Marie Stuart, la destinée d’une reine sans couronne.

8 Février 1587. Le claquement brutal et définitif d’une hache que l’on abat. Le bruissement étouffé d’un corps qui s’effondre. Un flot de sang jaillissant. Le silence pesant du spectacle. En somme, les détails sordides d’une exécution capitale, comme il s’en produit tant dans l’Angleterre du XVI° siècle. A une différence prêt, toutefois. Cette froide matinée d’hiver, le bourreau a tranché une tête royale. Pas n’importe laquelle. Celle de Marie Stuart, reine d’Ecosse qu’une révolte nobiliaire a détrônée en 1568.

Le destin de Marie Stuart, tout un roman en vérité. Le roman d’une vie qu’un écrivain bien inspiré aurait pu composer. Un roman où le sensationnel se mêle aux péripéties les plus improbables. Un roman cousu de machinations, de complots, de tractations secrètes. Un roman dont les personnages principaux ne sont pas toujours les plus glorieux.

Les historiens peuvent aujourd’hui reprocher à Marie les inconstances de sa conduite, la légèreté de ses attitudes, ses calculs politiques perpétuels, peut être son manque de clairvoyance. Le sort ne lui a pas toujours réservé le meilleur : un départ pour la cour de France auprès des oncles de la famille, les puissants ducs de Guise ; un mariage avec l’héritier de Henri II, le fragile François II ; une accession rapide sur le trône lorsque le dauphin succède à son père, en 1559 ; un veuvage précoce en Décembre 1560 ; le retour en Ecosse puis une déchéance politique dont quelques frasques conjugales portent la responsabilité ; le temps de l’exil en Angleterre (exil que la méfiance d’Elisabeth 1er rend pénible à supporter) ; les séjours d’une résidence surveillée à l’autre ; les correspondances secrètes avec l’Espagne et les catholiques anglais puis les complots pour la Couronne ; Et, comme un épilogue sanglant à la lutte que se livrent deux femmes de pouvoir, un procès pour trahison.

Ce 8 Février 1587, la lame du bourreau n’achève pas seulement les agitations brouillonnes d’une princesse devenue trop encombrante. Le supplice de Marie brise l’ espoir du retour de la foi apostolique et romaine à Londres (Un supplice dont Elisabeth mesure du reste toutes les implications politiques et qu’elle a vain voulu éviter). Un supplice qui conduit Philippe II à envoyer son Invincible Armada dans la Manche au cours de l’été 1588. L’expédition tourne à la catastrophe avant même aborder les rivages britanniques (Les aléas climatiques de la saison y sont pour beaucoup) mais l’Angleterre passe très près du désastre.

Quatre siècles plus tard, la figure emblématique de Marie Stuart pose question aux spécialistes de la période. Marie Stuart, victime innocente des agissements d’une Elisabeth machiavélique ? Ou plutôt esprit calculateur à la recherche de soutiens pour la conquête d’un pouvoir qu’elle estimait devoir lui revenir ? Le débat reste ouvert.

RETOUR SUR LA SITUATION POLITIQUE EN ANGLETERRE DANS LA SECONDE MOITIE DU XVI° SIECLE.

Quand elle gravit les marches du Trône, en 1558, Elisabeth 1ere hérite d’un royaume secoué de puissantes convulsions religieuses. Le règne de sa demie- sœur, Marie Tudor, catholique convaincue et intransigeante, s’est achevé sur la violente persécution des milieux protestants. Les bûchers allumés aux quatre coins de l’Angleterre ont exaspéré les passions et marqué pour longtemps la mémoire du pays. « Marie la Sanglante » ( Comme on la surnommait de son temps) emporte avec elle le souvenir d’une période brutale. Pour les rescapés de la répression, l’heure est à l’apaisement car la jeune souveraine (Elisabeth a une vingtaine de printemps) se présente en protectrice déterminée de l’Eglise anglicane.

La magnifique cérémonie du sacre, organisée comme de tradition en l’abbaye de Westminster, dissimule pourtant mal les nombreuses dissidences que le nouveau pouvoir doit affronter. Des dissidences à la fois confessionnelles et politiques. Les catholiques se posent en adversaires d’une reine à laquelle ils ne reconnaissent aucune légitimité : fille d’un roi coupable d’hérésie (En 1534, l’Acte de Suprématie justifie les prétentions de Henri VIII à contrôler l’Eglise d’Angleterre et provoque une rupture immédiate avec Rome) et d’une courtisane (Anne Boleyn) exécutée pour des inconduites conjugales (qui n’ont d ‘ailleurs jamais été démontrées), Elisabeth s’est assise sur un trône qui ne lui revient pas d’occuper.

Les manœuvres de Marie Stuart ajoutent un peu plus de confusion à la situation du pays. Bien que déchue de son titre, l’ancienne reine d’Ecosse incarne pour les milieux catholiques l’espoir d’un rétablissement de la foi romaine et apostolique en Angleterre. Elle a été élevée dans l’obéissance du Pape. Elle est la nièce des Guise, ces princes suffisamment puissants pour conduire en France la Sainte Ligue. Elle dispose surtout, et c’est peut être le plus dangereux du point de vue de sa cousine, des faveurs espagnoles et pontificales.

Elisabeth évalue parfaitement bien l‘étendue du défi qu‘il lui appartient de relever : affronter le redoutable Philippe II, ce roi porté à la tête d’un empire colonial sur lequel, selon l’expression consacrée, « le soleil ne se couche jamais » ; encourir l’excommunication (Une décision dont le Chef de la Chrétienté porte seul la responsabilité et que l’on redoute, même lorsque l’on est le maître d’une nation acquise à la Réforme).

La Couronne hérite surtout d‘une gestion politique délicate : peu de moyens militaires (Quelques lambeaux d’une flotte incapable de protéger les côtes de la Manche et de garantir le territoire d’une invasion étrangère, des forces terrestres sans doute mises en déroute si elles devaient un jour affronter la redoutable infanterie des Habsbourgs de Madrid), peu de moyens financiers ( Comme ses voisins européens, l’Etat dispose d’un appareil fiscal en construction, mal organisé), une influence internationale encore modeste (Les ultimes défaites de la Guerre de Cent ans puis les divisions sanglantes de la Guerre des Deux Roses ont conduit les Lancastre et les Tudor à se désintéresser des affaires continentales. Les contacts que Henri VIII établit avec François 1er introduisent néanmoins une première rupture).

