Sparte, cité guerrière du monde grec antique.

Sparte est une étrange cité du monde grec antique. Nulle part ailleurs, la population est à ce point mobilisée au service de la guerre. L’existence du citoyen spartiate est consacrée toute entière aux activités militaires. Entraînements physiques, marches forcées et combats individuels rythment le quotidien de chacun dès les débuts de l’enfance. Ceux qui survivent aux batailles meurtrières, aux campagnes incertaines obtiennent, la cinquantaine passée, le droit de participer à l’assemblée des Anciens dont dépend, avec les deux rois, le gouvernement de l’état. Libérés des obligations de l’armée, ils partagent les derniers jours d’une vie mouvementée entre occupations politiques et gestion du domaine familial.

Athènes, la rivale séculaire de Sparte, n’a jamais cessé d’admirer la valeur des hoplites lacédémoniens (Synonyme de spartiate). Leur réputation d’invincibilité est telle que les autres cités évitent quant elles le peuvent de les affronter en ordre rangé. Habitué aux souffrances, aux humiliations, aux brimades, le soldat spartiate sait mieux que tout autre tenir sa place parmi les camarades quand les lignes ennemies se forment à l’horizon et s’élancent le javelot en avant. Il ne pourrait d’ailleurs pas s’en revenir paisiblement chez lui s’il se dérobait et abandonnait ses armes sur le terrain.

Dans chaque village de Sparte, les nouveau-nés mâles sont présentés aux Anciens. Les plus chétifs, les plus fragiles, ceux victimes d’une malformation congénitale achèvent leur courte existence dans le fond d’un ravin escarpé.

Les garçons sont élevés dans le foyer familial, au milieu des femmes et des filles, jusqu’à l’âge de sept ans. Ils y reçoivent une instruction intellectuelle rudimentaire. Passée cette période, ils sont confiés au soin de la cité qui assume leur éducation militaire, l’agogè en grec.

Le jeune spartiate découvre la vie en collectivité. Il apprend l’endurance, surmonte les souffrances. Ses maîtres, de vieux hoplites aguerris, lui imposent des exercices rigoureux jusqu’aux limites de l’épuisement.

A douze ans, les adolescents franchissent une nouvelle étape. Ils quittent définitivement les leurs et rejoignent les casernes de la cité. Les recrues y supportent les contraintes d’une discipline extrême.

Les activités physiques ponctuent la journée des novices : courses, maniement des armes, combats....Les enseignants stimulent les plus téméraires, les plus audacieux. Au cours de sa longue formation, le Spartiate assimile les comportements qui pourront peut être le sauver au cœur de la bataille : maîtriser sa peur et ses émotions, ne jamais renoncer à vaincre, ignorer la douleur.

Les élèves s’affrontent souvent entre eux sous le regard des vieillards dont les paroles moqueuses ou blessantes aiguisent davantage encore le désir de triompher. Les talents sont rapidement repérés. Les maîtres confient à quelques méritants le commandement d’une petite troupe, la surveillance d’un point sensible du territoire, une mission de reconnaissance aux frontières de la cité.

Il est nécessaire que chacun connaisse parfaitement les camarades qui combattront à ses côtés lors des engagements militaires. Au milieu de la mêlée, quand l’ennemi travaille à rompre les lignes, la confiance est indispensable : le compagnon peut prévenir d’un danger, détourner un javelot dangereux, bloquer la lame d’un glaive.

L’armée lacédémonienne tire sa puissance de l’extraordinaire cohésion qui règne entre ses hoplites. La solidarité ne s’apprend pas au moment du combat. Elle se construit patiemment chaque jour, à la caserne.

Les novices vivent donc constamment au contact des uns et des autres : ils prennent leurs repas en commun, ils dorment ensemble sur de mauvaises paillasses, ils endurent les mêmes souffrances. Les pédagogues encouragent les liens d’amitié parce que l’on se bat mieux quand il faut protéger la vie du camarade à qui l’on tient.

Au cours de sa formation, le Spartiate apprend aussi à donner la mort. Il lui faut découvrir les sensations que procure la vue du sang et maîtriser son bras quand le glaive plonge dans le corps de l’ennemi. Chaque année, les autorités déclarent une guerre rituelle et très codifiée aux esclaves de la cité que l’on appelle les hilotes. Les plus imprudents, ceux qui errent encore la nuit venue, tombent souvent sous le couteau d’un adolescent à la recherche d’une victime. La brutalité de cette coutume est vécue comme une nécessité : les futurs hoplites doivent se préparer au moment où ils tueront pour la première fois.

