec les Suédois (Portés à la tête du camps protestant) et les Hollandais (qui n’en finissent pas d’affronter les successeurs de Philippe II aux Pays- Bas).
Préoccupé du danger huguenot et des agitations constantes de la Noblesse, Louis XIII s’est bien gardé d’intervenir dans le conflit européen. Néanmoins la victoire des Impériaux à Nordlingen (emportée sur la Suède) bouscule les stratégies. L’évènement retentit comme une très mauvaise nouvelle. Il offre surtout au voisin pyrénéen l’occasion de s’imposer aux frontières du pays. La signature d’un traité avec les Provinces-Unies et la Suède précipite les préparatifs de campagne. Un coup de force de Philippe IV sur l’Electorat de Trêve (Dont les Bourbons garantissent la protection) fournit le prétexte à une déclaration de guerre (19 Mai 1635).

Une offensive française lancée sur les Pays- Bas ouvrent les hostilités. Quelques succès initiaux laissent entrevoir une victoire rapide. Mais la conclusion d’une paix intervenue entre l’Empereur et l’Electeur de Saxe retourne la situation : de nombreux princes et villes allemands rejoignent le camps des Habsbourgs et délaissent les Suédois. Louis XIII ne dispose plus de l’autre côté du Rhin que de quelques soutiens indéfectibles.
Les résultats glorieux de la diplomatie impériale arrivent pour l’Espagne au bon moment. Ils libèrent Philippe IV de ses adversaires et lui laissent les mains libres pour organiser l’invasion de la France.

En 1636, les forces de Madrid s’avancent dans les plaines du Nord. La perte de Corbie, dernier rempart avant Paris, jette la panique dans la capitale. La situation est suffisamment grave pour décider Louis XIII et Richelieu à gagner Compiègne d’où ils prennent personnellement la direction des opérations.
Le moral déclinant de l’envahisseur (Mal ravitaillés, les soldats espagnols désertent les rangs) et les succès emportés par les Hollandais plus au Nord sur les arrières de l’adversaire permettent de reprendre quelques places fortes (Dont Corbie).
Les marches militaires successives à travers les provinces de la Champagne, de la Picardie et de la Bourgogne placent les populations au coeur du conflit. Comme souvent en cette époque où les troupes trouvent à se payer sur les campagnes et les villes occupées, le monde paysan subit les ravages de mercenaires désoeuvrés, déracinés et mal encadrés.
Néanmoins, une victoire suédoise contraint les Impériaux à se replier au délà des frontières.

Les premiers mois de la guerre s’achèvent donc sur un statut- quo. Si l’Espagne n’a pu exploiter à son profit les réussites obtenues sous les remparts de Corbie, la France n’a pas davantage su conclure le retrait ennemi en Allemagne. (Entre les deux royaumes, le conflit devait se prolonger vingt-quatre années et aboutir à la paix des Pyrénées en 1659).
Menacé sur ses frontières septentrionales, Louis XIII pense pouvoir profiter des affaires de Catalogne et du Portugal en 1640 et porter le danger au plus au Sud.

La Catalogne est une province essentielle de la péninsule ibérique. Ses privilèges fiscaux traditionnels (que les souverains Habsbourgs ont jusque là respecté) lui permettent de négocier avec la Couronne les sommes versées au titre de l’impôt. Le financement des campagnes militaires aux Pays- Bas et en Allemagne conduit Philippe IV et son ministre Olivarès à exiger des contributions extraordinaires. Jamais les institutions catalanes n’ont été aussi ouvertement piétinées. L’oligarchie régionale se proclame en état de rébellion et tourne ses regards vers le voisin français. Quand on lui propose le comté de Barcelone et la souveraineté sur la province, Louis XIII intervient. Une série de succès militaires (Prise de Perpignann) permet aux troupes du roi de franchir les Pyrénées et d’entrer à Barcelone.

1640 est décidemment une très mauvaise année pour la monarchie espagnole. A l’autre bout du territoire, le Portugal secoue lui-aussi la domination pesante des Habsbourgs. Ce petit royaume apparu sur les marges occidentales de la péninsule ibérique aux temps de la Reconquista appartient depuis 1580 à l’immense empire espagnol (La disparition de Sébastien 1er au cours d’une expédition militaire contre les Maures provoque une grave crise dynastique (1578). Philippe II juge l’occasion trop belle de s’imposer sur le Trône de Lisbonne. Il garantit néanmoins au pays le maintien de ses coutumes institutionnelles. Cette prudence remarquable permet aux successeurs du souverain de conserver la Couronne soixante ans).

Au tournant du XVII° siècle, les rapports entre Portugais et Habsbourgs évoluent puis tournent à l’aigre. Les exigences fiscales de la Monarchie finissent par provoquer de graves tensions. La famille des Bragance se porte à la tête des oppositions de la Noblesse. Aux déceptions d’ordre économique (Le commerce lusitanien profite assez peu des avantages que les possessions coloniales offrent à la Castille ou l’Aragon et subit au Brésil les effets de la piraterie hollandaise), politiques (Olivarès prépare l’intégration des Cortès du Portugal à ceux de Castille) s’ajoute le sentiment d’une humiliation permanante (Les Maranes, par exemple, si mal jugés de Madrid) et la certitude que Philippe IV engage le pays dans des affaires qui ne sont pas les siennes.
Un soulèvement populaire confie les rênes du pouvoir à Jean de Bragance. Le nouveau roi recherche aussitôt des appuis. Paris offre des garanties solides et son soutien militaire. Quelques troupes dépéchées sur place s’engagent aux côtés des Portugais. Le conflit s’éternise pourtant sur près de trois décennies. En 1668, bien après la disparition de Louis XIII et de Richelieu, Charles II renoncera finalement à la Couronne de Lisbonne.

