Les Anglais ont-ils assassiné Napoléon ?

C’est dans la triste plaine de Waterloo que s’achève la grande épopée napoléonienne. Le 18 Juin 1815, vers vingt et une heure, au terme d’une bataille particulièrement sanglante, le rideau tombe : l’empereur vaincu achève de jouer l’ultime acte d’un règne de dix ans. Porté par les derniers bataillons de sa garde personnelle, il s’enfuit du théâtre des combats qu’il abandonne aux Anglais de Wellington.

Le temps d’une soirée, Napoléon envisage de résister, de lever une autre armée et de repartir en campagne. Mais beaucoup de sang a coulé depuis Austerlitz, les populations sont fatiguées des guerres interminables menées aux quatre coins de l’Europe. Le grand conquérant se résigne : pour la seconde fois, il abdique et il se met à la disposition des Anglais. Il espère secrètement pouvoir s’embarquer pour l’Amérique, ce continent qu’il n’a jamais cessé d’admirer.

Mais l’Angleterre a eu très peur quand l’Empereur, rentré de son exil sur l’île d’Elbe, a récupéré le pouvoir et marché à la tête de nouvelles troupes à travers la Belgique. Cette fois, il n’est plus question de reproduire la même erreur. Napoléon est dangereux, il doit être envoyé en un endroit d’où il ne pourra jamais plus revenir : ce sera l’île de Sainte-Hélène.

Sainte-Hélène. Un morceau de terre de quelques dizaines de kilomètres carrés, un confetti sur une carte, égaré au cœur de l’Atlantique Sud, entre Afrique et Brésil.

Le vaincu s’embarque pour sa dernière destination en Août 1815. C’est une frégate anglaise qui le conduira jusqu’à ce qui semble être le bout du monde. Le voyage dure quelques semaines. Le 19 Octobre, les côtes escarpées de Sainte-Hélène sont en vue.

L’illustre prisonnier est d’abord conduit à Jamestown, la ville la plus importante de l’île, la capitale en quelque sorte de cette contrée oubliée. Les Anglais l’installent ensuite dans une petite demeure sans luxe, sans confort, que l’on a construit à Longwood, sur une lande balayée par les rafales de vent venues du large. Entre le majestueux palais des Tuileries de Paris et la simple résidence qu’on lui assigne, il y a un monde.

Commence alors une longue captivité de six années. Aucune humiliation, aucune vexation n’est épargnée à Napoléon. Chaque jour, il faut accepter la visite du commandant anglais chargé de la surveillance de l’encombrant détenu. Il faut se soumettre aux vérifications tatillonnes des geôliers, endurer les remarques ironiques, les gestes moqueurs. Son seul réconfort, l’ancien Empereur le trouve en la présence des derniers fidèles qui ont fait le choix de le servir jusqu’au milieu de l’Océan : un domestique mamelouke ramené d’Egypte, quelques vieux compagnons d’armes suivis par leurs familles respectives.

Sur l’île de Sainte-Hélène, le temps s’écoule lentement. Napoléon partage ses journées entre promenades quotidiennes et lectures. Il rédige également ses mémoires dans lesquelles il retrace la glorieuse épopée que fût sa vie.

L’arrivée, en 1816, d’un nouveau gouverneur militaire, Sir Hudson Lowe bouleverse les habitudes des Français. L’homme est obsédé par la pensée que le prisonnier dont la Couronne lui a confié la garde, parvienne à s’échapper. Du coup, la surveillance devient beaucoup plus stricte, moins supportable encore. Les conditions de la captivité de l’empereur se dégradent.