Mais aussi le risque constant d’une extinction dynastique parce que la reine n’a pas encore choisi d’époux. Si Elisabeth venait à mourir sans héritier, la candidature de Marie, elle-même descendante de Henri VII, s’imposerait sans difficulté. Le royaume basculerait dans la foi apostolique et romaine. Tant qu’elle demeure seule sur le Trône, la dernière des Tudor ne peut garantir que jamais ne se produise cette restauration catholique dont, à Londres, on redoute tant l‘éventualité. Aussi, les ministres de la souveraine insistent-t-ils tout spécialement sur la nécessité incontournable d’un mariage.

Le paradoxe est d’autant plus surprenant que les prétendants se bousculent. Les grandes familles princières du continent mesurent l’avantage politique d’une alliance anglaise. Philippe II, lui- même, envisage de proposer sa main à celle qu’il appelle, de manière peu courtoise, « la reine hérétique » et qu’il finira par affronter quelques temps plus tard. Une démarche diplomatique bien singulière en vérité lorsque l’on présente de soi le reflet d’une figure essentielle au catholicisme. Une démarche chargée d‘arrières- pensées comme souvent en cette époque où les mariages royaux sont avant tout affaire d’Etat. Le maître de la péninsule ibérique n’a sans doute pas d’attirance particulière pour une femme qu’il n’a encore jamais vue. Pourtant, ses intérêts le conduisent à espérer un rapprochement anglo- espagnol (Rapprochement que son mariage avec Marie Tudor a rendu autrefois possible). Le coup serait fameux : Madrid prendrait de vitesse les Valois et les placerait dans une position délicate. La France ne devrait plus seulement affronter les seules ambitions du voisin pyrénéen. Il faudrait aussi s’inquiéter des nouvelles venues d’Outre Manche.

Le projet se heurte au refus poli mais ferme d’Elisabeth. La reine saisit les enjeux d’une telle alliance. D’abord, et cela pèse lourd dans sa décision, une union avec le défenseur proclamé de la foi romaine produirait le plus désastreux des effets sur une opinion publique largement acquise à la Réforme anglicane. D’autre part, et à la Cour tout le monde l’a entendu ainsi, l’occasion serait trop belle pour les Habsbourg d’appuyer les catholiques d’ Angleterre. Assurément, non. Un mariage avec Philippe II n’est pas envisageable.

Faut-il pour autant accepter les avances françaises ? Catherine de Médicis propose son dernier fils, le duc d’Alençon. Le jeune homme pourrait convenir. Bien mis de sa personne (ce à quoi même une reine comme Elisabeth n’est pas insensible), il est surtout favorable à la religion protestante. La campagne militaire qu’il conduit avec les insurgés des Pays Bas accrédite la perspective d’un rapprochement Franco- anglais. Pourtant, les négociations engagées n’aboutissent pas. Elisabeth se dérobe une fois encore.

Autour du Trône, les esprits s’interrogent, s’inquiètent. A éconduire de la sorte les prétendants qui se présentent, la souveraine met sa propre dynastie en danger. Les rumeurs enflent et finissent par se répandre. Une malformation intime empêcherait-elle Elisabeth de prendre époux ? La jeune femme souffrirait-elle en grand secret de ne pouvoir se marier au comte de Leicester dont elle est follement éprise depuis les premières années de l’adolescence ? Une déception sentimentale qui l’aurait peut être dissuadé de ne jamais s’offrir à un autre homme.

Il est très facile aujourd’hui de multiplier les hypothèses. Des hypothèses parfois très éloignées des réalités du XVI° siècle. Certes les choix de la reine posent question. Elisabeth se confie fréquemment à ses familiers : « Ce sera grande satisfaction pour mon nom et ma gloire si, lorsque je rendrai le dernier soupir, on peut graver sur ma tombe : ci-gît Elisabeth qui vierge régna et mourût ». Alors pourquoi accepter de recevoir les ambassadeurs étrangers venus, au nom de leurs maîtres, réclamer sa main ?

Le paradoxe paraît difficilement explicable. Pourtant, les décisions de la souveraine, ses refus répétés quand lui parviennent les propositions des grands princes européens, s’inscrivent dans une logique politique très précise. Elisabeth veut offrir d’elle même une image contrôlée et reconstruite. Une image patiemment réfléchie que les couches populaires assimilent rapidement. L’image d’une nouvelle Déborah confrontée au péril espagnol (Déborah est une prophétesse biblique qui inspira au peuple d’Israël sa victoire sur un roi cananéen). L’image d’un chef d’Etat soucieux du destin de son royaume et de sa place sur la scène internationale. L’image d’une reine vierge (Et donc pure) acceptant le sacrifice de ses désirs de femme (Une virginité néanmoins plus symbolique que réelle car les liaisons successives de la monarque, dont celle avec le comte de Leicester, alimentent les conversations du palais).

Un mariage aurait-il dans le fond arrangé les intérêts du pouvoir ? La maîtresse d’Angleterre y a sans doute longtemps réfléchi. Ouvrir son lit à l’Espagne, à la France ou à l’empire Habsbourg écornait nécessairement ce portrait immaculé qu’elle-même s’employait à offrir de sa personne. C’était courir le risque de décevoir un pays attaché à l’idée qu’il se faisait de sa dirigeante. Cela revenait aussi à embrasser une cause étrangère, qu’elle soit française, espagnole ou autrichienne, et impliquer Londres dans des affaires politiques qui ne la concernaient pas directement. De cela, Elisabeth ne voulut jamais. N’avait-elle pas placé son règne sous le renouveau de l’Angleterre ? N’avait-elle pas, le jour de son sacre, déclarer vouloir préserver plus que toute autre chose les intérêts nationaux ? Non, il n’était pas question de lier le pays au destin des principales puissances européennes.

MARIE STUART, PERSONNAGE INCONTOURNABLE DE LA DIPLOMATIE EUROPPENNE.

Depuis 1568, Marie Stuart est une souveraine sans royaume. Destituée de ses pouvoirs à l’issue d’une révolte nobiliaire, elle n’a eu d’autre choix que de fuir en Angleterre auprès de sa cousine. L’accueil est en vérité glacial : la venue d’un personnage aussi important que peut l’être la reine déchue sur l’échiquier européen encombre Elisabeth. Quel sort lui réserver ? Quoiqu’elle soit de confession catholique, il n’est bien évidemment pas question de songer à la faire disparaître. Marie est une tête couronnée sur laquelle l’Espagne et Rome ont posé leurs regards bienveillants. Elisabeth sait néanmoins parfaitement ce que représente son hôte : l’opportunité d’un rétablissement de la foi apostolique et romaine à Londres si la princesse écossaise venait à lui succéder sur le Trône. Tant qu’elle demeure en vie, Marie est un danger permanant pour la dynastie des Tudor et la religion anglicane.