Si les difficultés intérieures de l’Espagne profitent à la France, d’autres affaires accaparent pourtant l’énergie du Bourbon et de son ministre. En 1639, une immense révolte paysanne, surgie en Normandie, bouscule l’autorité monarchique. A l’origine du mouvement, un motif fiscal. Une rumeur, partie d’on ne sait trop où (Comment souvent d’ailleurs en de tel cas), annonce l’établissement sur la province de la gabelle. Cette taxe du sel concerne l’essentiel du royaume depuis fort longtemps mais la région était parvenue jusque là à conserver le privilège de ne pas la payer.
L’affaire n’est pas inédite. Elle intervient au contraire dans un contexte très troublé. Les nécessités de la guerre alourdissent les impôts et conduisent le monde des campagnes au bord de la rébellion. Quelques années plus tôt (1635), des bandes organisées de paysans, les Croquants, ont une première fois semé l’agitation dans la vallée de la Garonne, au Périgord et en Angoumois. La rébellion s’est propagé sur des dizaines de paroisses, souvent encadrée par quelques gentilshommes de la noblesse locale. Des succès initiaux ont offert aux insurgés le contrôle de bourgs ruraux. Mais l’intervention des forces royales venues du Pays- Basque a étouffé le soulèvement et ramené le calme. Les Croquants ont surtout exprimé leurs lassitudes. Quelles lassitudes ? Celles de taxes et d’impôts trop lourds à supporter. Celles du percepteur détesté venu prendre ce que l’on possède.

Les historiens réfléchissent toujours aux émeutes rurales du XVII° siècle. Ils essayent d’en déterminer les causes profondes, les modalités, les processus. Les travaux accomplis sur le sujet précisent que le phénomène concerne pour l’essentiel le règne de Louis XIII. Il perd de son intensité à l’époque du Roi- Soleil pour devenir beaucoup plus rare au XVIII° siècle. Les comparaisons établies d’un soulèvement à l’autre admettent certes qu’il existe des spécificités propres à chacune des régions envisagées. Mais les spécialistes de la question soulignent aussi que le déclenchement des révoltes paysannes répond à un schéma précis.

Les mouvements de colère se produisent en général dans les paroisses rurales de première importance, sur la place du marché. Le fait ne procède pas du hasrd. Dans les campagnes, le marché est un lieu essentiel de la sociabilité villageoise. On s’y rencontre pour vendre et acheter. Mais on vient aussi y échanger les dernières nouvelles, y conclure des contrats. En période de tension (Famines, épidémies, guerres....), les esprits s’y échauffent plus facilement qu’ailleurs. L’annonce d’une décision royale mal comprise, mal vérifiée ou souvent imaginée produit généralement les premiers débordements. Les motifs d’agitation sont pour la plupart d’ordre fiscal : l’augmentation de la taille, l’établissement d’une taxe particulière, l’arrivée de collecteurs....
Aux premières émotions succède la prise des armes. Les hommes s’organisent et trouvent de quoi se battre. On s’en prend volontiers aux agents du fisc. Les agressions peuvent s’achever sur le meurtre des victimes.

Les nouvelles de l’insurection se répandent assez vite d’un bourg à un autre. Les émeutiers parcourent les chemins de campagne et cherchent le soutien de la noblesse locale. Un gentilhomme sans grande fortune accepte parfois de se mettre à la tête du mouvement.
Les motivations du soulèvement sont toujours les mêmes : le roi n’est jamais directement visé. On critique bien davantage ses conseillers que l’on juge corrompus ou attentifs de leurs seuls intérêts. Le souverain est perçu comme celui que l’on trompe ou que l’on informe mal. Les révoltes prennent parfois le caractère de véritables fronts d’opposition parce qu’elles impliquent une province entière et reçoivent le soutien du monde urbain. La société parlementaire profite de l’occasion pour exprimer ses propres revendications et rappeler ses privilèges.
Néanmoins, la bourgeoisie s’inquiète vite des excès sanglants de la rébellion (Les élites municipales disposent souvent de biens fonciers aux périphéries immédiates des villes) et encourage le retour au calme. Abandonnées à elles-mêmes, les bandes paysannes affrontent les troupes royales sans beaucoup d’illusion. La disproportion des forces en présence est telle que les accrochages militaires se terminent par la défaîte des combattants ruraux. Vient l’heure de la répression. Elle est parfois très dure (Même si le pouvoir prononce aussi une amnestie générale) et s’achève par l’exécution des insurgés.

Le soulèvement des Nus- Pieds de Normandie en Juillet 1639 suit ce même processus. La certitude que le roi s’apprête à établir sur la province le paiment de la gabelle comme il existe ailleurs dans le royaume produit à Avranches une première flambée de colère. Quelques semaines suffisent à propager les troubles jusqu’à Rouen où l’on massacre des percepteurs. Les insurgés se choisissent un certain Gorin comme meneur. Ils appellent les autres provinces du royaume à les suivre et projettent même de marcher sur Paris.
Louis XIII et Richelieu dépêchent sur place les mercenaires étrangers du colonel Gassion. Les rebelles sont finalement défaîts devant Avranches. La répression marque de son implacable sévérité les mémoires. Tandis que le chancelier Séguier s’installe à Rouen avec des pouvoirs exceptionnels, les tribunaux envoient à la potence des dizaines de personnes. Plusieurs villes de Normandie, un peu trop complaisantes à l’endroit des émeutiers, perdent une part de leurs privilèges (Caen, Vire, Avranche....). Le Parlement de Rouen, qui a du reste montré bien peu d’empressement à étouffer le mouvement, est suspendu une année entière.
Le châtiment est exemplaire. Il révèle surtout la volonté royale de mater définitivement les agitations du monde rural et d’imposer une fois encore sur le royaume l’ordre monarchique. La brutalité des peines prononcées en Normandie ramène certes le calme dans les campagnes pour plusieurs années. Mais d’autres troubles devaient se produire sous le règne de Louis XIV, jusqu’aux dernières années du XVII° siècle.

