Quand la France était gouvernée par un roi fou.

Que se passerait-il si, un jour, le chef d’Etat venait à perdre la raison ? Qui prendrait la responsabilité d’assumer à sa place les fonctions présidentielles ? Le pays sombrerait-il dans le désordre ?

Louis XIV est célèbre pour Versailles, François Ier pour Marignan, Philippe-Auguste pour Bouvines. Si l’on retient aujourd’hui encore le nom de Charles VI, ce n’est ni pour ses actes politiques, ses décisions de roi ou son impressionnante carrure. Non, c’est bien davantage pour sa folie. L’une des rares fois de son histoire, la France a été dirigée par un souverain victime d’une terrible maladie mentale.

Quand Charles VI monte sur le trône à la mort de son père en 1380, il n’est encore qu’un enfant de douze ans. Trop jeune pour tenir les rênes du pouvoir, il laisse aux anciens conseillers de Charles V le soin de conduire les affaires du pays. Neuf ans plus tard, il se sent assez maître de lui et de ses capacités pour les renvoyer et prendre en main la destinée de son royaume. Le peuple n’appréciait guère ces hommes qu’il soupçonnait de ne songer qu’à leur prestige personnel : il éprouve donc un profond soulagement quand Charles se décide enfin à régner. Le surnom que le roi reçoit de ses sujets, Charles VI Le Bien Aimé, témoigne de cet attachement sincère. Mais la période de grâce ne dure que trois ans à peine.

En Août 1392, au cours d’une campagne militaire que Charles a organisé pour punir un seigneur breton révolté contre lui, un affreux accès de folie le saisit brutalement, sans que personne n’ait pu le prévoir. Des témoins de la scène racontent qu’en traversant une forêt proche Du Mans, un vieillard hideux se jette au devant de Charles en lui criant : "Ne vas pas plus loin noble roi car tu es trahi". Le souverain est tellement surpris de cette rencontre qu’il en éprouve bientôt une profonde angoisse. Quelques temps plus tard, à un moment où l’armée royale fait une courte halte pour reposer les chevaux, un soldat laisse tomber, par maladresse, sa lance. Le choc de l’arme heurtant un bouclier produit un son métallique : Charles se met à croire qu’on en veut à sa vie. Il saisit son épée et la retourne contre sa propre suite : il tue ainsi quatre pages avant que l’on parvienne à le maîtriser.

Puis, il tombe soudain dans une profonde inconscience. Sa respiration est si faible que l’on craint même pour sa vie. On doit le transporter rapidement au Mans dans une simple charrette.

Alité plusieurs jours, Charles se remet peu à peu. Il n’a aucun souvenir de sa crise et il éprouve une vive émotion quand on lui apprend qu’il a tué quatre de ses domestiques. Il fait dire une messe pour le repos de leur âme mais le souverain gardera toujours le remord d’avoir commis, malgré lui, un si grand crime. Encore une semaine et il est debout, bien décidé à reprendre son métier de roi. Dans l’entourage du monarque, on pense que l’affaire sera vite oubliée.

Et pourtant. Le temps passant, il faut bien se rendre à l’évidence : Charles n’est pas sorti indemne de son accès de folie. Il se met à avoir un comportement étrange. Par moment, il est comme absent et demeure des heures entières, immobile, les yeux dans le vague sans que personne ne puisse le sortir de sa torpeur. Durant ses périodes de lucidité, il est capable de se conduire comme n’importe quel souverain du Moyen-âge : il mène les affaires politiques tout à fait normalement, on le voit chasser des journées entières dans les forêts qui entourent Paris. Mais au fur et à mesure que les ans passent, la maladie se fait de plus en plus pesante, ne laissant au roi que de très courts moments de répit.

On le voit parfois courir dans le palais et pousser des cris d’animaux. Il finit par refuser de se changer et insiste pour porter les mêmes vêtements usés et sales qui partent en lambeaux. Quand on vient pour le laver, il se débat violemment et peut devenir dangereux : il lance à la tête de ses valets tout ce qui lui tombe sous la main. Pour l’approcher sans danger, ces derniers ont trouvé un habile moyen. L’un d’eux se couvre le visage de suie à en devenir noir et entre le premier dans la chambre. Ebahi, le roi contemple l’étrange spectacle et se laisse faire, sans se rendre compte de rien.

Charles imagine parfois que son corps est de verre et qu’il pourrait se briser en mille morceaux s’il venait à trébucher. Il demande donc à porter autour du torse des cerceaux en acier qui, croit-il, le protégeront en cas de mauvaise chute.

Face à la maladie, les médecins sont totalement impuissants. Tous les remèdes qu’ils confectionnent ne soulagent pas les atroces souffrances du souverain. Certains même ne font que les amplifier. Régulièrement, on pratique sur le crâne de Charles de larges incisions. Le sang coule abondamment mais on pense que les mauvaises humeurs qui provoquent la folie du royal patient s’évacueront du cerveau en même temps.

Et le souverain vit dans cet état de très longues années, jusqu’à l’aube du 21 Octobre 1422. Dans ses derniers moments, Charles n’a plus un instant de lucidité pour découvrir la situation affreuse dans laquelle a sombré le pays.

Incapable de gouverner le royaume, il laisse ses oncles se partager le pouvoir. Les rivalités des princes déclenchent une terrible guerre civile. Considérant la situation politique de la France, le roi d’Angleterre, Henri V, profite de l’occasion pour réclamer le trône. Il débarque en Normandie et inflige à la noblesse une sanglante défaite, à Azincourt en 1415. Fort de sa victoire, il rencontre le roi fou à Troyes et lui impose l’un des plus humiliants traités que le pays ait eu à signer : Charles VI donne sa fille en mariage à Henri. Il déshérite son propre fils, le timide dauphin Charles, et accepte que le roi d’Angleterre puisse ceindre la couronne à sa mort.

Quand le pauvre malade rend son dernier soupir, la France est officiellement rattachée à l’Angleterre. Les deux pays se soumettent à l’autorité d’un même roi. Contre toute attente, ce n’est pas Henri V qui vient de mourir quelques mois avant Charles. C’est son fils, un nouveau-né de quelques semaines, le petit Henri VI.

Pour relever le royaume du désastre, il fallait un sauveur en lequel ses sujets désolés puissent croire : ce sera Jeanne d’Arc...