La Résistance espagnole, une page blanche de la seconde guerre mondiale.

Les travaux consacrés à l’histoire de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale évoquent rarement la participation des républicains espagnols aux combats menés contre les Nazis. De ces hommes, de ces femmes venus par delà les Pyrénées poursuivre une lutte déjà perdue en Espagne (Ils sont les vaincus du conflit livré aux forces franquistes et ont fui la répression du Caudillo), on ne sait dans le fond pas grand-chose. Comme tant d’autres, ils rejoignirent le maquis parce qu’ils avaient le sentiment de devoir défendre un idéal, un espoir, un futur. Rescapés des fronts de Catalogne, de Madrid, de Teruel où tant de leurs compatriotes perdirent la vie, ils connurent eux aussi les souffrances de la déportation et moururent, pour certains, dans les camps allemands.
A l’instant de redécouvrir les figures oubliées de la Résistance (Guy Môquet et la lettre qu’il laissa aux siens avant de disparaitre), au moment de célébrer le sacrifice des élèves du lycée Buffon (Un téléfilm retrace d’ailleurs cet épisode dramatique), il est juste de conserver le souvenir de ces quelques Catalans, Castillans, Aragonais ou Basques présents sur les pavés parisiens, le jour de la libération.

L’engagement des républicains espagnols aux côtés des troupes de la France Libre ou des membres de réseaux clandestins pose question. L’action d’un Jean Moulin, d’un Charles De Gaulle se comprend car elle répond à une logique : chasser du pays de son enfance l’occupant, rendre à la patrie sa place parmi le concert des nations (D’autant plus que les compromissions du régime de Vichy avec l’ennemi mettent en péril l’avenir des Français : peuple coupable de collaboration, vaincu et donc traité comme tel ? Peuple vainqueur ? Les Alliés hésiteront longtemps avant de se prononcer).

Mais quel sens donner aux combats de la Résistance espagnole ? Les volontaires arrivés de la péninsule ibérique ont certes le sentiment de partager avec leurs camarades de lutte une même expérience politique, un même système de valeurs : les communistes espagnols et français se battent ensemble jusqu’à la fin du conflit. (En 1942, les cadres du PCE -Parti communiste espagnol-, en exil depuis la défaite de 1939, participent à plusieurs opérations de sabotage dans la région nantaise).
Néanmoins, les vaincus de la guerre civile ont aussi des projets plus spécifiques. S’ils estiment nécessaire la chute du nazisme, celle-ci n’est qu’une étape de l’entreprise à laquelle ils ont choisi de consacrer leur engagement : la fin du régime franquiste de l’autre côté des Pyrénées. Abattu en Italie, en Allemagne, le fascisme pourra-t-il se maintenir en Espagne sans provoquer l’émoi de nations traumatisées par six années d’affrontements meurtriers ? Les partisans de la République détruite ne le pensent pas. C’est là toute leur erreur. Une erreur qui, plus tard, portera la responsabilité d’amères déceptions.

Un demi siècle a passé mais les survivants de la Résistance espagnole le précisent aujourd’hui encore : 1945, c’est avant tout le souvenir d’une trahison, d’une illusion brisée, d’une promesse non tenue, d’un combat mené pour rien. Les anciens maquisards le comprirent à ce moment : la défaite tant annoncée du Caudillo n’aurait finalement pas lieu. Nul ne pourrait s’en retourner chez lui. Il faudrait poursuivre le long chemin de l’exil….

1939 : LE TEMPS DE LA DEFAITE ET DE L’EXIL.

L’effondrement du front de Catalogne (Décembre 1938) et la chute de Barcelone (Janvier 1939) annoncent les dernières semaines de la guerre civile en Espagne. Madrid se bat toujours mais les troupes nationalistes préparent l’assaut final. Les républicains ne l’emporteront pas. Le conflit a déchainé les passions. Les exactions commises d’un bout à l’autre du territoire sont telles que les vaincus n’espèrent aucune clémence. L’heure des règlements de compte approche, la répression du Général Franco ne pardonnera pas. Pour des milliers de personnes, il n’est d’autre solution que la fuite. Fuir, mais où ? De l’autre côté de la frontière, la France ouvrira sans doute ses bras. Le pays n’est-il pas la patrie des droits de l’Homme et du Citoyen ? Néanmoins, franchir les Pyrénées en plein hiver, échapper à la vigilance des patrouilles franquistes est une entreprise périlleuse. Nul n’a pourtant le choix. Des familles entières prennent la route de la montagne. Les clichés de quelques photographes étrangers présents au moment des évènements évoquent les mêmes scènes : une file interminable de charrettes, de carrioles, de mulets sur lesquels on a jeté dans la précipitation tout ce que l’on pouvait emporter : un matelas, un meuble, une horloge, un portrait….En somme les richesses d’une vie entière. Une façon de conserver ses repères, son passé lorsque tout s’écroule autour de soi.

