Les kamikazes japonais : quand le vent des dieux soufflait sur le Pacifique.

Depuis l’attaque de Pearl Harbor, le 7 Décembre 1941, Japonais et Américains se livrent une terrible guerre à travers l’Océan Pacifique qui n’a jamais aussi mal porté son nom que pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il semble d’abord que la progression des troupes de l’empire du Soleil Levant soit irrésistible : en quelques mois, toute l’Asie du Sud-est est aux mains des conquérants : l’Indonésie, la Chine, la Thaïlande, la Birmanie. Même l’Australie se retrouve sous la menace d’une invasion japonaise. La puissante machine de guerre américaine est lente à se mettre en route mais une fois lancée, plus rien ne peut l’arrêter et le Japon subit très vite ses premiers revers.

Dès Juin 1942, la flotte des Etats-Unis remporte ses premiers succès et refoule l’ennemi vers les côtes de son propre territoire. En 1944, les jeux sont faits : il apparait évident que les japonais ne pourront plus sortir vainqueurs du conflit. S’engage alors pour les armées de l’empereur un combat désespéré dont l’enjeu n’est rien de moins que la protection du sol national. Epuisés et au bord de la défaite, les Japonais refusent cependant toute idée de capitulation. Au fur et mesure qu’ils s’approchent du Japon, les Américains se heurtent à une résistance de plus en plus acharnée : chaque petite île est le théâtre de combats particulièrement meurtriers. La bataille pour le contrôle de l’île d’Okinawa en juin 1945, à quelques miles des côtes nippones, reflète bien la situation tragique dans laquelle se trouvent les soldats des deux camps : plus de 90000 Japonais trouvent la mort au cours des affrontements préférant le suicide au déshonneur de la défaite. A ce bilan dramatique s’ajoutent les 150000 civils qui périssent lors des assauts et des bombardements aériens. Mais, c’est bien le spectacle de femmes se jetant dans le vide avec leurs enfants depuis les hautes falaises de l’île qui terrorise le plus les soldats américains. Le débarquement au Japon que les Etats-Unis préparent s’annonce terrible.

C’est dans ce contexte de désespoir complet que les dirigeants japonais mettent au point l’arme de la dernière chance : certains conservent encore l’espérance qu’elle puisse retourner le sort de la guerre en faveur du pays. Pour sauver la patrie, de jeunes aviateurs, âgés d’une vingtaine d’années, reçoivent la mission de jeter leur appareil bourré d’explosifs sur les bâtiments de guerre américains de façon à ralentir leur avance. Le haut commandement militaire leur donne le nom de Kamikazes. En Japonais, cela signifie "Le vent divin", en mémoire de la grande tempête qui, en 1291, avait détruit une flotte chinoise prête à débarquer au Japon.

Les premiers raids des kamikazes commencent en Octobre 1944. A départ, la tactique meurtrière semble fonctionner selon les souhaits des généraux japonais. Les Américains sont pris de cours et le sacrifice de quelques dizaines de Kamikazes envoie plusieurs navires adverses par le fond, dont un porte-avions. Mais les Etats-Unis s’organisent assez vite et trouvent la parade à ces attaques sanglantes qui perdent rapidement leur efficacité.

Avant son dernier départ, chaque pilote, en principe volontaire, se soumet au même rituel. Sur la piste de décollage, devant son avion, le Kamikaze revêt son uniforme. Il accroche à sa ceinture quelques grenades pour que l’explosion de son appareil fasse davantage de dégâts. Il noue autour de sa tête le bandeau blanc traditionnel orné d’un soleil rouge que portaient autrefois les samouraïs pour attacher leurs longs cheveux. Puis, entouré de ses compagnons, comme lui candidats à la mort, et du chef d’escadrille, il boit un verre de saké, cet alcool de riz assez fort que l’on consomme beaucoup au Japon. Puis, vient l’heure du décollage. Les appareils des Kamikazes n’ont pas assez d’essence pour revenir à leur base. Ils sont escortés par d’autres avions chargés de les défendre tout le long du vol, jusqu’à ce que la cible choisie soit en vue. Ensuite, le pilote est seul avec lui-même et lance son appareil sur l’ennemi...

Qui étaient ces kamikazes acceptant le sacrifice de leur vie pour retarder seulement une défaite que tous les Japonais savaient proche ? Etaient-ils euphoriques, heureux, fanatisés au point de mourir en souriant ? La lecture des dernières lettres que les pilotes ont écrit avant de partir pour une ultime mission montre qu’il en est rien et surprend par la gravité qu’elle renvoie.