Aussi, Elisabeth choisit-elle de l’installer dans l’une de ses résidences. Un moyen efficace de mieux la surveiller. Bien qu’elle soit traitée avec tous les égards dus à son rang, la pensionnaire découvre vite que son séjour en Angleterre a pris l’allure d’une captivité dorée. Une captivité dont la monotonie interminable (Entrecoupée des transferts successifs d’un château à un autre) finit par lui peser cruellement.

Si Elisabeth mesure tout le danger qu’incarne l’ encombrante pensionnaire qu‘il a fallu accueillir et confiner dans les palais les mieux gardés du pays, elle ne peut pour autant accepter la solution de ses conseillers : un assassinat politique que l’on pourrait facilement maquillé en accident. (Il est si facile de mourir dans l’Angleterre du XVI° siècle….). A moins que ses services ne lui démontrent, preuve à l’appui, l’implication de la prisonnière dans un complot politique. Excès de faiblesse d’une jeune femme qui n’a jamais hésité a frapper quand il était nécessaire ? Clairvoyance heureuse d’une reine qui saisit à quel point la mort de sa cousine pourrait compliquer les rapports internationaux ? L’Espagne y trouverait le prétexte idéal d’une guerre avec Londres. Il faudrait alors affronter le puissant maître de Madrid et risquer un conflit dont nul en Angleterre ne pourrait prévoir l‘issue. A cela, s’ajouterait la réprobation des autres puissances catholiques car, dans l’Europe du XVI° siècle, il n’est pas pensable qu’une tête couronnée, choisie de Dieu et donc sacrée, puisse faire tomber une autre tête couronnée.

Dans le fond, Elisabeth ne souhaite pas la disparition de Marie. Si cette dernière acceptait de se tenir tranquille, la souveraine la laisserait volontiers en paix. Mais voilà. Du fond de sa prison, la princesse exilée intrigue et complote. Ses correspondances régulières la mettent en relation avec l’Espagne et Rome. Ses implications successives dans les conspirations conduites contre le pouvoir ne sont plus un secret. Une attitude que les historiens ont parfois critiqué : Marie Stuart n’aurait été qu’une tête légère et brouillonne, privée de réalisme politique. Il est pourtant juste de lui reconnaître une habilité évidente à ne jamais négliger de preuves pouvant un jour la compromettre. Les proches collaborateurs d’Elisabeth ont vent de ses participations aux machinations des milieux catholiques. Mais, ils ne disposent d’ aucun élément donnant foi aux soupçons qu‘ils nourrissent.

Marie est certes une personnalité remuante, bien en peine de se tenir à l’écart des luttes pour le Trône. Mais, dans les années 1570-1580, elle détient sur l’échiquier européen un position essentielle. La légitimité de ses prétentions à la succession de la dernière représentante Tudor fait d’elle l’unique solution d’une restauration de la foi romaine Outre Manche. A ce titre, Philippe II lui consacre un intérêt particulier : sa proclamation rapprocherait Londres et Madrid. Rapprochement qui provoquerait le renversement rapide des rapports de force et le recul de l’influence française sur le continent.

Tout cela, la prisonnière le sait, évidemment. Mais elle est entre les mains de sa cousine. Sa marge de manœuvre est limitée. Sa captivité se prolonge depuis plus de vingt ans maintenant. Ne risque-t-on pas de l’oublier ? Se peut-il que ses appuis les plus sûrs finissent par la lâcher ? Une crainte permanente. Une crainte qui la conduit à de coupables maladresses. Un jeu trouble, un jeu avec la mort qu’elle accepte pourtant car le chemin du pouvoir semble devoir passer par cette dangereuse nécessité. Mais un jeu sans lequel sa survie politique demeure fragile.

1585 : LE DERNIER COMPLOT.

Quatre siècles ont passé depuis la tragique matinée du 8 Février 1587 mais la question hante toujours les esprits : Marie Stuart était-elle réellement coupable de la trahison pour laquelle on la condamna ? Le débat n’est pas clos et rien, dans l’état actuel des connaissances ne permet de taire définitivement les divisions entre spécialistes de la période. Pour les uns, reine innocente du crime dont on l’accusait puisque Babington (la figure emblématique du complot) et ses complices ne la mirent jamais en cause directement. Selon d’autres, actrice d’ une conjuration où elle assuma volontiers le rôle qui lui revenait (Entendus par les enquêteurs au moment de l’affaire, ses deux secrétaires particuliers authentifièrent leurs signatures sur la copie d’une lettre compromettante qu‘elle avait dicté puis transmise à Babington). A la lumière des archives héritées du XVI° siècle, il semble bien établi que l’ancienne maîtresse d’Ecosse entretint avec l’étranger, et en particulier l‘Espagne, une correspondance secrète. Fût-elle pour autant parfaitement informée du plan que ses partisans imaginèrent pour la libérer et l’installer sur le Trône d’Angleterre ? C’est sur ce point que portent les controverses les plus virulentes.

Quand elle comparaît devant ses juges en Octobre 1586, ses propos résonnent sans ambiguïté possible : assurément non, elle n’a mené aucune conspiration contre cette cousine auprès de laquelle elle est venue trouver refuge. Paroles sincères d’une femme accablée ? Mensonge ultime pour échapper à la hache du bourreau ? A chacun ses opinions. Néanmoins, il serait aujourd’hui délicat d’obtenir la condamnation d’un coupable sur un dossier aussi mince que le fut celui de Marie Stuart : la seule copie d’un courrier rédigé sous sa dictée et reconnu par deux complices qui avaient tout intérêt à parler.

Le contexte politique de l’époque éclaire néanmoins la sévérité extrême du tribunal : le complot, s’il avait abouti, aurait provoqué la chute définitive d’Elisabeth et rendu possible l’installation de la dynastie Stuart sur le Trône. Un complot dont Madrid n‘ignorait aucun élément et que Philippe II suivait avec beaucoup d’intérêt.
Informée de l’affaire assez tard, le danger écarté, Elisabeth réalise combien elle a frôlé la catastrophe. L’atroce supplice des conjurés témoigne de la gravité du crime commis et de la peur ressentie jusqu’au palais de Londres.

