Les héros du Moyen Age : Arthur, Robin des Bois, Renart et les autres....

Il y a quelques mois seulement paraissait dans la presse un numéro spécial de l’Histoire consacré aux « héros et merveilles du Moyen Age ». Les meilleurs spécialistes de la question abordaient l’imaginaire médiéval et tentaient d’en reconstruire la patiente génèse. Arthur, Robin des Bois, Merlin l’Enchanteur, Lancelot, Renart, les quelques articles de la revue évoquaient dans leur dimension légendaire des personnages essentiels de la litterature occidentale. Les travaux éclairaient aussi le contexte économique, social et politique dans lequel le merveilleux médiéval avait pu s’épanouir. Les auteurs soulignaient d’ailleurs que le phénomène remontait aux derniers siècles de l’Antiquité. Bon nombre de contes et de récits s’inspiraient de traditions orales antérieures souvent héritées des cultures grecques, scandinaves, germaniques, celtiques ou orientales. Héritages récupérés mais adaptés aux valeurs d’une civilisation chrétienne conquérante.

La réalisation de ce projet collectif s’inscrivait dans une perspective historiographique récente. Les recherches universitaires investissent aujourd’hui un champs nouveau et encore inexploré. La compréhension du passé impose que l’on envisage les populations d’autrefois à la lumière de leurs représentations et de leurs croyances. Peut-on réellement saisir les comportements de la chevalerie médiévale si l’on néglige d’en étudier les modèles et les références ?
La tâche n’est pourtant pas aisée. Les historiens se heurtent à une difficulté récurente : au Moyen Age, l’écrit reste l’apanage d’ élites intellectuelles peu nombreuses. Si les lettrés (Essentiellement des clercs formés à l’Université) laissent après eux des chroniques, des récits, des traités où ils révèlent une part de leurs fantasmes et de leur sensibilité, il devient en revanche beaucoup plus compliqué de cerner les cultures populaires. Dans les campagnes occidentales, l’oral compense l’ignorance intellectuelle. Le monde paysan réfléchit tout autant que les savants de la Sorbonne. Mais il dispose de ses valeurs propres, de ses préoccupations. Les veillées nocturnes auprès du foyer familial sont des moments essentiels car elles permettent la transmission de ce folklore villageois dont il est bien délicat de retrouver les traces.

Un personnage s’affirme comme l’élément fondamental de cette transmission, le jongleur. Qui est-il ? Quelle place tient-il au coeur du monde médiéval ?
Le jongleur est un professionnel du spectacle. Il se déplace sur les routes poussiéreuses du royaume, d’une région à une autre. Il peut à l’occasion pénétrer la cour d’un châtelain ou d’un seigneur plus puissant. Son métier est de divertir : il chante ou reproduit le lai d’un troubadour, accompagné de ses instruments (Un luth....). Parfois, il se fait conteur. Le public vient l’entendre et applaudir ses
facéties. L’homme est un spécialiste de la mémoire, acteur remarquable, capable de déclamer un long texte.
Les historiens saisissent mal le contenu de cette culture « itinérante » car les artistes médiévaux n’ont laissé aucun témoignage de leur vécu. Néanmoins, quelques lettrés peuvent à l’occasion coucher sur un parchemin les récits de légendes parfois très anciennes. Quand Wiliam Langland évoque les exploits du héros de Sherwood, Robin des Bois, dans son poème, Pierre le laboureur, en 1377, il récupère à son compte de vieilles traditions orales remontant probablement au XII° siècle. Le champenois Chrétien de Troyes s’inspire lui aussi des épisodes les plus fameux du folklore gallois pour composer ses romans arthuriens. Néanmoins, l’auteur adapte son personnage, et les compagnons qui le suivent, au modèle du chevalier idéal. Charles Perrault est-il vraiment le créateur de ce petit Chaperon Rouge que nous connaissons si bien aujourd’hui ? A défaut de réponse tranchée et définitive, la question mérite au moins d’être soulevée. Un texte composé au XII° siècle et intitulé « La petite fille épargnée des louveteaux » présente de toublantes smilitudes avec le conte de 1697. Son auteur Egbert de Liège, écolâtre, précise qu’il dévoile une histoire dont les populations campagnardes connaissent les péripéties essentielles : « Ce que je rapporte, les paysans savent le dire avec moi ». La remarque ne doit pas échapper à l’attention du lecteur car elle révèle ce que les historiens tendent à montrer aujourd’hui : le merveilleux du Moyen Age puise ses origines au coeur d’une culture populaire quelques fois colorée de paganisme.

MERVEILLEUX, MAGIE ET MIRACLE DANS LE MONDE MEDIEVAL.

A priori, il n’est pas forcément évident de distinguer le merveilleux du magique ou du miraculeux. Aux temps médiévaux, chaque terme traduit un contenu très précis.
Le merveilleux désigne ce qui est étonnant, surprenant et pourtant bien réel. Que les licornes, les nains, les elfes, les géants existent ou aient existé, les hommes du Moyen Age en sont intimement convaincus. Le merveilleux porte en lui une part d’extraordinaire. Il frappe les imaginations parce qu’il est inattendu. Il suscite une émotion, positive, négative, peu importe.

Le magique est autre chose. Il renvoit à un ensemble de phénomènes surnaturels, inexplicables ou incompréhensibles. Le christianisme y perçoit à l’occasion les manifestations de forces démoniaques. Si les autorités de l’Eglise admettent l’idée d’ une « bonne magie » , attentive aux souffrances des uns et des autres, la méfiance des clercs n’en demeure pas moins vive. Entre le magique et le maléfique, la frontière n’est pas toujours très nette. Le Diable et ses serviteurs infernaux utilisent tous les artifices dont ils sont capables pour mieux tromper les âmes égarées. D’où les raideurs des tribunaux ecclésisastiques quand ils abordent le monde mystérieux des superstitions.

Le miraculeux relève en revanche de Dieu. Il appartient également à l’inexplicable, au surnaturel. Mais il dévoile la présence d’une puissance divine sans limite. Saints guerrisseurs et faiseurs de miracles peuplent les campagnes occidentales et accompagnent le quotidien de chacun. Les monastères se disputent d’ailleurs souvent le privilège de recueillir entre leurs murs les restes d’un personnage reconnu pour ses actions extraordinaires (Le cas de Saint Martin est révélateur des conflits que livrent parfois des communautés religieuses pour la dépouille d’un évêque prestigieux).

MERVEILLEUX MEDIEVAL ET MYTHOLOGIE DE L’ANTIQUITE.

Les mythes de la civilisation gréco- latine contiennent une large part de merveilleux : que l’on se souvienne d’un Oedipe affrontant l’énigme insoluble du Sphinx ou d’un Ulysse confronté à l’appétit insatiable de Ployphème et l’on comprendra que les sociétés du monde méditerranéen imaginaient vivre dans un univers peuplés de créatures aussi étranges qu’elles étaient inquiétantes.
Peut-on pour autant établir un parallèle entre la mythologie de l’antiquité et les récits légendaires du Moyen Age ? Non. Une différence fondamentale sépare les deux périodes. Les mythes grecs et romains mettent en scène les dieux et les rapports qu’ils entretiennent avec les hommes. Ils expriment des croyances polythéistes dans lesquelles évolue tout un panthéon de divinités bienveillantes ou non.
Le merveilleux médiéval procède d’un dieu unique, seule source de vie. Il souligne les diversités de la Création, ses capacités à surprendre ou à émouvoir. L’imaginaire du temps ne répugne pas à s’inspirer d’héritages paiens (Le cyclope mangeur de chair humaine n’évoque-t-il pas, à certains égards, le géant cruel des contes de Pérrault ?). Mais le christianisme en offre une lecture nouvelle : vaincus, terrassés, enchaînés, les monstres sont réduits à une position plus passive. Ils mettent en valeur la puissance des archanges ou des saints à travers qui Dieu manifeste son pouvoir infini (La victoire de Marthe, d’ailleurs canonisée, sur le dragon de Tarascon s’inscrit dans cette perspective).

HEROS MEDIEVAL ET HEROS ANTIQUE.

Les sociétés du Moyen Age ne disposent d’aucun mot désignant celui que l’on pourrait comparer au modèle du héros antique car l’héroïque appartient à Dieu seul. Quelques chevaliers reconnus pour l’accomplissement d’un exploit admirable se prévalent du titre de « paladin ». Le terme est néanmoins restrictif car il ne peut qualifier un Robin des Bois, archétype du brigand de la forêt, combattant valeureux, certes, mais privé d’une science militaire dont l’aristocratie seigneuriale se réserve la connaissance. Le maître de Sherwood n’a rien des êtres merveilleux de la mythologie gréco- latine (Force physique, laideur ou beauté) . Mais il incarne néanmoins les traits d’un personnage litteraire idéalisé.
Le héros médiéval n’est pas une figure ordinaire (bien que ses aspects extérieurs ne soient pas spécifiquement distinctifs). Son courage infini le porte à affronter de grands périls. Ses vertus le conduisent à défendre les faibles, les veuves ou les orphelins. Vainqueur d’une épreuve insurmontable, d’un combat difficle, il ne répugne jamais à s’exposer quand les circonstances l’exigent. Il n’agit pas pour lui- même mais livre toujours bataille au nom de ce dieu unique et tout puissant dont il réalise les volontés. Le monothéisme chrétien s’est imposé : si l’Antiquité admettaient qu’un Héraclès ou un Achille puissent choisir la divinité pour laquelle ils lutteraient et risqueraient de périr, le Moyen Age ne laisse aucune alternative. Lancelot, Perceval ou Gauvain mettent leurs épées au service d’une seule église, d’un seul clergé.

