Alexandre le Grand : maître du monde à 33 ans.

Quand Alexandre naît en Juillet 356 avant Jésus-Christ, la Macédoine n’est encore qu’un petit royaume montagneux installé aux marges septentrionales de la Grèce. Le père du futur conquérant est le roi Philippe, un personnage de caractère qu’une blessure reçue au cours d’un siège a laissé borgne. Le souverain connait un début de règne incertain : agitations et complots de l’aristocratie, manœuvres de puissants états voisins troublent quelques années le pays. Une série de victoires heureuses rétablit la situation, la monarchie impose son autorité sur des régions traditionnellement mal contrôlées.

L’œuvre de Philippe est surtout militaire : conscient du risque que les faiblesses de son armée font courir à la Macédoine, l’homme étudie de nécessaires réformes stratégiques : il imagine un dispositif de combat original, inspiré de ce qui existe déjà dans certaines cités grecques, la phalange. Alignés sur une vingtaine de rangs de profondeur, les soldats sont équipés d’une immense lance, la sarisse. L’efficacité de l’organisation repose sur la cohésion, particulièrement lors des assauts. Quand elle se met en mouvement, la phalange présente à l’adversaire un front de piques acérées que rien ne peut briser.

Les auteurs de l’Antiquité se sont longuement attardés sur l’enfance d’Alexandre. Aucun n’a manqué de souligner le tempérament impétueux et résolu du jeune prince. Dès ses premières années, l’héritier au trône développe les qualités d’un excellent cavalier. Selon le témoignage des familiers de la cour, il accomplit l’exploit de dompter un cheval fougueux qu’il nomme Bucéphale et qui le suivra jusqu’au bout de ses campagnes à venir. Guerrier talentueux, Alexandre n’est pourtant pas privé d’instruction. Pour lui, Philippe fait venir à Pella, la capitale du royaume, le célèbre philosophe Aristote. L’illustre personnage enseigne à son jeune élève les grands principes nés de la civilisation grecque. L’adolescent découvre l’œuvre d’Homère, le récit des combats légendaires d’Hector devant Troie, le long voyage d’Ulysse pour Ithaque. Il se choisit un modèle dont il essayera toute sa vie d’imiter le comportement : Achille.

En 336, Philippe songe à envahir le puissant empire perse que des troubles intérieurs affaiblissent depuis longtemps. Une conspiration de palais l’empêche néanmoins de mettre son projet à exécution. Au cours d’une représentation théâtrale, le roi tombe sous le couteau d’un conjuré.

Cet assassinat politique ouvre à Alexandre les marches du trône. Mais, à la cour, rien n’est simple. Le souverain défunt laisse derrière lui de nombreuses concubines et autant de prétendants à la couronne, encore dans l’enfance. Alexandre est fait pour le pouvoir, il ne recule devant aucune nécessité pour le conserver : il organise la disparition de ceux qui un jour pourraient contester la légitimité de son autorité. Dans les couloirs du palais de Pella, le sang coule parfois tout autant que sur les champs de bataille.

Le nouveau maître de Macédoine reprend à son compte les ambitions de son père. Au printemps 334 avant Jésus-Christ, à la tête d’une puissante armée, il passe le détroit du Bosphore et s’engage à travers l’Asie Mineure. La tradition veut que, parvenus sur le site où s’étendait jadis la glorieuse Troie, Alexandre se soit rendu auprès du tombeau de l’illustre Achille afin de rendre au héros les honneurs dus à son rang. Légendaire ou non, ce geste est lourd d’arrières pensées politiques. Il est aussi très symbolique. Il permet au conquérant de s’affirmer en monarque grec. Nulle ambiguïté possible : la campagne contre l’empire perse est menée au nom de la Grèce entière dont Alexandre s’estime le protecteur.

C’est au cœur de l’Asie Mineure que les Macédoniens rencontrent pour la première fois les forces de l’empereur Darius, au Granique. La bataille est sanglante, les phalanges font pourtant merveille. Une charge de cavalerie adroitement menée par Alexandre emporte la décision de l’affrontement. Les Perses défaits se retirent à l’Est.