En quelques jours, (Fin Janvier- début Février 1939), cinq cent mille malheureux atteignent les cols enneigés de la chaine pyrénéenne. Il a fallu braver le froid, les vents glacés, les bombardements de l’aviation ennemie. Une foule bouillonnante de fugitifs exténués et désespérés se presse aux portes des premiers villages français. La gravité de la situation dépasse les autorités : Paris n’a pas su prévoir le drame que devait nécessairement provoquer la victoire d’une Espagne sur l’autre.
Dans l’immédiat, il faut parer au plus urgent. Les hôpitaux et les casernes du Sud Ouest sont réquisitionnés. Des centaines de femmes et d’enfants épuisés y trouvent un moment de répit. Répit bien éphémère lorsque l’on a tout perdu et que l’on ne sait plus où aller. Les établissements ne peuvent pourtant pas à eux seuls supporter la détresse d’un demi- million de réfugiés. Les capacités d’accueil sont saturées en peu de temps. Que faire des 275000 personnes encore bloquées à la frontière ? Les responsables politiques redoutent les désordres que produirait sur le territoire une infiltration incontrôlée d’apatrides déracinés et sans aucune solution. La nécessité de regrouper les exilés entre les barbelés de camps surveillés, (bâtis entre Janvier et Avril 1939), « les camps de la honte » dont la postérité garde un si mauvais souvenir peut faire aujourd’hui débat. Ce fût néanmoins sur l’instant la décision d’un gouvernement confronté à une catastrophe humaine sans précédent.

Une dizaine de sites accueillent les premiers baraquements : Argelès, Bram, Saint Cyprien, Barcarès et Gurs…. Sans eau courante, sans électricité, sans chauffage, chacun survit comme il peut. Les pensionnaires s’entassent sur des superficies réduites (A Barcarès, ils sont 70000 pour une vingtaine d’hectares). La promiscuité forcée d’hommes et de femmes affaiblis provoque des épidémies de dysenterie : des centaines de personnes y succombent (15000 décès selon certains témoignages).
Néanmoins, à l’intérieur des camps, un semblant d’organisation sociale prend corps. Les réfugiés espagnols s’adaptent, se regroupent, s’entraident. Par delà les préoccupations quotidiennes (Trouver de quoi se nourrir, se laver…), les questions politiques alimentent l’essentiel des conversations. Anarchistes, communistes, socialistes, syndicalistes, on retrouve entre les barbelés d’Argelès ou de Gurs ses camarades de combat. Un temps disloqués parce qu’il avait fallu fuir au plus vite l’avancée des troupes franquistes, les réseaux se reconstruisent. On parle de l’avenir, on prévoit, on espère. On publie même les premiers numéros d’un journal. Les souffrances et l’épuisement ne sont pas venus à bout de la détermination des vaincus : la lutte contre le Franquisme continue. Un jour, quand on pourra, il faudra prendre le chemin de l’Espagne.