MERVEILLEUX ET CULTURES PAIENNES.

Le merveilleux médiéval ne surgit pas du hasard. Il s’inspire de traditions orales plus anciennes, souvent colorées de paganisme.
Les récits de la mythologie gréco-romaine fournissent une première source de références. Les divinités antiques (Vulcain, Minerve, Venus) apparaissent à l’occasion de quelques textes. Alexandre est également une figure litteraire récurente. Un roman, le Roman d’Alexandre, lui consacre de longs passages. Le roi de Macédoine y apparaît comme un guerrier valeureux, auteur d’exploits extraordinaires. Son parcours le conduit jusqu’aux limites de l’Inde mystérieuse (Sur laquelle les lettrés projettent leurs propres représentations).
Les légendes du Moyen Age assimilent aussi de nombreux éléments bibliques : le Paradis, l’Arche de Noe, la Tour de Babel, les Anges, l’Antéchrist, etc...En revanche, d’autres personnages imaginaires proviennent du monde germanique (les nains, les elfes, les géants) ou de cultures celtiques (Tels Arthur et ses compagnons de la Table Ronde).

ARTHUR ET LES CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE.

Arthur, Lancelot, Perceval, qui pourrait avouer ne pas connaître ces personnages fameux de la littérature européenne ? Films, séries télévisées, romans, bandes dessinées, les célèbres héros du Graal et de sa quête n’ont sans douté jamais autant occupé notre quotidien qu’aujourd’hui.
Chrétiens de Troyes serait-il le génial inventeur de ces chevaliers rassemblés autour d’une table ronde quand ils ne parcourent pas le monde ? Non. Le clerc installé à la cour de Champagne, auprès de la comtesse Marie, sa protectrice (et fille d’Aliénor d’Aquitaine) s’est probablement inspiré de traditions celtiques très anciennes. Son mérite n’en est pas moins grand car il a su populariser et adapter au christianisme des légendes paiennes mal connues.

L’écrivain travaille au coeur d’un contexte précis. Une forme inédite de litterature s’est imposée en Occident dans les premières années du XII° siècle. Une litterature non plus exclusivement latine (La langue des lettrés du Moyen Age) mais française. Une litterature pensée, réfléchie et composée pour les besoins d’une catégorie nouvelle de guerriers. Une litterature à la recherche de ses modèles et de ses références.
L’apparition progressive des cadres de la société féodale (Depuis la fin de la dynastie carolingienne) encourage l’épanouissement d’un groupe de combattants que les textes médiévaux désignent sous le terme de « Miles ».

Qui sont les « Miles » ? Beaucoup d’historiens ont affronté la question. Le mot est ancien. Il traduit vraissemblablement des réalités diverses selon les époques (Chez les Romains, le Miles est un soldat). Mais il finit par s’imposer sous la plume des clercs pour distinguer au alentours de l’An Mil un chevalier.

Le chevalier est un professionnel des armes. Il se bat sur une monture et emploie des techniques militaires particulières. Il entretient avec les princes (ou le roi lui-même) des relations très codifiées et développe des comportements spécifiques. Ses valeurs : la fidélité, le courage, la générosité. Attaché au service d’un suzerain plus puissant (auquel il doit aide et soutien), il reçoit pour prix de son engagement un fief (Souvent un territoire de taille variable organisé autour d’un château et de ses dépendances).

En même temps qu’elle assoit son pouvoir politique, la chevalerie élabore ses propres valeurs, impose son mode de vie. La litterature traditionnelle des clercs ne lui suffit plus parce que celle-ci n’offre aucune référence à laquelle s’identifier. Les seigneurs appartiennent au monde des laïcs. A ce titre, ils maîtrisent mal le latin de l’université et recherchent une culture mieux adaptée à leurs exigences. Une culture plus accessible, construite sur l’emploi des langages vernaculaires. Une culture dont les troubadours et les jongleurs accompagnent la promotion. Un nouvel imaginaire envahit les cours aristocratiques. Paladins solitaires et courageux, ou héros d’aventures extraordinaires en détiennent une place essentielle. Les combattants de la société féodale y découvrent des modèles de comportements nouveaux.

La figure du chevalier batailleur, querelleur, parfois cruel, offre au Moyen Age sa coloration si particulière. Les XI° et XII° siècles ouvrent une ére de troubles récurrents. La multiplication des guerres privées entre châtelains donne aux contemporrains de l’époque le sentiment de vivre des temps difficiles (Sentiment qu’il serait néanmoins abusif de généraliser à outrance). S’il est probable que paysans, moines ou marchands endurent à l’occasion les exactions d’un sire remuant (Les agissements de Thomas de Marle en région parisienne le révèlent bien), l’Eglise réagit très vite. La tenue de plusieurs conciles et les décisions qui en ressortent montrent combien les autorités ecclésiastiques entendent canaliser la violence de l’aristocratie. La Paix de Dieu puis la Trêve de Dieu protègent les plus faibles de conflits mieux encadrés et inscrits dans un temps précis du calendrier liturgique.

L’un des grands succès du catholicisme est incontestablement d’avoir su rassembler autour de lui la chevalerie. Les coutumes féodales confrontent les clercs à la nécessité fondamentale de contrôler l’agitation seigneuriale. L’entreprise n’est certes pas aisée si l’on considère le tempérament bouillonnant des combattants médiévaux mais elle aboutit à la lente christianisation de valeurs essentiellement laïques.
Le chevalier demeure toujours un spécialiste des arts militaires et equestres. Sa dimension évolue pourtant. Guerrier courageux et généreux, il se fait protecteur de l’orphelin, de la veuve, du malheureux. Il engage son épée au service de la gloire divine. Ses réussites et ses victoires ne le portent à aucune vanité personnelle. Il est le bras armé du Christ au nom duquel il se bat et accomplit les plus belles prouesses.

L’Eglise finit par pénétrer le monde de la chevalerie. Elle en adapte les usages traditionnels à ses propres valeurs. La cérémonie de l’adoubbement (Si l’on veut évoquer un exemple précis) se charge d’un sens religieux nouveau. Les historiens soulignent aujourd’hui le caractère laïc de l’épreuve à ses débuts. La hiérarchie ecclésistique ne semblait pas y intervenir. Les XI° et XII° siècles introduisent une profonde rupture. Nuits de prières imposées au jeune candidat, bénediction des armes, promesses formulées sur la Bible, le clergé investit toutes les étapes du rituel. Le chevalier n’est plus un homme ordinaire. Sa condition le conduit à défendre l’Eglise.

Défendre l’Eglise, un aspect essentiel des missions du combattant en armure. Monastères et chapitres cathédraux confient régulièrement à des seigneurs la protection de leurs terres. Ce sont les avoués, un titre dont Goddefroy de Bouillon se pare quand Jérusalem tombe aux mais des croisés. « L’avoué du Saint Sépulcre » précise le contenu politique de sa fonction : il n’est pas le souverain de la ville conquise. Il garantit le patrimoine de la Papauté en Orient.

Qui est véritablement Arthur ? Correspond-t-il au portrait que Chrétiens de Troyes dresse de lui dans son oeuvre ? Le célèbre écrivain champenois s’inspire d’un personnage du folklore celtique pour en faire ce chevalier idéal dont la littérature a conservé le souvenir.
Les traditions galloises rapportent l’existnce du roi breton, son enfance mystérieuse (Fils adultérin de la duchesse de Cornouailles et d’Uter Pendragon, il est élevé loin de la cour auprès de Merlin), ses victoires brillantes (Vainqueur des Saxons qui ont envahi l’île, il étend ses conquêtes sur le continent et s’apprête à marcher sur Rome), sa fin pathétique (Il est tué au cours d’un combat contre son neveu révolté et disparaît à Avalon), les prophéties entourant sa mort (Il promet de revenir un jour auprès des Celtes).
Des auteurs du XII° siècle, bien informés des légendes arthuriennes, en composent le récit sur plusieurs manuscrits : Geoffroy de Monmouth, d’une part. Wace d’autre part. Sans doute Chrétien de Troyes a-t-il connaissance de ce travail quand il rédige les premiers pages de ses romans. Mais il adapte le héros et ses compagnons (Lancelot, Perceval....) au modèle du chevalier idéal. L’écrivain intègre aux traditions paiennes les éléments d’une culture authentiquement chrétienne.