Louis XIV justement. Le futur maître de Versailles voit le jour quelques mois avant la révolte des Nus- Pieds, le 5 Septembre 1638. Pour Louis XIII, il était temps. Le mariage célébré à Bordeaux en 1615 n’avait encore donné à la France aucun héritier. La Cour s’inquiétait de ne point voir arriver celui qui, un jour, devait conduire les destinées du pays. Sans doute de son exil à l’étranger, Gaston d’Orléans se réjouissait-il de la santée déclinante de son frère et des querelles fréquentes qui l’éloignaient de son épouse. Autant de signes encourageants pouvant lui laisser penser qu’un jour il succederait finalement au roi.
Les historiens se sont longtemps interrogés quant aux rapports conflictuels que Louis XIII et Anne d’Autriche ont entretenu jusqu’à la fin du règne.
Il est peu douteux que le roi n’aimât jamais véritablement celle qu’on offrît à sa main. Peut être éprouve-t-il pour la petite princesse espagnole quelques élan de tendresse les premiers temps de l’union mais l’incompréhension s’installe du reste assez vite dans le ménage. Anne d’Autriche ne manque certes pas de charme. Ses portraits renvoient aujourd’hui encore le visage agréable d’une belle jeune femme, douce et charmante. Mais la fille de Philippe III conserve pour son pays un attachement secret. A ce titre d’ailleurs, Richelieu lui réserve une méfiance suspecte et on la soupçonne d’entretenir avec son frère une correspondance compromettante.

Les attitudes de la souveraine ne sont pas toujours très claires. Elle doit se justifier de ses comportements au lendemain de l’affaire Chalais (Une scène particulièrement humilante où la malheureuse affronte les regards réprobateurs de son mari et de Richelieu). Les attirances qu’elle a pour le beau Buckingham lorsque celui-ci vient à Paris réclamer au nom de son maître (Charles Ier) la main de Henriette de France, la desservent. Une entrevue secrète alimente les rumeurs mais nul n’aura jamais de preuve quant à l’existence de relations intimes (Alexandre Dumas fera bien plus tard de l’évènement un roman célèbre). Il n’en demeure pas moins que Louis XIII conçoit de la situation une vive colère et le fringant Britannique est promptement raccompagné jusqu’en Angleterre.

Sans doute les manies de Richelieu compliquent-elles bien davantage les rapports du couple royal qu’elles ne les appaisent. Fille d’Espagne, héritière d’une dynastie dont les Bourbon redoutent tout spécialement les ambitions européennes, Anne d’Autriche ne pourra jamais échapper aux espions du cardinal (Ce qui rend d’ailleurs tout à fait impossible l’hypothèse d’une passion adultérine dont Louis XIV aurait été le fruit. La rumeur a fait long feu mais elle ne repose sur aucun élément concret). La déclaration de guerre que Louis XIII notifie à Madrid en 1635 pèse très lourd pour la reine. On scrute le moindre de ses gestes, on interpréte la plus brêve de ses déclarations, on dépouille son courrier. Il n’est pas improbable qu’elle ait pu transmettre à Philippe IV quelques informations d’importance secondaire. Mais, soigneusement tenue à l’écart du Conseil (Ce dont Richelieu s’assure tout particulièrement) elle ne peut apporter guère plus aux Espagnols.

Dans ces conditions, la naissance d’un héritier parait ne jamais devoir se réaliser. A tel point que le roi lui-même pense disparaître sans postérité. La naissance de Louis XIV au château de Saint- Germaine-En-laye retentit pour le pouvoir comme une délivrance inespérée. L’arrivée d’un deuxième fils (Philippe d’Orléans en 1640) conforte plus tard le souverain dans la certitude que la branche aînée des Bourbons est effectivement sauvée.
Les grossesses successives de la reine améliorent quelques temps les relations entre les deux époux. L’éclaircie est pourtant passagère et les témoignages de l’époque rapportent aujourd’hui les violentes disputes du couple. (Un jour que le petit Dauphin- il n’a sans doute pas deux ans- découvre son père au saut du lit coiffé de son bonnet pour la nuit, il prend peur et se met à crier. Louis XIII en conçoit une vive colère et accuse la reine de monter le prince contre lui. Il menace de lui retirer la gerde de ses garçons. Une menace qu’Anne d’Autriche redoutera d’ailleurs jusqu’à la mort de Richelieu et de son mari).

Sans doute la personnalité complexe du monarque explique-t-elle aux historiens la nature orageuse des rapports qu’il entretient avec la fille de Philippe III. Une complexité que les effets chroniques de la maladie n’arrangent certes pas. Une complexité que les dernières déceptions sentimentales doublées d’un ultime complot politique aggravent bien au contraire.