Rentrer en Espagne, un rêve pour les fugitifs. Une solution pour les autorités françaises car les camps aménagés sont la réponse toute provisoire d’une crise qu’il est urgent de résoudre. A brève échéance, les responsables politiques devront se prononcer quant au sort des internés. Le gouvernement exerce une pression constante sur les hommes valides (Souvent d’anciens soldats républicains qu’il a fallu désarmer à la frontière) : pourquoi ne pas repartir de l’autre côté des Pyrénées ? Très peu acceptent : la répression des Nationalistes ne les épargnerait pas davantage qu’elle n’épargne au même moment les compagnons d’armes enfermés dans les prisons de Franco.
Quitte à se battre, autant rejoindre les rangs de la Légion étrangère : dix mille Espagnols répondent à l’appel et acceptent d’endosser l’uniforme. Quelques années plus tard, les volontaires castillans, aragonais, basques ou catalans intègreront les forces de la France Libre. Ils affronteront les armées allemandes dans les déserts nord africains ou sur les rivages italiens.
Les compagnies de travailleurs étrangers accueillent ceux qu’une vie militaire ne tente pas. Les industries d’armement, les exploitations minières ont besoin de bras vigoureux. Les exilés sont la main d’œuvre idéale. Au moins trouvent-ils dans les usines qui les emploient de quoi justifier un salaire.

DES ESPAGNOLS CONFRONTES A LA DEFAITE DE 1940.

Juin 1940. Les Allemands ont envahi la France. L’ennemi marche à travers les plaines du Nord. Le 14, les premières divisions de la Wehrmacht défilent sur les Champs Elysées. Le 17, le vieux héros de Verdun, le Maréchal Pétain, accepte les termes d’un armistice humiliant. La capitulation est signée cinq jours après dans la clairière de Rethondes. Les combats et les bombardements ont jeté sur les chemins de l’exil des millions de Français. Un flot sans fin de femmes, d’enfants et de soldats perdus encombrent les routes. On fuit devant soi, sans certitude. Il a fallu laisser ce que l’on ne pouvait pas emporter. La désorganisation est générale, l’autorité républicaine se désagrège. Le gouvernement choisit de se replier sur Bordeaux.

Mêlés aux fugitifs de l’Exode, les rescapés de la guerre civile espagnole revivent les heures douloureuses de 1939. C’est un peu comme si ressurgissait d’un passé encore proche le souvenir des patrouilles franquistes, du pilonnage incessant de l’aviation, des victimes fauchées par les tirs. De ce côté ci des Pyrénées, ou de l’autre, l’ennemi est en fin de compte le même : le fascisme et les violences qu’il déchaine.

La défaite et l’installation du Régime de Vichy achèvent les quelques semaines d’un conflit étrange. Chacun s’en retourne chez soi retrouver le logis abandonné en hâte, parfois détruit ou réquisitionné pour les besoins de l’armée.
Le fracas assourdissant des combats s’est tût (Il résonnera à nouveau en 1944 lorsque les Alliés débarqueront sur les côtes de Normandie). S’ouvrent alors les temps difficile de l’Occupation. Le prix de l’armistice est insupportable : réquisitions, rationnement, le vainqueur nazi pille tout ce qui lui est nécessaire.

Le Reich a aussi besoin de bras. La poursuite du conflit en Union Soviétique ou au Proche- Orient vide les industries de leurs ouvriers. Les populations européennes sont mobilisées au service du régime hitlérien. En France, mais les mêmes scènes se rejouent d’un bout à l’autre du continent, des milliers d’hommes traversent le Rhin. Leur destination : une usine, une mine, un camp et la contrainte déchirante de devoir participer à l’effort de guerre allemand. Les Espagnols, bien que Franco ait souhaité conservé sa neutralité, ne bénéficient d’aucune mesure d’exception.
Les compagnies de travailleurs étrangers passent sous le contrôle des vainqueurs. A ce titre, des centaines d’exilés rejoignent les rivages de l’Atlantique et s’épuisent aux travaux de fortifications de la côte (Le Mur de l’Atlantique). D’autres retrouvent les chantiers de Lorient où les Allemands prévoient la construction d’une base sous- marine.

LES PREMIERS ACTES DE RESISTANCE ESPAGNOLE.

La participation des Espagnols aux réseaux de la Résistance est toujours mal connue. Les historiens ont peu écrit sur la question. Beaucoup reste à découvrir. Les témoignages d’anciens maquisards, qu’ils soient finalement rentrés au pays après la mort du Caudillo, qu’ils aient fait le choix de s’installer en France, livre néanmoins quelques informations précieuses quant à l’engagement des républicains apatrides et le sens qu’il prît.