L’épisode du Graal est d’ailleurs révélateur de cette évolution. Le clerc installé à la cour de Champagne entretient le mystère quant à la nature véritable de cet objet. Perceval finit par découvrir qu’il s’agit d’un plat en or recelant une hostie sacrée. A la fin du XII° siècle, dans son Histoire du Graal, Robert de Boron en fait la coupe dont se servit le Christ le soir de la Cène.

Qui sont les chevaliers du roman ? Avant tout des combattants solitaires partis à l’aventure, en quête de rédemption (C’est le cas d’Erec accusé de trahison parce qu’il n’a pas su respecter les idéaux attachés à sa condition. Lancelot doit également s’éloigner de la cour pour mieux échapper aux tentations de son amour adultère- il est l’amant de la reine Guenièvre). Les épreuves sont nombreuses : elles éprouvent le courage et la détermination du héros qui les subit. Elles le confrontent aussi à des adversaires merveilleux (Monstres, géants) ou humains (Brigands) pour la défense d’un groupe en danger.

Le mythe de la Table Ronde apparaît plus tard, vers 1155, sous la plume de Wace. Arthur et son conseiller Merlin en seraient les inspirateurs. La dimension religieuse de sa signification ne doit pas échapper car elle rappelle le souvenir des tables de la Cène et du Graal. Elle révèle aussi la nature des rapports que chaque chevalier entretient avec ses compagnons : une égalité complète sans obligation de préséance. Elle rassemble enfin autour du souverain breton une communauté soudée et unie. Un souverain breton d’ailleurs présenté comme le contre- modèle de rois Capétiens plus autoritaires. Bien davantage que de protéger son pouvoir, Arthur cherche à s’entourer de compagnons valeureux.

En 1191, quelques moines de l’abbaye de Glastonbury, au Sud- ouest de l’Angleterre, dévoilent la tombe du roi breton (Du moins le prétendent-ils). L’évènement a un immédiat retentissement. Le souverain Plantagenêt, Richard 1er, en est aussitôt informé. Il apparaît pourtant aujourd’hui que l’affaire s’inscrit dans une stratégie politique très ancienne.
L’installation d’une communauté monastique à Glastonbury remonte au VI° siècle. L’établissement développe une rapide prospérité économique mais il affronte au tournant du XII° siècle la concurrence des abbés de Cantorbery (Ville où reposent les reliques de Thomas Beckett). Un premier manuscrit (Un faux comme on en rédige beaucoup au Moyen Age) attribue la fondation du monastère à Saint Patrick. La découverte sur place des restes de Saint Dunstan quelques temps après confirme la réputation des lieux.
Quand l’abbaye révèle la présence du tombeau arthurien entre ses murs, elle obtient aussitôt le soutien de Henri II. Le roi est monté sur le trône à l’issue d’une guerre civile très sanglante. Son pouvoir est fragile, sa dynastie encore incertaine. Le monarque recherche un ancêtre glorieux auquel rattacher sa propre famille.
Le succès des moines de Glastonbury arrange les intérêts de la Couronne : Henri y voit l’occasion d’établir une filiation perstigieuse avec le héros celtique. Une filiation de dimension politique puisque Arthur est, selon les traditions, le descendant d’un personnage d’origine troyenne. La monarchie anglaise trouve là une légitimation tout aussi solide que celle sur laquelle s’appuient les Capétiens (Les généalogies françaises aboutissent à une figure légendaire de la mythologie grecque, Francion).
L’évènement brise définitivement la longue résistance des populations galloises aux Plantagenêts. Les légendes celtiques rapportaient en effet que le roi Arthur reviendrait de son séjour à Avalon pour achever la lutte entreprise. La découverte des restes glorieux apportent la certitude que nul revanche n’est plus à attendre.
Reste à accomplir un travail difficile : l’authentification de la sépulture. Henri II attache à son service les compétences d’un lettré reconnu, Giraud de Barri. Les recherches du savant finissent par aboutir : les descriptions d’Avalon correspondent en effet à Glastonbury.....

ROBIN DES BOIS : MYTHE OU REALITE ?

Un dessin animé produit par les studios Walt Disney, quelques films, des romans....Il y a bien longtemps que Robin des Bois a franchi les étendues de la Manche. Qui est ce héros médiéval, à la fois si familier et si incertain ?
Le maître de la forêt de Sherwood a-t-il véritablement existé ? Ne serait-il qu’une figure légendaire sans consistance historique ? Les spécialistes du sujet ont affronté la question et livré leurs conclusions.

Le personnage apparaît pour la première fois en 1377 dans le beau manuscrit d’un clerc anglais, William Langland. Le poète a sans doute récupéré des traditions orales plus anciennes, remontant probablement au XII° siècle. Bien après lui, de nombreux chroniqueurs et écrivains s’emparent du thème et en transforment quelques éléments.

Robin des Bois, hors la loi au grand coeur ? Ame généreuse ? Protecteur des plus faibles ? Adversaire résolu du terrible sherrif de Nothingham ? Aujourd’hui, la cause paraît entendue. Le cinéma hollywoodien y est pour beaucoup. Les films consacrés aux aventures du sympathique brigand anglais et de ses compagnons évoquent souvent les mêmes clichés : de joyeux lurons, rieurs, courageux, inventifs et malins. Des soldats tournés en ridicule. Un roi cruel et calculateur mais toujours défait.
Les scénaristes anglo-saxons ont repris à leur compte quelques vieilles ballades du XVI° sècle. Ces compositions littéraires héritées de troubadours bien inspirés s’appuient en général sur un aspect particulier de Robin : son prodigieux sens de la ruse, sa capacité à se jouer de l’ennemi, son inépuisable optimisme.

Des récits plus antérieurs proposent pourtant un portrait du personnage autrement plus brutal. Un portrait où la cruauté l’emporte de loin. Un texte médiéval ne rapporte-t-il pas le geste sanglant du héros de Sherwood à l’issue d’un engagement armé ? (Il décapite en effet de son couteau Guy de Gisborne dont il plante la tête sanglante sur l’extrémité d’un pieux). Une violence de cette nature n’a rien pour surprendre si on la replace au coeur de son époque. Les comportements sociaux du XII° siècle sont souvent brutaux. Que l’on songe aux révoltes paysannes noyées dans le sang, aux rixes meurtrières survenues à l’occasion d’un différent ordinaire, aux exécutions capitales vécues comme autant de spectacles divertissants, aux assassinats de voyageurs égarés et l’on comprendra aisément que Robin est avant tout le produit de son temps.
L’ère élisabethaine en offre ses propres interprétations. La parution, en 1601, d’une pièce, La chute et la mort de Robert, comte de Huntingdon (Traduction française) aborde Robin sous les traits d’un aristocrate en état de rébellion, à la recherche des titres et des terres dont le Prince Jean l’a privé (Le roi Richard Coeur de Lion combat en Orient). Le thème fait long feu puisqu’une production américaine récente, Robin Hood, en reprend les éléments essentiels et rapporte les aventures du châtelain spolié à son retour des Croisades.

Il n’est pas évident d’attribuer à Robin des Bois une position sociale certaine. Est-il simple hors-la loi vivant de la forêt dans laquelle il a trouvé refuge ? Paysan libre chassé de sa terre ? Serf en fuite ? Les spécialistes ont longuement parcouru les manuscrits médiévaux à la recherche de réponses.
Plusieurs textes le désignent « Yeoman ». Le contenu du terme est complexe à saisir parce qu’il renvoit à des réalités très diverses d’une époque à l’autre. Aux XVI° et XVII° siècles, le yeoman est un laboureur plutôt aisé, propriétaire de terres qu’il fait cultiver par une main d’oeuvre salariée. Au Moyen âge, la notion évoque davantage l’idée d’un homme qui échappearait aux contraintes du système seigneurial. Quelques couplets de poèmes décrivent d’ailleurs le maître de Sherwood à la lumière de cette définition (« Oyez-moi bien, hommes gentils/ Qui êtes de naissance et sang libre/ D’un bon yeoman vais vous parler/ Et son nom était Robin Hood »).