Retour sur les faits.
Fin 1585. Trois personnages mûrissent depuis quelques déjà le projet d’un nouveau complot contre Elisabeth. John Ballard est un prêtre anglais, réfugié en France mais convaincu de devoir agir pour la cause catholique en Angleterre. Deux compagnons l’ont rejoint : d’une part, John Savage, aventurier épris d’action. D’autre part, Gilbert Gifford ancien camarde de John Ballard au séminaire de Reims. Les plans du petit groupe sont ambitieux : assassinat de la reine Elisabeth, libération de Marie Stuart soulèvement des milieux acquis à la foi romaine, puis intervention d’une armée espagnole débarquée sur les rivages de la Mer du Nord.

Il manque néanmoins aux compères la pièce essentiel de l‘affaire : un personnage de la Cour suffisamment puissant pour approcher la souveraine Tudor et assumer le geste fatal. John Ballard a conservé le souvenir d’un jeune adolescent, Anthony Babington, gentilhomme élégant rencontré à Paris et surtout, détail capital, disposé à s’engager pour la foi apostolique et romaine si on le lui proposait. John Ballard, dissimulé sous un déguisement ordinaire, passe à Londres. Une première entrevue a lieu. Quand il est instruit des principes du complot, Babington exprime tout son enthousiasme : non seulement il accepte d’exécuter lui-même Elisabeth « sur son propre trône », selon les propos rapportés au cours des enquêtes ultérieures, mais il promet aussi de recruter personnellement tous les complices qu’il jugera utiles à l’entreprise.

Le plus urgent reste encore à accomplir : prévenir la principale intéressée du projet. La tâche est compliquée. Du fond de sa geôle, Marie Stuart ne reçoit aucun courrier qui n’ait été auparavant lu et relu par les services de la Couronne. Comment alors lui transmettre les détails du plan sans éveiller les soupçons ? Gilbert Gifford propose un système ingénieux. Deux fois par semaine, un brasseur, dont il s’est au préalable assuré le concours, apporte quelques tonneaux de bière au château de Chartley Hall où la reine déchue vient d’être transférée. Les lettres rédigées à son intension pourraient être roulées, puis glissées dans un tube en bois que l’on déposerait discrètement dans le fond de l’une des barriques. A l’intérieur du palais, un valet soudoyé récupèrerait les pièces compromettantes puis les apporterait à sa maîtresse. Le stratagème est parfaitement réglé. Informée des détails de la conspiration que l’on prépare pour la sortir des murs de sa prison, Marie transmet sa réponse à Babington : elle l’assure de « sa profonde amitié » et lui confie se tenir prête à s’évader lorsqu’ il le faudra. Le 6 Juillet 1586, un autre courrier du gentilhomme parvient au château. Les propos ne laissent aucun doute quant aux intentions des conjurés : « Nous éliminerons l’usurpatrice (C’est-à-dire Elisabeth) envers laquelle l’excommunication nous a déliés de toute fidélité. Six gentilshommes de mes amis exécuteront la tragédie, poussés par leur zèle pour la religion catholique et par leur dévouement pour Votre Majesté ».

Certain de ses compagnons, Babington n’imagine pas un instant que les services secrets de la Couronne puissent tout connaître de ses correspondances. Et pourtant. Malgré d’ infinies précautions à ne commettre aucune maladresse pouvant compromettre le complot, le courtisan ne s’est pas méfié du redoutable Francis Walsingham.
Francis Walsingham, sans doute le meilleur espion de la Reine. Un maître de la discrétion, capable d’infiltrer n’importe quel réseau clandestin et d’obtenir, parfois à grand frais, les renseignements les mieux gardées. Ses agents lui ont sans doute signalé l’arrivée de John Ballard en Angleterre, ses contacts fréquents avec Babington, ses allers et venues. L’homme a l’expérience du métier. Il flaire rapidement la conspiration. Pour agir, il a besoin d’un informateur, quelqu’un qui, introduit auprès des conjurés pourra lui révéler tout ce dont il a besoin de savoir. La mission est délicate, elle réclame beaucoup de prudence. Mais Walsingham pense tenir celui qui pourrait convenir. Un ancien séminariste de Reims, comme John Ballard. Un détail qui endort la méfiance du groupe. Babington et ses amis sont à mille lieues de le supposer : Guifford est depuis le début de l’affaire au service d‘Elisabeth….

L’ingénieux stratagème du tonneaux de bière contenant la correspondance secrète des conjurés n’est dans le fond qu’une savante machination dont Walsingham tire les ficelles de Londres. Guifford récupère les lettres parvenues de Chartley et en réalise une copie à l’intention de son maître. Les originaux sont ensuite transmis aux complices de circonstance qui du reste ne se doutent de rien.

Néanmoins, il manque à Walsingham l’élément essentiel pouvant confondre définitivement la pensionnaire de Chartley : une lettre dans laquelle elle évoquerait sans ambiguïté possible sa participation au complot. Le 17 Juillet 1586, elle fait parvenir à Babington une dernier pli. La pli fatal qui, quelques mois plus tard, l’enverra au pied de l’échafaud.

Les propos le précisent sans détour : « Ces choses étant ainsi préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaume, étant prêtes, il faudra alors mettre les six gentilshommes en besogne et donner ordre que leur dessein étant effectué (C’est-à-dire l’assassinat de la Reine), je puisse quant et quant être tirée hors d’ici ». Babington détruit naturellement le courrier, selon les précautions d‘usage. Mais il est trop tard : Walsingham a entre les mains la copie du message. La preuve est accablante. John Ballard et ses amis sont perdus. Quelques jours plus tard, une série d’arrestations démantèle le réseau clandestin : Babington, Savage et les autres partent rejoindre les sinistres cachots de la Tour de Londres.

Quand elle découvre la teneur du complot auquel elle vient d’échapper, Elisabeth s’épouvante. Une véritable psychose enveloppe le palais puis bientôt l’Angleterre toute entière. Navires maintenus à quai dans les ports, maisons suspectes fouillées de la cave au grenier, les mesures de sécurité traduisent les angoisses d’un pouvoir paralysée par la seule pensée que la conspiration ait été si proche d’aboutir.
Confinée entre les murs de sa résidence, Marie n’a pas été informée des évènements. Convaincue que le système de Guifford garantit toujours le secret de ses contacts avec l‘étranger, elle écrit même au roi d’Espagne et lui confie ses espérances quant à une libération prochaine.