Résister. Un choix individuel, un choix personnel. En Juin 1940, les études conduites sur le sujet le soulignent, les paroles rassurantes du Général De Gaulle réfugié à Londres (« La France a perdu une bataille mais elle n’a pas perdu la guerre ») trouvent peu d’écho. Les préoccupations matérielles liées à la guerre et aux débuts de l’Occupation accaparent les esprits, paralysent les énergies.
Néanmoins, les quelques actions ponctuelles de résistance menées à partir de l’été, soulignent que les conditions douloureuses de l’armistice entretiennent au cœur de la population un sentiment de déception, parfois le réflexe d’un refus. La capitulation est récente, les réseaux de lutte clandestine n’ont pas eu le temps de s’organiser. Les premières initiatives sont isolées. Elles expriment néanmoins la volonté de poursuivre par d’autres moyens un engagement perdu sur le terrain des opérations militaires.

Quels moyens au juste ? L’assassinat d’officiers et de soldats allemands (Les représailles de la Wehrmacht pour chaque meurtre commis limitent très vite l’efficacité de cette méthode). L’ épanouissement d’une presse parallèle encourageant les Français à se battre pour la libération du territoire. Les sabotages réalisés sur les infrastructures ennemies.

En Juin 1940, les Espagnols mobilisés par les Nazis pour l’exploitation des mines d’Aubin et de Cransac, dans l’Aveyron, ralentissent les opérations d’extraction du charbon. Les ouvriers dissimulent leurs outils et réduisent les volumes de la production. Certains récupèrent discrètement les caisses de dynamites utilisées pour le percement des galeries et les transmettent aux premiers maquis de la région. A Carjac, dans le Lot, une poignée de républicains envoyés sur les chantiers d’un barrage s’empare des explosifs nécessaires aux travaux.
Les mineurs poursuivent leurs actions les mois suivants : en Septembre 1943, ils font sauter le chevalet d’un puits de forage à Decazeville et incendient deux entrepôts de matériel. En Octobre, un autre attentat endommage la centrale électrique de Viviez.

L’invasion de l’URSS en Juin 1941 et la rupture du pacte de non- agression signé entre Staline et Hitler le 23 Août 1939 jettent les communistes européens au cœur de la lutte contre le III° Reich. A l’instar de leurs camarades, les Espagnols rejoignent les troupes de la Résistance.
Les FTP- MOI (Francs-Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre immigrée) accueillent les étrangers réquisitionnés par l’Occupant. Beaucoup de nations y sont représentées : Roumains, Arméniens, Italiens, Polonais, Français. Les membres du mouvement partagent une même culture politique, le marxisme- léninisme, et obéissent aux directives transmises depuis Moscou. L’organisation est bien installée à travers le territoire. Quatre branches se partagent la responsabilité des opérations de sabotage conduites d’un bout à l’autre du pays.
En région parisienne, le groupe de Missak Manouchian (Figure emblématique du réseau jusqu’à son exécution le 21 Février 1944) ; dans le Sud- Ouest toulousain, la 35eme Brigade de Marcel Langer (rebaptisée du nom de ce dernier après sa disparition en 1943) ; la compagnie Marat à Marseille ; le groupe Carmagnole- Liberté dans le Lyonnais.

Les républicains espagnols intègrent les rangs FTP et participent à plusieurs coups de mains prévus par les cadres de l’organisation. Bien que minoritaires parmi leurs compagnons de lutte (Sauf en Bretagne où ils disposent d’une implantation plus solide qu’ailleurs), les vaincus de la guerre civile déploient beaucoup d’énergie. Quelques uns obtiennent à l’occasion des postes clés du réseau ou accomplissent des missions essentielles : transmissions d’informations, coordination des différents groupes d’action….

A Bordeaux, ils commettent une série d’attentats sur les officiers allemands isolés ou les infrastructures de la Wehrmacht. Dans le quartier de la gare Saint- Jean, ils détruisent des convois ferroviaires à destination du Reich puis endommagent la ligne Bordeaux- Bayonne. Rue Sainte- Catherine, Place des Quinconces, des charges explosives visent les bureaux administratifs de la Kommandantur. A Mont de Marsan, une centrale électrique subit l’attaque de maquisards. Ailleurs, on tente de perturber les communications ennemies par les coupures successives de câbles téléphoniques.