Il est difficile d’appréhender dans toute sa dimension l’existence légendaire de Robin si on néglige de la replacer dans son contexte. Le personnage évolue au cours d’une période agitée et fertiles en troubles sociaux.
Les conflits portent pour une part sur la maîtrise des espaces forestiers en Angleterre.Les souverains Plantagenêt ont confisqué à leur profit les ressources sylvestres du pays. « La loi de la Forêt », titre d’un édit très impopulaire du XIII° siècle, interdit tout usage collectif des domaines réservés à la chasse royale. Les peines encourues sont particulièrement sévères et aggravent les tensions. Les historiens admettent aujourd’hui que le monde payasan n’est pas forcément à l’origine des mouvements de colère. Certes, les communautés rurales vivent très mal les décisions du pouvoir (Les populations trouvaient dans la forêt de quoi se nourrir et se chauffer). Mais ce serait commettre une erreur que d’ignorer le rôle joué par la Gentry au cours des soulèvements.
Dans les années 1210, une révolte des barons anglais ébranle l’autorité de Jean Sans Terre. La noblesse se rassemble autour d’un projet partagé : la défense de privilèges et des liberté que le pouvoir des Plantagenêts tend à réduire. Les affrontements militaires s’achèvent sur la défaîte du monarque et l’octroi de « La Grande Charte » (1215). Les revendications des lignages aristocratiques ne sont d’ailleurs pas toujours d’ordre politique. Elles concernent aussi le contrôle et l’utilisation des forêts anglaises sur lesquelles la Couronne impose un monopole encombrant.

Robin des Bois serait-il le modèle exclusif de populations confrontées aux exigences d’un pouvoir jaloux de son autorité ? Les spécialistes sont moins catégoriques que par le passé et nuancent leurs jugements. Le brigand de Sherwood apparaît bien davantage qu’on ne l’a longtemps supposé comme une référence dont la petite noblesse s’est approprié le sens. Car il s’érige en symbole des combats menés contre les représentants d’un Etat administratif encore incomplet mais néanmoins pesant.

Le généreux hors-la-loi (Si l’on choisit d’entendre les versions plus tardives de la légende) affronte à la fois le terrible sherrif de Nothingam et l’abbé ventripotent du monastère Sainte- Mary. Qui sont ces deux personnages récurents des récits consacrés aux aventures du héros ?
Cupide, brutal, arrogant, le sherrif de Nothingam cristalise toutes les rancoeurs du monde paysan parce qu’il incarne les officiers royaux et leurs exigences fiscales. Le lent développement de l’administrtaion monarchique en Angleterre (Mais le phénomène se rproduit ailleurs en Occident), les nécessités militaires conduisent la dynastie Plantagenêt à multiplier les taxes et les impôts . Les prélèvements financiers, de plus en plus réguliers, de plus en plus lourds, sont très mal vécus dans les campagnes et peuvent, à l’occasion, provoquer des flambées de colère ponctuelles.
L’abbé de Sainte- Mary n’a pas meilleure réputation. Il est l’adversaire résolu de Robin dont il subit, d’ailleurs, les facéties. Ses comportements, ses attitudes évoquent les pratiques d’un clergé enrichi mais trop souvent oublieux de ses obligations religieuses. Au Moyen Age, l’abbaye bénédictine de Sainte Mary est l’un des établissements ecclésiastiques les mieux pourvus d’Angleterre. L’autorité que le monastère impose sur ses domaines (Comme tout seigneur ordinaire) lui fournit le droit de prélever à son profit de multiples redevances.

Un récit rapporte les malheurs d’un pauvre chevalier, Sir Richard, qui a dû s’endetter pour payer la rançon de son fils détenu en captivité. L’homme est allé trouvé l’abbé de Sainte- Mary. Celui-ci a bien voulu consentir un prêt mais il a réclamé en échange une garantie sur les terres de son débiteur. Arrive le jour de rembourser la somme reçue. Sir Richard n’a pas un sou en poche. Robin des Bois lui offre de quoi honorer ses engagements. Néanmoins, dissimulant la bourse que son bienfaiteur lui a cédé, le chevalier réclame à son créancier un délai supplémentaire. Le moine est alors installé avec ses amis à une table chargée de plats raffinés. Il refuse le moindre arrangement et réclame que le prêt soit restitué sur l’instant.
L’épisode éclaire les rapports des contemporrains du XIV° siècle à la hiérarchie de l’Eglise. Il n’est évidemment pas question de parler d’anticléricalisme au Moyen Age. Les critiques portées à l’encontre des évêques les plus enrichis demeurent pourtant très fréquentes. Les prélats agissent parfois davantage en seigneurs fonciers soucieux d’un patrimoine hérité qu’en pasteur attentif aux salut de leurs ouailles. Quelques uns consacrent beaucoup d’énergie à recouvrir les taxes et autres impôts auxquels donne droit la propriété d’une terre.

Que retenir de Robin ? Le brigand de Sherwood n’a sans doute aucune existence historique (Même s’il n’est pas impossible que la légende évoque le souvenir de personnages bien réels). Néanmoins, son parcours à travers les siècles s’inscrit dans un contexte social précis et répond à une demande précise. Le Robin du XII° siècle (Volontiers cruel et sanglant) n’est pas le Robin du XVI° siècle (Un aristocrate généreux, injustement spolié, en rébellion pour retrouver ses biens). En revanche, ses luttes, ses combats rappelle combien les conflits du Moyen Age sont fréquents. Le sympathique Hors-La-Loi est d’abord un produit de son temps. Ses ennemis (Le sherrif de Nothingam, l’abbé du monastère Sainte- Mary) sont en fin de compte ceux des populations d’alors : l’agent du pouvoir royal venu percevoir les impositions de l’Etat ; l’évêque ou l’abbé engraissé toujours attentif à préserver un patrimoine acquis de longue date.

RENART : QUAND LES ANIMAUX SE MOQUENT DES HOMMES.

Le Roman de Renart est sans aucun doute l’une des plus belles réussites littéraires du Moyen Age. Ses pages ont peuplé l’imaginaire d’un nombre infini d’écoliers. Qui n’a pas conservé en mémoire les aventures rocambolesques d’un Renart tantôt abusé, tantôt abuseur ? Suivis de ses éternels compagnons (Ysengrin, le loup ; Noble le Lion....), le goupil parcourt les chemins de son époque en quête de larcins à commettre. Il affronte à l’occasion quelques paysans grossiers et sans finesse dont il se joue souvent. Ses propos grivois, quelques fois même très orduriers, évoquent l’esprit résolument coquin des populations médiévales. L’oeuvre serait-elle le reflet moqueur d’une société féodale confrontée à ses propres contradictions ? Oui, mais pas uniquement. Les récits déploient certes un ton ironique. Ils cherchent aussi, et peut être avant tout, à susciter le rire, l’amusement du lecteur.

Nul ne sait aujourd’hui encore qui est l’auteur véritable du Roman de Renart. Les historiens s’accordent pour dire qu’il en existe plusieurs versions sans doute composées entre 1170 et 1250. Les écrivains, probablement des clercs, ont pu reprendre de vieilles sources grecques ou latines. Les fables du célèbre Esope demeurent pour de longs siècles un modèle en la matière (La Fontaine s’en inspire toujours à son époque). Mais, la littérature arabe et ses contes animaliers ont pu aussi jouer un rôle important pour la génèse de l’oeuvre.

Les récits présentent l’interpénétration de deux mondes : l’un est humain, l’autre animal. A bien des égards, les comportements et les attitudes de Renart évoquent ceux des hommes du Moyen Age. Néanmoins, le héros conserve sa nature de goupil. Les personnages du roman affrontent d’ailleurs la colère de paysans dupés ou mal disposés. Que l’on songe au passage où Renart et son compère Ysengrin dérobent à un vilain son jambon et l’on saisira la juxtaposition d’univers fondamentalement étrangers l’un à l’autre.

Le roman présente au fil de ses pages une brutalité récurente. Viol (Renart abuse de la louve Hersent), mutilations (Le chat Tibère châtre d’un coup de dent un malheureux prêtre ; Ysengrin accepte le sacrifice de sa queue prise dans les glaces d’un étang ou subit un écorchement complet) se succèdent de chapitres en chapitres et évoquent les rudesses du XII° siècle. Certes, les péripéties de Renart rappellent les tensions du monde médiéval. Mais les spécialistes ont eu parfois tendance à oublier que les descriptions de la violence présentes dans l’oeuvre cherchent essentiellement à produire l’amusement, voire le rire, du lecteur. Les blessures, les plaies guérissent vite. Assomé à coups de bâtons, battu, frappé, le goupil se relève toujours et s’en va courrir d’autres aventures. Une violence en fin de compte beaucoup plus imaginaire qu’elle n’est vécue. Une violence comme on peut la trouver au coeur des dessins animés modernes (Tom et Jerry....) et dont le spectateur se délecte.

Les grossièretés de langage, les allusions graveuleuses, les gestes obscènes offrent au récit une coloration particulière et rappellent les outrances verbales de certains fabliaux. Renart et son compagnon Ysengrin se préoccupent bien peu des recommandations religieuses de leur temps. Le héros de l’histoire na va-t-il d’ailleurs pas jusqu’ aux pires blasphèmes quand un curé vient l’entendre en confession ?