A l’origine de la dernière grande affaire du règne, un personnage extravagant, brouillon, fantasque, le marquis de Cinq- Mars.
Qui est-il ? D’abord un jeune homme dont le physique sans imperfection a profondemment marqué les esprits de l’époque. Henri Coiffier de Ruzé arrive de la petite noblesse. (Son père est le marquis d’Effiat, l’un des nombreux amis de Richelieu). Le cardinal le prend sous son aile alors qu’il n’est encore qu’un jeune enfant. A dix neuf ans, il rencontre Louis XIII. L’entrevue ne procède pas du hasard. Le prélat en a prévu les circonstances. La liaison que le roi entretient depuis quelques temps avec Madame de Hautefort (Une liaison purement platonique) ne laisse pas Richelieu sans inquiétude. Le ministre pense pouvoir contenir l’influence de la belle courtisane par les charmes de son protégé. Le souvenir jadis du duc de Luynes laisse espérer pour lui un titre de favori.

La beauté de Cinq- Mars opère rapidement. Sa figure bien faîte et ses attitudes courtoises éclairent le morne quotidien de Louis XIII (Il ne reste plus au souverain que quatre années d’existence). Les historiens ont longtemps cherché à préciser la nature des rapports entre les deux hommes. Y avait-il davantage qu’un amour platonique ? (Beaucoup de lignes ont été écrites quant aux tendances homosexuelles du Bourbon). Il est difficile d’en savoir plus. Quoi qu’il en soit, l’ homme usé (Il n’a pas encore dépassé la quarantaine mais les souffrances de la maladie lui rendent l’allure d’un vieillard) s’attache profondemment à ce compagnon arrivé au bon moment. Comme souvent en de telles circonstances, titres et pensions pleuvent : Henri reçoit la charge de Grand Maître de la Garde- Robe puis devient Grand Ecuyer de France. Il obtient aussi le comté de Dammartin. Ses amis l’appellent Monsieur Le Grand.

Une ascension identique à celle-ci aurait de quoi tourner la tête du plus raisonnable des courtisans. Il en fallait bien moins à un jeune garçon fougueux, frivole et ambitieux. Cinq- Mars se laisse prendre dans un tourbillon de luxe et de voluptés. Qui pourrait en vérité le lui repprocher ? D’autres ont goûté les plaisirs du pouvoir. L’ennui est que l’étourdi commet souvent d’ incroyables maladresses et oublie un peu vite ses devoirs de sujet. Il a trouvé en Louis XIII un homme fragile et dévoué. Cet homme est pourtant le maître du pays et une parole mal considérée pourrait le briser. Cela, visiblement, Cinq-Mars ne l’ entend pas. La compagnie de celui à qui il doit pourtant ses réussites l’encombre. Les disputes s’accumulent, suivies de réconciliations passagères. Que l’on relise les lettres de Louis XIII à Richelieu et l’on comprendra le désespoir d’un morribond en fin de vie, parfois rabouré par ce favori ingrat qu’il aime malgré tout. Un personnage malheureux qui, bien que roi de France, s’abaisse jusqu’à obtenir du bel adolescent un tiède pardon. Tout cela, on le devine surprend. Cinq- Mars n’en retire pourtant aucune leçon de sagesse et de modestie.
Le garçon poursuit en fait la réalisation de ce projet qui le tient tout entier. Un projet au coeur duquel Marie de Gonzague, princesse gracieuse et fortunée, occupe une place essentielle. Il voudrait l’épouser. Mais privé de duché et de pairie, il ne peut arriver à rien. Ses origines modestes le desservent. Il croit pouvoir obtenir auprès de Richelieu les titres qu’il convoite. Quand Henri lui présente sa requête, le cardinal laisse aller sa colère :

« Vous devez vous souvenir que vous êtes un simple gentilhomme élevé par la faveur et que le marquis de Sourdis a fait un grand honneur à votre frère Martin un rand honneur en lui donnant sa famille. Je ne sais comment vous osez prétendre à une telle alliance.

Cinq- Mars réplique :

« Ma mère approuve ce mariage !

Ce à quoi le prélat répond :

« Si vous dîtes vrai, votre mère est folle. Et si la princesse Marie pense à ce mariage, elle est encore plus folle que votre mère !

Le roi apprend un peu plus tard l’incident. Il s’en va trouver son favori et tente de le faire revenir à davantage de raison. Il ne pouvait plus mal tomber. Henri s’emporte. La véhémence des propos qu’échangent les deux hommes a de quoi étonner, même trois siècles et demi après, surtout si l’on songe que l’un d’eux est le maître du royaume. Quand Louis XIII en vient à reprocher au marquis son inclinaison naturelle à la paresse, il rétorque :

« Sur ce point je ne puis changer et je ne ferai pas mieux qu’auparavant ».

Une telle assurance, un tel aplomb auraient sans doute décontenancé le plus autoritaire des monarques. Le souverain reste un moment silencieux. Jamais il n’a vu un serviteur lui parler avec tant d’effronterie. Poussé aux dernières limites de sa patience, il évoque l’éventualité d’une disgrâce. Cinq- Mars jette dans une attitude de défi :

« j’y suis tout prêt !

« Si je n’étais plus sage que vous, je sais ce que j’aurais à vous répondre là- dessus. Ayant envers moi des obligations, vous ne devriez pas me parler de la sorte !

Du coup le ton monte :

« Je n’ai que faire de votre bien ! Je suis tout prêt à vous le rendre, je m’en passerai fort bien ! D’ailleurs je serai aussi content d’être Cinq- Mars que Monsieur Le Grand. Et quant à changer de manière de vivre, je ne puis vivre autrement !