Le vainqueur néglige de poursuivre l’adversaire en fuite. Il choisit plutôt de descendre sur le Sud et longe les côtes méditerranéennes du Proche- Orient. Il s’empare des régions où le royaume d’Israël imposait autrefois son autorité puis il atteint l’Egypte.

Le récit des auteurs antiques indique qu’Alexandre se rend au temple d’Amon, dans le désert de Lybie, et interroge le grand prêtre pour savoir si le dieu lui accorderait la gloire de dominer un jour le monde entier. La réponse est favorable.

L’entrevue est tout autant politique que religieuse. En questionnant une très ancienne divinité, à laquelle il ne porte sans doute guère de crédit, le fier guerrier se pose en successeur des anciens pharaons : une façon efficace d’installer sa légitimité sur les rives du Nil. Tout au long de son séjour égyptien, Alexandre multiplie d’ailleurs les cérémonies symboliques : revêtu des attributs que portait autrefois Ramsès, il respecte scrupuleusement les usages du peuple des pyramides. Néanmoins, il n’oublie pas pour autant les origines grecques de son enfance. La prestigieuse civilisation hellénistique mûrit lentement dans son esprit.

La vallée du Nil contrôlée, Alexandre remonte vers le Nord, traverse l’Asie Mineure et s’enfonce dans les profondeurs de l’empire perse. Une seconde bataille, celle de Gaugamèles, confirme la supériorité technique et militaire des phalanges macédoniennes sur les troupes de Darius. Le conquérant victorieux poursuit son irrésistible avancée, franchit le Tigre puis l’Euphrate et parvient jusqu’à Babylone. Les rudes guerriers de Pella découvrent entre les murs de la cité le raffinement des civilisations millénaires de la Mésopotamie.

Alexandre ne profite guère du confort des palais babyloniens : il songe déjà à reprendre la route de Persépolis, la prestigieuse capitale de l’empire où s’est réfugié Darius. Quelques mois plus tard, au terme d’une marche incertaine et difficile les hautes murailles de la ville sont en vue. Alexandre y pénètre en vainqueur. Les auteurs anciens rapportent que les Macédoniens organisent dans la résidence de Darius un immense banquet. A la fin des festivités, le souverain ordonne que l’on y mette le feu pour, selon les mots de Plutarque, « venger le sacrilège dont Xerxès s’était rendu coupable à l’encontre de l’Acropole d’Athènes ». Une fois de plus, l’acte, bien que violent, est réfléchi et porteur de sens. En punissant la destruction des monuments athéniens au cours de la première guerre médique, Alexandre réaffirme son rôle de protecteur des cités grecques.

L’assassinat obscur de Darius sur ordre de quelques dignitaires du régime ne met pas fin à l’expédition. L’ambition d’Alexandre est sans limite. L’armée poursuit sa route et atteint les régions les plus reculées de l’empire. Les conquérants y affrontent de farouches populations montagnardes sur lesquelles la monarchie perse n’imposait qu’une fragile autorité. Dans le lointain se profile déjà la puissante chaîne de l’Himalaya. Une interminable marche conduit les Macédoniens sur les bords de l’Indus. Au-delà, s’étend un monde inconnu qu’Alexandre entend découvrir. Les Grecs ont-ils à peine traversé les eaux bouillonnantes du fleuve qu’ils doivent affronter les princes hindous de la région. Le premier engagement tourne au désavantage d’Alexandre : l’adversaire utilise pour se battre d’étranges montures que les conquérants n’ont jamais vu auparavant : les éléphants. Les phalanges ne résistent pas à la panique et se dispersent au moment du choc. Néanmoins, l’effet de surprise passé, le souverain réussit à remporter sur l’ennemi la difficile victoire de l’Hydaspe.