Le personnage du roi Noble, un lion vigoureux et puissant, interpelle également. Ses relations avec le goupil, dont il est le suzerain, sont conflictuelles. Le malicieux Renart éprouve bien du mal à respecter les règles féodales que sa condition lui impose. Convoqué au tribunal du roi pour répondre de ses attitudes coupables, il réussit à s’échapper au prix d’une ruse dont il a le secret. L’épisode n’est pas innocent : il résonne comme un magnifique pied-de-nez adressé aux coutumes politiques du XII° siècle. Une manière de se moquer des usages en vigueur au sein de l’aristocratie.

Le Roman de Renart est certes une satire sociale de son époque. Les principaux protagonistes de l’histoire renvoient aux hommes l’image, parfois déformée mais toujours ironique, de leurs comportements. Néanmoins, l’oeuvre demeure avant tout un prétexte au rire. La violence qu’elle déploie peut certes choquer mais elle est surtout libératrice. Les auteurs anonymes des récits trouvent à travers elle le moyen d’amuser un lecteur lui-même victime des brutalités du Moyen Age. En fin de compte, une belle façon d’exorciser les peurs et les craintes de populations confrontées aux réalités difficiles du monde féodal.

OURS, LION, AIGLE : QUI EST LE ROI DES ANIMAUX ?

A en croire les fables de La Fontaine ou le Roman de Renart, il est le roi des animaux. C’est le lion. Sa force, sa puissance, ses colères imposent le respect. D’un coup de patte, il peut tuer le malheureux qui lui déplaît. Nul n’ose véritablement contester ses décisions ou dévoiler trop de franchise à son encontre. Chacun sait bien ce que peut parfois coûter un excès d’honnêteté.

Pourtant au cours des premiers siècles du Moyen Age, l’ours est par excellence le seigneur du monde animal. Depuis les temps très reculés de la protohistoire, les populations de l’hémisphère nord lui consacrent de nombreuses dévotions.

L’ours est d’abord perçu comme un être particulier. Son caractère antropomorphique, sa capacité à se dresser de toute sa hauteur le rapproche de l’homme (Les savants du XIII° siècle réalisent d’ailleurs leurs expérimentations scientifiques sur les cadavres de ses congénères puisque l’Eglise interdit la dissection de dépouilles humaines). Les textes de la mythologie scandinave ou germanique le présentent comme une force peu commune de la nature. Ses rapports avec l’univers féminin sont parfois charnels : les récits médiévaux évoquent l’existence de personnages étranges (Des rois, des guerriers à la vigueur extraordinaire) fruits d’une liaison intime entre l’animal et une femme. Sa silhouette massive s’impose d’ailleurs fréquemment sur les armoiries de quelques familles princières en Allemagne.

Les XI° et XII° siècles introduisent une première rupture lorsque l’ours perd peu à peu de son influence. L’Eglise le dévalorise progressivement et en dresse le portrait d’un être violent, glouton ou maladroit. Celui que l’on considérait naguère comme le maître des forêts disparaît des emblêmes royaux. Le célèbre Arthur, dont l’étymologie du nom renvoit à une racine celtique évoquant le mot « ours », n’en fait jamais aucune mention.
Longtemps envisagée comme le symbole essentiel du pouvoir politique, la bête délaisse les ménageries royales. Si Charlemagne ou Henri Ier Beauclerc admettaient que l’animal peuplait à l’occasion certains de leurs songes nocturnes, les souverains postérieurs n’offrent plus aucun témoignage de ses apparitions. A la fin du Moyen Age, il est devenu une curiosité de foire que les dresseurs accompagnent de villes en villes pour le diverstissement des foules.

Le christianisme porte sans aucun doute la lourde responsabilité d’une telle désaffection. Les clercs n’ont jamais voulu reconnaître la dimension politique de l’ours. Une dimension suspecte à leur goût de paganisme germain. Les auteurs s’emploient plutôt à imposer un nouveau champion : le lion.
Nouveau champion, le terme n’est pourtant pas toutà fait exact. L’Antiquité offrait déjà au félin une place à part. Les civilisations du Proche et du Moyen- Orient le considèraient comme une créature redoutable qu’il était presqu’impossible de vaincre. En venir à bout à l’issue d’un combat résonnait comme un exploit extraordinaire (Hercule réalise ce tour de force incomparable).

Les traditions bibliques du Moyen Age élaborent autour du lion toute une symbolique complexe. L’animal évoque parfois la brutalité et la violence (dont Ezechiel cherche d’ailleurs à se protéger par la prière). Les lettrés de l’Université peuvent-ils légitimer une telle image de celui qu’ils cherchent à imposer ? Assurément non. Mais les croyances médiévales acceptent l’idée d’une ambivalence inhérente à chaque créature de Dieu. De même qu’il existe un ours mauvais (glouton, pataud, lubrique) et un ours bon (La femelle protectrice et soucieuse de ses petits, cette référence orne les armoiries de quelques familles italiennes), il y a aussi un lion bon, doux, apprivoisé (Selon l’épisode de Daniel ou de Saint Marc). Les clercs tendent progressivement à transférer les aspects les plus négatifs du félin sur un animal très proche : le léopard.

Le léopard, c’est avant tout le lion dont il faut se méfier et se garder. Tout à la fois cruel et fier, il apparaît sur les blasons, la gueule de face, le corps allongé. La fonction symbolique de ce procédé ne doit pas échapper : au Moyen Age, une bête figurée de cette manière évoque son caractère dangereux et inquiétant.

Légitimé et valorisé à travers les pages des grandes encyclopédies universitaires, le lion doit néanmoins affronter un nouvel adversaire : l’aigle. Au XIII° siècle, le bel oiseau envahit les armoiries du Saint Empire germanique. Les souverains allemands frappent leurs armes de sa silhouette familière.
L’opposition du lion à l’aigle n’a pas de signification exclusivement symbolique. Elle exprime aussi un contenu politique. Au XIII° siècle, le pouvoir impérial combat la violente agitation des princes révoltés (ou des partisans de la paputé, les Guelfes) dont les blasons figurent souvent un félin.
Sous la plume des clercs, le vautour se pare d’une dimension nouvelle : il devient emblème de pouvoir, de puissance, de noblesse (De ce fait, il est pratiquement absent de l’héraldique roturière). Les royaumes de Pologne ou de Russie le présentent sur leurs insignes officielles. Les lettrés en font non seulement le maître des oiseaux mais aussi celui de tous les animaux puisqu’il impose sa puissance à travers les airs. En cela, il semble devoir l’emporter sur son rival terrestre.

Au XIX° siècle, l’aigle découvre de nouvelles heures de gloire. Son ombre s’étend sur l’Europe napoléonienne et il parcourt, en tête des armées impériales, les champs de bataille du continent. Cent vingt ans après, le régime hitlérien le mènera des confins de la Russie au déserts nords africains.

LE SAINT LEVRIER : UNE ETRANGE COUTUME DU MOYEN AGE.

Au XIII° siècle, un célèbre inquisiteur dominicain, Etienne de Bourbon parcourt les routes du royaume de France. Ils sont nombreux, comme lui, à combattre par la parole et les sermons les pratiques populaires suspectées d’hérésie.
La prédication est une arme que l’Eglise s’est appropriée très tôt. La rapide diffusion du catharisme et du Valdisme sur les frontières méridionales de l’Occident bouscule le culte catholique. La tenue de conciles successifs exprime l’inquiétude de la Papauté. Certes, les ennemis de la foi orthodoxe ont violemment subi la croisade des barons du Nord (Simon de Montfort en tête). Beaucoup de « Parfaits » et de « Parfaites » sont morts sur les bûchers de Montségur ou d’ailleurs. Mais, l’élimination définitive des dissidences doctrinales au coeur du christianisme nécessite que l’on porte un soin tout particulier à l’éducation spirituelle du monde laïc. Un homme nouveau apparaît : le prédicateur.

Etre prédicateur, c’est d’abord disposer d’une solide culture universitaire. Les ordres dominicains et franciscains forment les meilleurs pédagogues de la foi catholique. Les candidats connaissent parfaitement la Bible et les gloses que les intellectuels du Moyen Age ont rédigé à son propos. Sous la férule de maitres très compétents, ils apprennent à maîtriser la conduite des disputes, ces joutes verbales parfois complexes au cours de laquelle chaque adversaire cherche à imposer ses arguments. Ils développent aussi de remarquables qualités de persuasion et savent utiliser les mots, les attitudes les plus appropriées pour se faire entendre de paysans ignorants et analphabètes.

Les prédicateurs sont sur les chemins l’essentiel du temps. Ils s’arrêtent de villages en villages (Ils fréquentent aussi les milieux urbains, les monastères), rassemblent les gens venus écouter leurs discours. Ils prodiguent nombre de recommandations et rappellent les principaux enseignements de l’Eglise à l’aide d’ anecdotes nourries de références bibliques. Ils entendent aussi en confession la communauté puis s’en vont, la tâche accomplie. La plupart d’entre eux n’ont pas laissé de trace particulière. D’autres se sont davantage distingués, tel le célèbre Etienne de Bourbon. Qui est-il ?