Napoléon qui aimait flâner le long du rivage, à proximité de sa résidence, doit bientôt renoncer à l’un des seuls loisirs qui lui étaient permis. Les sentinelles britanniques disposées autour des bâtiments prennent l’habitude de l’injurier. Piqué dans son orgueil, le prisonnier renonce alors à ses sorties quotidiennes et reste cloîtré entre les murs de sa maison. Ceux qui sont demeurés auprès de lui jusqu’au bout racontent qu’à partir de ce moment, sa santé décline rapidement. Il s’affaiblit, maigrit et se met à éprouver de très violents maux d’estomac accompagnés d’intenses migraines. Ses compagnons d’infortune notent dans le journal qu’ils tiennent tous les symptômes qui se succèdent : inflammation des chevilles, saignements des gencives, douleurs dans les membres supérieurs et inférieurs. Plusieurs médecins se relayent auprès du malade pour lui prescrire des remèdes qui ne l’apaisent pas.

Les souffrances se poursuivent des années, jusqu’à ce que la santé du captif se dégrade brutalement en Mars 1821. Au cours des derniers mois de son existence, Napoléon ne quitte plus guère son lit. Il se lève péniblement vers onze heures pour se recoucher à deux heures. Il n’est bientôt plus capable de marcher seul et réclame l’aide de ses valets pour se déplacer. Quand il se dresse, il faut le soutenir. Les brûlures qu’il ressent à l’abdomen ne lui laissent pas un instant de répit.

Au début de Mai, une lente agonie le prend. Quelques jours durant, il se débat dans ses draps, prononce des phrases que la fièvre rend incompréhensibles. Par moment, des mots un peu plus distincts sortent de sa bouche : "armée", "en avant"...

Le 5, il est encore conscient et souffle ses dernières paroles vers onze heures. A trois heures, il s’enfonce dans un profond coma dont il ne sortira plus. A cinq heures quarante neuf minutes, son menton se crispe et sa respiration cesse. Tout est fini.

Le lendemain après-midi, un médecin anglais pratique l’autopsie du corps. Le rapport qu’il rédige à la suite de l’examen est catégorique : l’Empereur est mort d’un cancer de l’estomac.

Les funérailles, toutes simples, ont lieu un peu plus tard, dans le petit cimetière de Jamestown. Napoléon y repose en paix une vingtaine d’années avant que, à la demande de Louis-Philippe, ses restes soient exhumés et rapatriés en France, au musée des Invalides, en 1840.

Au début des années 1960, c’est un Suédois qui, le premier, émet l’idée que Napoléon aurait pu être empoisonné par ses geôliers, lentement. Il faut bien avouer qu’au début, cette thèse ne séduit pas grand monde. Les affirmations de l’historien reposent sur des hypothèses et des faits guère convaincants. Mais, il y a quelques années, des scientifiques français ont réalisé sur des cheveux de l’Empereur, récupérés par un domestique au moment de la mise en bière, des analyses précises. Leur conclusion est sans appel. L’examen montre que les extraits capillaires portent la trace de diverses substances pouvant entrer dans la fabrication de l’arsenic. Pour certains membres du monde médical, l’Empereur a bien été assassiné par intoxication au cours de sa captivité. La potion mortelle aurait pu être versée dans le vin que Napoléon était le seul à consommer ou mélangée aux plats que lui préparait un cuisinier anglais.

Malgré ces résultats, les historiens, et parmi eux le grand spécialiste de l’empire napoléonien, ne croient pas à la thèse de l’empoisonnement.

Aujourd’hui, les avis sont encore partagés et il n’est pas possible de donner une réponse définitivement tranchée.

Disons au moins que les Anglais avaient de bonnes raisons de vouloir se débarrasser de l’Empereur : aussi longtemps que celui-ci demeurait en vie, le risque qu’il parvienne à s’échapper de l’île pour regagner la France persistait. De plus, l’encombrant prisonnier, par sa personnalité même, cristallisait autour de lui les espérances et les espoirs des nostalgiques de l’Empire. Napoléon mort, c’était le mythe qui disparaissait, le spectre d’une nouvelle guerre contre l’Angleterre qui s’éloignait. Le gouverneur de Sainte-Hélène aurait pu sans trop de mal donner l’ordre d’empoisonner la nourriture du prisonnier.

Maintenant, de l’idée à la réalisation d’un acte criminel, il y a un grand pas que les Anglais n’ont peut-être jamais franchi...