Staline : l’enfance d’un dictateur.

Cinquante deux ans après la disparition de Staline, il est toujours aussi difficile de découvrir quelle fût l’enfance de celui qui porte la responsabilité de la mort de millions de Soviétiques entre 1924 et 1953. Le dictateur n’a jamais hésité à manipuler la vérité quand les circonstances l’exigeaient. Il n’a donc pas eu davantage de scrupules à réécrire son passé, son enfance. Béria, son biographe officiel, s’est soumis aux indications qui lui parvenaient. Nul doute qu’il faille considérer ses pages avec beaucoup de méfiance. Trotsky, en exil au Mexique après la disparition de Lénine, a lui aussi composé un ouvrage dans lequel il s’attarde longuement sur la jeunesse du dirigeant soviétique. Mais les deux hommes ont toujours nourri l’un pour l’autre une hostilité définitive, que Trotsky a d’ailleurs payé de sa vie. Il est donc probable que par moment celui-ci manque d’impartialité et donne de son adversaire une image qui ne lui est pas toujours favorable.

Iossif Djougachvili nait le 21 Décembre 1879 à Gori, petit village de Géorgie, une région reculée et particulièrement pauvre de l’empire russe. Ses parents sont sans aucune fortune. La mère, Ekatérina, a perdu trois de ses enfants à la naissance. Iossif est le quatrième. Ce sera le seul survivant. Le père, Vissarion, est cordonnier. Il est aussi alcoolique et n’éprouve pour son fils rien d’autre que de l’indifférence.

L’enfance du dictateur est rude, sans chaleur. L’argent manque. Pour survivre, Ekatérina effectue de menus travaux qui n’apportent à la famille que quelques roubles : un peu de couture, de la blanchisserie...

Le jeune Iossif, que l’on surnomme Sosso (ce qui en Géorgien veut dire fade), n’est pas un adolescent facile. Il subit plusieurs années les violentes colères paternelles qui s’achèvent souvent par des coups. Aussi, quand Vissarion meurt en 1890 à la suite d’une rixe entre ivrognes, il n’en conçoit aucune peine.

Ekatérina est particulièrement croyante et accorde à la religion une place très grande de sa vie quotidienne. Pour son fils, elle caresse une ambition qui lui tient à cœur : la prêtrise.

En 1890, elle envoie son garçon à l’école de Gori qui prépare l’entrée au séminaire. Iossif y apprend la lecture et l’écriture. Il découvre les textes bibliques, les prières qu’il s’efforce de retenir. Les témoignages postérieurs de quelques camarades de classe sont unanimes : l’élève Djougachvili montre beaucoup d’application et de sérieux. Il obtient les meilleurs résultats de l’école qui lui permettent d’entrer au séminaire de Tbilsi, quatre ans plus tard, nantis d’une bourse.

Tbilsi est la capitale de Géorgie. C’est une ville importante de l’empire russe. A ce titre, elle dispose d’un séminaire qui forme à la prêtrise les élèves qu’il reçoit. Iossif y demeure quatre années entières, loin de son village natal. Les pensionnaires de l’établissement mènent la vie austère qui est celle que l’on réserve traditionnellement aux moines. Les maîtres sanctionnent brutalement les écarts de conduite par des coups ou des brimades humiliantes. L’indiscipline conduit souvent au cachot, une pièce noire et humide qui n’est que rarement libre. Les journées s’écoulent, semblables les unes aux autres, dans une monotonie pesante pour de jeunes adolescents : lever le matin à sept heures, rapide déjeuner qui ne consiste qu’en une tasse de thé, premier office religieux de la journée puis études jusqu’à midi. Le repas achevé, les cours reprennent jusqu’à trois heures. La petite promenade quotidienne en dehors de l’établissement apparait sans doute comme une courte délivrance. L’étude du soir accomplie, le dîner achève la journée. A dix heures, chacun a regagné le dortoir.

Iossif fournit les efforts nécessaires pour obtenir des notes juste moyennes et passer dans la classe supérieure. Grandissant, il n’est plus le garçon docile et appliqué que l’on connaissait à Gori. Il a découvert de nouveaux centres d’intérêts qui ne sont pas ceux de la religion. Il lit beaucoup, tout ce qui lui tombe sous la main. Il dévore les ouvrages de la bibliothèque du séminaire. Mais ses lectures ne sont pas celles que ses maîtres recommandent. Il s’intéresse à l’histoire naturelle (ce que l’on appelle de nos jours la biologie), à la philosophie, à la politique, aux romans qui exaltent le patriotisme géorgien. Comme la consultation de ces livres est strictement défendue par les professeurs, il lit le soir en cachette dans son lit, à la lueur d’une bougie. Il se choisit au cours de cette période un nouveau surnom, Koba, qui signifie "ours" en géorgien en hommage au héros d’un ouvrage qu’il a lu et relu. L’histoire raconte les aventures d’un paysan de Géorgie en révolte contre les troupes du Tsar. A la fin, l’homme, que l’on appelle "Koba" en raison de son immense taille, accepte de sacrifier sa vie pour la patrie et son épouse.

En cette fin de XIXème siècle, l’empire russe est secoué par une agitation que le jeune Tsar Nicolas II contient mal. De nouvelles idées politiques venues d’Occident pénètrent peu à peu le pays. Des mots inconnus circulent à travers les villes : socialisme, progrès, Marx...

Tbilsi n’est pas épargné et les hauts murs du séminaire n’empêchent pas Iossif et ses compagnons de découvrir les écrits et les discours des premiers socialistes.

Le jeune garçon fait à cette occasion ses premiers pas en politique. Dans la clandestinité la plus complète, il organise un groupe de pensionnaires qui, comme lui, adhèrent au socialisme. Il rédige sur ses cahiers des articles défendant les nouvelles idées et les fait ensuite circuler à travers l’établissement. Malgré toute sa prudence, ses activités secrètes sont un jour découvertes par un professeur. Il est sanctionné d’un blâme et d’une mauvaise note en conduite. Mais, il en faut plus pour le faire renoncer à la carrière politique qu’il s’est choisie. Il a définitivement rompu avec la religion, il ne sera jamais prêtre. Il ne se présente pas aux examens de fin d’année. Cet acte d’indiscipline lui vaut d’être exclu définitivement du séminaire.

 

Iossif se retrouve à la porte de l’établissement sans diplôme, sans argent. Mais une longue carrière politique s’ouvre devant lui. Il lui faut encore patienter dix-sept ans avant de se lancer dans la Révolution qu’il pressent et souhaite. Il met ce temps à profit pour se construire une certaine notoriété politique, mais clandestine, en Géorgie. Quand la Russie bascule dans la tourmente de 1917, il fait le bon choix : il suit Lénine qui l’a remarqué. Désormais, rien ne pourra plus arrêter le jeune Iossif, devenu Staline entre temps (ce qui en russe veut dire acier, tout un programme) : le pouvoir l’attend...