La campagne de Russie : le plus grand désastre militaire de la France.

En 1812, Napoléon se prépare à un conflit avec la Russie qu’il sait maintenant inévitable. Depuis plusieurs mois, ses relations avec le Tsar se dégradent. Alexandre ne respecte pas le blocus que les Français ont imposé à travers l’Europe et ouvre les ports de son pays aux navires de commerce anglais. D’autres motifs pèsent aussi sur la décision de Napoléon d’engager les hostilités : l’attitude pour le moins ambiguë de la Russie qui, sous couvert d’une neutralité de façade, aide en secret l’Autriche à poursuivre la lutte contre l’Empereur.

A la veille des hostilités, le maître des Tuileries confie à l’un de ses proches : « Celui qui m’aurait évité cette guerre m’aurait rendu un grand service. Mais enfin, voilà, elle est là, il faut s’y rendre ! »

Le 22 Juin 1812, la plus grande armée que l’on ait jamais réuni au cours de l’Histoire- plus de 700000 hommes- franchit le Niémen et pénètre en Russie. Les troupes que Napoléon a placées sous ses ordres sont composées de soldats venant des quatre coins de l’Europe : des Français (ils sont 400000), des Italiens, des Polonais, des Allemands...

En face, les généraux du Tsar ne disposent que d’effectifs réduits incapables de repousser et même de contenir l’envahisseur. Ils opèrent donc dès les premiers jours du conflit une retraite stratégique sur Moscou. Cependant, selon une vieille tactique utilisée depuis les temps de l’Antiquité, ils détruisent récoltes et habitations, ne laissant rien qui puisse permettre à l’ennemi de survivre.

Or, au bout de quelques semaines, Napoléon doit déjà résoudre un problème de taille : l’approvisionnement en nourriture de ses régiments. Il faut faire parvenir de l’arrière tout le ravitaillement nécessaire mais la Grande Armée parcourt chaque jour 15 lieues ( 70 kilomètres environ) : les convois de blé mettent longtemps avant de rejoindre les troupes les plus avancées. La faim devient vite la préoccupation principale et au cours des mois de Juillet et d’Août 1812, c’est environ un tiers des effectifs de l’armée napoléonienne qui succombe.

En Russie, la saison de l’Automne est souvent très difficile à supporter. Les soldats doivent bientôt endurer après les fortes chaleurs estivales les pluies abondantes qui transforment le moindre chemin en bourbier où hommes et chevaux pataugent lamentablement. La marche sur Moscou en est considérablement ralentie. A cela s’ajoute le déclin progressif du moral des troupes que le climat exécrable entretient.

A l’approche de la capitale, les troupes de Napoléon affrontent une résistance russe de plus en plus acharnée. Le 7 septembre 1812, se produit la première vraie bataille depuis le début de la guerre. La Grande Armée se heurte aux régiments de Koutousov sur les bords de la Moskova. C’est l’un des combats les plus meurtriers des campagnes napoléoniennes. Le bilan est terrible : près de 50000 Russes ont été tués, 10000 du côté français. A cela s’ajoute les 35000 blessés qui transforment les lieux en un gigantesque charnier. Le résultat de l’engagement reste d’ailleurs très incertain puisque chacun des deux camps se proclame vainqueur. Mais Koutousov s’est replié sur Moscou et laisse l’avantage du terrain à Napoléon.

La route de la ville est ouverte : la Grande Armée y fait son entrée à la fin Septembre. Les habitants ont fui la cité en même temps que le Tsar, parti se réfugier à Saint-Pétersbourg. L’Empereur s’installe au Kremlin, persuadé qu’Alexandre ne va pas tarder à se manifester pour proposer la paix. Mais, en cela, Napoléon se trompe. Le souverain russe attend patiemment la venue de son plus fidèle allié : l’hiver. Etonné du silence de son adversaire, Napoléon envoie une proposition de négociation. Il ne reçoit aucune réponse.

Dans Moscou, la situation se dégrade. Livrés à une oisiveté forcée, les soldats pillent et saccagent la capitale. Le désordre et l’indiscipline gagnent les troupes.