L’homme est sans doute né vers 1190- 1195 sans que l’on puisse préciser davantage sa date de venue au monde. Il achève plusieurs années d’études, d’abord à Mâcon (A l’école cathédrale de Saint- Vincent) puis à Paris où il devient membre de l’université. Ses activités pastorales le mènent sur les chemins de Bourgogne, de Savoie, du Massif Central et même du Roussillon. Il affronte les Cathares et les Vaudois et organise à l’occasion quelques débats avec eux. Sa connaissance du terrain, ses compétences intellectuelles lui offrent la charge d’inquisiteur pour le diocèse de Valence. Etienne de Bourbon déploie une énergie inlassable. Tout autant que ses activités pastorales, la formation des prédicateurs de son temps le préoccupe. Il compose à l’intention de ses compagnons un célèbre manuel, Le Traité des diverses manières à précher. L’ouvrage offre une mine de renseignements à l’historien d’aujourd’hui. Il renferme à lui seul près de 3000 petits récits, très courts, les exempla, que les Dominicains et les Franciscains utilisent pour convaincre leur auditoire ou expliciter une notion spirituelle compliquée à saisir. L’oeuvre emporte un grand succès. Beaucoup de prêtres ou de moines en consultent le contenu. Etienne y témoigne surtout d’une réelle capacité à mêler les subtilités de la théologie universitaire et les traditions de cultures plus populaires. L’homme a sans aucun doute réalisé un important travail de collecte. Il s’est probablement servi des richesses de la bibliothèque du couvent dominicain de Lyon (Où il meurt d’ailleurs en 1261).

Un jour qu’il voyage dans les Dombes, une paysanne lui rapporte en confession que les femmes de la région ont pour coutume de déposer leurs enfants nouveaux nés sur la tombe d’un saint guérisseur, Guinefort.
Etienne de Bourbon flaire aussitôt l’existence de pratiques superstitieuses. Il gagne rapidement les lieux et entreprend une enquête minitieuse. Les témoignages qu’il recueille lui livrent de nombreux renseignements quant au déroulement du rituel et sa signification. Le lettré, formé sur les bancs de l’université parisienne, nourri de références théologiques complexes, découvre le recit d’une surprenante légende populaire que les paysans se transmettent de générations en générations.

Un chevalier avait jadis découvert en revenant chez lui son chien, un fidèle lévrier, la gueule toute ensanglantée. Il crût à l’instant que l’animal s’était jeté sur son enfant pour le dévorer. Perdu de douleur, il tua la bête. Mais s’approchant du berceau, il comprît son erreur : un serpent avait pénétré la chambre du nouveau né. Le généreux lévrier s’en était apperçu au bon moment et avait occi le reptile.
Le seigneur voulût récompenser le sacrifice de son compagnon à quatre pattes et il le fît enterrer dans un puit. Puis il planta un arbre pour en conserver le souvenir. Néanmoins, la colère divine s’abattit sur les lieux et détruisit la forteresse du chevalier jusqu’à la dernière pierre.

Au XIII° siècle, les gens de la région connaissent parfaitement le contenu de la légende. L’histoire a survécu, un étrange rituel est apparu tout autour du récit. Quand Etienne de Bourbon s’interesse à l’affaire, le souvenir du lévrier assassiné circule toujours dans les mémoires. Les paysans retiennent du malheureux animal son indéfectible fidélité et le châtiment injuste qui lui fût infligé. Son image évolue, se transforme : il devient bientôt martyr et faiseur de miracles. De jeunes mères fréquentent régulièrement le lieu supposé de sa sépulture, et y déposent un nourrisson malade ou trop chétif pour le récupérer au petit matin....

Le prédicateur dominicain se scandalise : la foi chrétienne ne peut admettre qu’un chien devienne objet de dévotions. Etienne consacre toute son énergie à convaincre les paysans de leur erreur. Néanmoins, bien après sa disparition, le culte perdure. Plusieurs sources historiques en font encore référence aux XVII°, XIX° et XX° siècles. Dans les années 1940, une vieille femme se rend toujours au bois du Saint Lévrier pour obtenir la guérison d’un petit-enfant malade.

Les historiens ont beaucoup réfléchi quant à la génèse du récit et aux traditions développées à son propos. Le thème du chien fidèle, injustement tué par son maître n’est pas inconnu au Moyen Age. Il en existe plusieurs versions (Au moins une dizaine) dans la littérature savante des XII°- XVI° siècles. Il est, dans ces conditions, très probable que les paysans des Dombes aient récupéré puis vulgarisé des croyances antérieures.
Le nom du lévrier, Saint- Guinefort, pose aussi question. Il évoque l’existence d’un martyr chrétien, percé de flèches comme Sébastien et fréquemment invoqué quand frappe une épidémie de peste. Les dévotions portées au personnage sont particulièrement nombreuses dans le Nord de l’Italie, à Pavie. Les spécialistes ont comparé les deux cultes. S’il existe d’incontestables similitudes d’une région à l’autre (Mêmes formules d’invocations, mêmes lieux de rituel, en des endroits installés aux limites de la civilisation....), les paysans des Dombes enrichissent la légende d’éléments folkloriques spécifiques. Ils l’ont enraciné sur un espace précis (La tombe du lévrier).

Les pratiques accomplies sur la sépulture surprennent aujourd’hui par leur caractère de rudesse. L’exposition de nourrissons fragiles (Sans doute meurtrière en bien des cas) révèle pourtant un aspect intéressant des comportements populaires. Les hommes du Moyen Age pensent vivre au contact d’esprits malfaisants, en quête d’âmes égarées. Qu’un nouvrau-né tombe malade (Ce qui est très fréquent à l’époque, surtout dans les campagnes) et sa mère s’interroge : le démon n’aurait-il pas substitué une créature chétive et souffrante à son enfant ? Aussi l’abandon du bébé sur les restes de Saint Guinefort (accompagnée d’’offrandes et de prières) peut-elle aboutir à un miracle.

Au delà de son contenu, la légende conduit les spécialistes à formuler diverses interprétations. D’une part, elle révèle que les laïcs récupèrent parfois à leur profit la fonction traditionnelle du clergé : dans l’exemple qui nous intéresse, les paysans se sont appropriés une pratique probablement inspirée d’un culte ancien et ils ont bâti à partir d’elle un rituel religieux complexe mais popularisé d’une génération à l’autre. Le comportement d’Etienne de Bourbon dévoile clairement les rigidités de l’Eglise : la hiérarchie ecclésiastique envisage avec beaucoup de méfiance une dévotion dont elle n’est pas à l’origine. Sans doute a-t-elle la tentation d’y percevoir une forme d’hérésie collective.

D’autre part le thème du château frappé de la colère divine puis abandonné peut renvoyer à un quotidien très souvent vécu au Moyen Age : les entreprises de défrichement organisées d’un bout à l’autre de l’Occident chrétien. Certaines s’achèvent sur l’installation définitive de communautés villageoises en lisière de forêts. D’autres échouent et les pionniers les plus courageux ou les plus résolus abandonnent leurs établissements. Dans le fond, le cas des Dombes parait évoquer, à travers l’image d’une fortersse désertée, une situation analogue. Quelques fouilles archéologiques réalisées sur place rapportent d’ailleurs les traces d’ un aménagement ancien (Avec l’existence d’un castrum romain ?) oubliées au cours des siècles suivants.

Il n’en demeure pas moins que la légende du Saint Lévrier jette un éclairage intéressant sur la pénétration du christianisme dans les campagnes. Néanmoins, cette pénétration échappe parfois au contrôle des autorités catholiques et s’enrichit d’un folklore paysan, très difficile à saisir parce qu’il appartient au monde de l’oralité. Le témoignage que nous laisse Etienne de Bourbon à propos de l’affaire le montre bien : cultures populaires et cultures savantes entretiennent au Moyen Age des rapports beaucoup plus étroits qu’on ne l’a supposé longtemps.

LES HOMMES DU MOYEN AGE ET LA MORT.

Les hommes du Moyen Age entretiennent avec la mort des rapports étroits. Entre le monde des défunts et celui des vivants, les contacts sont nombreux et s’expriment en diverses occasions : des prières que l’on prononce dans son intimité aux messes données pour le repos d’un être pleuré, des dévotions accomplies sur la tombe du disparu à ses apparitions aussi furtives qu’imprévues dont on pense être le témoin, la société médiévale consacre à l’Au- delà une part importante de son quotidien.