A travers les lignes qu’ils ont laissées pour leurs familles, les kamikazes expriment bien davantage le regret, la tristesse de devoir mourir, la peur parfois, que le sentiment du devoir accompli ou la joie de donner sa vie pour la patrie.

Les aviateurs partaient sans grand enthousiasme. Alors pour quelle raison le faisaient-ils ? Il faut bien comprendre la mentalité japonaise de cette époque : le soldat qui se dérobait à son devoir pour éviter la mort ou qui acceptait le déshonneur de la défaite devenait un véritable paria. Il était exclu, isolé de ses camardes, envoyé sur un front dangereux pour une fin sans gloire. La honte rejaillissait ensuite sur la famille et, dans ses conditions, un pilote n’aurait jamais pu être accepté des siens s’il avait tenté d’échapper à sa mission. La pression sociale était trop forte pour résister, les kamikazes partaient plus par obligation que libre choix.

Un pilote écrit juste avant de s’envoler pour son dernier voyage :

" Mère, s’il te plaît, pardonne moi. Je suis devenu un membre des forces d’attaque spéciales afin de servir mon pays. Père, mère, je vais à la bataille avec une photo de mon frère. Maintenant au moment du départ, comme pilote kamikaze, je ne regrette rien. Les gens ordinaires meurent à l’âge de cinquante ans et j’aurais pu vivre encore trente ans. Père, mère, je vous offre ces trente ans. Mère, achète tes cigarettes préférées avec l’argent que j’ai mis dans cette enveloppe. Père, mère, j’y vais..." (Nobuo Aihana, 18 ans, mort le 4 Mai 1945).

Un autre écrit :

"Peut-être que je ne reverrai jamais votre visage. Mère, s’il vous plaît, montrez moi votre visage. Mais je ne veux laisser aucune note derrière moi. Les notes vous feront pleurer encore vingt ans après. Mère, le jour où je quitterai Koryama, je volerai au-dessus de ma maison..."

(Saburo Mogi, 19 ans, mort le 4 Mai 1945)

Et enfin, un autre :

"Maintenant ma vie est fixée. Père, je n’ai rien à dire. Mère, sois confiante, je mourrai bravement. Je suis votre fils. Je veux me rappeler ces pilotes qui sont morts en criant : longue vie au Japon. Comme je veux pleurer mère, mère, mère. S’il vous paît, dîtes moi quelque chose. Un seul mot suffit. Je suis calme mais la seule chose à laquelle je puisse penser est le visage de mes parents. Mère, s’il vous plaît, ne pleurez pas. Soyez fière d’avoir un fils qui est un aviateur japonais. Maintenant, les pilotes sont en train de décoller, agitant bravement leurs mains. Adieu." (Osamu Tomida, 23 ans, mort le 3 Novembre 1944)

Certains kamikazes ont pourtant, quelques rares fois, survécu à leur mission. C’est le cas de l’un d’entre eux, Kenichiro Onuki, un pilote âgé de 23 ans quand il reçoit l’ordre de jeter son appareil sur l’ennemi. Au cours d’une interview, l’homme a raconté qu’au moment de partir il n’a pas pu avaler le verre de saké qu’on lui proposait. Une fois aux commandes de son avion, il s’est même mis à pleurer. Peu après le décollage, il s’est écrasé sur une île proche d’Okinawa, touché par un bombardier américain. Ayant survécu à l’accident, il est demeuré quarante jour seul, isolé, avant d’être recueilli par un navire japonais. De retour au pays, il n’a pas été bien reçu : on lui a reproché d’avoir survécu et on l’a considéré comme un malade mental. Même ses proches pensaient qu’il était mort au cours de la mission puisqu’au moment de son décollage, une lettre était envoyée aux siens leur annonçant sa disparition. La famille a donc organisé une cérémonie funèbre au cours de laquelle un représentant de l’armée a remis à ses parents une urne mortuaire contenant symboliquement les cendres de leur fils. Quelle n’a donc pas été leur surprise quand Onuki est venu les retrouver à Tokyo au lendemain de la guerre !!!!

Ces témoignages, les documents retrouvés par quelques historiens japonais, permettent de considérer ces pilotes sous une lumière nouvelle. On découvre, presque surpris, que ces adolescents sacrifiés au nom de la patrie, n’étaient pas des fanatiques heureux de donner leur vie. Beaucoup sont partis sans enthousiasme particulier parce qu’ils avaient un sens du devoir particulièrement aigu. Au moment de se jeter sur leur cible, bien des pilotes ont dû ressentir les sentiments que l’on éprouve quand la fin est là...