Une étrange coutume d’autrefois : les procès d’animaux.

Il n’est pas toujours facile de comprendre les hommes qui ont vécu avant nous. Leurs croyances, leurs attitudes, leurs convictions surprennent souvent. Nous considérons le monde qui nous entoure d’une manière aujourd’hui différente. Ne les jugeons donc pas trop sévèrement. Qui peut dire comment les générations futures percevront notre époque ?

De nos jours, il ne viendrait à personne l’idée saugrenue de juger un animal et de lui infliger pour réparation d’un délit quelconque une peine d’emprisonnement. Quand un chien attaque un enfant, il est aussitôt abattu. Non pour le sanctionner du geste qu’il a commis mais uniquement par mesure de précaution, pour éviter qu’il ne blesse une autre personne. Notre culture considère que les animaux ne sont pas responsables de leurs actes : ils ne savent pas discerner ce qui est bien de ce qui est mal.

A l’époque du Moyen-âge, les choses sont différentes. Les hommes admettent que les bêtes sont comme eux des créatures de Dieu. Si l’on juge une personne pour un forfait, si on la condamne, on peut en faire tout autant pour un chat, un cheval ou un cochon.

Cette manière de penser nous fait sourire d’ironie aujourd’hui. Mais, il y a plusieurs siècles, nul n’aurait songé à se moquer d’un magistrat défendant un animal face à ses juges. Au contraire, l’affaire était prise avec le même sérieux que s’il s’était agi d’un homme.

Le 8 Janvier 1386, à Falaise, une petite ville de Normandie, toute la population s’est rassemblée pour assister à une exécution capitale un peu particulière. Le condamné n’est pas un homme mais une truie (femelle du cochon). L’animal a été jugé pour avoir dévoré un nouveau-né que ses parents avaient laissé sans surveillance un moment. En réparation du crime commis, il doit être pendu haut et cours.

La justice a ordonné en outre que la truie soit revêtue d’une veste en velours, de gants et de chausses. On a également déposé sur son groin un masque représentant un visage humain. L’étrange cérémonial prête à rire mais au XIVème siècle il n’y a rien qui puisse choquer qui que se soit. Comme un homme, un animal doit assumer ses actes. C’est pour cette raison qu’on juge naturel de lui prêter une apparence humaine.

Les autorités ont exigé que le propriétaire de la bête assiste au supplice pour en éprouver une grande honte. Les parents de la petite victime sont là, eux aussi, afin que chacun puisse apercevoir ceux qui ont négligé de surveiller leur enfant.

Le bourreau applique la sentence selon les recommandations du tribunal. Il commence par faire une large entaille au couteau dans la cuisse de l’animal puis il lui coupe le groin. On imagine les hurlements de la suppliciée. L’instant d’après, celle-ci est pendue jusqu’à ce que mort s’en suive.

Pour que le souvenir de l’affaire demeure inscrit dans la mémoire de tous, le juge ordonne qu’une représentation de l’exécution soit réalisée sur les murs intérieurs de l’église de Falaise.

Au Moyen-âge, ce genre d’évènement n’est pas unique. Il arrive fréquemment que des animaux soient envoyés devant les tribunaux pour répondre d’un crime ou d’un délit.

En 1427, en Suisse, une poule a un jour la mauvaise idée de pondre un oeuf sans jaune. Immédiatement, les villageois préviennent les autorités qui traduisent le volatile devant un juge pour sorcellerie. L’animal est condamné au bûcher puis brûlé vif, comme n’importe quelle personne convaincue d’entretenir des relations avec le démon.

En 1587, les habitants du village de Saint-Julien, dans la vallée de la Maurienne, viennent trouver le juge et déposent plainte contre des charançons (petits insectes) qui se nourrissent du feuillage des vignes qu’ils cultivent. Loin de s’amuser de la situation, le magistrat considère au contraire l’affaire avec tout le sérieux qu’elle réclame. Selon la procédure habituelle, il envoie un officier dans le vignoble : au milieu des ceps, celui-ci lit aux insectes l’ordre qui leur est fait de comparaître devant la justice pour répondre de leurs actes. Le jour du procès, on attend en vain la venue des charançons. Comme aucun d’eux ne se présente (et pour cause) un avocat est désigné pour les défendre face aux vignerons. L’affaire se termine finalement à l’avantage des petits animaux puisque le tribunal estime qu’ils ont, comme les hommes, le droit de se nourrir de végétaux.

Quelques temps plus tard, les vignerons du village assignent une nouvelle fois les charançons en justice puisque les ravages qui affectent le vignoble ne cessent pas. Le magistrat saisi de l’affaire propose, le plus sérieusement du monde, un compromis entre les deux partis. Les villageois acceptent de céder aux insectes un petit lopin de terre pour que ceux-ci puissent venir s’y nourrir. En contrepartie, ces derniers s’engagent à ne plus venir dévorer le feuillage des vignes.

A Berne, en 1451, ce ne sont pas des charançons qui troublent la tranquillité des hommes mais des sangsues. Celles-ci infestent le lac de la ville depuis de longues années. Plus personne ne peut se plonger dans l’eau sans risquer d’en ressortir avec plusieurs de ces créatures agrippées à la peau. Les habitants assignent alors les sangsues en justice. Un officier se rend sur les rivages du lac et informe les petits animaux de leur comparution prochaine au tribunal. Comme aucun d’eux ne se rend à la convocation judiciaire, le magistrat ordonne que l’on contraigne physiquement les inculpées à se rendre à la barre. Un officier va donc récupérer quelques sangsues pour les présenter au magistrat. Celui-ci les fait aussitôt exécuter pour ne pas avoir répondu d’elles-mêmes à la convocation qui leur a été adressée. Quant au reste de la colonie, elle est condamnée au bannissement perpétuel du lac. L’évêque de Berne se rend au bord de l’eau et exhorte les sangsues à quitter sur le champs l’endroit sous peine d’être maudites et excommuniées (rejetées de la communauté chrétienne).

Certes, la seule évocation d’un prêtre s’adressant à des sangsues comme aux fidèles du Dimanche fait sourire. Pourtant, à bien y réfléchir, nos comportements ne sont pas si éloignés des attitudes du Moyen-âge. Comment le futur jugera-t-il ceux qui, aujourd’hui, habillent ou toilettent leurs compagnons à quatre pattes ?