Et puis, une nuit, se produit la pire catastrophe que l’on pouvait imaginer. Quelques dizaines d’incendiaires russes mettent le feu à la cité. En quelques heures, les principaux édifices de la capitale, des milliers de maisons partent en fumée. A l’aube, l’Empereur découvre le tragique spectacle. La situation de l’occupant est maintenant très dangereuse : la Grande Armée doit quitter les lieux au plus vite et opérer une retraite à travers les immensités d’un pays hostile sur lequel l’hiver commence déjà à s’installer.

Le 19 Octobre 1812, les troupes évacuent Moscou et prennent le chemin du retour. Commence alors ce qu’il est permis de considérer comme l’un des plus grands désastres militaires de l’histoire. Napoléon oblique vers les régions du Sud de la Russie où il espère trouver de quoi nourrir les milliers d’hommes qui le suivent. Tragique désillusion. L’ennemi, puissant et organisé, contrôle le passage. Il faut alors remonter vers le Nord et emprunter le même trajet qu’à l’aller. La Grande Armée traverse les régions qu’elle a pillées quand elle marchait sur Moscou : il n’y a plus rien à emporter, ni paille, ni blé....

Avec le mois de Novembre, arrivent les premiers grands froids de la saison. Le thermomètre descend à vingt degrés en dessous de zéro. Le plus sûr allié d’Alexandre vient de faire son entrée dans la campagne : il s’appelle le général Hiver.

Les soldats tombent par centaines sous les morsures glacées du blizzard. Les témoignages de ceux qui sont revenus de Russie racontent les mêmes souffrances. Le sergent Bourgogne écrit dans ses mémoires que « nos lèvres se collaient, l’intérieur du nez ou plutôt du cerveau se glaçait ; il semblait qu’on marchât au milieu d’une atmosphère de glace... ». Un autre survivant du désastre indique que « partout, des chevaux disséqués jusqu’aux os annoncent la famine ; partout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs : ils n’y trouvent point d’asile ; point de quartiers d’hiver préparés ; point de bois ; les malades et les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. »

Le 25 Novembre, ce qui reste de la Grande Armée, environ 70000 hommes dont la moitié est incapable de se battre, parvient sur les berges de la Bérézina. Il faut traverser le fleuve rapidement avant que les Russes n’arrivent. Dans la nuit du 25 au 26, des sapeurs se plongent dans l’eau glacée et construisent à la hâte deux ponts. Le passage des troupes commence dans la matinée par mois vingt degrés. Il se poursuit jusqu’au 29 Novembre, quand les Russes apparaissent au loin. A sept heures du matin, le général d’Eblé reçoit l’ordre de détruire les ponts pour couper la route de l’adversaire. Mais il reste encore 12000 traînards à faire passer. L’officier patiente jusqu’à neuf heures puis fait sauter les passerelles. De l’autre côté du fleuve, 8000 hommes sont pris au piège. Des centaines plongent dans les flots et tentent de traverser à la nage. Très peu parviennent sur la rive d’en face. Ceux qui n’ont pas tenté leur chance tombent entre les mains des Cosaques.

Le calvaire continue. La longue marche se poursuit dans les conditions les plus atroces. Les chevaux ont tous été abattus depuis longtemps. Les troupes n’ont plus rien à se mettre sous la dent. Les malades et les blessés ne sont plus secourus. Personne n’a la force de les relever. Pire, avant même de succomber au froid, les plus faibles sont dépouillés de leurs vêtements et abandonnés nus dans la neige.

La Grande Armée est devenue une cohue sans forme où tout principe de discipline a disparu. Les soldats sont maintenant des spectres gémissants, enveloppés dans d’étranges tenues. Les fusils, dont l’acier colle au doigt, sont laissés sur place.

Les tristes débris des troupes napoléoniennes parviennent en Allemagne en Janvier 1813. A cette date, l’Empereur a regagné la capitale car le complot de quelques militaires menace son pouvoir. Mais, un danger bien plus grand que cette sombre conspiration met en péril l’Empire. Le désastre de Russie produit sur les populations européennes un choc terrible : Napoléon n’est plus le souverain invincible que l’on craignait. Pour la première fois, des centaines de milliers d’hommes entrevoient la fin de l’occupation française...