Sur la longue route de Jérusalem.

Le 27 Novembre 1095, la petite ville de Clermont, au cœur de l’Auvergne, est sans doute pour la première fois de son histoire, le théâtre d’un évènement considérable : la venue du personnage le plus important de la chrétienté occidentale, le pape. Urbain II a quitté l’Italie l’été précédent pour un long voyage à travers le royaume de France dont le but est autant religieux que politique. Il se rend à l’abbaye de Marmoutier en Touraine, région marquée par l’existence extraordinaire de Saint Martin quelques siècles auparavant. Puis, il fait un détour par le célèbre monastère de Cluny dont il consacre la basilique. Il s’achemine enfin au Puy, l’un des lieux de pèlerinage les plus réputés du temps. Il y entend la messe comme un simple pénitent qui éprouve le besoin de se soulager des péchés de son âme. Plus tard, il repart vers Clermont où doit se tenir un concile (Assemblée générale du Clergé) dont il lui revient de présider les travaux.

Quand arrive la dernière séance du concile, Urbain II prononce devant les évêques du royaume, comme il est de tradition, un long discours de clôture. Les curieux venus l’apercevoir et l’entendre sont si nombreux que la cathédrale de la ville n’est pas assez grande pour les accueillir tous. Il a fallu construire en plein air une vaste estrade en bois sur laquelle le souverain pontife a grimpé pour que chacun puisse le contempler. Les paroles qui résonnent aux oreilles de l’assistance silencieuse et respectueuse surprennent par le message qu’elles délivrent.

Urbain II parle de l’Orient, des Lieux Saints où Jésus vécut naguère. Il décrit les douloureux malheurs des pèlerins qui subissent les humiliations et les violences terribles des Musulmans, maîtres de Jérusalem. Il évoque sa colère à la seule pensée que le tombeau du Christ puisse se trouver entre les mains des descendants de Mahomet. Il encourage toutes les bonnes volontés à se rassembler pour s’engager, ensemble, sur le chemin de Palestine et délivrer la cité qui vit autrefois le supplice du Messie. Il affirme que les Chrétiens de l’empire byzantin sont disposés à aider les courageux qui prendront la croix.

Les recommandations du pape trouvent un écho dont l’ampleur étonne encore les historiens d’aujourd’hui. La société féodale se mobilise toute entière pour le difficile devoir que Rome lui propose. A travers l’Occident, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants de toute condition, riches ou pauvres, paysans ou chevaliers, bourgeois ou seigneurs, se préparent à un voyage incertain. Les grands princes du royaume organisent l’expédition. De nombreux mois sont nécessaires pour réunir les troupes, les bêtes, les armes, les vivres. Partir pour Jérusalem, c’est s’aventurer en des régions que nul ne connaît et dont on mesure à peine l’éloignement. Réfléchir à l’itinéraire que l’on empruntera, aux routes sur lesquelles on cheminera n’est pas une mince affaire. Il faut à cela du temps, beaucoup de temps....

Les plus impatients veulent se mettre en route toute de suite. Trois mois à peine se sont écoulés depuis le passage de Urbain II à Clermont que déjà une multitude de personnes prend le départ. Ce sont surtout des gens de petite extraction : des artisans, des paysans et leurs familles complètes, des vagabonds, des clercs. La plupart n’est pas équipée pour affronter les conditions du périple : des affaires de rechange, des sandales en cuir qu’il faut économiser en marchant pied nu, un lourd bâton, un peu d’argent. Certains ont vendu tout ce qu’ils possédaient : maison, terres, bétail...Quand on leur demande : « Mais comment ferez vous pour prendre Jérusalem armés de vos seuls bâtons ? » ils répondent : « Dieu y pourvoira ! ». La réplique souligne que la foi anime ces populations démunies bien davantage que l’espoir d’un quelconque profit ou d’aventures glorieuses.

A la tête de cette foule disparate, mal préparée, mais guidée par une surprenante confiance en Dieu, un simple clerc venu d’Amiens, Pierre l’Ermite. L’homme n’est pas plus riche, ni plus puissant que ses compagnons. Il possède cependant un véritable talent d’orateur qu’il utilise pour recevoir le commandement de l’expédition.

Les courageux volontaires prennent la route au début de 1096. En quelques semaines, ils sont à Cologne qu’ils soumettent à un affreux pillage pour trouver de quoi se nourrir. Puis ils repartent. Le passage de milliers de pèlerins mal encadrés, désorganisés, venus parfois d’horizons obscurs, entraînent nécessairement des excès, des dérapages voire des violences. Aussi les habitants des régions traversées par l’expédition éprouvent-ils un soulagement bien compréhensible quand celle-ci disparaît au loin.