A dix huit ans, les jeunes se soumettent à un rite traditionnel qui, s’il est accompli avec succès, ouvre l’accès à la communauté civique. Il s’agit de la kryptie. Pendant une année entière, le candidat vit en marge de la cité. Dépourvu d’armes, vêtu de la plus simple des manières, il demeure caché et se nourrit comme il le peut. Personne ne lui apporte d’aide. L’épreuve est de taille mais elle donne l’occasion de développer toutes les qualités d’un excellent guerrier lacédémonien : la ruse et l’agilité pour dérober sans se faire prendre les subsistances nécessaires ; la détermination pour surmonter les moments de faiblesse et de découragement ; la résistance physique pour se défendre et ne pas succomber sous les coups de l’ennemi.

La kryptie achevée, le Spartiate réintègre la cité. Il obtient la citoyenneté et reçoit alors le droit de participer au gouvernement de l’état. Néanmoins, il n’est pas libéré de ses obligations militaires. Jusqu’au seuil de la vieillesse, son activité principale demeure le métier des armes. Les hilotes se chargent d’entretenir pour son compte le domaine agricole assorti au statut de citoyen. Il s’y rend assez peu parce que même au-delà des années de jeunesse, le guerrier conserve les comportements que les maîtres lui ont enseignés. Il partage avec ses compagnons une grande partie du quotidien qui est le sien. Il participe entre autre au banquet rituel dont la fonction première est de souder la communauté civique et d’en préserver toute la cohésion.

On n’imagine mieux dans ces conditions les raisons pour lesquelles la réputation d’invincibilité de la cité est si ancrée dans les mentalités grecques de la l’Antiquité. Même la puissante Athènes hésite de longs mois avant de s’engager contre sa rivale, au début de la guerre du Péloponnèse. (432-404 avant Jésus Christ). D’ailleurs, lorsque l’armée spartiate envahit l’Attique, les troupes athéniennes ne prennent pas le risque d’affronter leur adversaire en terrain découvert. La population trouve son salut à l’abri des fortifications de la ville et assiste impuissante aux ravages que les Lacédémoniens infligent aux campagnes proches. Jusqu’à sa mort, le stratège Périclès refuse l’idée d’une bataille rangée aux résultats incertains.

Sparte invincible ? Pas exactement. Victorieuse d’Athènes en 404, la cité étend à travers la Grèce une hégémonie rigoureuse que sa supériorité militaire justifie. Mais trente ans plus tard, les Spartiates subissent la première grande défaite de leur Histoire, à Leuctres, face à Thèbes. La modeste cité de Béotie réalise l’exploit dont Athènes a en vain rêvé.

Pourtant, même à ce moment particulièrement critique, les Lacédémoniens ne se départissent pas du sang froid dont ils font habituellement preuve au cours des batailles.

Les autorités réagissent rapidement. Les plus anciens sont mobilisés pour la défense du territoire.

Les auteurs anciens se sont toujours étonnés de la rudesse des femmes spartiates. L’une d’elle ne dit-elle pas à son fils, selon Thucydide, qu’elle préférerait le voir revenir mort que sans ses armes, abandonnées au cours de la fuite ?
La nouvelle du désastre connue, les épouses et les mères se consacrent à la protection de la cité. Celles qui déplorent la perte d’un mari ou d’un enfant chéri n’ont d’ailleurs pas le loisir de pleurer longtemps leurs disparus. Soucieux de ne pas affecter le moral et la détermination de la population, les magistrats réduisent le temps des deuils et interdisent les manifestations excessives de douleur : pas de pleurs, pas de gémissements. Jusqu’au bout, il faut demeurer endurant au chagrin.
Finalement, Sparte échappe à l’invasion de son territoire.

Mais son temps est passé. Thèbes défaite à son tour, un nouveau royaume impose au monde égéen et à Sparte sa puissance militaire : la Macédoine. Philippe puis Alexandre s’appuieront sur une infanterie et une cavalerie formidablement efficaces pour conquérir l’immense empire perse. Le temps des prestigieux hoplites lacédémoniens n’est plus, une page de la civilisation grecque se tourne.