Bien loin d’imaginer la situation très périlleuse dans laquelle les révélations de ses partisans la place (Quoique Babington ne l’impliquera jamais directement dans le complot), la pensionnaire de Chartley Hall poursuit l’ordinaire de son existence, comme si depuis le début de la conjuration, elle n’était au courrant de rien. Le 16 Août 1586, elle galope dans les bois du château, pour une de ces partie de chasse qu’elle affectionne tant. Un encombrant cortège de gardes et de pages l’accompagne, soucieux du moindre de ses déplacements. La prisonnière pourrait profiter d’un moment d’agitation ou d’inattention pour rejoindre des complices éventuels venus la libérer.
En milieu de journée, l’apparition imprévue d’un petit groupe de cavaliers interrompt les réjouissances. Le cœur de Marie se gonfle d’espoir : se pourrait-il qu’il s’agisse de Babington et des siens accourus pour l’emmener au loin ? Non. Cruelle désillusion.
Elisabeth a demandé que l’on dépêche quelques messagers auprès de sa cousine pour lui signifier son arrestation immédiate. La princesse écossaise éprouve bien du mal à dissimuler sa surprise : se peut-il que le complot ait été éventé ? Elle se laisse entraîner par les soldats. Les ordres parvenus de Londres sont clairs : Marie Stuart ne retournera pas à Chartley Hall. C’est désormais à Tixall qu’elle séjournera, une forteresse sévèrement gardée d’où il ne lui sera plus possible de communiquer avec l’extérieur. Au même moment, les enquêteurs de la Reine investissent les appartements que la captive avait occupé au château de Chartley à la recherche de pièces compromettantes. Les perquisitions leur livrent un courrier abondant.

Entendus à plusieurs reprises, Babington et ses compagnons sont très bavards. La perspective du terrible châtiment que l’on inflige d’ordinaire aux coupables de trahison délie facilement les langues. Mais les révélations obtenues n’apportent aucun élément dont Walsingham ne soit déjà informé. S’ils reconnaissent leur implication dans la conspiration, les conjurés se gardent de mettre en cause celle pour qui ils ont accepté de risquer leur existence.

Nau et Curle, les deux secrétaires particuliers affectés au service de Marie, bien instruits des préparatifs du complot, évoquent néanmoins les correspondances régulières que leur maîtresse entretenait avec les acteurs de la conjuration.
Les procédures s’achèvent sur le procès des accusés. La gravité du crime est inouïe, les juges n’ont aucune clémence. A l’issue des débats, Babington et ses amis se voient condamnés à subir le terrible supplice des traîtres : pendus, puis descendus encore vivant du gibet, ils sont ensuite éviscérés et découpés en morceaux. Le spectacle sanglant attire une foule aussi curieuse qu’excitée. Au XVI° siècle, une exécution capitale est avant tout vécue comme un moment de divertissement populaire.

Marie reste seule. Une commission spéciale de trente six membres, des magistrats, des conseillers de la Couronne (dont Walsingham lui- même) et des pairs du royaume, tous de confession protestante, instruit son procès. Elle comparaît devant ses juges en Octobre 1586, au château de Fotheringay.
Les contemporains se sont longuement attardés sur les attitudes de la prisonnière au cours des débats. A travers les témoignages recueillis, beaucoup soulignent son courage, sa fermeté, sa dignité. Mais les archives de la procédure laissent aujourd’hui paraître les incohérence de sa défense. D’abord résolue à ne reconnaître au tribunal aucune légitimité, elle accepte néanmoins de répondre aux questions qui lui sont posées. Quand on l’interroge sur ses relations avec Babington, ses propos ne convainquent personne : jamais auparavant, elle n’aurait entendu parler du personnage. Une position maladroite et d’autant plus délicate à tenir que les magistrats s’empressent de lui présenter la copie de ses correspondances avec le bouillonnant courtisan.

En revanche Marie déploie davantage d’habilité quand elle réclame que l’on produise les originaux de ses lettres. Sur ce point, elle est gagnante, et elle le sait, parce que les juges ne sont pas en mesure de le faire : Babington détruisait le courrier qu’il recevait de Chartley Hall. Pour l’accusation, ce détail de la procédure est gênant. Les historiens favorables à l’image d’une Marie Stuart innocente en font un argument de poids : sans pièce authentique, il n’est pas possible de prouver avec certitude la culpabilité de l‘accusée.

Jusqu’au bout, en dépit des lettres compromettantes que le tribunal tient entre ses mains, l’ancienne maîtresse d’Ecosse répète ne rien savoir du complot que l’on préparait pour sa libération et dont elle était pourtant l’élément essentiel. En 1586, les magistrats ne disposaient d’aucune preuve pouvant mettre en doute ses propos. Aujourd’hui, les archives espagnoles prouvent que Marie était tenue informée de tout. Un pli de l’ambassadeur Mendoza pour Philippe II le laisse clairement entendre.

Les débats du procès sont rapidement expédiés. Le 15 Octobre, l’accusée est reconnue coupable des faits portés contre elle. En conséquence de quoi, le tribunal la condamne à mourir sur l‘échafaud. Reste à appliquer la sentence. Une sentence, confirmée par le Parlement quelques jours après, mais que le pouvoir peut seul retarder ou casser. Elisabeth a suivi les étapes de la procédure d’un bout à l’autre. Elle le sait du reste parfaitement bien : l’exécution de la princesse écossaise est inévitable. Les Anglais ne comprendraient pas une grâce parvenue à la dernière minute. Marie doit périr pour la paix du royaume.
Pourtant, la Reine hésite et s’interroge. Pouvait-elle légitimement soumettre à sa propre juridiction l’ancienne maîtresse d’Ecosse ? Etait-il permis qu’une tête couronnée par la grâce de Dieu puisse rendre compte de ses actes à la justice des hommes ? Le doute est lancinent. Il ronge la souveraine.

La situation est inédite. Jamais en trois siècles, un roi déchu n’ a comparu devant le tribunal de son vainqueur (En 1268, Charles d’Anjou avait obtenu, à l’issue d’un violent conflit pour la couronne de Sicile que le maître du pays, Conradin, soit décapité). Elisabeth s’apprête à commettre l’irréparable. Elle redoute tout spécialement les réactions internationales qu’un geste inconsidéré pourrait provoquer.