« Etant de pareille humeur vous me feriez plaisir de ne point me voir, s’écrie le roi.

« Je le ferai volontiers !

Sans davantage attendre que Louis XIII prenne congé de lui, Henri quitte la pièce. La querelle se poursuit un moment encore dans la cour du château. Puis les deux compagnons se séparent.

Une timide réconciliation intervient quelques jours plus tard mais le caractère ombrageux du marquis finit par lasser le souverain. Au palais, rien de ceci ne passe inapperçu et quelques personnages comprennent vite le parti qu’ils peuvent obtenir de Cinq- Mars. Le jeune homme réserve pour Richelieu une rancoeur maintenant définitive. Ne serait-il pas la pièce idéale d’un complot contre le cardinal ? Beaucoup le croient volontiers et cherchent à le rencontrer. Il n’en faut pas davantage pour flatter l’orgueil démesuré du parvenu. Les courtoisies, les amabilités qu’on lui prodiguent le touchent à tel point qu’il se pense bientôt tout à fait indispensable.
De ce sentiment exacerbé devait naître la dernière conspiration du règne.

Néanmoins, au coeur de cette affaire rocambolesque, cousue de fil blanc, Louis XIII témoigne d’une attitude très peu claire. A-t-il encouragé son favori sur la voie qui devait le conduire jusqu’à l’échaffaud du boureau ? A-t-il un moment sérieusement songé à la disparition de Richelieu ? Il est très difficile de le dire mais les propos qu’il tenait régulièrement pouvaient le laisser croire.

Un jour qu’il se plaint de son ministre et du vide que celui-ci a fait tout autour de lui (« Il a perdu tous mes amis. Au reste il me tient dans une contrainte insupportable. Je voudrais qu’il y ait eu contre lui un parti en France comme il y en avait autrefois contre le Maréchal d’Ancre »), Cinq- Mars s’exclame :

« Sire, vous êtes le maître ! Que ne renvoyez- vous pas le cardinal !

Louis XIII appaise aussitôt ses ardeurs :

« Tout beau ! N’allez pas si vite ! Le cardinal est le plus grand serviteur que la France ait eu. Je ne saurais me passer de lui. Le jour où il se déclarerait contre vous, je ne pourrais même pas vous conserver.

Ici sans doute réside toute l’ambiguité des attitudes royales. Le souverain sait fort bien ce qu’il doit à son encombrant serviteur. Il ne s’interdit pourtant pas de se répandre auprès de ses familiers en plaintes amères et douloureuses. Un esprit raisonnable se serait bien gardé, malgré tout, de témoigner trop de dépit à l’endroit du cardinal. Cinq- Mars n’est pas de ceux-là. Il oublie toute modération et se laisse emporter par l’intrépiidité de son caractère.

Un jour que Louis XIII confie au capitaine des mousquetaires, Monsieur de Tréville, ses malheurs, le marquis s’exclame :

« chassez-le donc !

Le roi se contente d’un silence puis évoque brièvement les difficultés que poseraient une telle disgrâce.

« Alors, il faut l’assassiner, s’enflamme Henri. Quand il viendra dans l’appartement du roi puisque ses gardes ne le suivent pas jusque ici !

« Je serais alors excommunié ! Monsieur le Cardinal est écclésiastique !

L’adolescent ne se laisse pas démonter :

« Envoyez à l’Espagne un courrier, sire. Et vous verrez bien que là bas tout autant qu’ici, on souhaite la paix et que Monsieur de Richelieu demeure le seul obstacle à l’amitié que Madrid nous porte.

« Il faudrait une personne de confiance pour porter une lettre de cette nature jusqu’en Espagne, remarque le roi.

« Mon serviteur, François de Thou se porte garant de l’affaire. Un seul ordre de Votre Majesté, et il prendra la route des Pyrénées.

Quelques jours plus tard, Louis XIII confie à son favori et François de Thou deux courriers leur donnant pouvoir d’engager en son nom les négoçiations avec Madrid et Rome.
L’affaire est particulièrement périlleuse surtout si l’on songe à l’efficacité des espions de Richelieu. Peu importe. Cinq-Mars est tellement certain de tenir sa revanche qu’il en oublie toute prudence. Le roi ne lui a jamais confié que l’exécution d’une mission diplomatique, préalable ordinaire à des négoçiations de paix. Il en conclut tenir l’autorisation de conduire une redoutable conspiration.

Certitude d’autant plus inébranlable qu’un personnage s’est joint à l’affaire : Gaston d’Orléans. Le prince n’a rien perdu de son tempérament ombrageux et attend depuis longtemps l’occasion de renouer avec ses vieux démons. Les calculs de Cinq- Mars lui paraissent excellents. Il contacte le jeune ambitieux et propose les services de son fidèle Fontrailles, bossu de naissance peut être mais très habile et fort discret. Les deux hommes tombent d’accord. Il est convenu que Fontrailles passera en Espagne pour y rencontrer Olivarès (Le ministre de Philippe IV) et lui remettra en mains propres un document dans lequel les conjurés révèlent les étapes essentielles de leur stratégie : Gaston d’Orléans ferait mouvement sur Paris à l’instant même où les Espagnols franchiraient le Rhin. On mettrait à la disposition des troupes quelques places fortes de manière à pouvoir s’y replier en cas de revers. Les pages du manuscrit portent le nom des principaux intéressés. Celui de Cinq- Mars figure en bonne place.