En Bretagne, l’implication des Espagnols dans le combat est particulièrement marquée (Les Allemands ont déporté sur les littoraux de l’Atlantique les anciennes compagnies de travailleurs étrangers. Des centaines d’exilés républicains participent aux constructions des fortifications côtières. Beaucoup rejoignent la lutte clandestine à ses débuts).
Les actions se multiplient à Lorient, Saint- Nazaire, en divers points du Morbihan et du Finistère. Elles gênent surtout les liaisons de la Wehrmacht et de la Kriegsmarine.

Les témoignages précisent que les rescapés de Madrid, de Barcelone agissent également en région parisienne où certains intègrent la 2eme section espagnole des FTP- MOI. Un ancien maquisard évoque sa participation à des opérations conduites en banlieue et dans la capitale : attaque d’un détachement militaire ennemi à Issy-Les-Moulineaux et rue de Vaugirard, manifestation de protestation devant les usines de Boulogne- Billancourt, explosion d’une bombe au passage d’un groupe de la milice du PPF….

DES ESPAGNOLS DANS LES TROUPES DE LA FRANCE LIBRE.

Les dix mille Espagnols engagés dans la Légion Etrangère en 1939 rejoignent les forces de la France Libre au moment de la défaite. A ce titre, ils intègrent la Deuxième Division du Général Leclerc. La 9eme compagnie du 3eme bataillon réunit d’ailleurs une majorité de Castillans, d’Aragonais, de Basques. On y parle essentiellement la langue du pays. Ce pays qu’il a fallu abandonner au moment de la victoire franquiste et que l’on voudrait retrouver, une fois la guerre achevée.

Les vaincus de 1939 accomplissent le parcours d’une véritable odyssée. Envoyés combattre les Allemands et les Italiens dans les sables nord africains, ils participent aux grandes campagnes méditerranéennes des Alliés : ceux qui ont survécu aux débarquements de Sicile, de Corse ou de Provence marchent sur Paris. Le jour de la libération, plusieurs chars alliés arborent sur leurs tourelles des noms évocateurs : « Guadalajara », « Madrid », « Guernica »….Un hommage rendu aux volontaires arrivés par delà les Pyrénées. Un moyen de rappeler à la foule venue acclamer les défilés militaires la détresse d’un peuple entier, de l’autre côté de la frontière.
Si la capitale doit beaucoup aux soldats espagnols (Ils sont environ un millier à affronter les dernières garnisons allemandes sur le pavé parisien), d’autres villes de province (en particulier le Sud Ouest) leur sont tout autant redevables : à Toulouse, Perpignan, Dax, Arles, l’aide qu’ils fournissent aux Français accélèrent le départ de la Wehrmacht.

LES SACIFICES DE LA RESISTANCE ESPAGNOLE.

La répression allemande n’épargne pas davantage les résistants espagnols que leurs camarades de lutte. Traqués, arrêtés, torturés, des dizaines d’entre eux endurent les tourments de la déportation. Beaucoup disparaissent à jamais entre les barbelés des camps de concentration polonais ou autrichiens. On évalue aujourd’hui à 7000 le nombre de républicains envoyés à Mauthausen (2000 retrouveront le chemin du retour). D’autres succombent à Dachau ou à Ravensbrück (Principalement des femmes).

Les survivants des réseaux FTP évoquent aussi les arrestations et les interrogatoires très violents de la Milice. A Bordeaux, les services du terrible commissaire Pierre- Napoléon Poinsot (L’homme fait arrêter et déporter des dizaines de maquisards en Gironde. Il sera exécuté au moment de la Libération pour ses compromissions avec les Allemands) démantèlent plusieurs cellules clandestines. Parmi ses victimes, de nombreux Espagnols engagés dans les maquis du département.

A la même époque en région parisienne, le groupe Manouchian tombe sous les coups de la Gestapo. Les membres de l’organisation, dont Manouchian lui- même, sont arrêtés au terme d’une longue filature des Renseignements généraux, entendus, jugés puis condamné à mort. Parmi les vingt et une victimes fusillées au Mont Valérien, en majorité des Juifs polonais, roumains ou arméniens, des Italiens, un Espagnol de 27 ans, Célestino Alfonso, accusé de deux attentas.