Quelle serait la décision du souverain d’Ecosse si Marie venait à gravir l’échafaud ? Jacques VI est le fils de la condamnée. Pour sa mère, qu’il remplace sur le Trône depuis la révolte nobiliaire de 1568, il ne témoigne aucune marque d’affection. Quand lui parviennent d‘Angleterre les nouvelles désastreuses du complot, il commente, évoquant l‘ingénieux stratagème des tonneaux de bière par lequel transitait la correspondance des conjurés : « Puisqu’elle a brassé cette bière, qu’elle la boive ! ».
Une telle ingratitude aurait aujourd’hui de quoi indigner. Mais Jacques VI dispose d’une marge de manœuvre très limitée. Monarque protestant, porté au pouvoir par la seule noblesse réformée, il affronte l’hostilité consommée des milieux catholiques du royaume. Les seigneurs passés à la foi apostolique et romaine ont juré de se soulever si le moindre mal était fait à Marie.
Jacques a besoin d’Elisabeth. Assurément, il ne peut rompre avec elle. Informé de tout ce qui se passe en Angleterre, Philippe II s’inviterait volontiers dans les affaires écossaises : quelques années auparavant, Marie ne lui avait-elle pas promis la Couronne en héritage si son fils refusait de se convertir ?

Néanmoins, quand tombe le verdict de Fotheringay, le prince Stuart dépêche à Londres un ambassadeur. La démarche ne trompe personne. Il s’agit de sauver les apparences. Elisabeth saisit sans mal que son cousin mettra bien peu d’empressement à sauver sa mère. Pire. Lorsqu’elle se fâche très fort auprès du diplomate arrivé d’Ecosse (Une lettre véhémente lui est parvenue du palais d‘Edimbourg), le roi s’excuse platement. Le fait est certain : si Marie périssait, aucune menace ne pèserait sur les frontières septentrionales du pays.

Henri III pourrait réagir plus violemment. Le Valois connaît la condamnée depuis son enfance. Ils ont été élevé ensemble. Il est lui aussi de confession catholique.
Néanmoins, le souverain affronte à la fin des années 1580 une situation politique très troublée. Sa rupture récente avec la puissante famille des Guises le place dans une position très délicate. En quête d’appuis, il s’est discrètement rapproché de son cousin, Henri de Navarre, un prince protestant. Une brouille avec Elisabeth serait très mal venue car elle compliquerait les négociations engagées auprès du parti huguenot.

Ce ne serait pourtant pas rendre justice au roi que de taire ses démarches pour obtenir la libération de Marie. Il envoie à Londres des propositions précises : l’ancienne reine pourrait venir trouver refuge à la Cour de France où l’on se porterait garant de sa conduite. Elisabeth sait que son interlocuteur, dont le pouvoir vacille au cœur même du royaume, ne se risquera pas à briser l’amitié franco- anglaise, même pour sauver Marie du bourreau. Henri III ne peut faire davantage que de belles paroles.

Reste l’Espagne. Sur ce point, les choses paraissent plus compliquées. Le protecteur proclamé du catholicisme laissera-t-il mourir une princesse, comme lui passée à la foi apostolique et romaine ?
Philippe II est dans le fond un esprit calculateur, à l’image de ces personnages impliqués dans les subtilités de la diplomatie internationale du XVI° siècle. Les promesses de Marie sont toujours dans ses souvenirs. Dans le fond, l’exécution de la condamnée faciliterait l’avènement des Habsbourgs en Angleterre. Un avènement que les milieux pro espagnols et les missionnaires jésuites préparent activement. Le maître de Madrid (Lui- même descendant des Lancastre) pourrait alors légitimement prétendre au Trône sur lequel est assise Elisabeth.
Certes, Philippe II, et derrière lui l’ensemble des puissances catholiques du continent, s’indignent lorsque se répand la nouvelle du verdict. Mais, le souverain n’a en fin de compte jamais eu de sympathie particulière pour la princesse Stuart. (Princesse qu’il juge d’ailleurs très sévèrement, ses correspondances avec l’ambassadeur Mendoza le prouvent).

Entre les murs du château de Fotheringay, Marie prépare ses derniers instants. Sans doute, espère-t-elle à mesure que les semaines passent, échapper au supplice qu’on lui réserve.
Elisabeth hésite toujours. La perspective de devoir assumer le châtiment de sa propre cousine l’effraye. Peut-elle pour autant épargner une femme dont la seule existence menace son pouvoir ? L’impasse est complète. Elle croit pouvoir se tirer d’affaire en couvrant l’assassinat de la détenue. Un assassinat qu’il serait commode de maquiller en accident malheureux. Mais le geôlier, Sir Aymas Paulet, refuse d’accomplir la sinistre besogne. Le 1er Février 1588, elle se résout et signe l‘ordre fatal.

Ses instructions sont précises : l’affaire doit être expédiée au plus vite. Elisabeth n’interviendra plus. Elle laisse à ses proches collaborateurs le soin de régler les détails du terrible cérémonial. Elle demande néanmoins à être informée lorsque la sentence aura été appliquée. Une ultime manœuvre, peut être, pour donner à penser que le pli contenant la décision tragique est partie sans son consentement. Une manœuvre révélatrice du malaise que la souveraine éprouve depuis les débuts de la conspiration. Mais une manœuvre dont personne n‘est dupe. On charge un secrétaire, Davison, de faire parvenir jusqu’à Fotheringay le courrier officiel. Le malheureux fonctionnaire paiera ce geste de sa disgrâce quelques jours après. On lui reprochera d’avoir agi avant que ne lui soit parvenu les ordres royaux. Comme si tout avait été organisé à l’insu d’Elisabeth…..Il y a dans tout cela beaucoup de mauvaise foi.

Le 8 Février 1587, à huit heures du matin, au troisième coup de hache, la tête de Marie Stuart roule sur l’échafaud. Elle avait quarante cinq ans.

1588 : L’ESPAGNE A L’ASSAUT DE L’ANGLETERRE.

L’évènement est-il à peine connu des cours européennes que les réactions se multiplient. Si les milieux réformés saluent le geste d’Elisabeth, l’Espagne, la France et Rome prennent le deuil.
De l’autre côté des Pyrénées, Philippe II règle les derniers détails du projet qu’il prépare en secret depuis plusieurs mois : l’invasion de l’Angleterre et la destitution de la dynastie Tudor.