Fontrailles passe les Pyrénées sans encombre et rencontre Olivarès. L’entrevue conforte les espoirs de la conspiration. Le favori se laisse convaincre et remet à son interlocuteur une lettre de réponse encourageante. Tout paraît donc aller pour le mieux.
Jusqu’à ce que des imprudents ne commettent quelques indiscrétions. Les conjurés ont-ils trop parlé ? Certains se sont-ils laissés aller à de dangereuses confidences ? Nul ne pourrait véritablement le dire.
Dans les correspondances qu’elle entretient avec Cinq- Mars, Marie de Gonzague prévient :

« Vos projets sont connus de Paris aussi sûrement que l’on sait que la Seine coule sous le Pont- Neuf ! ».

Quelques témoignages d’époque prétendent même que l’on s’échange sous le manteau des copies du traité avec l’Espagne. Il n’en fallait certainement pas autant aux services de Richelieu pour découvrir toute la gravité de l’affaire. Aujourd’hui encore, il est bien difficile de saisir les raisons pour lesquelles le complot fût si vite éventé. Travail efficace des espions du cardinal ? Bavardages d’un complice maladroit ? On ne sait.
Anne d’Autriche, tenue informée de l’évènement depuis ses débuts mais très inquiète de la tournure que prenaient les choses, pourrait aussi avoir transmis les détails du plan. Quoi qu’il en soit, les coupables s’éparpillent rapidement quand la police procède aux premières arrestations. Fontrailles disparaît sans demander son reste. Un déguisement de Capucin lui permet de gagner Sedan et peu après l’Angleterre.

Gaston d’Orléans tremble. Son implication est telle qu’il ne peut raisonnablement espérer échapper aux enquêtes. Quand on lui annonce l’inculpation de ses complices, il s’empresse de faire parvenir à Richelieu une lettre bien écoeurante lorsque l’on sait toutes ses manigances :

« Mon cousin, le roi mon seigneur m’a fait l’honneur de m’écrire quel a été enfin l’effet de la conduite de ce méconnaissant Monsieur le Grand. C’est l’homme du monde le plus coupable de vous avoir déplu après tant d’obligations. Aussi est-ce pour vous mon cousin que je conserve mon estime et mon amitié toutes entières ».

Bien évidemment, Richelieu n’est pas dupe un instant. Poussant le raffinement de la vengeance jusqu’à ses dernières limites, il transmet une copie du traité secret au prince. Gaston saisit qu’il est perdu. Les paroles du ministre ne l’encourage pas à beaucoup d’optimisme :

« Votre faute est si grande que je ne puis répondre de rien ! Votre vie même est menacé car vous avez commis un attentat que la clémence humaine ne peut absoudre ».

On propose néanmoins au cadet du roi un arrangement : des aveux sincères pourraient le sauver et détourner la colère de son frère. Gaston ne fait aucune difficulté à se laisser convaincre et dévoile tout ce qu’il sait. Ses propos chargent le malheureux Cinq- Mars et lui ôtent tout bénéfice. Il en arrive à reconnaître le traité confié à Fontrailles et authentifie sur le manuscrit sa propre signature. Il est fils de France, ses confessions suffisent à condamner le jeune marquis.
Celui-ci n’a d’ailleurs pas cherché à fuir. Quand un valet vient l’informer que l’on se prépare à l’arrêter, il préfère se rendormir. Aujourd’hui encore, on ne peut véritablement préciser l’identité de celui qui envoya ce domestique surgi de nulle part. Songeant à l’amitié qu’il avait jadis éprouvé pour son bouillonnant favori, le roi voulût-il le sauver in extrémis ? Peut être. En tous les cas, Cinq- Mars laisse filer l’occasion. Le lendemain matin, le 16 Juin 1642, les mousquetaires viennent se saisir de lui. Il est enfermé dans la citadelle de Montepellier.

Les premiers interrogatoires n’apportent aucun élément concluant. Quand ses juges le pressent de donner la vérité, l’adolescent se contente de rétorquer qu’il préférerait mourir que de se condamner par sa propre bouche. Les révélations de Gaston l’ont placé dans une position désespérée. Rien ne peut plus le sauver.
Cinq- Mars et François Le Thou sont transférés à Tarascon puis menés ensuite jusqu’à Lyon où doit se tenir leur procès. Richelieu redoute à ce point une évasion des accusés qu’il les accompagne lui-même jusqu’au bout du voyage.
On n’imagine sans peine l’immense déception de Louis XIII lorsque le cardinal apporte, triomphant, les preuves accablante de la trahison. Le roi a en vain voulu croire que son favori était innocent du crime dont on l’accusait. Les paroles de son frère jointes aux copies du traité passé avec l’Espagne ne laissent plus de doute possible. Le souvrain se résigne à laisser la justice poursuivre son cours.

Craint-on pourtant que le malheureux monarque ne cède à un ultime mouvement de pitié et n’accorde sa grâce ? C’est probable. En tous les cas, on lui rapporte les propos que Cinq- Mars avait tenu de lui quelques temps auparavant à l’occasion d’une nouvelle crise intestinale. Comme des courtisans pensaient devoir s’informer auprès du favori de la santé royale, celui-ci s’était contenté de répondre sans davantage de précision : « Il traîne ».
Quand il apprend ces paroles, Louis XIII laisse éclater sa colère :

« Ah le méchant ! Il eût voulu que je fusse mort ! ».

Le procès s’achève sur un verdict de mort. Le 12 Septembre 1642, les deux condamnés sont conduits sur la place des Terreaux où l’on a dressé l’échaffaud. Des témoins de l’évènement racontent que Cinq- Mars conserve toute sa prestance. Le terrible cérémonial de l’exécution ne lui tire aucune parole de dépit ou de révolte. On note que sa tête gracieuse tombe au second coup de hache.