En juillet, les étranges croisés parviennent en Bulgarie, à Sofia. Un mois après, ils sont aux portes de Constantinople. La venue, certes attendue, mais particulièrement bruyante et remuante, des Occidentaux inquiète l’empereur byzantin Alexis. Le souverain craint que des débordements incontrôlés ne troublent la tranquillité de la ville. Il s’empresse donc de fournir aux pérégrins plusieurs bateaux de sa flotte afin qu’ils traversent au plus vite le détroit du Bosphore. C’est chose faîte en peu de temps. Isolés au cœur de l’Asie Mineure, que les Turcs musulmans contrôlent depuis longtemps, les pèlerins poursuivent leur voyage. Ils traversent difficilement les hauts plateaux de l’Anatolie puis entreprennent de descendre sur Nicée qu’ils convoitent. Mais les forces turques se portent au devant de l’expédition et bloquent la vallée du Dracon. C’est en ce lieu tragique que les milliers de personnes qui ont fait le choix de suivre Pierre l’Ermite périssent sous les lames des Musulmans. Aucun n’en réchappe : sans moyen pour se défendre, les Croisés sont massacrés jusqu’au dernier. L’endroit devient un vaste charnier où les os des malheureuses victimes blanchissent au soleil de longs mois. Rare survivant des tueries, Pierre s’en retourne à Constantinople attendre les barons qui se sont mis en route à leur tour.

A la fin 1096, les seigneurs parviennent à Constantinople. Des centaines d’hommes armés, de domestiques, de prostitués les suivent. Les effectifs sont tels que les Croisés se sont partagés en quatre groupes.

Les Lorrains et les Français du Nord sont menés par le duc de Lorraine Godefroy de Bouillon. Le comte de Toulouse, Raymond de Saint Gilles, dirige ceux qui viennent des provinces méridionales du royaume de France que l’on appelle « le Midi ». On y rencontre des Gascons, des Provençaux. Le duc de Normandie et le comte de Vermandois prennent le commandement des troupes arrivées de Bretagne et de Flandres. Le comte de Tarente se joint à l’expédition avec ses Normands d’Italie du Sud. Les quatre corps de l’expédition ont emprunté des itinéraires différents : certains sont arrivés pat la terre, en traversant l’Europe orientale et la Grèce. D’autres ont pris la voie maritime, plus dangereuse, en longeant les côtes de l’Adriatique et de la Sicile.

Il ne faut pas imaginer les Croisés comme une armée unie, obéissant à un chef choisi. Chaque seigneur s’est joint à l’expédition accompagné de ses vassaux, qui ne doivent, selon les coutumes féodales, entière fidélité qu’à lui seul. Cette organisation militaire rend toute coordination délicate, surtout au moment des batailles contre les Musulmans. Au cœur des troupes franques, les divisions gênent parfois considérablement les manœuvres, les stratégies ou les déplacements. Seul, le légat du pape, Adhémar de Monteil, évêque du Puy, parvient à réunir sous son autorité l’ensemble des seigneurs.

Au mois de Mai 1097, les barons passent enfin le Bosphore, au grand soulagement de l’empereur byzantin qui craignait que l’oisiveté forcée de cent mille chevaliers finisse par provoquer des désordres et des tensions.

Les Croisés marchent sur Nicée dont ils s’emparent assez facilement : terrifiés à la vue des centaines d’armures illuminées par le chaud soleil d’Orient, les Turcs quittent rapidement la place forte. Un repos de plusieurs semaines est nécessaire pour récupérer du siège. Puis, les troupes repartent en direction d’Antioche. Au cours du trajet, les Musulmans attaquent Bohémond de Tarente et les siens. Les Chrétiens, surpris par les charges successives et violentes des cavaliers turcs, éprouvent bien du mal à repousser l’ennemi. Les archers francs font merveille mais l’affrontement semble mal engagé. Seule l’arrivée salutaire de Godefroy de Bouillon sauve la situation. Les Occidentaux restent maîtres du terrain.

Le siège d’Antioche est particulièrement difficile. Les Croisés ne parviennent pas à encercler totalement les murailles de la ville, de sorte que les assiégés récupèrent des vivres venus de l’extérieur. En revanche, pour les assiégeants, les souffrances deviennent rapidement intolérables. A la soif s’ajoute bientôt la faim. Les chroniqueurs de l’époque affirment même dans leurs écrits que les Francs en viennent à consommer du Sarasin. On retrouve dans le récit d’un témoin de la croisade, cette réplique d’un soldat pour le moins curieuse : « Voici Mardi Gras. Cette chair de Turc est meilleure que bacon ou jambon à l’huile... ». D’ailleurs, souhaitant marquer les esprits du côté des assiégés, Bohémond ordonne que tous les espions musulmans capturés dans le camp des Croisés soient rôtis....Très vite, les agents secrets disparaissent des lieux.