A Nantes, quarante deux personnes comparaissent devant les tribunaux de l’Occupant. Les faits reprochés : diverses actions de sabotage, des meurtres commis sur la personne d’officiers ou de collaborateurs….Les débats s’achèvent sur un verdict implacable : trente sept accusés sont passés par les armes du 29 Janvier au 7 Mai 1943. Parmi eux cinq Espagnols qui avaient choisi de rejoindre la Résistance : Benedicto BlancoDobarro, Basilio Blasco Martin, Alfredo Gomez Ollero, Ernesto Prieto Hidalgo, Miguel Sanchez Tolosa

Les évènements survenus à la prison d’Eysses en Février 1944 impliquent également plusieurs Espagnols. A quelques kilomètres de Villeneuve Sur Lot, l’établissement accueille 1200 détenus, en majorité les combattants des maquis du Lot et Garonne que les forces de la Milice traquent sans répit. Les pensionnaires des lieux n’ont aucune illusion quant à leur sort : un voyage sans retour pour les camps allemands. Des meneurs décidés à ne pas céder au fatalisme choisissent de se battre. Dans la clandestinité la plus totale, ils réussissent à introduire entre les murs du pénitencier les armes que leur ont fournies des camarades rsetés à l’extérieur.
Un soulèvement général est prévu pour le 19 Février 1944. En milieu d’après midi, les mutins s’emparent du directeur de la prison et de quelques collaborateurs vichyssois venus pour une mission d’inspection. Schivo (Le directeur) et ses invités sont les premiers à être maîtrisés. Puis, selon le plan qu’ils ont minutieusement préparé, les détenus neutralisent un à un les gardiens et contrôlent les bâtiments principaux de la prison. Néanmoins, la maladresse malheureuse de prisonniers qui n’avaient pas été mis au courrant des préparatifs donne l’alerte. Les forces de la Milice interviennent. Les combats font rage, ils se prolongent plusieurs heures. Aux premières lueurs du 20 Février, les troupes de Vichy s’infiltrent dans les locaux et rétablissent la situation. Epuisés, dépassés par le nombre de leurs adversaires, les insurgés déposent les armes.
La répression engagée est terrible. Le chef de la Milice, Darnand, se déplace en personne et supervise les enquêtes. Les services de l’inspection procèdent aux interrogatoires des vaincus, fouillent jusqu’à la moindre des cellules. On essaye de déterminer les responsabilités de chacun. Les meneurs de l‘opération sont activement recherchés. Les questions se multiplient : « As-tu tiré ? », « De qui tenais-tu tes ordres ? », « Avais-tu connaissance du projet de soulèvement ? »….A l’issue des investigations policières, douze détenus sont désignés comme les organisateurs du mouvement. Les ordres de Darnand le précisent : aucun d’eux ne doit échapper aux pelotons d’exécution. Les autorités montent à la hâte un simulacre de procès : les débats de la Cour martiale que l’on a improvisée pour l’occasion s’achèvent sur un verdict de mort. Aux petites heures du matin, le 23 Février 1943, les condamnés sont fusillés, sous le regard de leurs camarades. Parmi les malheureux, deux républicains espagnols : Jaime Sero (résistant en Normandie puis à Paris, arrêté en Avril 1943, interné à Eysses en Décembre) et Domenec Serveto.

Trois mois plus tard, une nouvelle tentative d’insurrection avorte de justesse. Cette fois, les Nazis interviennent. Le 30 Mai 1944, le sort des prisonniers d’Eysses est définitivement scellé : la déportation en Allemagne. Les mutins sont évacués puis conduits par convoi militaire jusqu’à la gare de Penne d’Agenais. Une centaine de détenus qui n’ont pas trouvé de place à bord des camions accomplissent le trajet à pied. La marche est éprouvante. Les soldats allemands pressent les captifs à coup de crosses ou de poings. Les plus épuisés ne soutiennent pas le rythme. Les témoignages de rescapés évoquent la fin tragique de cet Espagnol, Angelo Huerga, abattu parce qu’il s’était écarté de sa colonne (Républicain de la première heure, instructeur d’une division pendant la guerre civile, l’homme repose au cimetière de Compiègne. La mention « Mort pour la France » lui fût attribuée en 1948).