Quantités de sources révèlent le récit d’expériences traumatisantes au cours desquelles un spectre égaré trouve plaisir (ou nécessité) à venir rôder auprès des siens. Les textes de ce type sont en général composé par des clercs lettrés. Ils évoquent parfois une situation que l’auteur a vécu personnellement. Mais ils peuvent aussi s’inspirer de traditions orales dont ils fixent le souvenir par écrit. Les exempla (Ces petites anecdotes que les prédicateurs utilisent pour illustrer leurs sermons), les hagiographies (Ces biographies mêlées de merveilleux, consacrées aux saints les plus populaires de l’Eglise) fourmillent de fantômes tourmentés et rappellent à chacun la proximité de l’Au- delà. L’art pictural n’est d’ailleurs pas en reste. Que l’on garde à l’esprit la représentation proprement épouvantable des Danses Macabres aux XIV° et XV° siècle et l’on saisira combien la mort (Et ses multiples modes d’expression) hantent les mentalités d’alors.

Jean de Joinville, probablement l’un des chroniqueurs les plus connus du Moyen Âge (Il a composé « un livre des saintes paroles et des bons faits de nôtre roi Saint Louis ») rapporte un rêve pendant lequel son maître décédé lui apparaît.
Le célèbre Guibert de Nogent (L’homme a laissé un récit de la Première Croisade) explique dans une autobiographie des cauchemards survenus à l’époque de son enfance. Il y décrit la présence de défunts disparus un peu plus tôt, à l’issue d’un atroce massacre dont il fût le témoin involontaire.
Ces témoignages méritent une attention particulière car ils révèlent des blessures psychologiques graves et souvent durables. (C’est particulièrement vrai chez Guibert de Nogent). Ils expriment aussi un attachement évident pour un être aimé (ou plus simplement apprécié) autrefois (Joinville éprouvait à l’égard de Saint Louis une amitié sincère).

Le patricien florentin Giovanni Morelli dévoile lui aussi dans ses souvenirs l’expérience de songes perturbants, quelques semaines après la mort de son jeune fils Alberto. L’homme n’avait pas jugé nécessaire d’appeler auprès de l’enfant agonisant le prêtre de sa paroisse. Il en conçut très vite un profond remord et se crût hanté par le spectre du petit défunt. Néanmoins, un rêve rassurant survenu le jour anniversaire du trépas lui fît penser que le garçon avait fini par trouver le repos.

Les oeuvres de Joinville, de Guibert de Nogent ou de l’Italien Giovanni Morelli sont à distinguer d’autres textes car elles évoquent chacune une même situation : l’image fuyante et insaisissable du disparu pendant le sommeil. Image incertaine, peut être, mais suffisamment forte tout de même pour raviver les sensations d’une émotion enfouie ou contenue.
Des anecdotes rapportent aussi l’apparition de spectres en pleine journée. Les revenants y sont dans ce cas perçus de manière précise et détaillée, à tel point qu’ils se confondent aux vivants.

Le célèbre Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, décrit la rencontre singulière d’un prévôt clunisien et d’un seigneur mort, Bernard Le Gros. Le moine évoque la surprise puis l’effroi de l’homme quand il apperçoit au détour du chemin le défunt, vêtu d’une pelisse toute simple et grimpé sur le dos de sa mûle.
Un autre document révèle la dimension proprement politique de certains témoignages. Pierre le Vénérable raconte qu’au printemps 1142, il recueuille sur la route de Salamanque (Où il se rend auprès du roi de Castille Alphonse VII) les confidences d’un certain Pierre Engelbert. L’homme lui dévoile une étrange aventure : le spectre d’un serviteur, Sanche, lui était apparu vingt huit ans plus tôt et avait réclamé que l’on dise des messes pour le repos de son âme. D’abord très surpris, Pierre Engelbert profita de la rencontre et l’interrogea sur quelques autres défunts. Sanche lui apprît que le souverain Alphonse VI (Grand père de Alphonse VII), mort en 1109, avait finalement quitté le purgatoire, où il séjournait depuis son trépas, grâce aux prières de la communauté clunisienne. Pierre le Vénérable comprend aussitôt tout le parti qu’il peut tirer d’une telle révélation. Quand il rapporte au roi de Castille les propos de son compagnon, l’abbé obtient pour son ordre d’importants privilèges. Non seulement Alphonse achève de rembourser les dettes qu’il doit au monastère mais il confirme aussi sa volonté de conserver avec Cluny des relations étroites.
Le témoignage est intéressant parce qu’il montre la fonction politique de certains récits. Que Pierre Engelbert ait rencontré ou non Sanche, qu’il ait menti au Bénedictin, peut importe dans le fond. En revanche, il s’agit bien de souligner les intentions de Pierre le Vénérable quand il rappelle l’anecdote : l’abbé conforte et légitime ainsi la place de son ordre auprès de la royauté castillane.

Le mythe de la « Mesnie Hellequin » a lui aussi d’évidentes résonnances politiques. Les traditions médiévales conservent le souvenir d’une armée de spectres conduite par un roi mystérieux et disparu, Herla. Les historiens ont bien évidemment réfléchi aux origines de cette troupe de guerriers si particuliers. Il semble que celles-ci remonteraient à une période ancienne, probablement préchrétienne. Elle serait un héritage du monde germanique ou indo-européen.
Néanmoins, ses premières évocations dans les sources médiévales sont tardives et n’apparaissent qu’aux alentours de l’An Mil.

Les clercs multiplient les références à la Mesnie Hellequin dès le XII° siècle. L’armée terrifiante du roi Herla présente le contre-modèle de la société féodale car elle rassemble des soldats qui, du temps de leur vivant, n’ont pas su respecter les enseignements de l’Eglise. Certains spécialistes en font, à juste titre, un purgatoire itinérant. Les chevaliers puisent d’ailleurs dans les récits consacrés au mythe un avertissement très sérieux : l’existence d’un combattant peut s’achever sur une errance éternelle si celui-ci se laisse emporter dans les cruautés les plus terribles. Aussi, le clergé récupère-t-il à son profit le thème pour mieux encadrer l’aristocratie seigneuriale et contrôler ses brutalités.
Des auteurs anglo-saxons, tels Gauthier Mapp, évoquent les malheurs du souverain Herla et de ses hommes à des fins politiques. Les textes composés autour de la légende sont l’occasion d’une critique virulente pour la cour d’Angleterre. Gauthier Mapp dresse même un parallèle osé entre Herla et Henri II. Le maître de la Mesnie Hellequin serait le négatif du souverain Plantagenêt. Le procédé témoigne d’une évidente réflexion car il rappelle au monarque ses obligations : extirper de son entourage proche le vice et les intrigues.

Quelles interprétations donner des multiples récits médiévaux mettant en scène un revenant ? Les spécialistes ont longuement affronté la question. Il faut d’abord préciser la manière dont les populations du Moyen Age vivent l’expérience de la mort.
Celle-ci n’est jamais envisagée comme le simple passage de la vie sur terre à l’Au- delà. Elle nécessite bien au contraire une longue préparation et implique, outre le défunt, son entourage (Entourage plus ou moins élargi selon les relations du disparu). Les rituels funéraires organisés à l’occasion d’un décès sont complexes mais ils offrent à l’âme le repos qu’elle mérite. Prières, veillées, messes expriment les solidarités que le monde des vivants entretient avec celui des morts.

Néanmoins, il peut arriver que le processus soit brutalement interrompu. En ce cas, privé des sacrements essentiels à son Salut, le défunt erre en quête d’appaisement. Quelques fois, il réclame l’accomplissement d’une obligation religieuse négligée.
Les situations de cette nature sont nombreuses. Elles surviennent en général à l’issue d’une mort violente que l’on n’a pu préparer : une noyade, un assassinat, un accident....
Les tragédies qui se produisent quotidiennement au cours des accouchements sont révélatrices des mentalités médiévales. La disparition du nouveau-né à ses premiers instants est vécu comme une fatalité extrèmement grave si le baptême n’a pu être donné à temps. Pour le petit mort, nul repos possible. L’idée est proprement insupportable. Elle conduit l’Eglise à trouver une solution aux cas les plus dramatiques. L’apparition progressive de « sanctuaires à répit » permet aux victimes de retrouver un souffle de vie provisoire afin que l’on puisse leur administrer le sacrement du baptême. La résurrection miraculeuse nécessite l’intervention bienveillante d’un Saint local. Elle achève surtout l’accomplissement du rituel funéraire indispensable au repos de l’âme.

La multiplication des récits de revenants aux environs du XI° siècle rappelle à chacun ses obligations essentielles. D’une part préparer tout au long de l’existence le moment de sa mort. D’autre part, observer les pratiques nécessaires au repos éternel de celui que l’on a aimé (Messes, prières, pénitences, etc...) sous peine d’encourir la colère et la hantise d’un spectre en errance. Aussi, les hommes du Moyen Age vivent-ils la disparaition du défunt comme le moment d’un questionnement intense : ai-je fait donner un nombre suffisant d’offices ? Ai-je été généreux dans les aumônes accordées ? Se peut-il que le mort revienne pour réclamer son dû ? Sera-t-il satisfait des devoirs rendus ?
Les doutes sont d’autant plus vifs que, du haut de leurs chaires, prêtres et prédicateurs déploient beaucoup d’énergie à évoquer les récits de revenants tourmentés parce que l’on a négligé d’observer les rituels funéraires traditionnels.