Le supplice de Marie explique-t-il à lui seul les motivations du souverain ? Non. La disparition de la princesse écossaise n’est qu’une justification supplémentaire à l’impressionnante campagne militaire pour laquelle l’Espagne toute entière se mobilise dès 1586.
Entre Londres et Madrid, la rupture est de toute façon inévitable. Bien plus que le sang versé à Fotheringay, les expéditions successives de Sir Francis Drake aux Antilles portent la responsabilité du conflit.

Francis Drake. Sans doute l’une des figures les plus marquantes du XVI° siècle. L’homme par qui l’Angleterre connut ses premières heures de gloire sur mer. L’intrépide marin parti à la découverte des océans. Le remarquable stratège auréolé des succès remportés sur les Espagnols en Amérique. Le courtisan qui sut s’attirer et conserver les grâces de la Couronne.
Quand il naît dans une famille misérable du Devon, en 1542, rien ne prédispose le célèbre navigateur à la carrière fulgurante qui sera la sienne quelques années plus tard. A l’âge de douze ans, comme la plupart des garçons de son temps, il est déjà sur un navire. Il y découvre les réalités difficiles de la vie en équipage, les manœuvres que les capitaines expérimentés savent accomplir, les rudesses qu’un matelot doit pouvoir affronter sans se plaindre, le danger des flots rugissants quand la tempête se lève sur l’horizon. Ses talents, son audace, son habilité lui offrent très vite la charge d’un bateau marchand.

En 1567, son oncle, John Hawkins l’entraîne pour une lointaine expédition en Afrique. Les deux hommes négocient l’achat de quelques esclaves puis cinglent vers les colonies du Nouveau Monde avec en tête l’espoir d’ y écouler leur cargaison. Un itinéraire classique que les marins connaissent bien. Mais l’entreprise tourne au désastre. Les Espagnols sont mal disposés. Un moment encerclés dans la rade d‘un petit port, John Hawkins et son neveu s’échappent de justesse. Quelques temps plus tard, ils sont de retour et parcourent les Antilles à la recherche de butin. Plusieurs vaisseaux succombent à leurs assauts et livrent un volume considérable de richesses. En 1572, Francis Drake enlève même deux places fortes espagnoles : Nombre de Dios et Venta Cruz. L’exploit est considérable : il porte un coup sérieux à l’empire des Habsbourg.
Un long périple autour du globe (Il franchit le Cap Horn, remonte les côtes sud-américaines, attaque au passage quelques possessions ennemies, puis regagne l’ Europe par le Cap de Bonne Espérance), éloigne le jeune homme des Caraïbes. Il y revient en 1585 et manque de peu la Flotte au Trésor (Le célèbre convoi qui chaque année rapporte à Séville l’or des colonies). Mais il s’empare de Saint Domingue, Carthagène, Sainte Augustine et accomplit un raid victorieux sur les côtes de la péninsule ibérique (Il pille Vigo).

Philippe II sait parfaitement qu’Elisabeth couvre les agissements du navigateur. Drake est un corsaire : il dispose à ce titre d’une lettre de marque lui permettant d’attaquer les vaisseaux et les villes ennemis au nom de la Couronne. Toutes les épices, toutes les richesses rapportées du Nouveau Monde remplissent les coffres de Londres.

Plus encore peut être que de venger l’exécution de Marie, le maître de Madrid veut frapper l’Angleterre au cœur. S’ajoutent à ce motif des considérations politiques et religieuses qu’il ne faut pas évacuer. Le combat engagé est celui du catholicisme contre le protestantisme. L’hérésie réformée contre l’orthodoxie romaine. Tout un symbole.

Les plans espagnols sont prêts depuis de longs mois : il s’agit d’envoyer jusqu’au Pays Bas une immense flotte de guerre. Sur place, les vaisseaux doivent embarquer les 18000 hommes du duc Alexandre Farnèse puis aborder les rivages ennemis en remontant la Tamise (Philippe II a un temps songé qu’il pouvait opérer une attaque directe sur Londres, sans détour, mais il s’est finalement ravisé).

L’entreprise est inédite. Elle mobilise toute la péninsule ibérique. Le raid meurtrier que Francis Drake conduit jusqu’à Cadix au printemps 1587 complique néanmoins les préparatifs. (Le corsaire détruit les arsenaux de la ville). La mort inopinée de l’amiral Alvaro de Bazan, un marin expérimenté que le roi avait porté à la tête de l‘expédition, retentit comme une autre mauvaise nouvelle et hypothèque gravement les chances de succès. Son remplaçant, le Duc Médina de Sidonia, n’est pas à la hauteur de la mission qu’on lui impose et qu‘il redoute de manquer.

Les 130 bâtiments de la flotte quitte Lisbonne le 20 Mai 1588. A bord, 8000 marins, 19000 soldats, 300 mules et chevaux, le matériel nécessaire au siège de Londres, un hôpital de campagne. En somme, toute la puissance militaire de l’Espagne.
La progression est lente. Une première escale à La Corogne du 18 Juin au 22 Juillet retarde le convoi. La faveur des vents permet toutefois une remontée plus rapide du Golfe de Gascogne et des rivages français de l‘Atlantique. Le 6 Août, à l’issue d’un bref combat contre les Anglais, auquel Médina Sidonia préfère finalement se dérober et qui lui coûte quelques pertes, Calais est en vue. « L’invincible Armada » (Expression que Philippe II lui-même n’a jamais employé) doit y faire halte quelques jours.

Une série de maladresses compromet les débuts l’entreprise. Les Espagnols ont mal choisi les lieux où il est convenu que les troupes de Farnèse embarquent. Calais offre un mouillage très exposé. Le point de contact avec le corps expéditionnaire est déplacé sur Dunkerque. Un contre temps de plusieurs heures (car on ne manœuvre pas une armée de 130 vaisseaux et de 30000 hommes aussi facilement qu‘un navire) qui retarde la suite des opérations.
Francis Drake saisit l‘opportunité et choisit de frapper avant que l‘adversaire n‘ait pu regagner la haute mer. Dans la nuit du 7 au 8 Août 1588, il fait diriger sur les bâtiments ennemis des barques bourrées d‘explosifs. Les embarcations s’infiltrent discrètement dans les rangs espagnols puis éclatent en un grand fracas. Le stratagème est redoutable : il produit au cœur de l’Invincible Armada un affreux mouvement de panique. Quelques capitaines font couper les ancres et rejoignent le large. La flotte s’éparpille le long du littoral. La confusion est telle qu’une vingtaine de vaisseaux se fracassent sur les récifs côtiers sans pouvoir manœuvrer.

