Verus, gladiateur invincible, idole des Romains.

Les gladiateurs de la Rome antique n’ont guère laissé de traces après eux. Qui s’en étonnerait ? La plupart venait d’horizons obscurs : ils étaient simples esclaves, prisonniers de guerre, vagabonds, voleurs de grand chemin, bandits, condamnés par un magistrat pour des délits quelconques. Certains ont eu la chance de survivre aux combats de l’arène et sont parvenus à obtenir l’épée de bois, symbole d’une liberté retrouvée. Les autres, les plus nombreux, ont perdu la vie au cours d’un affrontement sans gloire pour le divertissement d’un riche notable ou d’une foule avide de sang. Les Romains se sont amus&eacutes des duels entre gladiateurs pendant près de sept siècles, jusqu’à ce qu’une loi interdise définitivement le spectacle vers 406 après Jésus-Christ. Des milliers d’hommes se sont ainsi battus dans les arènes de l’empire pour le plaisir de ceux qui venaient les voir. Les empereurs n’ont d’ailleurs jamais ménagé leurs efforts pour organiser des jeux dignes de leur puissance. Sous son règne, désirant fêter une grande campagne victorieuse, Trajan donne à Rome un spectacle qui dure au total plus de 120 jours. Il envoie sur le sable du Colisée près de 10000 gladiateurs qui assurent à eux-seuls une grande partie des festivités.

Ces gladiateurs, adorés quand ils se battaient avec courage et intelligence, détestés quand ils donnaient une mort trop rapide, n’ont laissé d’eux que les surnoms qu’ils s’étaient choisis pour effrayer l’adversaire : Tigris le tigre, Ferox le féroce, Léo le lion, Victor le victorieux, Anémios l’ouragan... Comme si un gladiateur, une fois le combat achevé et le silence revenu dans l’arène, devait retrouver l’anonymat et disparaitre discrètement.

Un seul d’entre eux a réussi ce que les autres ne sont jamais parvenus à faire : imposer son nom à l’histoire pour que des siècles après sa mort on puisse s’en souvenir encore. Qui était ce combattant hors du commun qui, à Rome, devint aussi populaire que l’empereur lui même ?

De son vrai nom, on ne sait rien. On n’a retenu que l’identité que son entraineur lui a donnée quand il est devenu gladiateur : Vérus, ce qui en latin signifie "vrai, authentique".

Comme beaucoup de ses compagnons, Vérus est un esclave de naissance. Avec ses parents, qui lui ont transmis sa condition servile, il travaille sur les champs d’une riche propriété agricole, appartenant à un notable romain, dans une province reculée de l’empire : la Mésie. (Bulgarie actuelle). Le jeune garçon n’est pas spécialement beau mais il possède déjà pour son âge une musculature surprenante. Il attire très rapidement le regard d’un marchand d’esclaves qui l’achète à son maître pour un bon prix. Et l’adolescent quitte sa région natale, sans qu’on se soit soucié de son avis un instant : à l’époque de l’Antiquité, les esclaves ne sont jamais autre chose que de simples outils doués de parole, que l’on peut vendre ou échanger. Alors, on ne demande à Vérus qu’une chose : suivre son nouveau propriétaire et se taire.

Après quelques mois de voyage à travers l’empire, le garçon se retrouve à Rome, la plus grande ville du monde romain mais aussi l’un des plus prestigieux marchés de gladiateurs, avec Alexandrie et Délos. C’est ici que les lanistes, ces hommes dont le métier est d’acheter des esclaves pour en faire des combattants de l’arène, viennent se fournir. Vérus est tout de suite remarqué pour sa puissante constitution : un laniste l’achète à un bon prix et l’emmène dans son ludus, l’école où l’on apprend à devenir gladiateur.

Apprendre l’art de se battre demande du temps et de la patience : Vérus passe deux années entières dans le Ludus avant son premier combat. Avec ses camarades, il découvre toutes les armes meurtrières qu’un bon gladiateur doit savoir utiliser : le sabre recourbé, le trident, le poignard. Le laniste lui enseigne l’endurance car se déplacer, courir ou esquiver les attaques de l’adversaire sous une lourde armure de métal demande beaucoup d’énergie. Vérus doit aussi s’adapter au casque pesant qui l’empêche de respirer à son aise et ne lui laisse qu’un champ de vision réduit.

Dans un ludus, le confort des gladiateurs est très sommaire. Le jeune garçon ne dort que sur une mauvaise paillasse pour s’endurcir davantage. Ses repas ne consistent qu’en une bouillie de céréales qui lui apporte la vigueur dont il a besoin. Mais, les massages réguliers qu’il reçoit pour le garder en bonne forme adoucissent quelque peu son traitement. Entre les élèves de l’école, les relations sont très réduites : le laniste veille à ne pas laisser l’amitié s’installer. Les gladiateurs pourraient-ils ensuite s’affronter jusqu’à la mort ?