Un train a été prévu pour les prisonniers. Sa destination : le camp de transit de Compiègne. La locomotive s’ébranle lourdement : à peine vient-elle de parcourir trois cents mètres que le crépitement d’une fusillade parvient aux oreilles des passagers. Les quelques maquisards du groupe « Prosper » tentent une action pour délivrer leurs camarades. C’est un échec. Nouvelle tentative à Villeréal. Nouvel échec.
Le 3 Juin 1944, le convoi parvient à Compiègne. Les déportés ont subi les tourments de la soif, de la chaleur et de la fatigue. Mais le voyage jusqu’à Dachau n’est pas terminé. Le 18 Juin, les pensionnaires d’Eysses s’embarquent pour la dernière étape de leur odyssée. Avec eux, 181 républicains espagnols.

LES DECEPTIONS AMERES DE 1945.

La résistance espagnole salue la capitulation du 8 Mai 1945. Pour les victimes du franquisme l’essentiel reste néanmoins à accomplir : renverser le caudillo et rétablir la République déchue dans ses pouvoirs.
Les rescapés de la déportation et des réseaux clandestins espèrent une intervention internationale de l’autre côté des Pyrénées. Le souvenir des Brigades communistes venues combattre le fascisme à Madrid, à Barcelone, à Teruel laisse penser que la solidarité des Européens jouera comme par le passé.
Le procès de Nuremberg alimente d’ailleurs les certitudes : les conclusions du tribunal n’ont-elles pas condamné les principes du Nazisme ?

C’est pourtant mal comprendre la situation géopolitique de l’après guerre. Le péril hitlérien surmonté, l’heure est aux divisions. Soviétiques, Américains, Britanniques et Français se querellent. A Berlin, les tensions sont telles que l’on craint même un conflit entre les alliés de la veille.
Les progrès de l’URSS inquiètent les puissances occidentales : le rideau de fer peut-il véritablement contenir les ambitions de Staline ?

Les évènements survenus en Grèce entre 1945 et 1949 desservent la cause des républicains espagnols.
L’entrée des troupes Allemandes à Athènes en Avril 1941 ouvre la période d’une occupation très meurtrière. Les Communistes organisent les premiers maquis et prennent le contrôle du territoire. Quatre ans avant la chute du Troisième Reich, Churchill pense déjà aux lendemains de la victoire. Laisser les seuls partisans grecs poursuivre la lutte contre les forces de la Wehrmacht risque de provoquer le basculement de la péninsule toute entière dans l’orbite soviétique. Londres choisit d’appuyer les réseaux royalistes et finance leurs actions militaires. Deux Résistances concurrentes se disputent le contrôle du pays. Deux Résistances incapables de taire leurs conflits idéologiques. La libération n’est pas encore achevée (Les derniers troupes de la Wehrmacht évacuent Athènes en Novembre 1944), que les maquisards se livrent une terrible guerre civile.
Les combats se poursuivent jusqu’en 1949. Les Communistes, mal soutenus de Moscou, sont vaincus. Mais les affrontements auront fait des millions de morts.

Churchill redoute que la chute du Caudillo fasse de l’Espagne une nouvelle Grèce. Les démocraties critiquent les manières brutales du franquisme, les excès de la répression politique consécutive au conflit. Mais la dictature sert en fin de compte les intérêts de Washington parce qu’elle garantit le sud de l’Europe des ambitions soviétiques.
Le sort des exilés républicains est donc scellé : ni la France (d’ailleurs confrontée aux exigences de la reconstruction) ni la Grande Bretagne n’interviendront au-delà des Pyrénées. Pour les Occidentaux, en 1945, un Franco valait mieux qu’un Staline.

Beaucoup des vaincus de 1939 ne sont jamais rentrés chez eux. Soixante ans après les faits, ceux qui ont combattu l’ennemi nazi attendent toujours la reconnaissance d’une nation sauvée avec leur concours. Une reconnaissance qui permettrait de rappeler que Paris fût aussi libéré par un millier de Castillans, d’Aragonais ou de Basques. Une reconnaissance nécessaire au souvenir parfois occulté des 60000 maquisards espagnols engagés auprès de leurs compagnons français.

Il appartient désormais aux historiens d’éclairer cet épisode mal connu de la Résistance au fascisme.