Richelieu ne lui survit que trois mois. A peine a-t-il le temps d’ordonner la destruction du château que le supplicié possédait dans la région de Langeais. Fin Novembre 1642, une fièvre brutale le prend. Le 4 Décembre, il rend son dernier soupir. Sa disparition (Que l’on attendait depuis des années tant sa santé semblait à ce point vacillante) retentit comme un événement politique considérable.
Louis XIII en conçoit bien plus de tristesse et d’inquiètude que de soulagement. Inquiètude parce que le cardinal laisse derrière lui une oeuvre considérable à poursuivre. Beaucoup de réalisations restent à mener. Quelques temps avant de s’éteindre, le ministre avait recommandé au roi les services d’un italien encore peu connu, mais promis à un brillant avenir : Mazarin. Dernier coup de génie puisque l’avenir devait montrer à quel point Richelieu avait vu juste. Mazarin sut tout autant que son prédécesseur conduire d’une main de maître les affaires de l’Etat et se défaire des indisciplines de la Noblesse. Le 5 Décembre, Louis XIII l’appelle au conseil.

C’est sans doute la dernière grande décision du règne. La maladie emporte les forces réduites que le roi conserve encore. Les médecins ne parviennent plus à le soulager. Il se fâche d’ailleurs régulièrement contre eux et les accuse de lui causer bien davantage de souffrance que de répit.

« Il ne fallait pas me donner tant de remèdes qui m’ont ruiné les entrailles » s’écrie-il.

Au mois d’Avril 1643, imaginant avec beaucoup de lucidité que sa fin prochaine risque de laisser à la Reine et au Cardinal Mazarin une succession compliquée (Louis XIV n’est encore qu’un petit garçon), il organise la Régence et réclame que son épouse en prenne la tête. Gaston d’Orléans reçoit la Lieutenance générale du royaume. Le mourrant rencontre une dernière fois le petit dauphin venu à son chevet et lui prodigue d’ultimes recommandations. Il meurt deux jours plus tard, le 14 Mai 1643.

CONCLUSION.

Il est difficile de dresser le juste portrait d’un personnage historique, trois siècle et demi après sa mort. Louis XIII souffre toujours de ses compléxités. Quel souvenir conserver de lui ? Tâche difficile à mener aujourd’hui encore.
Beaucoup se sont plûs à décrire l’image d’un souverain indécis, faible et dominé. Il y a dans cela une part de vrai. Que l’on songe aux années incertaines de la Régence et l’on retiendra l’influence d’un duc de Luynes auprès du jeune roi. Soyons pourtant justes. En 1617, Louis XIII est encore un adolescent. Il subit les brimades et les humiliations de sa propre mère. Concini le délaisse quand il ne le rabaisse tout simplement pas. Le jeune homme manque d’assurance, cherche ses repères. Peut-il seul affronter le caractère charismatique de Marie de Médicis ? A-t-il les moyens politiques d’imposer par lui-même son autorité ?
Luynes arrive au bon moment. Il est plus âgé, il a plus d’expérience. Il sait surtout écouter la parole du souverain, recueillir ses confidences et surtout cerner les contours de sa personnalité tourmenté. Il lui offre l’occasion d’en finir avec Concini et de révéler la nature profonde de son tempérament.

On a aussi beaucoup reproché au roi ses moments de faiblesses. Les relations très particulières qu’il entretient avec Cinq- Mars soulignent une inclinaison certaine à se laisser dominer. Sans doute les effets chroniques de la maldie finissent-elles par émousser les réactions du monarque quand le jeune favori multiplie par les effronteries que ses comportements fantasques et brouillons lui font commettre. Louis XIII vit néanmoins une fin de règne compliqué. Des relations conjugales agitées (Anne d’Autriche porte en cela une part de responsabilité), la présence envahissante de Richelieu, la récurrence des désordres intérieurs (Complots de la Noblesse, révoltes populaires....) épuisent son énergie. Là encore, Cinq- Mars arrive au bon moment. Le beau marquis apporte dans l’ordinaire royal une éclaircie. Les historiens n’ont jamais pu préciser la nature des relations entre les deux hommes. Le souverain s’est-il à ce point senti isolé qu’il ait laissé le jeune adolescent s’imposer à lui ? Quelques témoignages pourraient le laisser penser.

Tout ceci n’est pourtant qu’un aspect de la personnalité du Bourbon. Il y a le Louis XIII parfois irrésolu, pris de doutes et de questions. Il y a aussi un Louis XIII beaucoup plus sûr de son autorité. Le roi est convaincu des devoirs que lui impose son rang. Il n’a jamais douté être monté sur le Trône par les grâces de Dieu. A ce titre, ses décisions ne devaient souffrir aucune contestation. La construction de l’Etat monarchique telle que la poursuivra après lui Louis XIV, il en est un artisan essentiel.
Ses colères ont pu marquer les esprits de la Cour. L’assassinat de Concini apparaît bien comme une première rupture du règne. Luynes et ses amis ont sans doute initié l’affaire. Mais Louis XIII peut seul ordonner l’exécution du favori et tenter le pari d’un coup de force. Il aurait tout aussi bien pu renoncer. Il n’était pas forcément évident pour un adolescent inexpérimenté de s’imposer par un attentat politique. L’attitude du monarque au soir de cette journée sanglante évoque d’ailleurs clairement le caractère d’un homme sans doute encore jeune mais jaloux de son pouvoir. Le 24 Avril 1617, Louis XIII éprouve le sentiment d’une immense délivrance. Concini disparu, il s’impose enfin à ceux qui ne lui ont jamais beaucoup exprimé de considération : une reine- mère exilée, un Richelieu disgrâcié....Le roi laisse aller son goût naturel pour l’autorité.