Puis vient le moment du premier combat dans l’arène. Pour la carrière d’un gladiateur, c’est le plus dangereux. D’une part parce que l’inexpérience est encore très grande. D’autre part, parce que le public n’hésite pas souvent à demander la mort d’un débutant inconnu. Vérus a à peine seize ans mais le jour de son premier duel, il réussit à terrasser son adversaire et on le remarque.

Chaque année, un gladiateur livre en moyenne une dizaine de combats. Vérus ne risque donc sa vie que rarement. Mais à chaque fois, il parvient à vaincre ceux qu’on lui oppose avec talent. Les spectateurs qui assistent à ses prestations sont séduits et son nom commence à circuler à travers Rome. Bientôt, l’empereur Titus, grand amateur de gladiature, entend parler du jeune prodige. Il l’achète même au laniste. Pour Vérus, c’est un honneur prestigieux : seuls les combattants les plus méritants, les plus doués appartiennent à la troupe personnelle du souverain. On les appelle les Juliani, en souvenir de Jules César qui possédait lui-même des centaines de gladiateurs.

Un Juliani n’est pas un gladiateur ordinaire : il a droit à des privilèges particuliers que n’ont pas ceux qui apprennent le métier dans l’école d’un laniste. Verus peut donc se déplacer à sa guise dans Rome, il est bien logé, bien nourri. Il devient très populaire. L’empereur l’a payé fort cher : aussi ne veut-il pas exposer sa vie dans n’importe quel combat. Les adversaires que l’on oppose à Vérus sont de qualité bien inférieure à la sienne et ne font pas le poids. Celui-ci s’en débarrasse sans peine.

Il ne faut pas oublier qu’un gladiateur coûte de l’argent à son propriétaire. Contrairement à ce que l’on pense, les Romains épargnaient souvent la vie d’un vaincu, surtout quand celui-ci avait de la valeur. Certes, la mort était fréquente dans une arène. Mais elle n’était pas systématique.

Vérus est donc arrivé au sommet de sa gloire. Son nom est connu à Rome mais aussi hors d’Italie, à travers l’empire. Il mène à présent une vie luxueuse : il se déplace en litière, compte plusieurs esclaves à son service et reçoit de nombreuses primes que Titus lui verse à l’issue de ses combats.

Mais Vérus n’est pas le seul gladiateur à jouir d’un immense prestige à travers le monde romain. Un autre combattant fait lui aussi merveille dans l’arène : c’est Priscus. On raconte que les deux hommes sont de valeur égale et qu’un duel ne pourrait pas les départager. Une rencontre entre les deux champions, sur le sable du Colisée, attirerait sans doute des milliers d’amateurs prêts à payer fort cher le privilège d’assister à un tel combat. Cependant Titus hésite à engager son protégé dans une telle aventure car le risque de le perdre est grand.

Puis l’empereur se décide enfin. Le combat entre les deux idoles du peuple romain a lieu en 80 après Jésus-Christ, à la fin d’une chaude journée d’été. La rencontre se déroule au Colisée, où il n’est plus possible, on s’en doute, de trouver une seule place : c’est plus de 80000 personnes qui sont venues assister au duel. Le cœur de Rome s’est arrêté de battre le temps du spectacle : les boutiques ont fermé, tous les Romains se pressent devant les arènes de la ville dans l’attente du dénouement.

Le combat est mémorable. Les deux hommes font preuve de la même vaillance, de la même adresse, de la même puissance. Aucun ne veut laisser la victoire à l’autre et il semble que les armes ne pourront pas choisir le vainqueur. Alors, fait unique dans toute l’histoire de Rome, Titus se tourne vers la foule et lui demande l’autorisation exceptionnelle de déclarer les deux adversaires vainqueurs. Cela n’était encore jamais arrivé et cela n’arrivera jamais plus.

A l’issue du combat, les historiens perdent la trace de Vérus. Ce soir-là, le gladiateur a sans doute obtenu de Titus l’épée de bois qui faisait de lui un homme libre. Il s’est sans doute retiré dans une magnifique propriété, sa fortune faite. Il y a probablement vécu des jours paisibles avant de mourir entourés des siens.

L’histoire de Vérus est exemplaire. L’homme est devenu une légende dès son vivant, demeurant pour des générations de gladiateurs le modèle qu’il fallait suivre. Lui Vérus, le petit esclave de Mésie...