LE PETIT CHAPERON ROUGE : UN RECIT DU MOYEN AGE.

Aucun autre personnage de la littérature occidentale n’est plus célèbre que lui : le petit chaperon rouge. Le génie d’un Charles Perrault y est sans doute pour beaucoup. Victime de sa générosité et de la compassion qu’elle éprouve pour une grand-mère malade, la fillette manque bien de finir entre les dents du loup (Une version moins connue du conte lui réserve d’ailleurs ce sort malheureux). L’histoire connait, dès sa parrution en 1697, un grand succès. Un succès d’ailleurs tel qu’aujourd’hui encore, elle s’impose comme l’un des récits les plus répandus de la culture européenne. Qui n’a pas frémi, tout enfant, au fond de son lit, à la seule évocation du chaperon rouge s’approchant dangereusement des draps dans lesquels s’est glissé le loup déguisé en vieille femme ?

Doit-on à la seule imagination de Charles Perrault une légende demeurée suffisamment populaire pour franchir le cours des siècles ? Les spécialistes de la question ont tenté d’éclaircir le mystère. Il apparaît probable que l’auteur se soit inspiré d’un récit médiéval très ancien.
Vers l’An Mil, un écolâtre (Ce qui pourrait correspondre, au risque de commettre un anachronisme, à l’un de nos instituteurs modernes), Egbert de Liège compose un petit poème d’une dizaine de vers, « La petite fille épargnée par les louveteaux ». Il y rapporte les aventures d’une petite fille partie se promener en forêt. L’enfant a revêtu la robe de laine rouge qu’un parrain attentionné lui a offert le jour de son baptême. Surgit au détour du sentier un loup menaçant. L’animal s’empare brutalement de la malheureuse et regagne son repaire. Une meute de jeunes louveteaux se précipite sur la nouvelle venue mais, plutôt que de s’en rassasier, ils lui caressent tendrement la tête. La fillette déclare : « Je vous défend petites souris de déchirer cette robe que m’a donnée mon parain à mon baptême ». Egbert achève d’ailleurs son poème sur ces mots : « Dieu, qui est leur auteur appaise les esprits sauvages ».

Que retenir de ces quelques vers ? Ont-ils réellement inspiré à Perrault son succès littéraire ? Il existe certes une incontestable similitude entre les deux oeuvres. L’écolâtre de Liège a vraissemblablement composé son poème pour mieux avertir ses élèves des dangers de la forêt et d’une imprudence parfois fatale. Néanmoins, la dimension religieuse du récit ne doit pas échapper. Dimension religieuse perceptible à travers plusieurs éléments précis.

D’une part, la tradition catholique du baptême. La cérémonie est essentielle car elle donne l’accès à la communauté chrétienne. Elle établit aussi entre le baptisé, son parrain et sa marraine une parenté spirituelle. Les usages admettent que le filleul reçoive à cette occasion marquante un cadeau de plus ou moins grande valeur selon les famiales : une robe (C’est ici le cas), un animal, un peu d’argent....

D’autre part, le vêtement de la fillette. Sa couleur interroge naturellement. Elle indique sans doute le caractère précieux du tissu. Au Moyen Age, les tenues colorées sont chères (Le noir et le blanc sont davantage marque d’humilité, de simplicité et de sobriété).

Le texte dévoile enfin la puissance infinie de Dieu. Créateur de toute chose sur terre, selon les croyances bibliques, il contrôle à sa guise l’univers du sauvage. Son intervention inspire aux louvetaux une tendresse inattendue et exprime le caractère merveilleux de l’histoire. Ce merveilleux chrétien si cher aux hommes du XI° siècle puisqu’il traduit l’accomplissement de phénomènes divins dont la compréhension humaine ne parvient pas toujours à saisir le sens. Un merveilleux contenu dans la seule robe rouge de l’enfant car celle-ci suffit à appaiser l’agressivité de la meute.

Charles Perrault a sans doute repris pour son conte la trame d’un récit très ancien. Néanmoins, la version de 1697, au delà de ses accents moralisateurs, s’écarte du texte médiéval d’où elle puise une part de son inspiration. En même temps qu’apparaîssent les personnages de la grand-mère et du bûcheron ( absents du poème d’Egbert), s’efface ce merveilleux chrétien propre au Moyen Age par lequel Dieu s’imposait aux hommes d’alors.

LES NAINS, LES ELFES : UN HERITAGE DES MONDES GERMANIQUES ET SCANDINAVES.

Ils sont sans doute les personnages les mieux connus de l’imaginaire médiéval. Chez les frères Grimm, ils recueillent et protègent autant qu’ils le peuvent Blanche Neige. Ils apparaissent souvent au détour d’un conte, à la rencontre d’un prince égaré ou d’un roi malheureux. Ils conservent dans la littérature occidentale une place essentielle. A tel point que nul ne pourrait prétendre ne rien savoir d’eux. Une silhouette imparfaite, un caractère quelque fois compliqué, un long bonnet rouge vissé sur la tête, une barbiche en pointe : les nains ont aujourd’hui envahi notre quotidien (Et nos jardins....).

L’origine de ce personnage étrange remonte très loin dans le temps. Les historiens s’accordent à penser que les nains arrivent des régions germaniques où ils peuplent bien avant les progrès du christianisme en Europe septentrionale l’univers des populations païennes. Avec les elfes et les trolls, ils sont au coeur de cette « petite mythologie » (Au regard de la « grande mythologie » dans laquelle évoluent les dieux et les géants) que le catholicisme conquérant ne parviendra jamais à éradiquer complètement et que le merveilleux médiéval finit par intégrer.

Quelle place des croyances populaires du Moyen Age les nains occupent-ils ? Avant tout, ils apprtiennent à ce monde merveilleux que les textes litteraires décrivent souvent. Un récit de la Création composé à l’époque du XV° siècle admet qu’ils sont, avec les géants, les premiers habitants de la Terre. On les rencontre aux marges du monde civilisé, là où l’homme ne s’aventure généralement pas : les forêts, les marais, les montagnes.. Travailleurs infatigables (Leur petite taille les conduit à percer des galeries dans les mines souterraines), ils sont pourtant envisagés très tôt comme des êtres diaboliques dont il convient de se garder. L’Eglise accentue naturellement le trait mais elle reprend sans doute une tradition ancienne des religions germaniques où il n’existe pas de dévotion particulière pour eux. Par contre, cela est nouveau, les clercs prennent l’habitude de leur associé les elfes.

L’ elfe est un élément imémorial du folklore nordique. Les sociétés pré-chrétiennes lui consacrent déjà de nombreux rites. Il apparait comme une créature bénéfiques que l’on invoque pour obtenir une année heureuse ou une faveur précise. Certaines régions maintiennent d’ailleurs encore aux environs de l’An Mil les restes d’un viel usage, le « sacrifice aux elfes », pratiqué le jour de Noël . Cependant, sous la plume des lettrés catholiques, les elfes finissent peu à peu par se confondre aux nains. A tel point que les sources latines ne les désignent plus qu’au travers de termes généraux ( « Nanus » (Nains), « Pygmus » (Pygmée), « Satyrus » (Satyre), « Faunus » (Faune) ou « Pilosus » (Poilu)) et interdisent toute distinction efficace entre les deux personnages.

Quelques sources fournissent néanmoins de l’un et l’autre des descriptions physiques plus précises. Le nain est toujours figuré de petite taille, vouté (voire tordu), laid de visage. Sa teune vestimentaire est distinctive. Le bonnet rouge dont il se coiffe pourrait remonter aux génies encapuchonés de l’antiquité romaine et apparaît pour la première fois entre 1240 et 1260 dans une légende allemande. L’elfe dispose pour sa part d’une apprance de perfection. Son aspect est lumineux, doré (Les elfes sont d’ailleurs considérés comme les meilleurs orfèvres de la Création. Les nains travaillent plutôt des métaux sans valeur. Un contraste supplémentaire).

Quelle place du quotidien médiéval ces personnages merveilleux occupent-ils ? En Scandinavie, en Islande, en certaines régions du monde germanique, ils s’enracinent profondemment au coeur du terroir ou de la demeure. Les populations des X°-XI° siècles pensent découvrir les manifestations de leur présence derrière une cascade, un arbre, un rocher ou, plus simplement, sous le toit familial. Les paysans déposent pour eux des offrandes ou accomplissent les dévotions nécessaires à des faveurs. Ces comportements populaires hérités d’un lointain passé paien révèle combien la christianisation des moeurs reste à approfondir. Si elle a su convertir à son dogme les sociétés de l’Occident septentrional, l’Eglise doit néanmoins admettre la persistance de cette « petite mythologie » que les sources médiévales tendent à rejeter, au même titre que les fées et autres magiciennes, dans le monde du maléfique.