Souverain souffreteux et malingre que les historiens ont souvent imaginé alité, Louis XIII a été un grand roi de guerre. Il y a là, peut être, une tradition propre à la dynastie des Bourbons (Si l’on songe que les derniers Valois, après Henri II, ont mené peu de campagnes militaires). Henri IV n’a jamais ménagé ses efforts en ce domaine. On le retrouve en première lignes des affrontements qu’il conduit contre les forces catholiques ou espagnoles. A sa mort, en 1610, il se prépare à rejoindre les frontières où une affaire de succession l’oppose aux Habsbourgs. Après lui, Louis XIV engage le royaume dans une série de conflits militaires et prend lui-même la tête des opérations.
Louis XIII ne demeure pas davantage en retrait. On le trouve sur beaucoup de fronts : à Compiègne où il s’est porté au devant des troupes d’invsion, à La Rochelle où les Protestants offrent une résistance acharnée à ses armées, en Italie du Nord lorsque se pose la question de Mantoue, en Languedoc quand la Catalogne s’offre à la Couronne.

Le portrait d’un souverain passé sous la coupe de son ministre tiendrait-elle davantage les critiques ? Ce sont les relations Richelieu- Louis XIII qu’il est nécessaire de reconsidérer ici. Quels entiments le roi portait-il à son ministre ? Amitié sinçère ? Admiration ? Méfiance ? Il n’est pas évident d’y voir clair.
Une chose est pour le moins certaine : Louis XIII a très tôt su déceler chez son serviteur une remarquable clairvoyance politique. Quand le 10 Novembre 1630, le prélat paraît devoir tomber sous les coups de la Reine- Mère, il le sauve in- extrémis et lui renouvelle sa confiance. Aurait-il choisi l’exil de sa propre mère s’il n’avait senti chez celui qui devait demeurer à ses côtés jusqu’ à la mort un formidable génie pour les affaires de l’Etat. La Journée des Dupes consacre la carrière de Richelieu. Désormais, l’ancien évêque de Luçon dispose auprès de son maître d’une confiance entière. Sa victoire sur le parti dévôt lui permet enfin d’engager le royaume de France contre l’Espagne. Certes, à l’issue des premières hostilités, la victoire n’est pas au rendez-vous mais, l’année du désastre de Corbie, Louis XIII n’imagine pas pour autant devoir se séparer de lui.

Le roi a toujours su ce qu’il devait à son ministre de talent. Il suit régulièrement ses avis, même au moment où la trahison de Cinq- Mars éclate au grand jour. Mais en apprécie-t-il davantage les qualités personnelles de l’homme ? Sur ce point, les choses paraissent moins assurées. Louis XIII reconnaît d’incontestables compétences au cardinal dont la justesse des décisions lui font penser et dire (Notamment à Cinq- Mars) qu’aucun personnage ne pourrait mieux conduire les destinées de la France. Mais entre les deux hommes, les relations sont parfois complexes.

Richelieu n’a jamais été un Olivarès. Si le favori espagnol tient une part importante du quotidien de Philippe IV (Il assiste à son lever, organise jusqu’à la vie intime de son maître et en partage tous les instants), le cardinal conserve plus de distance. Il ne jouera pas le rôle d’un Luynes. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’entretienne avec le monarque aucune correspondance personnelle. Au contraire. Louis XIII le garde informé de tout, lui révèle les attitudes frondeuses de Cinq- Mars. Certains courriers abordent à l’occasion des sentiments plus intimes. On y découvre d’ailleurs l’image d’un homme mourrant, à ce point malheureux qu’il en ressente le besoin de s’épancher.

Pourtant, à mesure que le règne se prolonge, les rapports durcissent. Louis XIII et Richelieu sont tout aussi souffrants l’un que l’autre. La maladie exacerbe sans doute à la longue les caractères. Un roi aigri, moins patient. Un ministre désormais certain de son pouvoir et qui le montre plus volontiers. Il n’en faut pas davantage pour que les choses tournent vite à l’aigre. Des témoignages laissent entendre qu’au début des années 1640 Louis XIII songe à se séparer du prélat. La mort intervient au bon moment pour les deux hommes mais il n’est pas sûr que la carrière de Richelieu ait duré bien plus longtemps s’il avait vécu.
L’épilogue peut être naturel d’une collaboration (si l’on peut oser ce mot) loin d’être toujours paisible. A relire les sources du XVII° siècle, le roi donne véritablement l’impression de supporter la présence encombrante de son serviteur. Les propos qu’il témoigne à ses familiers (et qui tromperont finalement Cinq- Mars) le révèlent bien. Mais il n’en est pas moins convaincu qu’il ne peut décidemment priver le royaume de ses services.
Les relations du roi et de son ministre furent à ce point complexes qu’il n’est pas évident, aujourd’hui encore, d’en saisir toutes les logiques.
Les deux hommes demeurent pourtant dans les mémoires comme des personnages indissociables. Louis XIII aurait-il été Louis XIII sans Richelieu ? Richelieu aurait-il Richelieu sans Louis XIII ? Une telle question ne trouvera jamais de réponse, évidemment. Mais, après tout, pourquoi ne pas se la poser ?