Un foulard à 70000 euros.

Le 21 Janvier 2004, a eu lieu à Loches, dans l’Indre-et-Loire, une vente peu ordinaire. Un couple d’Américains, vivant aux Etats-Unis, s’est porté acquéreur d’un foulard pour environ 70000 euros (plus de 420000 francs). La pièce de tissu n’avait au premier aspect rien qui puisse justifier le prix de son achat. De dimension très modeste, une vingtaine de centimètres de côté, elle semblait même avoir été retouchée en plusieurs endroits. Sa couleur d’origine, le blanc, était ternie par l’usure et quelques traces de transpiration apparaissaient ça et là. Pourquoi, en ce cas, dépenser une véritable fortune à en devenir le propriétaire ? Caprice de milliardaire ? Passion excessive d’un collectionneur ?

Pour connaître l’explication d’un comportement qui, à première vue, semble bien étrange, il faut remonter au temps de la Révolution Française...

Le 21 janvier 1793, Louis XVI est mené place de la Révolution, actuelle place de la Concorde pour y être décapité. Il a quitté la prison du Temple, où il est enfermé avec sa famille depuis le 10 Août 1792. En début de matinée il est monté dans un simple carrosse, seulement accompagné de son confesseur. Le véhicule a ensuite pris le chemin du supplice, suivi d’un long cortège de gardes nationaux muets. Tout le long du parcours, des milliers de Parisiens sont venus assister au passage de celui qui, jadis, était leur souverain. La place de la Révolution n’a jamais connu autant d’affluence que ce matin-là. L’échafaud se dresse au milieu d’une foule compacte mais calme.

Vers dix heures, l’attelage débouche enfin sur la place et s’arrête au pied des marches qui conduisent à la guillotine. Louis XVI descend de la voiture. Le bourreau Sanson l’accueille sans un sourire au bas de la portière. Le condamné demande :

" Dîtes-moi ce que je dois faire monsieur le bourreau..."

L’homme répond sans émotion particulière :

" Il vous faut enlever votre redingote et votre cravate."

Louis s’exécute lentement. Il retire sa veste qu’il confie à un garde près de lui. Il dénoue ensuite sa cravate, un long morceau de tissu blanc qu’il portait enroulé autour de son cou, et le tend à un conseiller municipal, monsieur Vincent. Celui-ci se saisit de la pièce d’étoffe et la glisse discrètement sous son manteau.

Sanson s’approche une corde à la main pour lier les poignets du roi. Louis a un mouvement de refus : "Ce ne sera pas nécessaire". Son confesseur l’exhorte à accepter. Il cède et se laisse attacher sans résistance. Puis, le bourreau, muni d’une paire de ciseaux, découpe grossièrement le col de la chemise qu’il rabat ensuite de manière à mettre les épaules du condamné à nu. Le couperet qui va trancher le cou ne doit pas être gêné dans son travail.

Puis, sur un signe de l’homme, ses aides, de jeunes garçons encore adolescents, s’emparent du roi et l’aident à gravir les marches très raides de l’échafaud. Une fois parvenu en haut, Louis parvient à leur échapper et se précipite à une extrémité de la vaste estrade. Face aux curieux ou aux nostalgiques venus assister à l’exécution, il crie :

"Peuple, je meurs des crimes que l’on m’impute et je prie pour que le sang qui va couler ne retombe jamais sur la France..."

Il veut ajouter encore une chose mais le roulement des tambours qui annonce la fin proche couvre sa voix. Sanson l’entraîne vers la guillotine et le pousse sur la bascule. Un instant plus tard le couperet est tombé dans un choc métallique.

Le bourreau se saisit alors de la tête sanglante et la brandit vers la foule. Un cri s’élève :

" Vive la République"

Après l’exécution, le corps du souverain est inhumé dans une fosse commune du cimetière Sainte-Madeleine. Les vêtements qu’il portait lors de son supplice sont brûlés pour priver les partisans de la Monarchie de reliques autour desquelles ils pourraient se retrouver et se rassembler.

Des affaires personnelles du souverain, il ne reste plus que le foulard de soie blanche récupéré par Monsieur Vincent. L’homme a conservé chez lui le morceau de tissu, peut-être par nostalgie de l’Ancien Régime, peut-être en souvenir du 21 janvier 1793.

En tous les cas, bien mal lui en a pris : un an plus tard, au cours d’une perquisition à son domicile, les gendarmes découvrent la cravate du feu-roi. A l’époque, cela suffit amplement à faire condamner un homme pour tentative de restauration de la monarchie. Monsieur Vincent, un beau matin, prend à son tour le chemin de la guillotine...

Depuis deux siècles, le foulard est demeuré dans la famille du conseiller municipal. Mis sous verre, le morceau d’étoffe s’est bien conservé. Jusqu’au jour où le propriétaire a pris la décision de le vendre aux enchères parce qu’il ne pouvait plus apporter les soins nécessaires à son entretien. Et c’est donc un couple américain qui s’en est porté acquéreur.

Aujourd’hui, le foulard a traversé l’Atlantique et se trouve exposé aux Etats-Unis. Cependant, les spécialistes le disent : aucun examen permettant de prouver l’authenticité de la pièce de soie n’a été pratiqué. Est-il possible que ce morceau de tissu, vendu si cher, ne soit qu’un faux ? Pour les nouveaux propriétaires espérons que non...