A l‘aube, Médina Sidonia est parvenu à regrouper ses forces dispersées. Le combat s’engage au large de Gravelines. Il est décisif. Plus légers, plus rapides, les navires de Francis Drake évitent adroitement l’abordage général que l’adversaire prévoyait d’imposer (Parvenue sur les ponts, la redoutable infanterie de Philippe II aurait eu très vite raison des équipages d‘Elisabeth). Certain des capacités de son artillerie à infliger aux bâtiments ennemis de terribles dégâts, le corsaire maintient prudemment ses distances. Une tactique ingénieuse et redoutable puisqu’elle neutralise l’efficacité des galions espagnols. Au soir du 8 Août, l‘amiral du Roi Très Catholique doit consentir le repli. Le débarquement prévu en Angleterre ne se produira pas.

Le mauvais temps de la saison (Une aubaine inespérée pour Londres) bloque le passage de la Manche et interdit le chemin du retour. Un tragique coup du sort pour les troupes du Duc Médina Sidonia. Il faut alors se résoudre à naviguer vers des caps plus septentrionaux, contourner les Iles Britanniques pour ensuite rejoindre l’Atlantique.
L’expédition se transforme en un odyssée meurtrier et sanglant. Les pilotes éprouvent toutes les peines du monde à franchir les flots tumultueux de la Mer du Nord. Quelques équipages dérivent jusqu’en Norvège. D’autres s’échouent sur les rivages écossais ou irlandais. Isolés en des régions qu’ils ne connaissent pas, les naufragés sont pour la plupart massacrés par des populations farouches et mal disposées.

Des cent trente ans navires engagés, soixante à peine regagnent les ports de la péninsule ibérique, par petits groupes, au cours de l’automne 1588. Quinze mille hommes, environ, ont péri. La prestigieuse flotte espagnole vient de subir son plus grave revers. Le désastre est complet.
En Angleterre, naturellement, l’échec du puissant souverain Habsbourg retentit comme une victoire providentielle. Victoire aussi providentielle qu’inattendue parce que le pays est passé très près de la catastrophe. Si l’ennemi était parvenu à opérer son débarquement, il aurait marché sur Londres sans rencontrer d’opposition sérieuse. Les armées d’Elisabeth ne pouvaient, à cette époque, soutenir l’effort d’une campagne menée contre la redoutable infanterie espagnole. La Reine retire de l’affaire une gloire immense. La défaite de Philippe II n’est pas seulement son succès. C’est aussi celui du monde réformé sur les puissances catholiques. Le petit royaume des Tudor vient de découvrir sa place sur l’échiquier européen. Trois siècles plus tard, il imposera son autorité sur toutes les mers du globe. 1588 n’est pas seulement l’année d’un désastre. C’est aussi celle d’une naissance. La naissance d’un empire promis à un grand avenir.

A Madrid, en revanche, la consternation est à la mesure des espoirs déçus. La certitude d’une victoire rapide était telle que l’on n’avait pas jugé utile d’informer le roi des premières nouvelles de la catastrophe. On parlait de vaisseaux remontant le cours de la Tamise sans rencontrer de résistance, de soldats progressant victorieusement sur Londres.
Le sort malheureux de l’invincible Armada porte certes un coup sévère au potentiel militaire de l’empire Habsbourg. Mais la monarchie catholique demeure pour plusieurs décennies encore la maîtresse incontestée du continent européen.

Les historiens ont longtemps analysé les causes du désastre espagnol. Aujourd’hui encore, quelques uns évoquent les effets possibles d’une épidémie généralisée de dysenterie à bord des bâtiments de l’Amiral Médina de Sidonia. Le bois vert, employé pour la fabrication des tonneaux (La disparition des arsenaux de Cadix après le raid anglais de 1587 avait nécessité la production rapide de nouvelles barriques) aurait contaminé les réserves alimentaires. Pris par les violents symptômes de la maladie, les marins se seraient rapidement épuisés à accomplir les tâches que le combat nécessitait. Il est délicat d’évaluer le crédit d’une telle hypothèse (Deux siècles plus tard, d’ailleurs, on expliquera la défaite prussienne de Valmy d’une manière similaire).

Les Espagnols commirent surtout de nombreuses maladresses. Maladresses que Francis Drake et ses capitaines surent exploiter au mieux de leurs intérêts. Le Duc Médina de Sidonia n’était certes pas l’homme de la situation. Toutefois, pour sa décharge, le plan de campagne qu’il lui revenait d’exécuter comportait de sérieuses faiblesses. L’Invincible Armada était en elle-même un formidable dispositif militaire mais sa lenteur de déplacement lui ôtait tout moyen de surprendre l’ennemi. Les Anglais eurent le temps de s’organiser (Bien que les défenses côtières installées le long des littoraux furent très fragiles).

La dégradation brutale des conditions climatiques au mois d’Août 1588 pesa certainement très lourd dans la défaite. Mais, elle n’explique pas seule le sort malheureux des équipages du Roi Catholique. Le rendez vous manqué de Calais engagea très mal les opérations militaires. Il imposa un contre temps de plusieurs jours et plaça les bâtiments de la flotte dans une situation périlleuse. Bloquée entre les rivages d’une rade étroite et mal défendue, l’Invincible Armada perdait toute son efficacité et devenait particulièrement vulnérables aux assauts anglais. S’ils étaient parvenus à se déployer en haute mer, en bon ordre, comme le Duc de Sidonia le prévoyait du reste, les galions auraient sans eu raison des navires ennemis. Mais Francis Drake sut manœuvrer avec beaucoup d’intelligence : aussi longtemps que ses vaisseaux maintiendraient leurs distances, les troupes de Philippe II ne pourraient imposer l’abordage général et donner la pleine mesure de sa puissance.

La bataille de Gravelines marque l’échec définitif des milieux catholiques en Angleterre. Lorsqu’elle meurt, en Mars 1603, Elisabeth ne laisse après elle aucun héritier. Mais elle sauve l’essentiel : le nouveau roi, Jacques Stuart, est protestant, cela suffit à rassurer le royaume.
Une étrange ironie du sort d’ailleurs. En fin de compte, la Couronne revenait au fils de Marie. Cette Couronne que la prisonnière De Chartley Hall avait tant convoitée. Qu’en aurait-elle pensé ?