Au printemps de 1097, une flotte génoise apparaît enfin et bloque l’unique issue par laquelle la ville parvenait encore à faire entrer des vivres. Seule la trahison de l’un des habitants de la cité au profit des Francs permet à ceux-ci de prendre pied sur les remparts. Mais à peine Antioche est-elle tombée entre les mains des soldats du Christ qu’une puissante armée turque parait à l’horizon, menée par l’émir de Mossoul. Les assiégeants deviennent les assiégés. A l’intérieur des fortifications, la faim tenaille les Chrétiens qui offrent pourtant à l’ennemi une résistance acharnée. Un mois s’écoule sans que les troupes de l’émir ne soient parvenues à s’infiltrer dans la ville. D’après l’un des chroniqueurs de la croisade, la découverte « miraculeuse » de la Sainte Lance (celle avec laquelle un fantassin romain transperça le Christ sur la croix) redonne aux Croisés courage et force. Le 14 Juin 1097, Bohémond tente une sortie pour forcer l’adversaire à lever le siège. Au pied des murailles, la bataille est terriblement sanglante. Mais, en fin de compte, la victoire revient aux troupes du comte de Tarente : les Turcs quittent précipitamment les lieux.

Six mois de repos sont nécessaires aux Francs pour récupérer du long siège qu’ils ont dû soutenir. En Janvier 1099, ils reprennent la route du Sud qui conduit jusqu’à Jérusalem. Les divisions au cœur de l’armée sont de plus en plus violentes. Les grands féodaux se disputent l’immense gloire de découvrir le premier les murs de la Ville Sainte. D’autres seigneurs, dont la cupidité surpasse peu à peu l’ardeur religieuse des premiers jours de la croisade préfèrent s’attaquer aux caravanes musulmanes chargées d’or et d’épices. Les chefs de l’expédition ne montrent pas l’exemple : soucieux de se tailler en Orient quelques principautés, Bohémond et Raymond de Saint Gilles se querellent souvent et frôlent un jour l’affrontement physique. A l’approche de Jérusalem, les ambitions personnelles prennent le pas sur les véritables buts du voyage. Les barons se sont engagés au service de la Croix mais avec en tête de nombreuses arrières- pensées matérielles.

C’est un prince de Gascogne, Gaston de Béarn, qui arrive le premier à Bethléem, ville natale du Christ. Encore quelques semaines et, le mardi 7 Juin 1099, Jérusalem est en vue. Les chroniqueurs de l’époque racontent qu’en apercevant les murailles de la cité, les Croisés pleurent, se jettent à genoux et remercient Dieu de les avoir mené jusqu’au but de leur longue route.

Mais, le plus dur reste à accomplir : s’emparer de la ville. Le siège commence rapidement. Comme à Antioche, la chaleur écrasante de l’été rend les conditions du combat épouvantables. La faim et la soif torturent les Occidentaux. Il faut chercher l’eau de plus en plus loin, une eau souvent polluée, dans une région contrôlée par l’ennemi.

Les premiers assauts lancés contre les remparts sont infructueux et meurtriers : les échelles sont trop courtes.

Des navires génois apportent alors jusqu’à Jaffa le bois nécessaire pour monter des tours mobiles qui doivent permettre un accès plus aisé aux chemins de ronde. Le 14 Juillet 1099, l’attaque finale est donnée. Le Vendredi 15 Juillet 1099, aux environs de trois heures de l’après- midi, Godefroy de Bouillon parvient à prendre pieds sur le haut des fortifications avec les siens. Aussitôt, les Croisés se répandent dans la cité à travers les ruelles étroites.

Commence alors l’un des plus affreux massacres de l’Histoire. Nul habitant de Jérusalem n’est épargné. Femmes, enfants, vieillards, tous sont passés par le fil de l’épée. Les derniers défenseurs musulmans se sont réfugiés dans le temple de Salomon. Les Francs forcent alors les portes du sanctuaire et se jettent sur l’ennemi. Les témoins de l’évènement affirment que le nombre de victimes est tel que les pèlerins pataugent dans le sang jusqu’aux genoux.

Les Juifs ne sont pas davantage épargnés : ils sont brûlés vifs dans la synagogue où ils ont crû trouver asile. La cupidité des vainqueurs ne rencontre plus de limite : certains vont jusqu’à ouvrir le ventre des malheureux habitants tombés entre leurs mains pour vérifier s’ils n’y découvrent pas quelques pièces d’or avalées au dernier moment. Au total, près de quarante mille personnes trouvent ainsi la mort dans d’atroces conditions.

La semaine suivante, le 22 Juillet 1099, au milieu des odeurs nauséabondes que délivre le tragique charnier, Godefroy de Bouillon, refusant de ceindre la couronne de Jérusalem, reçoit le titre d’Avoué du Saint sépulcre. (Celui à qui est confiée la protection des Lieux Saints).

Les Chrétiens conservent Jérusalem moins d’un siècle : en 1187, le chef musulman Saladin récupère la ville. Malgré l’organisation de sept autres croisades auxquelles participent de prestigieux personnages dont Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste ou Saint Louis, à la fin du XIII° siècle, les Occidentaux sont définitivement chassés du Proche- Orient. Il ne demeure là bas de leur présence passée que quelques châteaux en ruines, des églises et les souvenirs qui appartiennent maintenant à l’Histoire...