Ramsès II, le pharaon aux 120 enfants.

La civilisation égyptienne a vécu près de trois millénaires. Quelques centaines de pharaons se sont succédés sur le trône. Beaucoup n’ont régné que peu de temps et s’en sont allé sans laisser de trace. L’Histoire ne conserve d’eux qu’un nom inscrit au détour d’un papyrus, une représentation sur un bas-relief, au mieux une momie que les pilleurs de tombes ont parfois outragée.

En revanche, il est des souverains que les égyptologues ont sauvé de l’oubli. Toutankhamon, cet adolescent de 20 ans, faible et dominé, puis disparu dans des conditions mystérieuses. Hatchépsout, la seule femme devenue pharaon. Aménophis IV, le roi hérétique, créateur d’un nouveau culte qui faisait table rase des anciennes croyances religieuses de son peuple.

Ramsès II trouve lui-aussi une place légitime dans cette courte liste. De son vivant, ses sujets sentaient instinctivement qu’il était différent de tous ces pharaons qui avaient dirigé le pays avant lui.

Ramsès est né vers 1300 avant Jésus-Christ, au Nouvel Empire, époque des derniers rayonnements de la civilisation égyptienne. Il est mort vers 1214. L’homme a vécu près de 90 ans. Pour ses contemporains, la performance est remarquable : les paysans de la vallée du Nil dépassaient rarement la quarantaine. Ramsès a donc régné sur deux générations de sujets. En cela, il se distingue de tous ses prédécesseurs. Le jour de sa mort, son fils-héritier avait près de cinquante ans. Pour lui aussi, la vie touchait à sa fin.

Ramsès est en partie connu pour l’immense famille qu’il a fondée. Au temps des anciens Egyptiens, le pharaon n’est pas un homme ordinaire. C’est un personnage sacré sur lequel les dieux ont posé leur regard bienveillant. Comme ceux qui ont conduit le pays avant lui, Ramsès ne s’est pas installé sur le trône sans accepter les lourds devoirs attachés à sa charge : maintenir l’harmonie et la paix dans le royaume, défendre le peuple qu’il conduit, donner à l’Egypte un héritier.

Cette dernière obligation, Ramsès use de toute son énergie pour la respecter. Il se marie avec Nerfatari dont il fait son épouse royale et qui lui donne plusieurs enfants. Mais puisqu’il est pharaon, la coutume lui permet de s’unir à d’autres femmes qui reçoivent le titre d’épouses secondaires. A cela s’ajoutent quelques concubines occasionnelles qu’il fréquente de temps à autres. A la fin de sa vie, Ramsès compte au moins une cinquantaine de fils et autant de filles.

Dans l’Egypte ancienne, la polygamie n’est pas pratiquée. Mais, pour le pharaon, exception est faîte. La destinée du royaume commande que le souverain soit en mesure de donner un héritier mâle indispensable à sa succession. Le peuple du Nil garde en mémoire les périodes d’anarchie qui ont longtemps ruiné les campagnes et les villes quand un monarque sans enfant ne laissait derrière lui que des généraux ou des nobles avides de pouvoir.

Les contemporains de Ramsès ne sont pas indignés quand celui-ci annonce ses noces avec une nouvelle épouse sans pour autant répudier les précédentes. Au contraire, les multiples mariages du pharaon annoncent une succession heureuse et l’assurance qu’un héritier continuera un jour son œuvre. Cette manière de considérer les choses nous surprend et peut susciter notre réprobation. Mais, il ne faut pas oublier que la culture du peuple des pyramides est très éloignée de nos valeurs judéo-chrétiennes.

Bien avant Ramsès, d’autres pharaons se sont déjà illustrés par des comportements privés qui, aujourd’hui même, seraient réprimés par la loi. Certains n’ont pas hésité à épouser leur propre sœur quand les circonstances l’exigeaient. Ce qui nous parait terriblement scandaleux et immoral n’éveillait chez les Egyptiens aucun sentiment de répulsion. La mythologie apprend d’ailleurs que le premier souverain, Osiris, s’est lui-même marié avec Isis, sa sœur. Nul ne trouvait choquant que les descendants du dieu en fassent autant.

Un siècle avant Ramsès, Aménophis IV, le créateur de ce nouveau culte religieux qui provoqua tant de réactions d’hostilité des partisans de la tradition, n’a pas hésité à entretenir avec ses propres filles des relations intimes. La préoccupation est à chaque fois identique : obtenir un héritier qui puisse un jour poser sur sa tête les couronnes de Haute et de Basse Egypte.

En se choisissant plusieurs épouses, souvent parmi les membres de sa propre famille, Ramsès respecte une très ancienne coutume. Il n’y a aucune nouveauté dans son comportement.

Souverain craint, respecté et célébré de son vivant, Ramsès connait une nouvelle heure de gloire des centaines d’années après sa mort. La découverte de sa momie à la fin du XIXème siècle a permis d’en savoir davantage sur le personnage que ce que les textes anciens voulaient bien en dire. L’étude scientifique des restes desséchés du pharaon a eu le mérite de donner de lui un portrait criant de réalisme.

Dès sa jeunesse, Ramsès II hérite d’une belle constitution physique qui lui permet de mener les batailles qu’il livrera au cours de son règne contre les royaumes voisins. Il est remarquablement élancé pour une époque où atteindre le mètre soixante est rare. Il est de chevelure rousse. Sa peau est mâte.

La vieillesse ne lui épargne pas la maladie. A la fin de sa vie, Ramsès est atteint d’arthrose généralisée, une déformation des articulations que l’on ne sait pas soigner à l’époque. Le souverain en éprouve de terribles douleurs que rien ne peut apaiser. Jusqu’au bout, sur les bas-reliefs des temples, les artistes le représentent comme il était durant ses années de jeunesse. Mais au soir de son existence, le grand pharaon n’est plus le bel homme athlétique combattant sur son char que l’on peut voir encore sur de nombreux monuments égyptiens : le voilà devenu un vieillard voûté au crâne dégarni, éprouvant bien du mal à se déplacer à travers son palais.

 

L’Histoire a finalement oublié les derniers moments de celui qui fût sans doute le plus célèbre pharaon de l’Egypte ancienne. Le temple d’Abou-Simbel, perdu aux confins du pays, que des millions de touristes visitent chaque année, reflète encore sa grandeur et celle de la civilisation qui le vit régner.