Les routes de l’Extrême-Orient s’ouvrent au conquérant. Mais les troupes refusent d’aller plus avant. La fatigue, le désespoir, le découragement parcourent les bataillons. Les Macédoniens ont quitté leurs foyers depuis onze années. Beaucoup n’attendent que l’ordre du retour et l’espoir de retrouver les leurs. La révolte gronde, la menace d’une mutinerie générale se précise. Alexandre doit se résigner : les limites de son empire n’iront pas plus loin que l’Indus. Il donne le signal de la retraite, sans enthousiasme

Le chemin est long et laborieux. La traversée de contrées arides et hostiles emporte encore de nombreuses vies. Des milliers d’hommes périssent d’épuisement et de soif, sans avoir revu leur pays. Usé par sa courte carrière militaire et politique, par ses excès aussi, Alexandre tombe malade. Il parvient à Babylone en mauvaise santé. Un bain imprudent dans les marécages qui entourent la ville a raison de son fragile état. Il y contracte ce que les historiens pensent être le paludisme ou la malaria. Une fièvre ardente s’empare de lui et le consume une dizaine de jours. Le 13 Juin 323 avant Jésus-Christ, le grand guerrier succombe au mal, à peine âgé de 33 ans mais maître de territoires immenses. Il ne laisse aucun héritier légitime, ses généraux se partagent les régions conquises. Parmi eux Ptolémée reçoit l’Egypte. Trois siècles plus tard, l’une de ses descendantes, Cléopâtre tentera de sauver des ambitions de Rome les héritages de la civilisation du Nil.

Réduire l’œuvre d’Alexandre à une simple suite de campagnes militaires et de batailles sanglantes ne serait pas rendre justice au personnage qu’il fût. Les projets du grand guerrier allaient bien au-delà de la seule conquête d’un vaste empire. L’enfant de Pella n’a jamais renoncé au rêve qui était le sien : celui de construire une culture originale et nouvelle, s’épanouissant de la Grèce aux confins de l’Orient. Une culture bâtie sur les héritages laissés par les peuples les plus brillants de l’Antiquité : l’hellénisme.

Quand il n’était pas sur sa monture à la poursuite d’un ennemi en déroute, Alexandre travaillait volontiers à la réalisation de sa passion. Le conquérant brutal devenait alors sage administrateur, soucieux des villes qu’il avait fondé aux quatre coins de son empire. Nourri des principes de la civilisation grecque depuis ses jeunes années, il espérait néanmoins réaliser le subtil mélange de sa culture d’origine aux héritages orientaux des temps anciens.

Alexandre ne perdait jamais de vue son ambitieux projet. Il avait compris que la diffusion de l’hellénisme ne pouvait et ne devait pas uniquement s’appuyer sur les armes. Pour conquérir le cœur des populations soumises, il était nécessaire de multiplier les gestes symboliques, riches de sens et seuls capables de frapper les esprits. Le guerrier disposait dans ce domaine d’une véritable clairvoyance et savait parfaitement mettre en scène son pouvoir. Aucun détail n’était laissé au hasard : attitude, apparence. Habillé en pharaon au cours de son séjour sur les bords du Nil, Alexandre devenait monarque perse à Babylone.

L’installation durable de la nouvelle civilisation à travers l’empire supposait que l’on construisît le cadre dans lequel pourrait s’épanouir les principes culturels imaginés par le puissant Macédonien. Alexandre fût donc un bâtisseur de villes. L’une de ses plus belles réussites en la matière demeure sans doute Alexandrie d’Egypte.

Surgie aux extrémités occidentales du delta du Nil, la cité rassemblait entre ses murs tous les héritages orientaux et grecs. Les temples d’Isis et de Poséidon côtoyaient le quartier juif et sa synagogue.

La fusion culturelle ne se fit pas seulement à travers les réalisations architecturales ou artistiques. Elle prît aussi un aspect hautement religieux : Sérapis devint la divinité hellénistique par excellence. Elle associait sous les traits d’un même dieu, Apis (la vache nourricière de la mythologie égyptienne) et Zeus, le maître de l’Olympe.

Si Alexandrie d’Egypte est l’un des produits les plus achevés de l’hellénisme, il n’est pourtant pas le seul. Aux carrefours des grandes routes de l’empire sont nées des dizaines d’autres Alexandrie entre les murs desquelles se sont rencontrées, influencées puis transformées des coutumes issues d’horizons différents.

Au moment de mourir, Alexandre ne laissait pas seulement derrière lui une civilisation promise à durer. Il léguait aux conquérants à venir un rêve à réaliser : celui d’un empire universel qui s’étendrait jusqu’aux limites du monde...